don't give up (even when i'm gone)

Chapitre 4

oOo

Les doutes sont comme les ombres de Winterfell, les ombres du Nord, les ombres de son esprit.

Ils ne la laissent jamais en paix. Parfois, l'espace d'un instant, quand elle se promène dans la neige, Sansa a l'impression que tout n'est que lumière, tout est blanc, la neige noire ça n'existe pas.

(Et puis elle imagine l'ombre d'un dragon recouvrir sa maison et c'est tout son corps qui se met à trembler.)

La grossesse de Brienne commence à se voir. Bientôt, le doute ne sera plus permis. Bientôt, il sera trop tard pour réfléchir, pour trouver une solution, pour s'organiser.

Que dois-je faire ?

Cette question la taraude, l'empoisonne. Existe t-il seulement une solution ? Est-il seulement possible d'échapper au dragon ?

Sansa se sent déchirée de l'intérieur. Elle veut croire que Daenerys n'a pas entièrement sombré, que la folie ne l'a pas entièrement embrasée, qu'elle n'est pas aussi cruelle que Cersei, que jamais elle ne s'en prendrait à un enfant innocent.

C'est tentant d'y croire, vraiment, tentant de se dire que Brienne ne risque rien. Ce serait plaisant d'être persuadée que l'enfant vivra, qu'il pourra grandir sans être courbé sous le poids de son terrible héritage, que son sang de lion ne causera pas sa perte.

(C'est tentant, et toutes les illusions sont tentantes, n'est-ce pas ?)

C'est tentant, et puis Sansa croise le regard d'Arya ou celui de Davos, elle voit d'autres ombres dans leurs yeux, des cendres, le reflet des flammes, des milliers d'enfants carbonisés.

Ces innocents n'ont pas compté pour elle. Ils n'étaient rien du tout.

Pourquoi ferait-elle preuve de plus de clémence envers l'enfant d'un de ses ennemis, d'un lion qui l'a trahie ? Un reste de la dynastie des lions, voilà ce qu'il sera – une menace. Quelque chose dont on se débarrasse sans s'émouvoir.

Quelque chose qui ne compte pas.

« Il compte, pourtant, » murmure Sansa. « Chaque vie compte. »

Cersei la dévisage en silence.

« Tu sais bien que c'est faux, petite colombe. »

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(Sansa ne comptait pas quand Joffrey la tourmentait, elle ne comptait pas quand on l'a vendue à Ramsay, elle ne comptait pas quand il la violait et la battait. Elle ne comptait pas quand Daenerys se promenait dans Winterfell, dans sa maison, quand elle lui parlait du Trône de Fer.)

.

Sansa et Arya sont assises sous l'arbre cœur et regardent la neige tomber en silence. Arya ferme les yeux, semble savourer la froideur du vent, cherche à oublier la chaleur des flammes et la sensation des cendres qui s'accrochent à sa peau.

« Jon me manque, » dit Sansa.

Arya acquiesce doucement.

« Moi aussi. J'aimerais qu'il soit avec nous maintenant. »

Où est-il ? Que fait-il ? Embrasse t-il les lèvres au goût de cendres de Daenerys ? Pense t-il à elles, se languit-il de sa maison ? Ou bien en a t-il déjà trouvé une autre ?

« J'ai essayé de le convaincre, » soupire Arya. « Pendant des heures, j'ai essayé de le convaincre de rentrer avec moi. »

« Je sais. »

« Je lui ai dit que sa place était auprès de nous, auprès des loups. Je... »

« Arya... je sais. »

Elle se mord la lèvre, elle doit s'en vouloir d'avoir laissé leur frère derrière lui, de l'avoir abandonné au milieu des cendres alors qu'elle partait retrouver les flocons de neige.

« Nous devons lui faire confiance, » dit Sansa. « Il sait ce qu'il fait. »

(Elle ne sait pas qui elle essaye de convaincre : Arya ou elle-même.)

Les doutes reviennent, toujours plus nombreux.

« Que dois-je faire, Arya ? »

« A propos de quoi ? »

« Brienne. »

« Oh. »

Brienne, et le petit lionceau qui grandit doucement dans son ventre, pas encore né et déjà en danger.

« J'aimerais tellement croire qu'il est en sécurité... j'aimerais croire qu'elle ne lui fera rien... »

Arya laisse échapper un petit rire amer – les flocons semblent se changer en cendres.

