don't give up (even when i'm gone)
Chapitre 8
oOo
« Alors nous y voilà. »
Sansa frissonne alors qu'elle foule Peyredragon pour la première fois de sa vie – et, elle l'espère, la dernière. Tout ici lui déplaît, elle ne se sent pas à sa place, ce n'est pas sa maison, la maison des loups, c'est la demeure des dragons, du feu, l'ennemi mortel de la glace. Dans le ciel, Drogon joue à cache-cache avec les nuages.
(Elle ne pensera pas à ce qu'il est advenu de Port-Réal, de tous ces innocents, elle ne baissera pas les yeux vers le sol, elle ne montrera pas qu'elle a peur – elle doit être courageuse, et elle le sera.)
« Sansa ? » dit Yara. « Tout va bien ? »
Elle acquiesce.
« Allons-y. »
Arya, qui vient ici pour la deuxième fois, plisse les yeux, presque dégoûtée. Sansa rêve déjà du moment où elle retrouvera la neige froide, les cryptes obscures, la paix du Bois sacré.
Ne regarde pas en arrière. Pas tout de suite. Marche droit devant toi.
Devant les portes du château, elle ralentit et s'arrête, comme figée, une boule d'angoisse se forme dans sa gorge. Sam et Gilly, partis en avant, sont déjà rentrés.
(L'antre du dragon. Les yeux meurtriers de Daenerys. Le feu, la folie, cette insupportable menace qui pèse sur elle.)
« Sansa ? » s'inquiète Arya. « Tout va bien ? »
« Je... je... »
Elle n'arrive plus à parler, peut-être s'est-elle surestimée, elle n'est pas courageuse, elle ne peut pas le faire, elle ne peut tout simplement pas, elle a envie de faire demi-tour et de partir en courant.
« Allez-y, » dit Yara à Arya. « Ne vous rejoindrons dans un instant. »
Arya comprend, fait un léger signe de tête et franchit les portes.
« Je ne peux pas le faire. »
Yara lui saisit les deux bras avec beaucoup de douceur, plonge ses yeux dans les siens, c'est bleu contre bleu, eau contre glace.
(L'eau et la glace sont faits pour être ensemble.)
« Sansa. Regardez-moi. Je vous promets que ça va bien se passer. Vous me faites confiance ? »
« Je... oui. »
Et Sansa se rend compte du chemin qu'elle a parcouru, qu'elles ont parcouru toutes les deux en si peu de temps. Elle a fait confiance à une étrangère. Une alliée de Daenerys.
(Mais Yara est devenue beaucoup plus que cela, n'est-ce pas ?)
Elle avait peur, et elle a chassé la peur.
Elle peut recommencer. Elle doit recommencer.
« Je serai avec vous à chaque instant, » promet Yara. « Elle ne va rien vous faire. Je vous l'assure, il y a du bon en elle. »
Sansa prend une grande inspiration. Elle ne croit pas qu'il y ait encore du bon en Daenerys, mais ce n'est pas grave. Elle croit en Yara.
« D'accord. »
Elle fait un pas en avant.
« Je suis prête. »
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(C'est facile, vraiment. Elle n'a qu'à ployer le genou et tout sera terminé.)
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Les murmures se taisent quand Sansa et Yara font leur entrée dans la salle du trône. Sansa n'accorde pas un regard aux autres seigneurs.
Je n'ai pas peur.
Elle va ployer le genou devant une meurtrière. Un tyran. Quelqu'un dont l'histoire sera écrite dans le feu et le sang.
Je n'ai pas peur.
Elle va se soumettre, accepter cette reine dont elle ne veut pas, cette reine qui menace de faire s'écrouler sa maison et sa vie.
Je n'ai pas peur.
Elle doit protéger le Nord, Winterfell, sa famille, elle doit protéger Brienne et son enfant. Elle se déteste pour ce qu'elle va faire, mais elle fera ce qu'il faut. Elles arrivent devant Daenerys. Sansa la regarde droit dans les yeux, c'est violet contre bleu, feu contre glace.
(Le feu et la glace ne sont pas faits pour être ensemble.)
Je n'ai pas peur.
Yara ploie le genou, Daenerys a l'air satisfaite.
« Votre Majesté. »
C'est la première fois que Sansa la voit depuis son départ de Winterfell, depuis qu'elle s'est changée en monstre, depuis qu'elle a déversé des rivières de feu sur Port-Réal dans sa quête désespérée du pouvoir. Elle n'a pas vraiment changé, pourtant Sansa est certaine de voir une nouvelle lueur dans ses yeux. Elle est encore lointaine mais elle est bien là, et l'étincelle de folie va grandir, elle en est certaine.
