don't give up (even when i'm gone)

Chapitre 2

oOo

Sansa regarde la neige tomber.

Elle plisse les yeux et scrute le ciel à la recherche d'une tache sombre au milieu de tout ce blanc, la silhouette familière d'un corbeau.

(Noires ailes, noires nouvelles.)

Trois jours plus tôt, elle a envoyé un message à Jon et Arya et attend désespérément une réponse qui tarde à venir. Elle n'a pas voulu demander plus de détails à Bran, elle ne veut pas qu'il lui décrive les décombres et les cendres, ce n'est pas ça qui l'intéresse. Elle veut savoir comment va sa meute, comment ils se sentent, s'ils vont bientôt rentrer à Winterfell. A la maison.

(Et si Jon ne souhaite pas rentrer ? Cette question la hante. Et s'il choisit de rester près de sa reine ? Mais comment pourrait-il toujours l'aimer après ce qu'elle a fait ?)

Brienne vient la rejoindre en silence.

« Que croyez-vous qu'il se passe ? » lui demande t-elle, anxieuse.

Le ciel s'assombrit, la nuit sera bientôt là. Une autre nuit où les cendres et les flammes viendront visiter ses rêves.

« Je ne sais pas, » répond t-elle.

Elle ne parvient pas à cacher son anxiété. Pense t-elle toujours à Jaime ? A t-elle toujours l'espoir qu'il s'en soit sorti, qu'il soit parvenu à échapper aux griffes du dragon ?

« J'en ai assez d'attendre, » dit Sansa. « J'en ai assez d'être aussi impuissante. »

Elle a déjà été impuissante trop de fois dans sa vie. Joffrey, Ramsay, Littlefinger... elle en a assez d'être une marionnette, quelque chose que l'on utilise, quelque chose que l'on s'amuse à briser. Pourra t-elle un jour être plus que ça ?

« Je ne laisserai plus personne m'utiliser, » déclare t-elle. « Dragon ou pas. »

Brienne hoche doucement la tête, les sourcils froncés, se demande probablement comment elle, une simple louve, compte résister au feu du dragon. Oh, elle aussi se pose la question, le feu fait toujours fondre la glace, n'est-ce pas ?

(Mais l'eau éteint le feu. Si elle chute, elle ne chutera pas seule, elle s'en fait la promesse.)

« Rentrons, » dit Sansa. « Il va bientôt faire nuit. »

Un autre jour s'achève, un peu plus désespérant que le précédent, bien moins que le suivant.

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« Je vous avais prévenus. »

Port-Réal est en flammes. Tyrion et Jon sont devant elle. Ils baissent la tête, honteux.

« Je vous avais prévenus ! » répète Sansa. « Je vous avais dit que ça arriverait, je vous avait dit qu'elle brûlerait tout ! »

Ils ne répondent pas, gardent les yeux tournés vers le sol, ils ne peuvent pas se défendre, bien sûr, ils savent qu'elle a raison, ils savent qu'ils auraient dû l'écouter.

(Maintenant, ils n'ont plus que leurs yeux pour pleurer.)

« Pourquoi ne m'avez-vous pas écoutée ? »

Sa voix se brise légèrement, toute colère semble l'avoir désertée, elle veut juste comprendre. Tous les signes étaient pourtant là. Le dragon cracheur de feu. La lueur de folie dans ses yeux violets. Son désir de soumettre le monde entier.

(Sansa connaît la réponse, pourtant – une réponse triste et douloureuse.)

« Les hommes font des choses stupides quand ils sont amoureux. »

Elle en veut à Jon d'avoir ployé le genou si facilement, elle en veut à Tyrion de l'avoir amenée à Westeros, elle leur en veut d'avoir oublié toute prudence, de ne pas avoir vu les signes, de ne pas avoir regardé, tout ça pour un joli sourire, des cheveux d'argent et deux yeux violets.

Jon et Tyrion échangent un regard triste avant de finalement poser les yeux sur elle.

Je suis désolé, semblent-ils dire.

« C'est trop tard pour ça, » lâche Sansa. « Beaucoup trop tard. »

Elle se détourne et commence à s'éloigner en ignorant leurs appels désespérés – c'est trop tard, beaucoup trop tard.

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(Sansa l'ignore encore mais plus jamais elle ne les verra ainsi réunis et c'est vraiment dommage, si elle avait su elle se serait retournée et les aurait écoutés – elle aurait regardé en arrière.)

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Le corbeau tant attendu arrive au petit matin. C'est Sam qui lui apporte le message alors qu'elle fait sa promenade matinale dans les couloirs de Winterfell – un rituel pour se rassurer, pour se prouver qu'elle est bien à la maison, en sécurité, que tout ne va pas soudainement s'effondrer et partir en fumée.

