don't give up (even when i'm gone)
Chapitre 7
oOo
« C'est ici que Theon est mort. »
Sansa s'accroupit et pose les deux mains sur le sol, comme si elle espérait ressentir la présence de Theon, elle cherche un signe, un souffle de vent ou un flocon de neige, n'importe quoi pour lui prouver qu'il n'est pas vraiment parti, que son souvenir l'accompagnera toujours. Yara l'imite et prend une poignée de neige, frissonne légèrement.
« Il est mort en protégeant Bran, » poursuit Sansa.
Yara ne détache pas son regard de la neige dans sa main, l'observe fondre un peu au contact de sa peau chaude.
« Je ne lui ai jamais dit qu'il était un Stark. »
Elle crispe les poings, l'image de son corps sur le bûcher funéraire vient flotter devant ses yeux.
« J'aurais dû lui dire. J'aurais dû lui dire à quel point il comptait pour moi. J'aurais dû lui dire que... »
« Sansa, » l'interrompt doucement Yara.
Elle s'approche d'elle et lui montre la neige dans la paume de sa main.
« La neige fond et se change en eau. Plus tard, l'eau gèle et se change en glace. »
Sansa fronce les sourcils.
« L'eau, la glace, la neige – c'est la même chose, » explique Yara. « Toutes ces choses que vous ne lui avez pas dites... il les savait. Croyez-moi. »
(L'eau et la glace sont faits pour être ensemble.)
Yara sourit et Sansa lui sourit en retour, elle se sent un peu mieux, Yara a le sang et les yeux de Theon, c'est comme s'il était encore avec elle.
Pour l'instant.
Bientôt, Yara va repartir et ce qui lui rappelle Theon repartira avec elle. Son cœur se serre à cette pensée, son sourire s'efface.
« Sansa ? » dit Yara d'une voix inquiète. « Tout va bien ? »
Elle se ressaisit. Elle ne doit pas penser à ça maintenant, l'avenir est angoissant, l'avenir la terrifie. Le passé est un refuge qu'elle n'a pas envie de quitter, et surtout pas aujourd'hui.
« Tout va bien, » répond t-elle. « Allons-y. »
Sansa commence à s'éloigner. Elle n'a pas fait trois pas qu'elle reçoit une boule de neige sur la nuque. Elle laisse échapper un petit cri.
« Qu'est-ce que... » commence t-elle en se retournant.
Yara éclate de rire et lui envoie une autre boule de neige.
« Vous semblez déprimée, Lady Stark. Vous devriez vous amuser plus souvent. »
Sansa plisse les yeux, hésite. S'amuser ? Depuis quand ne s'est-elle pas amusée ? Des mois, peut-être des années, elle ne se rappelle pas très bien. Face à son absence de réaction, Yara hésite, se mord la lèvre, se demande peut-être si elle ne vient pas de commettre une erreur.
Sansa finit par prendre sa décision. Elle se baisse et ramasse une poignée de neige avant de la lui lancer.
(Peut-être qu'elle peut aussi oublier le passé, juste quelques instants, et se concentrer sur l'instant présent.)
« Vous semblez oublier quelque chose, Lady Greyjoy, » dit-elle d'un air supérieur. « La neige, c'est mon domaine. »
Elle se baisse à temps pour éviter une nouvelle boule de neige envoyée par Yara et éclate de rire – depuis combien de temps n'est-ce pas arrivé ?
« L'eau finit par geler, » poursuit-elle, le sourire aux lèvres. « Je vais vous changer en statue de glace. »
Sans prévenir, Yara se lance à sa poursuite, mais elle trébuche et entraîne Sansa dans sa chute. Ses lèvres se tordent en un sourire amusé alors que Sansa se sent rougir.
« C'est impossible, Sansa. »
« Et pourquoi cela ? »
« Je vous l'ai déjà dit. La glace, ça brûle aussi fort que le feu... et vous me faites fondre. »
Sans rien ajouter, elle se relève et tend la main à Sansa.
« Rentrons, » propose Yara. « Je vous avoue que je commence à avoir vraiment froid. »
« Oui... rentrons... »
Sansa est certaine que ce n'est pas le froid qui la fait frissonner.
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(Yara a les yeux de Theon. C'est pour ça qu'elle est aussi troublée en sa présence, elle lui rappelle son frère disparu, c'est aussi simple que ça.)
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Yara se montre de plus en plus curieuse. Un après-midi, alors qu'elles sont assises au coin du feu, elle se met à lui parler de la Longue Nuit.
« Comment était-ce ? » demande t-elle.
Sansa se souvient de l'obscurité, des cryptes, de ces horreurs qui hantent encore ses cauchemars.