« J'ai vu ces enfants carbonisés, Sansa. Je l'ai vue les exécuter sans le moindre état d'âme... j'ai entendu son discours, je l'ai entendue parler de conquêtes et d'une nouvelle dynastie. J'ai vu sa fureur quand on n'a pas retrouvé les corps de Tyrion et Cersei. »

Moi aussi, je l'ai vue, sa fureur. J'ai vu la tête de Jaime, j'ai vu les larmes de Brienne. J'ai vu son avertissement.

« Tu penses que... »

« Qu'elle le tuera ? C'est probable. »

Sansa enroule les bras autour de ses genoux pour les empêcher de trembler. Si Daenerys l'apprend, elle volera jusqu'à Winterfell sur le dos de son dragon. Si Daenerys l'apprend, elle tuera l'enfant, peut-être de ses propres mains, ou alors elle l'arrachera du ventre de Brienne s'il n'est pas encore né. Si Daenerys l'apprend, elle déversera une rivière de feu sur la maison des loups pour les punir de cette trahison.

« Elle ne doit pas l'apprendre. »

Sansa reconnaît à peine sa propre voix.

« Elle ne doit jamais l'apprendre. Jamais. »

Arya acquiesce. Les louves viennent de passer un pacte.

« Jamais. »

.

(Tout ira bien. Elle ne saura rien, et elle ne viendra pas brûler ma maison. Tout ira bien.)

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Brienne hoche la tête quand Sansa et Arya viennent lui annoncer ce qu'elles viennent de décider. Quel autre choix a t-elle ? Elle aussi est coincée. Elles sont toutes coincées.

« Ne vous inquiétez pas, » dit Sansa d'une voix rassurante. « Vous êtes en sécurité ici, à Winterfell. »

Daenerys n'a aucune raison de s'aventurer si loin au nord, aucune. Le feu et la glace ne sont pas faits pour être ensemble, elle le sait forcément.

« Bien ma dame. Merci, ma dame. »

Elle sourit tristement, une main posée sur son ventre. Sansa pense à Jaime Lannister. Que dirait-il, s'il voyait ça ?

Vous l'avez abandonnée. Vous l'avez abandonnée, et tout ça pour quoi ? Pour une sœur qui n'a fait que vous mentir encore et encore ? Vous avez abandonné une femme qui vous aimait et votre seul enfant. Je me demande si les morts peuvent éprouver des regrets.

Elle se demande à quoi ressemblera l'enfant, s'il aura les cheveux dorés et les yeux verts – les yeux de Tyrion. Les yeux de Cersei. Les yeux des lions.

(Elle prie pour qu'il ressemble à Brienne, pour qu'elle n'ait pas à contempler le reflet de ses regrets quand elle le regardera.)

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« Tout cela est terriblement ironique, » dit Cersei.

« Vraiment ? »

« Absolument. Ned Stark a caché un Targaryen à Winterfell pour le protéger de Robert... et maintenant, tu vas cacher un Lannister pour le protéger de Daenerys. L'histoire est écrite dans le sang, et elle se répète. »

« Ce ne sera pas un Lannister. A cause de vous. Sans vous, Jaime serait resté à Winterfell, il serait resté avec Brienne, et il aurait pu l'épouser. »

« Je ne l'ai pas obligé à revenir. »

« Vous êtes un poison ! Vous détruisez tout ce que vous touchez. »

« J'ai donc un point commun avec cette catin Targaryen. Dis-moi, petite colombe, est-ce qu'un chevalier et un lionceau valent la peine de prendre tous ces risques ? »

« Oui. Ils comptent tous les deux. Chaque vie compte. »

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Sansa parvient à se convaincre qu'elle ne risque rien, que Brienne ne risque rien. Pourquoi Daenerys viendrait-elle à Winterfell ? Elle a eu ce qu'elle voulait, elle a eu le Trône de Fer, une reine de feu n'a pas sa place au milieu de la glace et de la neige. Arya a ployé le genou pour elle, le loup s'est incliné.

(Daenerys ne débarquera pas en pleine nuit, Sansa ne sera pas réveillée par les cris et les flammes, elle ne suffoquera pas, elle ne sentira pas la peur et le désespoir lui déchirer le cœur, elle ne verra pas sa maison lui échapper une nouvelle fois.)

