don't give up (even when i'm gone)
Chapitre 3
oOo
« Que faites-vous ici ? Vous êtes morte. »
Cersei passe une main dans ses longs cheveux blonds sans cesser de sourire une seule seconde. Sansa demeure paralysée.
(Ce doit être un cauchemar, Cersei ne peut pas être ici, c'est impossible, Cersei a été ensevelie sous les décombres du Donjon Rouge ou brûlée vive par le dragon, elle ne peut pas être ici, dans sa maison, et la fixer narquoisement.)
« Morte ? Vraiment ? Tu es bien sûre de toi. »
« Vous êtes morte, » rétorque sèchement Sansa, comme pour se convaincre elle-même. « Vous êtes morte, morte ! »
Cersei se lève, amusée, et se met à tourner autour d'elle. Sansa crispe les poings.
Je n'ai pas peur. Je suis chez moi. Je n'ai pas peur.
« Personne n'a retrouvé mon cadavre, pourtant. »
Sansa s'aperçoit qu'elle est plus grande que la reine déchue, maintenant. Elle relève la tête et la regarde de haut.
« Vous êtes morte. Que faites-vous ici ? »
Cersei bat des paupières, comme si elle était confuse.
« C'est toi qui m'as fait venir, petite colombe. »
« Comment ça ? »
« Tu voulais quelqu'un à qui parler. Tu l'as. »
Sansa s'éloigne et laisse échapper un rire nerveux.
« Jamais je ne voudrais parler avec vous. »
« Pourquoi donc ? »
« Vous êtes cruelle. Vous êtes un monstre. Je ne suis pas comme vous. »
« Vraiment ? »
La lueur de l'amusement ne quitte pas une seule seconde ses yeux verts.
(Les yeux de Tyrion – le cœur de Sansa se serre.)
« Je peux te comprendre, pourtant, petite colombe. Plus que quiconque. »
« Je ne vous crois pas. Laissez-moi tranquille. Partez, et ne revenez pas. »
Cersei hausse les épaules et soupire d'un air faussement attristé.
« Partir ? Je ne suis qu'une création de ton esprit, Sansa. Je suis là à cause de toi, que tu l'admettes ou non. »
Sansa ferme les yeux, tente de se réveiller, n'y arrive pas, ce n'est pas réel, pourtant, Cersei n'est pas vraiment là, Cersei est morte et ne pourra plus jamais faire de mal à personne.
Quand elle rouvre les yeux, la pièce est vide.
Cersei a disparu.
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(A t-elle jamais été là ?)
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Les jours passent. Chaque matin, lorsque Sansa se lève, son premier réflexe est de courir vers la fenêtre et de scruter le ciel à la recherche de la silhouette d'un dragon – un signe de flammes et de mort. Elle regarde pendant de longues minutes avant de s'appuyer contre le mur, les jambes tremblantes, et de soupirer de soulagement.
(Tout va bien. Daenerys ne va pas venir déverser une rivière de feu sur Winterfell, elle ne va pas réduire sa maison et sa vie en cendres.)
Elle attend Arya avec impatience, sa petite sœur lui a envoyé une lettre pour la prévenir de son retour prochain. Une louve va enfin retrouver le chemin de la maison.
(Un autre loup va rester dans l'ombre du dragon.)
Sansa a envie de hurler quand elle repense à ce qu'elle a lu dans la lettre d'Arya. Jon ne rentrera pas avec elle. Comment peut-il vouloir rester aux côtés de Daenerys ? A quoi joue t-il ? Sansa se fiche qu'il ait le sang du dragon, Aegon Targaryen n'est qu'une imposture, il n'est pas réel, il ne compte pas, seul Jon Snow importe, le loup, son frère.
Elle se demande s'il l'aime toujours, si l'amour lui a fait perdre la raison, lui a fait oublier sa meute.
(Mais c'est impossible. Jon ne ferait pas ça, pas vrai ? Jon n'abandonnerait pas sa famille pour deux yeux violets où brille une lueur de folie.)
Bran ne lui est d'aucun secours, il peut lui dire où se trouve Jon mais pas ce qu'il pense, il ne peut pas lui dire ce qu'elle veut vraiment savoir.
Il y a bien quelque chose qu'elle veut vraiment savoir, pourtant – les yeux verts de Cersei la brûlent toujours, sa voix la hante.
(« Tu n'as qu'à m'appeler, petite colombe, et je viendrai aussitôt. »)
« Où sont Cersei et Tyrion ? » demande t-elle un jour avec appréhension.
Bran la fixe de ses yeux vides.