Sansa court trouver Brienne, elle ne veut pas être seule quand elle lira les mots d'Arya. Ses mains et sa voix tremblent lorsqu'elle commence à lire la lettre de sa sœur.

« Sansa,

Je vais bien. Jon aussi. Rien d'important ne s'est produit – pas encore, du moins. »

Sansa s'interrompt. Ils sont en vie, et ils vont bien. Tout va bien. Pas un mot sur les ruines de Port-Réal, les cendres, le dragon, le feu – rien de tout ça. Arya veut-elle lui épargner cette triste description ? Tout cela est-il trop douloureux, trop terrifiant, pour qu'elle mette des mots dessus ?

(Est-il seulement possible de le faire ?)

Son cœur se serre lorsqu'elle lit la suite.

« Jon et Jorah ont retrouvé le cadavre de Jaime Lannister. »

L'infime lueur d'espoir qui brillait encore dans les yeux de Brienne s'évanouit aussitôt, comme une étoile qui se meurt et s'éteint pour toujours. Elle ne dit rien, pourtant, ne montre pas sa tristesse – pas encore. Elle pleurera plus tard, lorsqu'elle sera seule, lorsqu'elle pensera que plus personne ne peut l'entendre.

« Je suis désolée, » offre Sansa.

Brienne baisse la tête, acquiesce sans répondre.

« Le corps de Cersei est introuvable et Tyrion a disparu. Je pense qu'ils sont morts mais la reine dragon est persuadée qu'ils se sont enfuis ensemble et veut les retrouver. »

Cersei et Tyrion ? S'enfuir ensemble ? Daenerys est encore plus folle qu'elle ne le pensait. Cersei est probablement ensevelie quelque part sous les décombres du Donjon Rouge. Et Tyrion... Tyrion...

(Brienne n'est peut-être pas la seule dont les larmes seront versées plus tard.)

« Je t'enverrai une autre lettre s'il y a du nouveau. J'ai hâte de rentrer à la maison et de te revoir. »

C'est tout. Sansa ne peut s'empêcher d'être déçue alors qu'elle ne savait même pas ce qu'elle espérait.

(Oh, mais elle le sait, pourtant – la mort de la reine dragon, la certitude que Port-Réal demeurerait à jamais la seule ville recouverte de cendres. Tout ça ressemblait plus à un rêve qu'à un espoir.)

Arya va bien. Jon va bien.

C'est le plus important. Le reste est secondaire, elle pourra s'en occuper et s'en soucier plus tard.

Arya et Jon sont en vie, et Tyrion ne l'est probablement plus.

(Et ça, c'est secondaire ?)

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Peut-être que nous aurions dû rester mariés.

Aurait-elle pu le sauver de son amour brûlant pour Daenerys ou était-il déjà perdu ?

.

Lorsqu'elle passe devant la chambre de Brienne à la tombée de la nuit, Sansa cherche le bruit des larmes qui tombent.

(Elle le trouve, évidemment.)

Elle pourrait continuer son chemin, faire semblant de n'avoir rien entendu, faire semblant qu'elle n'a absolument rien à faire de la triste fin de Jaime Lannister – et elle ne ferait même pas semblant. Ou peut-être un peu.

Elle déteste – détestait – Jaime Lannister, mais Brienne l'aimait. Et elle se soucie de Brienne. C'est ce qui la pousse à frapper doucement à la porte.

« Brienne ? Je peux entrer ? »

Silence.

« Je ne préférerais pas, ma dame, » répond t-elle d'une voix faible.

Sansa pourrait ne pas insister et reprendre son chemin.

Elle ne le fait pas.

Elle ouvre la porte et entre dans la pièce. Brienne est assise sur son lit, le dos courbé, la tête entre les mains. Sansa vient doucement s'asseoir à ses côtés.

« Il ne méritait pas ça, » sanglote t-elle.

« Brienne... »

« C'était un homme bon. Lui-même n'y croyait peut-être pas, mais c'était un homme bon. Si seulement j'avais réussi à le convaincre... à le convaincre de rester... »

Sansa ne pense même pas à lui répondre que si Jaime était réellement un homme bon, il serait resté avec elle et aurait définitivement abandonné Cersei, pas une seule seconde – ce n'est pas ce dont Brienne a besoin maintenant.

Sa voix se brise, les larmes continuent de couler.

« Je l'aimais... je l'aimais tellement... »

Sansa enroule délicatement les bras autour de sa taille. Brienne, après un instant d'hésitation s'accroche avec elle avec force.