Un matin, pourtant, Sansa se demande comment elle peut encore être aussi naïve après tout ce qu'elle vécu, tous les monstres qu'elle a croisés sur sa route. Peut-être est-elle encore cette petite fille qui prend ses rêves pour la réalité, après tout.

Elle passe les portes de Winterfell et se retrouve face à un groupe d'Immaculés. Arya la rejoint et vient se planter à côté d'elle, Aiguille à la main.

« Lady Stark, » dit l'un d'eux.

Sansa le reconnaît aussitôt. Ver Gris. Peut-être le soldat le plus fidèle de Daenerys. Sansa comprend qu'ils ne sont pas là pour une visite de courtoisie, son cœur se met à cogner dans sa poitrine.

Je n'ai pas peur. Je suis chez moi.

« Que voulez-vous ? » demande t-elle froidement. « Que faites-vous ici ? »

« La reine nous envoie, Lady Stark. »

« Comment ça ? »

« Des Immaculés sont envoyés dans les Sept Couronnes pour veiller à la sécurité du royaume. »

Sansa crispe les poings. C'est tout ce que Daenerys a trouvé comme excuse pour envoyer ses espions partout ? La sécurité du royaume ? Qui pense t-elle duper ? Les autres seigneurs, ou elle-même ?

« Je vois, » répond t-elle.

Elle ne fait pas un mouvement. Les doigts d'Arya se resserrent autour d'Aiguille. La tension monte, elle sait ce que les Immaculés attendent d'elle. Ce que Daenerys attend d'elle.

Que dois-je faire ? Que dois-faire ?

« Si vous voulez bien vous écarter, ma dame. »

Ils veulent pénétrer dans sa maison. Sansa sent l'odeur de brûlé et la chaleur des flammes, elle frissonne. Daenerys veut lui voler le seul endroit où elle se sent véritablement en sécurité.

(« Ne la laisse pas faire, petite colombe, » chuchote Cersei dans son esprit.)

« Non. »

Sa voix ne tremble pas. Elle n'a pas peur, elle ne s'inclinera pas. Le dragon n'a pas sa place à Winterfell. Elle ne le laissera pas transformer sa maison en prison.

« Lady Stark, » rétorque Ver Gris. « Peut-être me suis-je mal exprimé. Ceci est un ordre de la reine. Vous devez nous laisser entrer. »

Sansa pense à Brienne et son ventre gonflé, aux enfants brûlés de Port-Réal, à ce que Daenerys fera si elle l'apprend. Elle a fait une promesse à Brienne et elle doit la tenir.

« Non, » dit-elle pour la deuxième fois, plus fort.

Ver Gris fait un pas en avant. Arya l'imite, la tête haute.

« Lady Stark, la reine... »

« Ma sœur a été très claire, » le coupe Arya. « Winterfell est notre maison, et vous n'y avez pas votre place. Vous ne passerez pas. »

Elle tourne le dos et franchit les portes. Après un dernier regard en arrière, Sansa l'imite.

(Sa maison a déjà été profanée trop de fois. Elle ne permettra pas que cela se reproduise.)

.

« Q'ai-je fait, Arya ? »

Sansa se laisse tomber sur son lit, la main posée sur son cœur – il bat toujours à la chamade.

(Peut-être va t-il exploser.)

Elle vient de faire une erreur, elle le sait, une erreur qui ne restera pas impunie. Comment Daenerys va t-elle réagir ? Va t-elle venir la punir en personne ?

« Tu as fait ce qu'il fallait, » répond Arya en s'asseyant à côté d'elle. « Tu ne pouvais pas les laisser entrer chez nous. »

« Je viens peut-être de nous condamner. »

Arya secoue la tête.

« Non, Sansa. Jon ne la laissera pas venir ici, il ne la laissera pas venir nous détruire. Nous devons lui faire confiance, c'est toi qui l'as dit. »

Elle s'oblige à acquiescer. Jon. Est-ce pour cela qu'il est resté au sud ? Pour protéger la neige du feu ?

« Nous allons nous battre, » poursuit Arya, déterminée. « J'ai essayé d'aider tous ces gens à Port-Réal... je n'ai pas réussi à les sauver. Nous pouvons aider les Nordiens. Nous pouvons aider Brienne. »

Arya a l'air si courageuse, si déterminée – Sansa a l'impression d'être insignifiante à côté de sa sœur.

« Tu n'as pas peur ? » demande t-elle d'une petite voix.

Arya sourit tristement.