Je n'ai pas peur.
Sansa la dévisage froidement alors que la reine hausse les sourcils. Non loin de là se trouve Jon, elle sait qu'il pose sur elle un regard suppliant.
« Sansa, » lui souffle Yara. « S'il vous plaît. »
Sansa ne fait pas confiance à Daenerys, ne le fera jamais, mais elle fait confiance à Yara, alors elle ploie lentement le genou. Ses lèvres se fendent d'un sourire hypocrite.
« Votre Majesté. »
Je n'ai pas peur. Je n'ai pas peur de vous. Le feu fait fondre la glace, mais la glace se transforme en eau, et l'eau éteint le feu.
« Lady Stark. Je vous remercie d'être venue. »
« Tout le plaisir est pour moi. »
Elle s'incline légèrement, moqueuse, saisit le bras de Yara et s'éloigne.
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« Sansa ? »
« Oui ? »
« Je suis fière de vous. »
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(Sansa ne le dit pas mais elle est fière de ce qu'elle vient de faire. Elle s'est montrée courageuse, comme Brienne, comme Arya, comme Yara. Elle a vaincu la peur.)
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Peu avant que la cérémonie ne commence, Sansa part à la recherche de Jon dans le château. Elle croise Jorah Mormont dans un couloir. Celui-ci s'incline respectueusement.
« Lady Stark. »
« Lord Mormont. »
(C'est étrange, vraiment. Il y a la lueur de la bonté dans ses yeux. Comment peut-il rester fidèle à Daenerys ? Qui cherche t-il à protéger ?)
« Puis-je vous aider ? »
« Oui. Je cherche Jon. Nous n'avons pas eu l'occasion de discuter quand je suis arrivée. »
« Il est dans sa chambre. Je peux vous y conduire si vous le souhaitez. »
« Ce serait très aimable à vous. »
Sansa déteste ce château. Les couloirs sont sombres, humides, peu accueillants.
(Les couloirs de Winterfell sont sombres aussi mais c'est différent, Winterfell est sa maison. Est-ce que Daenerys se sent véritablement chez elle ici ?)
« Nous y voilà, » dit Jorah en s'arrêtant devant une porte.
« Je vous remercie. »
« Je vous en prie. »
Il lui sourit légèrement et s'éloigne. Sans hésiter, Sansa frappe à la porte.
« Entrez. »
Jon regarde par la fenêtre, les mains croisées derrière son dos. En cet instant, toute la colère qu'elle a pu ressentir, toute la rancoeur, tous les doutes, les sentiments négatifs, tout ça s'évanouit, tout ça fond comme neige au soleil. Elle ne voit que Jon, ne pense qu'à son frère, celui qui est loin d'elle, loin de sa maison, piégé dans l'antre du dragon.
« Dois-je t'appeler Lord Targaryen, maintenant ? » demande t-elle d'une voix tremblante.
Jon se retourne. La dévisage longuement.
« Non, » répond t-il. « Pas encore. »
Il lui ouvre ses bras et Sansa court s'y jeter.
« Tu m'as manqué, » dit-elle, les larmes aux yeux.
« Tu m'as manqué aussi. Sansa, je... je suis content que tu sois venue. »
Elle s'écarte de lui.
« Parce que j'ai ployé le genou ? » demande t-elle en soupirant.
« Non. Enfin... pas seulement. Parce que tu seras là pour mon mariage. »
Il a l'air si seul, si perdu. Pour la première fois, Sansa réalise vraiment l'ampleur du sacrifice qu'il s'apprête à faire, il va renoncer à son héritage de glace pour embrasser une destinée de feu, une destinée qu'il n'a jamais voulue, une couronne qui ne l'intéresse pas, une épouse qui le terrifie de plus en plus.
« Tu n'as pas à faire ça, » dit-elle dans une dernière tentative de le convaincre de renoncer, de rester un loup et d'oublier le dragon. « Tu peux rentrer avec nous à la maison. »
Il se tourne vers la fenêtre, regarde le ciel, imagine peut-être courir se réfugier dans le Nord, auprès de sa meute.
« J'aimerais. J'aimerais vraiment... mais je ne peux pas. »
Sansa acquiesce douloureusement.
« Je sais. »
« Je regrette de ne pas être Jon Stark, » lâche t-il, sa voix se brise un peu. « Tout aurait été tellement plus simple. »
(Être un loup c'est moins glorieux, moins grandiose qu'être un dragon mais il a raison – c'est beaucoup plus simple.)
« Je regrette aussi que tu ne t'appelles pas Jon Stark, » répond t-elle sur le même ton.
Après une nouvelle étreinte, elle se retourne et quitte la pièce.