« Pardon, » s'empresse de dire Yara. « Vous n'êtes pas obligée de me répondre, c'était... indélicat de ma part. »
« Non, c'est bon, ne vous inquiétez pas. A vrai dire... je n'en ai pas vu grand chose. »
« Que voulez-vous dire ? »
La voix d'Arya résonne dans son esprit.
Tu n'étais pas là à Port-Réal, et tu n'étais pas là non plus face à l'armée des morts.
« J'étais dans les cryptes. Je me cachais avec les femmes et les enfants. J'étais inutile. Arya, Brienne, Jon, Theon... ce sont eux les vrais héros, ce sont eux qui se sont battus contre tous ces spectres. Je n'ai servi à rien. »
Elle se mord la lèvre, se souvient de son impuissance, son inutilité.
« Ne dites jamais que vous n'avez servi à rien, Sansa. Je sais que c'est faux. »
« Vous, vous vous seriez battue, je le sais. Vous n'auriez pas eu peur, vous auriez protégé votre peuple. »
« Qui vous dit que je n'aurais pas eu peur ? »
« Les Fer-Nés n'ont pas peur. »
Yara rit doucement.
« Oui, c'est quelque chose dont nous aimons nous vanter. Mais c'est une légende, Sansa. Les Fer-Nés ne sont pas censés pleurer, et pourtant... »
(Pourtant, Sansa l'a vue pleurer.)
« C'était terrifiant, » reprend Sansa. « Tous les morts enterrés dans les cryptes se sont réveillés... j'ai cru que j'allais mourir. Si Tyrion n'avait pas été là... je crois que je serais morte de peur. »
« Tyrion Lannister... votre ancien mari, c'est ça ? »
Sansa hoche la tête, pense aux yeux verts de Tyrion, à la flamme de l'amour qui y brûlait quand il lui parlait de Daenerys. Cette flamme s'est éteinte, maintenant.
C'est de ma faute. J'aurais dû le retenir, l'empêcher de suivre Daenerys à Port-Réal. Peut-être serait-il parvenu à retenir Jaime.
« Il vous manque ? » demande Yara.
« Oui, » admet-elle. « Il a toujours été bon avec moi. »
C'est étrange, avant de le revoir jamais elle n'avait songé à ce lien étrange qui les unissait.
(S'ils étaient restés mariés, où en seraient-ils à présent ?)
« Il n'est peut-être pas mort, » dit Yara, comme pour la réconforter.
« Daenerys se fait des illusions. Je sais qu'il est mort. Personne n'a retrouvé son corps, il a probablement été enseveli sous le Donjon Rouge. »
Derrière elle, d'autres yeux verts la transpercent. Les yeux de Cersei. Sansa refuse toujours d'envisager l'autre explication, c'est impossible, le feu fait fondre la glace, l'eau gèle et Tyrion déteste Cersei, c'est dans l'ordre des choses.
Yara n'insiste pas.
« Ne dites plus jamais que vous êtes inutile en ma présence, Sansa. »
« Je ne sais pas me battre, je ne suis pas comme Arya... j'ignore comment tenir une épée correctement. »
« Et alors ? La vie ne se résume pas à se battre et à tenir une épée... vous êtes forte, vous avez un bon cœur, vous êtes déterminée. Les Nordiens vous aiment. Vous pourrez rendre sa grandeur au Nord, je le sais. »
L'ombre de Daenerys vient planer entre elles.
(Je suis chez moi. Je n'ai pas peur. Je dois arrêter de penser à elle sans arrêt.)
Sansa lui offre un petit sourire.
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Alors que les jours passent, Yara se surprend à penser qu'elle regrettera Winterfell, la glace et la neige – qu'elle regrettera la présence de Sansa.
Chaque matin, la louve vient frapper à la porte de sa chambre et toutes deux partent se promener. Parfois, elles restent dans l'enceinte du château, parfois, elles en sortent. Sansa aime lui parler de son enfance, de sa famille, de ce temps perdu à jamais.
« C'est ici que se tenait notre père quand il nous observait, » lui explique t-elle un jour. « Il regardait Jon, Robb et Theon s'entraîner à l'épée dans la cour... Bran tirait à l'arc, mais Arya était beaucoup plus douée que lui. »
« Et vous, que faisiez-vous ? »
« Moi ? Je brodais. J'écoutais les histoires de ma septa... je rêvais du prince charmant. »
Son visage s'assombrit.
« J'étais une idiote. Une fille stupide avec des rêves stupides... le prince charmant n'est jamais venu. Les princes se sont tous transformés en monstres. »
Yara voit les larmes qui perlent au coin de ses yeux.