« Bien sûr que si. Mais la peur peut être conquise, Sansa. Elle a déjà gagné trop de fois, tu ne crois pas ? »

La peur a gagné le jour où leur père a été exécuté. La peur a gagné quand elle est devenue le souffre-douleur de Joffrey. La peur a gagné quand elle a épousé Ramsay. La peur a gagné pendant la Longue Nuit.

Je n'ai pas peur. Je peux être aussi courageuse qu'Arya. La peur ne gagnera plus.

« Tu as raison. »

Elles échangent un regard résolu.

La peur n'a pas sa place dans leur maison.

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Chaque matin, Sansa observe Arya, Brienne et Podrick s'entraîner dans la cour de Winterfell. Là où ils sont en sécurité. Là où ni Daenerys, ni ses soldats ne peuvent entrer, là où ils ne peuvent pas l'atteindre.

Elle sourit alors qu'Arya parvient à désarmer Brienne, se demande quand sa grossesse l'obligera à poser son épée pour quelques mois. Arya rit doucement, lui propose de rentrer se réchauffer. Brienne acquiesce et toutes deux disparaissent à l'intérieur du château suivies de Podrick.

C'est pour ça que je me bats. C'est pour ça que je ne dois pas avoir peur.

.

Sansa,

J'espère que tu vas bien. Je dois me rendre à Winterfell, il y a quelque chose dont il faut que nous discutions.

A très bientôt,

Jon.

Sansa fronce les sourcils et tend la lettre à Arya. La joie qu'elle éprouve à l'idée de revoir son frère est quelque peu entachée par ce qu'elle vient de lire.

« Quelque chose dont il faut que nous discutions... » répète t-elle.

Daenerys est forcément derrière tout ça, elle n'aurait pas laissé partir Jon sans une raison. Sa gorge se noue.

« Je n'aime pas ça, » dit Arya.

(Apportera t-il un message écrit dans le feu et le sang ?)

« Moi non plus. »

« Nous ne pouvons rien faire, pas vrai ? » grimace Arya. « Nous pouvons juste... attendre. »

Sansa a l'habitude d'attendre – attendre le prince charmant, attendre le courroux de Joffrey, attendre les coups de Ramsay, attendre la mort.

(Attendre un loup sur le point de se métamorphoser en dragon ?)

« Attendons, alors, » conclut Sansa.

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(La mort est comme la peur, elle a des yeux violets et des cheveux argentés.)

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Finalement, ce n'est pas un loup-dragon qui arrive le premier à Winterfell.

C'est un kraken.

Sansa toise froidement Yara Greyjoy lorsque celle-ci se présente devant les portes.

« Lady Stark, » dit-elle en inclinant la tête. « Je suis... »

« Je sais qui vous êtes, » coupe Sansa d'une voix sèche.

Yara fronce les sourcils, décontenancée par cet accueil glacial.

« Theon m'a parlé de vous. »

« Oh. Bien sûr. »

Le silence s'installe.

« Pourquoi êtes-vous là ? » demande Sansa, quand bien même elle connaît déjà la réponse.

(Daenerys pense t-elle l'amadouer avec la sœur de Theon ? Croit-elle qu'elle est stupide à ce point ?)

« C'est Daenerys qui vous envoie, n'est-ce pas ? » reprend t-elle sans lui laisser le temps de répondre. « Vous êtes venue pour m'espionner, c'est ça ? Et vous lui rapporterez mes moindres faits et gestes, chaque mot que je prononcerai ? »

« Lady Stark... »

« Je suis désolée, Lady Greyjoy. Je suis désolée que vous ayez fait tout ce chemin pour rien, mais je ne vous laisserai pas entrer. »

Elle croit que Yara va réagir comme Ver Gris et les Immaculés, qu'elle va lui jeter un regard mauvais et lui rappeler que ce sont les ordres de la reine et qu'elle doit s'y soumettre.

C'est pour ça qu'elle est tout simplement sidérée quand la Fer-Née éclate de rire.

« Pourquoi riez-vous ? » dit Sansa, décontenancée.

« C'est faux, ce qu'on raconte... la glace n'est pas froide. La glace, ça brûle aussi fort que le feu. Et vous, Lady Stark, êtes un vrai soleil de glace. »

Sansa se détourne avant qu'elle ait le temps de la voir rougir.

« Je ne bougerai pas d'ici, » ajoute Yara, toujours amusée.