Elle a la désagréable impression qu'un fossé est sur le point de se creuser entre eux.
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« Père, Forgeron, Guerrier, Mère, Vierge, Aïeule, Étranger. Je suis sienne, il est mien, jusqu'à la fin de mes jours. »
Yara observe Daenerys et Jon échanger leurs vœux, une étrange sensation lui serre le cœur. Ce n'est pas ainsi qu'elle imaginait le triomphe de la reine dragon, elle se souvient de l'époque où elle rêvait de poser ses lèvres sur les siennes, la nuit, elle se réveillait toujours en sursaut, presque honteuse. Ce temps semble loin, maintenant.
(L'eau et le feu ne sont pas faits pour être ensemble.)
Jon a l'air si malheureux, si seul. Il ne veut pas de ce mariage, tout le monde semble s'en apercevoir – sauf peut-être Daenerys. Sansa les observe les dents serrées, les poings crispés, elle regarde Jon Snow devenir Aegon Targaryen, elle regarde son dragon de frère s'envoler loin d'elle.
Plus tard, pendant le banquet, Sansa observe Gendry et Arya d'un air pensif.
« Je n'ai pas envie de danser, Gendry, » ne cesse de répéter Arya. « Je ne suis pas une dame, je te l'ai déjà dit. »
Sansa sourit légèrement.
« Gendry a demandé Arya en mariage, » lui explique t-elle.
« Je suppose qu'elle a refusé, » répond Yara.
« Vous supposez bien. »
« Il n'est pas nécessaire d'être une dame pour danser, » rit-elle.
Elle se lève, le regard espiègle, et tend la main à Sansa.
« Je peux vous montrer, si vous voulez. »
(Sansa lui sourit – elle a réussi à la faire sourire encore une fois. Elle aimerait que la louve ne cesse jamais de lui sourire.)
« D'accord. »
Toutes deux se mettent à tournoyer au milieu de la pièce. Yara sent le regard violet de Daenerys dans son dos, s'efforce de l'ignorer, c'est avec Sansa qu'elle est en train de danser, c'est à Sansa qu'elle doit penser.
« Vous dansez bien... » s'amuse Sansa. « Pour quelqu'un qui n'est pas une dame. »
« Et vous êtes courageuse... pour quelqu'un qui disait avoir peur. »
« J'ai vaincu la peur. »
« Je sais. Je n'en doutais pas. »
Elles se sourient, ferment les yeux, bercées par la musique. Yara raffermit sa prise sur la taille de Sansa, son cœur bat vite, il faut qu'elle se ressaisisse sinon ses joues vont bientôt prendre la couleur des cheveux de la louve.
(Les Fer-Nés ne sont pas censés rougir – encore une légende.)
Quelqu'un se met alors à chanter.
High in the halls of the kings who are gone,
Jenny would dance with her ghosts...
Juste à côté d'elles, Daenerys se serre dans les bras de Jorah Mormont, le regard triste.
« J'adore cette chanson, » révèle Sansa. « C'était une de mes préférées quand j'étais enfant... quand je rêvais encore au prince charmant. Je pensais que Duncan Targaryen était le prince parfait... j'enviais Jenny de Vieilles-Pierres. »
The ones she had lost, and the ones she had found...
« Et maintenant ? »
And the ones who had loved her the most...
« Maintenant, je sais que le prince charmant n'existe pas. »
Elle semble triste, résignée, elle semble penser que l'amour n'est pas pour elle, que personne ne l'aimera jamais, elle ne sourit plus. Yara trouve ça insupportable, si quelqu'un mérite d'être heureuse dans ce monde cruel, c'est bien Sansa Stark. Étonnée de sa propre audace, elle se penche vers elle et lui murmure à l'oreille :
« Peut-être que ce n'est pas un prince qu'il vous faut, mais une princesse. »
Elle observe sa réaction avec une certaine anxiété qu'elle dissimule derrière un petit sourire. Sansa fronce les sourcils comme si elle craignait que Yara ne se moque d'elle et puis elle finit par s'esclaffer, amusée.
« Peut-être... »
And she never wanted to leave, never wanted to leave...
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Un peu plus tard dans la soirée, alors que Yara discute avec Arya, elle aperçoit Sansa quitter la salle et se diriger vers l'extérieur du château. A peine quelques minutes plus tard, Daenerys emprunte le même chemin.
« Je n'aime pas ça, » lui dit Arya.
« Tout va bien se passer, » rétorque t-elle.
(Daenerys ne s'en prendra pas à Sansa, elle ne la menacera pas, Sansa a ployé le genou, c'est tout ce qu'elle voulait.)
Au bout d'un certain temps, Daenerys revient dans la salle. Yara se précipite à l'extérieur. Sansa ne semble pas avoir bougé depuis le départ de la reine dragon.