« Sansa. Regardez-moi. »
Elle s'exécute avant de baisser les yeux, comme si elle avait honte de se montrer faible devant elle. Yara lui saisit doucement le menton et lui relève la tête.
« N'ayez pas honte, je vous en prie. Ce qui vous est arrivé... ce n'était pas de votre faute. Vous êtes une survivante. Et je vous admire beaucoup. »
Elle a envie de prendre Sansa dans ses bras, de la réconforter, d'entendre toute son histoire et de lui répéter à quel point elle est forte, d'écouter les récits de son enfance, de la connaître, tout simplement.
(Pourquoi ? Elle est censée être ici parce que Daenerys le lui a demandé. Elle est censée être ici pour Theon. Pourquoi s'intéresse t-elle à ce point à Sansa Stark ?)
« C'est moi qui vous admire, » répond Sansa.
Ses joues prennent la couleur de ses cheveux. Pour la première fois, Yara remarque à quel point ils sont magnifiques.
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« Tu joues avec le feu, petite colombe. »
« Comment ça ? »
« Yara Greyjoy a juré fidélité à la reine dragon. Elle est son alliée. »
« Et alors ? Arya aussi lui a juré fidélité. »
« Arya fait partie de ta famille. Tu ne dois faire confiance qu'à ta famille si tu veux espérer survivre... tous les autres sont tes ennemis. »
« Traiter tous ceux qui n'étaient pas des Lannister comme des ennemis ne vous a pas tellement réussi, n'est-ce pas ? »
« Alors tu penses toujours que je suis morte. »
« Vous êtes morte. Je le sais. Et Yara... je crois... je crois que je peux lui faire confiance. Je crois que nous pouvons être amies. »
« Tu n'as donc rien appris. Voilà qui est très décevant... j'attendais mieux de ta part. »
« Et moi, je n'attends rien de vous. Laissez-moi tranquille. »
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(Elle est peut-être folle de faire confiance à Yara, mais Yara lui sourit, Yara la fait rire, Yara l'écoute patiemment sans jamais la juger. Yara ne se changera pas en monstre, elle le sait.)
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Un matin, alors que Yara se dirige vers la chambre de Sansa, Arya sort de l'ombre et lui barre le passage.
« Bonjour, Arya. »
« Yara. »
Arya a les yeux plissés, elle a visiblement quelque chose à lui dire. Yara attend qu'elle prenne la parole en silence.
« Vous vous êtes beaucoup rapprochée de ma sœur, » lâche Arya.
« Oui, c'est vrai. Je l'apprécie beaucoup. J'espère que c'est réciproque. »
Arya ne semble toujours pas décidée à bouger.
« Cela vous pose t-il un problème ? » demande t-elle.
« Sansa a beaucoup souffert, » répond t-elle. « Plus qu'elle ne vous l'a probablement dit. Plus qu'elle n'a bien voulu me le dire à moi... je veux être certaine qu'elle ne souffrira pas davantage. »
« Je ne lui ferai pas de mal, je vous l'assure. »
Et elle est sincère, peut-être plus sincère que lorsqu'elle a juré fidélité à Daenerys.
(Et elle pensait vraiment l'être à ce moment-là.)
Arya hoche sèchement la tête et consent à s'écarter. Yara sent son regard soupçonneux dans son dos alors qu'elle s'éloigne.
« Votre sœur et moi avons eu une petite discussion, » dit-elle plus tard à Sansa.
« Comment ça ? »
« Eh bien... elle m'a vivement conseillé de ne pas vous faire de mal. »
Sansa fronce les sourcils, mortifiée.
« Je vous demande pardon, Yara. Je... »
« Il n'y a pas de mal, » lui assure t-elle. « J'ai trouvé cela plutôt... touchant. Elle se fait beaucoup de souci pour vous. »
« Je sais. »
Sansa se perd dans ses souvenirs.
« Nous ne nous entendions pas très bien quand nous étions enfants, » révèle t-elle. « Nous étions trop différentes. »
« Et aujourd'hui ? »
« Aujourd'hui... nous formons une meute unie. »
Yara acquiesce. Elle ne cesse de penser aux paroles d'Arya, aux monstres que Sansa a brièvement évoqués. La curiosité la dévore encore une fois, elle peut voir les fissures derrière le masque de glace de la louve aux cheveux de feu.
« Arya m'a dit que vous aviez beaucoup souffert par le passé... »
Sansa crispe les poings, détourne le regard, comme si les fantômes de ses cauchemars revenaient la hanter.
« Ne vous sentez pas obligée d'en parler, » dit Yara. « Vous ne me devez aucune explication. »
Sansa plonge finalement ses yeux dans les siens et Yara y voit le reflet de blessures qui n'ont pas entièrement guéri.