« Alors vous allez geler à mort. »

« Oh, ça ne m'inquiète pas trop. Que diriez-vous d'une statue de glace pour décorer votre château ? »

« Je... »

« Cependant, je pense que votre regard me ferait fondre... »

Sansa se retourne.

« A quoi jouez-vous ? »

« Je ne joue pas, » répond tranquillement Yara. « Je viens en paix, je peux vous l'assurer. Je ne compte pas vous espionner. Je suis certaine que cette conversation serait plus agréable devant un feu de cheminée... »

Un instant, rien qu'un instant, Sansa a envie de lui faire confiance, de se laisser tenter par son sourire amical, ses yeux rieurs – les yeux de Theon.

Elle a juré fidélité à Daenerys, se souvient-elle ensuite. C'est elle qui l'a envoyée. C'est trop risqué.

« Faites bon voyage, Lady Greyjoy. »

Sansa disparaît à l'intérieur du château.

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(Elle a déjà été trompée par un joli visage. Elle ne fera plus jamais cette erreur.)

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« Tu dis que c'est Daenerys qui l'envoie ? » demande Arya en fronçant les sourcils. « Dans quel but ? »

« Je n'en sais rien. Probablement réussir là où les Immaculés ont échoué. Entrer à Winterfell. Chez nous. »

Sansa essaye de se convaincre qu'elle a pris la bonne décision. Si elle l'avait laissée entrer, Yara aurait vu Brienne, vu son ventre gonflé et l'aurait dit à Daenerys. La reine aurait immédiatement compris.

« Tu l'as vue au couronnement de Daenerys, » se souvient Sansa. « Qu'as-tu pensé d'elle ? »

« Elle avait l'air d'être quelqu'un de bien... » répond Arya.

« Les apparences sont trop souvent trompeuses. »

Elle repense à la lueur d'amusement dans les yeux de Yara.

(La glace, ça brûle aussi fort que le feu.)

Pourquoi ces paroles hantent-elles ainsi son esprit ?

« J'ai eu raison, n'est-ce pas ? J'ai eu raison de ne pas la laisser entrer. »

Arya se mord la lèvre.

« Je ne sais pas, Sansa... Refuser de laisser entrer les Immaculés, c'est une chose, ce ne sont que des soldats, mais Yara... »

« Elle a ployé le genou devant Daenerys ! »

« Moi aussi j'ai ployé le genou, tu te rappelles ? Nous avons tous ployé le genou. Quel autre choix avions-nous ? »

« Qu'essayes-tu de me dire, Arya ? »

Sa petite sœur soupire.

« Je pense... je pense que tu devrais lui laisser une chance, Sansa. Yara Greyjoy n'est pas ton ennemie, elle n'est pas Daenerys. »

« Mais... Brienne... »

« Nous lui expliquerons. Elle ne dira rien. »

« Comment peux-tu en être aussi sûre ? »

Les yeux d'Arya s'assombrissent, hantés par des visions d'horreur que Sansa ne peut qu'imaginer.

« Elle est passée par Port-Réal pour venir au couronnement. Elle a vu les cendres et les cadavres. »

Sansa ne trouve rien à répondre.

« C'est la sœur de Theon, Sansa. Ne l'oublie pas. »

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(Comment pourrait-elle l'oublier ?)

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« Vous êtes toujours là. »

« Je vous avais bien dit que je n'irais nulle part. »

« Vous êtes frigorifiée. »

« Oui, c'est vrai. »

Sansa vient lentement se planter devant elle.

« Pourquoi avoir accepté de venir ? »

« Comment ça ? »

« J'aimerais savoir si vous vous contentez d'obéir à la reine ou si vous avez une autre raison d'être ici. »

Pour la première fois, Yara baisse la tête.

« J'ai une autre raison d'être ici. »

« Laquelle ? »

Sansa se demande si ses yeux sont humides à cause du froid ou parce que des larmes y affluent.

« Si vous refusez de me le dire, vous ne passerez pas ces portes, je vous le garantis. »

« C'est ici que mon frère est mort, » admet Yara. « Loin de la mer... »

Elles échangent un long regard, viennent de se trouver un point commun.

(Les liens les plus forts sont parfois forgés dans le chagrin et le deuil.)

Les yeux de Theon.

Sansa acquiesce lentement. Se retourne. Franchit les portes.

« Vous venez ? »

Yara sourit.

« J'arrive. »