« Sansa ? » demande t-elle d'une voix hésitante. « Tout va bien ? »
« Tout va bien. »
Yara vient doucement se planter à côté d'elle. Les étoiles se reflètent dans les yeux de la louve.
« Serait-ce indiscret si je vous demande ce dont vous avez parlé ? »
« Probablement, » répond Sansa, amusée. « Mais vous n'êtes jamais discrète, Yara. »
« Certes, » admet-elle.
Sansa soupire.
« Elle m'a demandé pourquoi j'ai refusé d'entrer les Immaculés à Winterfell. Elle a dit qu'elle ne me faisait pas confiance. Elle est persuadée que Cersei et Tyrion sont encore en vie et se sont enfuis ensemble. »
(Pas de menaces de mort. Tout va bien. Daenerys n'a pas totalement sombré, il y a encore du bon en elle, Yara le sait.)
« C'est tout ? »
« Non. Elle m'a dit... elle m'a dit qu'elle ne voulait pas que nous soyons ennemies. »
Le cœur de Yara se gonfle d'espoir, pendant un instant elle oublie les cendres et les ruines de Port-Réal, elle imagine le feu et la glace enfin réconciliés, la fin de la peur, la fin des conflits.
« Elle croit que cela m'amuse de la défier, » murmure Sansa. « Je le sais, je l'ai vu dans ses yeux. Elle pense que cela m'amuse de contester son autorité. »
(L'espoir meurt aussi vite qu'il est né.)
« Je lui ai parlé de Port-Réal, et vous savez ce qu'elle m'a répondu ? Qu'elle avait choisi de ne pas regarder en arrière. Elle m'a conseillé de faire la même chose... ne voit-elle donc pas ce qu'elle a fait ? Ce qu'elle est devenue ? Ce qu'elle risque de faire si personne ne l'arrête ? »
La vérité, la simple, la cruelle vérité, s'impose alors à Yara.
Daenerys regarde en avant. Sansa regarde en arrière.
Le feu cherche à se propager le plus loin possible. La glace recouvre et conserve ce qui existe déjà.
(Il y a des éléments qu'on ne peut pas réconcilier.)
Sansa n'attend aucune réponse de sa part.
« Bonne nuit, Yara. »
Elle la regarde s'éloigner vers le château, impuissante face à cet affrontement inéluctable entre le feu et la glace.
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Sansa n'est pas surprise de voir Cersei assise sur son lit.
(Cette fois, elle ne nie pas l'avoir appelée.)
« Tu sembles troublée, petite colombe. »
« Daenerys est sûre que vous êtes en vie, » répond t-elle sèchement.
« Et tu ne la crois pas ? »
« Bien sûr que non. »
« Pourtant tu es là, devant moi, la projection de tous les doutes qui rampent dans ton esprit... »
Sansa la regarde dans les yeux, se met à l'imaginer vivante, quelque part, se cacher, planifier sa vengeance, rêver de la reconquête du Trône de Fer.
« Ce n'est pas tout. »
« Vraiment ? »
« Elle est persuadée que Tyrion vous a sauvé la vie. Qu'il s'est enfui avec vous. »
« Pourquoi l'aurait-il fait ? »
« Je ne sais pas ! » explose Sansa. « C'est tellement surréaliste... »
Elle s'approche de Cersei qui la dévisage de son éternel air supérieur.
« Pourquoi le détestiez-vous ? »
« Il a tué ma mère. »
« Je sais, mais... vous ne pouviez pas le haïr simplement pour ça. Il doit forcément y avoir autre chose. »
Cersei hausse les épaules et soupire d'un air désolé.
« Je ne sais pas, petite colombe. Je suis une création de ton esprit, je t'apparais telle que tu te souviens de moi, telle que tu m'imagines... je n'en sais pas plus que toi. »
Sansa serre les dents, dépitée.
« Elle m'a dit... elle m'a dit que vous auriez pu le tuer, mais que vous ne l'avez pas fait. Pourquoi ? Vous le détestez, vous le vouliez mort. »
Cersei a l'air perplexe, Sansa sait que son visage n'est que le reflet du sien.
« Les apparences sont parfois trompeuses, petite colombe. Peut-être que la reine dragon a raison... peut-être y avait-il plus que de la haine entre nous. »
« Non... je refuse d'y croire. »
Cersei laisse échapper un petit rire amer.
« Je te comprends... à vrai dire, j'ai du mal à y croire moi-même. »
Sur ces paroles, elle disparaît.
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(Daenerys, Cersei – des menteuses. Du feu de dragon, du feu grégeois... c'est du pareil au même.)