« Qu'est-ce que Theon vous a raconté de Ramsay exactement ? »
« Eh bien... il n'est jamais rentré dans les détails, mais il n'en avait pas besoin. J'ai vu dans quel état il était... je sais ce qu'il lui a fait. »
Elle serre les dents, la colère enfle en elle en repensant à ce que ce monstre a fait subir à son petit frère. Un spectre, un fantôme, voilà ce qui restait de Theon Greyjoy. Le néant.
« Je ne vous ai jamais remerciée, » dit-elle soudainement.
« Pour quoi ? »
« Pour tout ce que vous avez fait pour lui. »
« Vous n'avez pas besoin de me remercier. C'est lui qui m'a aidée... c'est grâce à lui que j'ai pu m'échapper. »
Yara frissonne. Cette douleur dans ses yeux, dans sa voix...
Theon n'est pas le seul à avoir été torturé par Ramsay.
« Que vous a t-il fait, Sansa ? »
Elle lui saisit les bras et les presse doucement, ressent le besoin de la serrer contre elle, d'embrasser ses cicatrices, de faire disparaître ses larmes.
« Il m'a violée. Il m'a battue. Il m'a torturée, encore et encore... je pense... je crois... »
A la fin, c'est elle qui referme ses bras autour de la taille de Yara et les larmes qu'elle verse coulent dans son cou.
« Chaque matin, je pense que tout ça appartient au passé, que Ramsay est mort et qu'il ne me fera plus jamais de mal... et puis le soir, il vient hanter mes rêves... je pensais être assez forte pour le chasser mais... »
« Vous êtes forte, Sansa. Vous avez survécu à ce monstre. Il est mort, maintenant. Un jour, son fantôme s'effacera, je vous le promets. »
(J'ai envie de vous aider, de chasser le souvenir de ce monstre, de vous faire sourire, de vous faire rire. S'il était encore en vie, je le tuerais de mes propres mains.)
« Merci... merci de m'avoir écoutée, » dit Sansa en s'écartant.
Yara lui sourit.
« Ne me remerciez pas. J'aime vous écouter. J'aime passer du temps avec vous. »
« Vraiment ? »
« Vraiment. »
« Yara ? »
« Oui ? »
« Nous sommes... nous sommes amies, pas vrai ? »
(Amies. Pourquoi ce mot lui donne t-il envie de sourire et de pleurer à la fois ?)
« Bien sûr. Nous sommes amies. »
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La nuit précédant son départ vers Peyredragon, Sansa ne parvient pas à trouver le sommeil, elle a envie de courir à travers les couloirs du châteaux, d'observer chaque mur, chaque porte, chaque pièce et de les graver dans sa mémoire pour toujours.
Je vais laisser ma maison derrière moi.
Elle tente de se rassurer, de se dire que rien ne va lui arriver à Peyredragon, que Daenerys ne lui fera pas de mal si elle ploie le genou, qu'elle ne viendra pas réduire Winterfell en cendres mais rien n'y fait. Ce qui lui est arrivé la dernière fois qu'elle est partie la hante.
Sois courageuse, Sansa. Tu peux le faire. Sois comme Arya. Sois comme Yara. Sois courageuse.
Lorsque le jour se lève, elle part dire au revoir à Bran.
« Tu es sûr que ça ira ? »
« Ne t'en fais pas, Sansa, » dit-il de son perpétuel air énigmatique. « Tout se passe exactement comme prévu. »
Cette réponse la fait frissonner de manière inexplicable. Bran a t-il vu quelque chose dont il ne lui a pas parlé ?
(Elle ne doit pas penser à ça, pas maintenant, elle ne doit pas s'inquiéter pour des possibilités, des hypothèses. Elle doit conserver ce qui existe déjà, elle doit conserver sa maison.)
Brienne a l'air inquiète lorsqu'elle vient la trouver dans sa chambre.
« J'aimerais vous accompagner, ma dame. »
« Je sais. Ne vous en faites pas, tout va bien se passer. Vous devez penser à vous et au bébé et ne pas vous inquiéter pour moi. »
Elle jette un regard déterminé à son ventre gonflé. Elle protégera ce louveteau, ou ce lionceau, peu importe. Le dragon n'apprendra jamais son existence.
Yara et Arya l'attendent devant les portes de Winterfell en compagnie de Samwell, Gilly et du petit Sam qui seront aussi du voyage.
« Vous êtes prête ? » demande Yara.
Sansa grimace.
« Non. Mais je vais le faire... il le faut. »
(Je vais être courageuse. Comme vous.)
Elle jette un dernier regard en arrière et suit Arya et Yara.