« Je suis désolée, » souffle Sansa. « Je suis tellement désolée. »

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(Pardon, Tyrion. Je savais et je vous ai laissé la suivre. J'aurais pu vous sauver. J'aurais pu sauver tous ces innocents. Je suis désolée.)

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Un matin, la lettre que Sansa redoutait tant arrive enfin.

(L'odeur de brûlé l'accompagne.)

« C'est une invitation, » dit-elle à Brienne. « Une invitation au couronnement de la nouvelle reine des Sept Couronnes. »

La lettre est signée Ser Jorah Mormont. Sansa pense au chevalier, se souvient l'avoir trouvé gentil. Il l'avait l'air d'un homme bon. Bon, et entièrement dévoué à sa reine – cela veut-il dire qu'il était en réalité mauvais ? Comment peut-il encore lui être fidèle après ce massacre ? Sansa est-elle donc la seule à voir Daenerys pour ce qu'elle est réellement ?

« Je suis censée me rendre à Peyredragon, » reprend Sansa. « Et ployer le genou. »

« A Peyredragon ? » répète Brienne, les sourcils froncés.

« Daenerys a déplacé la capitale en attendant que Port-Réal soit reconstruite. »

Sa gorge se noue. Quitter le Nord, quitter Winterfell, quitter sa maison – encore une fois. Elle ne se rappelle que trop bien de ce qui s'est passé la dernière fois qu'elle est partie, toutes ces années plus tôt, quand elle n'était qu'une petite fille qui rêvait d'une couronne et du prince charmant.

(Ses nuits n'ont plus jamais rien eu de paisible, après ça.)

Partir et se jeter dans l'antre du dragon. Se retrouver face à Daenerys, voir les cendres dans ses cheveux et les flammes dans ses yeux. Ployer le genou. La reconnaître comme sa reine légitime. Se soumettre pour toujours.

« Je n'irai pas, » déclare t-elle sans même vraiment réfléchir.

Brienne paraît surprise et un peu inquiète.

« Ma dame ? »

« Je n'irai pas, » répète t-elle, plus fort.

Elle ne prendra pas le risque de s'éloigner de sa maison une nouvelle fois, elle ne prendra pas le risque de la perdre à nouveau, et surtout pas pour aller s'incliner devant un tyran. Une meurtrière.

Elle se soucie davantage du Nord, sa maison, que de l'ego démesuré de Daenerys.

« Ma dame, la reine... »

« Daenerys, » coupe Sansa. « Elle n'est pas encore reine. »

(Sansa espère toujours que quelqu'un tentera de l'arrêter, que quelqu'un s'opposera à elle, que quelqu'un d'autre verra ce qu'elle voit dans ses rêves, toutes ces flammes et toutes ces cendres, ce sang qu'elle a sur les mains.)

« Daenerys prendra votre refus comme un affront, » reprend Brienne après quelques secondes de silence. « Elle pensera que vous la défiez, que vous refusez son autorité. »

Sansa sait que Brienne a raison, que Daenerys se sentira insultée, qu'il vaudrait mieux pour elle et pour le Nord qu'elle descende au sud et ploie le genou – cette simple pensée la fait frissonner.

« Je n'irai pas, » dit-elle pour la troisième fois. « Je ne quitterai plus jamais Winterfell. Je ne laisserai personne me prendre ma maison encore une fois. Tous ces gens ont besoin de moi. Si Daenerys ne peut pas le comprendre, eh bien tant pis pour elle. »

Elle tente de parler avec assurance, d'étouffer tous ces doutes qui la hantent, de se convaincre que tout ira bien, que son peuple ira bien, qu'elle ira bien.

« Arya ploiera le genou à ma place. »

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Quand la nuit tombe, Sansa se rend dans le Bois sacré et s'agenouille devant le barral. Elle a dû mal à se rendre compte de ce qu'elle s'apprête à faire. Le temps où elle a affirmé qu'elle ne priait plus semble loin, très loin.

(Peut-être que les prières sont tout ce qu'il lui reste, maintenant, sa seule arme contre le feu du dragon.)

« Si vous m'entendez... je vous en prie, protégez Jon et Arya. Protégez Winterfell, protégez ma maison. Protégez les Sept Couronnes... s'il vous plaît. »

Sansa se lève. Le barral n'est plus qu'une silhouette dans la nuit. Est-elle encore cette petite fille naïve qui priait les dieux pour que ses rêves enfantins se réalisent ?