« Je ne les vois pas. »
« Tu veux dire qu'ils sont morts ? »
« Je ne les vois pas. »
Sansa se mord la lèvre, se demande pourquoi elle se pose la question – ils sont morts. Les lions ont été exterminés par le dragon, ils n'ont pas pu s'en sortir.
(Pourquoi l'ombre du doute plane t-elle en permanence sur elle ?)
« Merci, Bran, » dit-elle simplement.
Bran ne les voit pas parce qu'il n'y a plus rien à voir, c'est aussi simple que cela.
Cersei soupire dans son dos.
« Ou alors il ne nous voit pas parce qu'il ne regarde pas. »
Sansa fait semblant de n'avoir rien entendu et quitte la pièce.
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« C'est étrange. Une part de moi se réjouit à l'idée de votre mort, et l'autre a envie de pleurer. »
« J'imagine que tu pleures Tyrion, et que tu te réjouis de me savoir morte. »
Sansa ne cille pas.
« Cela va de soi. »
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Brienne a un comportement étrange. Sansa a l'impression qu'elle l'évite, elle s'enferme de plus en plus souvent dans sa chambre pendant de longues heures, parfois avec Podrick, parfois seule. Passe t-elle tout ce temps à pleurer Jaime ? L'aimait-elle donc à ce point ? Elle ne peut s'empêcher de penser que le Régicide ne mérite pas tant de larmes avant de se fustiger.
Que sais-je donc de l'amour ?
Elle décide de ne pas presser Brienne de questions et de la laisser faire son deuil. Un soir, pourtant, alors que Sansa s'apprête à se mettre au lit, elle vient frapper à la porte.
« Entrez. »
Brienne entre timidement.
« Ma dame... excusez-moi de vous déranger à une heure pareille. »
« Vous ne me dérangez pas, Brienne. »
Elle lui fait signe de venir s'asseoir à côté d'elle sur le lit. Brienne semble de plus en plus mal à l'aise, ses mains tremblent un peu. Sansa fronce les sourcils, l'inquiétude la gagne.
« Brienne ? Y a-t-il un problème ? »
« Eh bien... »
Elle s'interrompt, rougit et baisse la tête. Sansa recouvre sa main de la sienne pour l'encourager.
« Vous pouvez tout me dire, vous le savez. »
(Elle commence sérieusement à penser qu'il ne s'agit pas uniquement du deuil de Jaime.)
Brienne prend une grande inspiration.
« Je ne saigne plus, ma dame. »
Mortifiée, elle détourne le regard. Sansa la fixe pendant de longues secondes, prise au dépourvu, avant de comprendre où elle veut réellement en venir.
« Oh. »
Brienne se prend la tête entre les mains, désespérée. Sansa baisse les yeux vers son ventre, sa gorge se noue.
« Je... je... »
(Que dire ? Qu'est-ce que Brienne attend d'elle exactement ? Peut-être ne le sait-elle pas elle-même.)
Sansa doit se ressaisir rapidement, trouver quelque chose à dire, n'importe quoi. Une bonne dirigeante doit être là pour son peuple, pour ses amis, sa famille, n'est-ce pas ?
Brienne se redresse, les yeux humides.
« Voulez-vous que je vous trouve du thé de lune ? » demande Sansa.
« Du thé de... oh. »
Elle secoue immédiatement la tête et pose une main sur son ventre.
« Non, » dit-elle sans même réfléchir. « Non. Ce serait comme... ce serait comme le tuer une deuxième fois. »
Ses propres paroles semblent la rendre honteuse, comme si elle s'en voulait de vouloir conserver cette petite part de Jaime, la seule chose qu'il lui reste de lui.
« D'accord, » dit lentement Sansa. « D'accord. »
Le silence retombe, Brienne se frotte le ventre d'un geste compulsif, elle ne peut dissimuler son air perdu et égaré.
« Que vais-je faire, ma dame ? » demande t-elle.
Sa voix se brise légèrement.
« Je voulais être un chevalier... jamais, au grand jamais je n'ai imaginé être mère. Je... je ne sais pas... »
« Calmez-vous, Brienne. Calmez-vous. Tout va bien se passer. »
« Mais... »
« Écoutez-moi. Tout va bien se passer, d'accord ? Je vous en donne ma parole. »
La peur la quitte quelques instants, la détermination la remplace. Brienne fait partie de sa meute, maintenant. Sansa la protégera, elle protégera son louveteau.
(Son lionceau serait peut-être plus exact.)
Brienne acquiesce doucement. L'étincelle du doute ne quitte pas ses yeux.