Ses doutes sont comme des ombres qui la suivent sans cesse. Elle veut être une bonne dirigeante pour le Nord, elle veut protéger tous ces innocents, elle ne veut pas qu'ils finissent comme les habitants de Port-Réal. Se montre t-elle égoïste en refusant d'aller ployer le genou ? Vient-elle de déclencher la fureur de Daenerys, vient-elle de réduire sa propre maison en cendres ?

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« Me trouvez-vous égoïste, Brienne ? »

« Ma dame ? »

« Je vais rester à Winterfell au lieu de me rendre à Peyredragon pour jurer fidélité à Daenerys. En faisant cela, je risque son courroux. Me trouvez-vous égoïste ? »

« Restez-vous à Winterfell pour la défier ? »

« Mes raisons importent peu. C'est ce qu'elle pensera assurément. »

« Ce qu'elle pensera n'importe pas tant que ce que vous pensez vous. »

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Qu'est-ce que je pense ? Je ne suis pas sûre de le savoir moi-même.

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La réponse de Daenerys ne s'accompagne ni de feu, ni de mots mais n'en est pas moins limpide.

C'est ce que Sansa pense alors qu'elle contemple la tête de Jaime Lannister, les poings crispés.

(Pas de feu – des cendres et du sang.)

Brienne n'a pas supporté de la regarder plus de quelques secondes et a quitté la pièce presque en courant. Sansa ne l'a pas imitée, elle s'oblige à regarder ce qui reste de celui qui fut Jaime Lannister, le Régicide, le briseur de serments. Toute la haine qu'elle a jamais pu ressentir à son égard semble l'avoir désertée, pour l'instant du moins.

C'est moi qui ai fait ça. Il est mort à cause de moi. Ils sont tous morts à cause de moi. Je savais, j'aurais dû insister davantage, j'aurais dû hurler pour qu'ils m'écoutent. J'aurais dû faire quelque chose, n'importe quoi.

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(Ses regrets prennent de nombreuses formes. Les larmes d'un chevalier. Un lion décapité, un autre porté disparu. Deux loups loin de leur maison. Et des cendres, des milliers de cendres invisibles qui se déposent sur sa peau et son cœur.)

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Revenez, revenez vite. Rentrez à la maison. Vous me manquez.

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Le jour du couronnement de Daenerys, Sansa ne prononce pas un mot et se réfugie dans le silence.

On dirait que tout est fini. Daenerys est officiellement la reine des Sept Couronnes. Ses prières n'ont pas été entendues – pas toutes, du moins. Jon et Arya vont bien et c'est le principal, n'est-ce pas ? Tout le reste n'est que secondaire. Les mots qu'elle n'a pas entendus résonnent dans son esprit.

Daenerys Targaryen ! Reine des Andals et des Premiers Hommes, Protectrice du Royaume !

(Tout ça sonne comme une malédiction, une promesse de mort. La fin de la glace.)

Et maintenant, que va t-il se passer ? Daenerys essayera t-elle de faire oublier ce qui s'est passé à Port-Réal et d'être une bonne reine ? Ou se laissera t-elle consumer par sa folie sans même s'en rendre compte ?

Que dois-je faire ? Comment protéger ma famille et mon peuple ? Plus rien ne sera jamais comme avant, tout semble sur le point de s'effondrer. Que dois-je faire ?

Dans ses rêves d'enfant, c'était facile d'être la reine. Elle se voyait suivre le roi, une couronne sur la tête, sourire, porter ses enfants, être aimée de son peuple. Les rêves sont paisibles, faciles. La réalité est plus dure, plus cruelle.

Sansa n'est pas la reine – si elle l'était, elle pourrait protéger son peuple. Elle n'est que la gardienne du Nord, une gardienne qui ignore comment se protéger du feu, s'il est seulement possible de le faire. Elle est seule, elle n'a pas de mari à suivre docilement, c'est elle qui doit prendre toutes les décisions.

(Une louve peut-elle survivre seule face à un dragon ?)

Elle sourit rarement, n'a pas envie de le faire, pas alors que la peur et les doutes menacent de la submerger à chaque instant. Elle ne parle à personne de la terreur pure qu'elle ressent la nuit, pas même à Brienne. Elle a le sentiment que personne ne pourrait la comprendre.

Sansa est seule.

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Je suis seule. Qui pourrait me comprendre ? Je n'ai personne à qui parler de mes doutes. Brienne saurait me rassurer, mais ce n'est pas ce que je cherche. Ma meute est loin de moi. Je suis seule. Je veux juste quelqu'un à qui parler.

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Un soir, alors que Sansa entre dans sa chambre, le cœur rongé par la solitude et l'angoisse, elle manque de hurler en apercevant la femme aux longs cheveux blonds qui est assise sur son lit.

Cersei sourit.

« Bonjour, petite colombe. »