« Allez dormir, Brienne. Reposez-vous. Nous pourrons en rediscuter demain si vous le souhaitez, d'accord ? »
« Très bien... bonne nuit, ma dame. »
« Bonne nuit, Brienne. »
Sansa la regarde quitter la pièce sans faire le moindre mouvement.
Quand la porte se referme, elle s'aperçoit qu'elle tremble.
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(Qu'allons-nous faire ?)
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Sansa ne parvient pas à trouver le sommeil, se sent totalement impuissante, les ombres de sa chambre l'effraient. Elle se lève et se met à faire les cent pas dans la pièce.
(Tout ça lui rappelle beaucoup trop Ramsay, la nuit était terrifiante, la nuit était synonyme de sang et de douleur, ce n'est pas normal, pourtant, les loups sont amis avec la lune et les étoiles.)
Elle a fait une promesse à Brienne, une promesse qu'elle doit tenir, mais que doit-elle faire ? La solitude revient, puissante, pernicieuse, la louve rouge est-elle donc condamnée à être seule pour l'éternité ?
Que dois-je faire ? Brienne compte sur moi, j'ai promis de l'aider. Que dois-je faire ? Je ne sais pas quoi faire. J'aimerais avoir quelqu'un à qui parler.
Dès que cette pensée lui traverse l'esprit, Sansa sait à quoi s'attendre. Elle n'est pas surprise quand elle sent une présence dans son dos.
Je n'ai pas peur.
« Je savais que tu finirais par m'appeler, petite colombe. »
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(Pourquoi Cersei ? Pourquoi pas son mère, sa mère, Robb, Rickon ? Pourquoi la lionne cruelle au lieu d'un membre de sa meute ?)
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« Je ne vous ai pas appelée, » dit Sansa sans grande conviction.
Elle se sent trop lasse et trop fatiguée pour lutter contre Cersei et ses yeux moqueurs.
(Elle n'a pas peur. La peur, c'était des yeux verts et de longs cheveux blonds, avant, mais plus maintenant.)
« Et pourtant me voilà, » rétorque Cersei. « Quel est le problème, petite colombe ? »
Ce n'est pas vraiment elle. Cersei est morte, elle ne pourra pas me faire de mal. Nous faire du mal.
« Brienne est enceinte, » lâche Sansa.
Elle peine à réaliser ce qu'elle est en train de faire – se confier à quelqu'un qui n'existe pas, qui n'existe plus, quelqu'un qu'elle déteste.
« Enceinte de votre frère. »
Les lèvres de Cersei se tordent en une grimace de dégoût.
« Veux-tu la recette du thé de lune ? » demande t-elle, goguenarde.
« Non, » répond sèchement Sansa. « Brienne va garder l'enfant. »
Cersei soupire, entortille une mèche de ses longs cheveux autour de son doigt d'un air supérieur.
(Sansa ne se souvenait pas qu'elle était aussi insupportable.)
« J'imagine qu'elle peut essayer... »
« Que voulez-vous dire ? »
Cersei se lève et s'approche d'elle. Sansa ne reculera pas, elle ne baissera pas les yeux.
Je n'ai pas peur. Je n'ai pas peur. La peur, ce n'est plus des yeux verts et de longs cheveux blonds.
« Je suis sûre que la reine dragon sera ravie d'apprendre cette heureuse nouvelle, » ironise Cersei.
Sansa sent son sang se figer dans ses veines, toute chaleur la quitte, peut-être est-elle en train de se changer en statue de glace.
« Je sais exactement à quoi tu penses, petite colombe, » rit Cersei. « Je suis dans ta tête, je ne suis qu'une projection de tes pensées et tes souvenirs. Tu as naïvement pensé que Daenerys ne s'en prendrait pas à un enfant, n'est-ce pas ? Et maintenant tu es en train de repenser au massacre de Port-Réal... des dizaines d'enfants brûlés... »
« Taisez-vous, » coupe Sansa.
Cersei fait la moue et s'éloigne de quelques pas. Elle lui tourne le dos.
« Par trois fois la reine dragon a été trahie par un lion. J'ai rompu ma promesse d'envoyer mes armées au nord... Jaime l'a trahie quand il est parti pour venir me sauver... et Tyrion l'a laissée tomber pour moi. »
« Vous mentez, » rétorque t-elle sèchement. « Tyrion ne vous a pas aidée à vous enfuir. Tyrion est mort, et vous êtes morte vous aussi. »
Cersei l'ignore.
« Je me demande si elle prendra le risque d'être trahie une quatrième fois... »
(Elle raconte n'importe quoi. Le fils de Brienne ne sera qu'un enfant, il ne représentera aucun danger. Daenerys ne peut pas être paranoïaque à ce point... si ?)
« La première chose à faire quand on veut créer une dynastie, c'est effacer toute trace de l'ancienne. »
Elle s'approche de Sansa.
« Souviens-toi de ce qui est arrivé à Aegon et Rhaenys Targaryen, » lui murmure t-elle à l'oreille.
Sansa s'écarte violemment. Elle en a assez entendu.
« Partez. »
Après un dernier sourire moqueur, Cersei s'efface.
Sansa se remet à trembler.
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(La peur, c'est des yeux violets et des cheveux argentés.)
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Que doit-elle faire ?
Cette question ne cesse pas de la hanter lorsque le jour se lève – sans doute ne cessera t-elle jamais de la hanter. Que faire alors que la moindre erreur de sa part pourrait causer la perte de tout ce qui lui est cher ?
Lorsqu'elle croise Brienne, elle ne lui parle pas de la conversation qu'elles ont tenue la veille, elle en vient à se demander si elle ne l'a pas imaginée – et si c'était un autre cauchemar ? Et puis Brienne frotte doucement son ventre, l'air toujours aussi égaré, et Sansa comprend que ce n'est que trop réel.
Quelque chose vient cependant lui faire oublier pour un temps le petit lionceau qui n'est encore qu'une idée abstraite, inconscient des dangers qui le guettent déjà. Alors qu'elle traverse la cour, elle se fige soudainement quand deux chevaux franchissent les portes.
(Si elle était en train de rêver, la louve rouge se serait mise à hurler.)
« Arya. »
Sa petite sœur descend de son cheval. Leurs regards se croisent.
Sans que Sansa ne comprenne véritablement comment, elle serre Arya contre elle comme elle ne l'a jamais serrée auparavant. Ses yeux s'humidifient, si elle se met à pleurer ses larmes seront aussi nombreuses que les flocons de neige.
« Arya, » répète t-elle, la voix tremblante. « Tu es enfin à la maison. »
« Tu m'as manqué, Sansa. Je... »
Elle est à court de mots, renonce à parler et se contente de la serrer plus fort.
(Elle est en vie et elle est de retour à la maison. Rien d'autre ne compte pour l'instant.)
Sansa remarque alors Davos qui descend à son tour de son cheval.
« Lady Stark, » dit-il en s'inclinant.
Sansa ne peut s'empêcher de remarquer qu'il a l'air soulagé d'être revenu à Winterfell. Elle lui offre un petit sourire.
« Je suis contente de vous revoir. »
(Et elle l'est, elle l'est vraiment. Peut-être qu'elle se sentira moins seule, maintenant, peut-être qu'elle n'aura plus besoin d'appeler Cersei.)
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Arya se promène dans le château comme et regarde autour d'elle comme si elle avait oublié à quoi sa maison ressemblait.
« Rien n'a changé, » dit-elle au bout d'un moment alors qu'elles descendent dans les cryptes. « C'est rassurant. »
Sansa brûle de lui poser des questions, de lui demander comment s'est véritablement passé la bataille, si elle a été blessée, comment va Jon, ce qu'elle a pensé du couronnement de Daenerys, mais sa bouche reste fermée.
Ai-je vraiment envie de savoir ?
Pour finir, Arya se fige et lève lentement la tête jusqu'à ce que leurs regards se croisent.
Ses larmes sont comme des cristaux de glace dans le cœur de Sansa.
« Arya... »
« J'ai failli mourir, Sansa. »
Le masque d'Arya se fissure. Elle aussi est faite de glace, et elle s'est trop approchée du feu.
« La bataille... c'était un massacre. Les cloches ont sonné et elle a mis la ville à feu et à sang. Je me rappelle des cris... tous ces pauvres gens... j'ai essayé de les aider mais je n'ai réussi à sauver personne... toutes ces flammes... »
Elle se mord la lèvre, essaye d'être forte, de retenir ses larmes mais la glace continue de se fissurer.
« J'étais couverte de cendres... j'ai failli mourir et j'étais couverte de cendres... »
Sansa enroule ses bras autour d'elle avant qu'elle ne fonde en larmes pour de bon.
« Tout va bien, Arya. Tu es à la maison. Il n'y aura jamais de flammes ici, il n'y aura jamais de cendres. Je te le promets. »
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« Fais-tu beaucoup de promesses que tu ne peux pas tenir, petite colombe ? »
Sansa jette un regard froid à Cersei.
« Je ne suis pas une menteuse. »
Elle se détourne et s'éloigne.
« Je ne suis pas comme vous. »
