don't give up (even when i'm gone)
Chapitre 9
oOo
« Comment peux-tu supporter de la toucher ? » demande Arya, les sourcils froncés.
Assise sur le bord du lit de Jon, elle caresse distraitement la lame d'Aiguille. Sansa, appuyée contre le mur, la regarde faire en silence. Jon leur tourne le dos et regarde par la fenêtre – non, pas Jon, Aegon.
Il soupire, détourne les yeux du ciel gris et vient s'asseoir à côté de sa petite sœur.
(Quoi qu'il en dise, quoi que Daenerys en dise, ils ne sont pas cousins, tous les trois, et ne le seront jamais.)
« Je suis son mari. Je dois faire mon devoir. »
Arya renifle avec mépris.
« Ton devoir ! C'est ridicule. »
Jon a refusé la cérémonie du coucher et Sansa lui en a été reconnaissante, jamais elle n'aurait supporté de voir Daenerys poser les mains sur lui, de la voir tenter de le transformer en dragon, d'en faire son roi fidèle pour l'éternité.
« J'imagine que nous serons bientôt des tantes, Sansa et moi, » reprend Arya.
Sansa imagine un petit dragon, l'héritier promis, celui qui régnera sur la terre de feu et de cendres de Daenerys. Cette pensée lui donne la nausée.
« Sansa... » dit Jon en se tournant vers elle. « Sam et Gilly vont rester ici. »
« Quoi ? »
Elle espère avoir mal entendu. La place de Sam et Gilly n'est pas ici, près du dragon, elles est dans le Nord, eux aussi font un peu partie de sa meute, maintenant.
« Daenerys a demandé à Sam d'être son mestre. »
« Pourquoi a t-il accepté ? »
Il hausse les épaules.
« Tu connais Sam... il m'a dit que j'avais besoin d'un ami près de moi. »
Sansa se calme un peu, il est certain qu'elle serait rassurée de savoir que Jon ne se retrouvera pas entièrement seul sur cette île maudite mais elle pense ventre rond de Gilly, aux yeux violets de la reine.
« Gilly... elle est enceinte... elle ne peut pas accoucher ici. Et le petit Sam... ce n'est pas un endroit adapté pour un enfant. »
(Les loups savent s'occuper de leurs petits, bien mieux que les dragons, les loups protègent, les dragons brûlent.)
Elle sait pourtant que c'est trop tard, Sam a déjà accepté, Daenerys ne le laissera jamais changer d'avis. Va t-elle être condamnée à laisser derrière elle tous ceux qui lui sont chers, les laisser sans protection ? Seule l'ombre du dragon les recouvrira, exactement comme elle a recouvert Port-Réal, un présage de mort.
« Quand partez-vous ? » demande Jon.
« Demain matin. »
« Bien. »
« Tu es pressé de te débarrasser de nous ? » raille Arya.
« Bien sûr que non. J'aime vous savoir en sécurité, c'est tout. J'aime vous savoir à la maison. »
A la maison. Ces mots ont la saveur de l'amertume, maintenant.
« Ce sera toujours ta maison, » dit Sansa. « Toujours. »
(Au fond d'elle-même, elle prie toujours pour que Jon réalise son erreur, pour qu'il change d'avis et choisisse de retrouver sa meute.)
Toutes ses prières seront vaines, elle le sait, elle le voit dans ses yeux tristes.
« Winterfell... Winterfell aurait été la maison de Jon Stark, mais je ne suis pas Jon Stark, je ne l'ai jamais été. Je ne suis même plus Jon Snow. Peyredragon est la maison d'Aegon Targaryen... tout comme le sera Port-Réal lorsque le moment sera venu. »
Le plus triste dans ses paroles est qu'il ne semble même pas y croire lui-même. Plus vraiment un loup, pas encore un dragon (jamais un dragon), Jon ne sait plus qui il est, est condamné à ne pas le savoir pour l'éternité.
« Je suis désolée, » murmure Sansa. « Je suis tellement désolée. »
« Ce n'est pas de ta faute. Rien n'est de ta faute. »
Il se lève, écarte les bras.
« Venez. »
Sans une hésitation, Sansa et Arya le laissent les enlacer, cette étreinte est comme une promesse, ils s'accrochent les uns aux autres pour se rappeler qu'ils seront toujours une famille, une meute, qu'ils ne se laisseront jamais tomber.
(Sansa redoute le moment où elle devra les lâcher.)
.
(Ce n'est pas juste. Je ne veux jamais les lâcher, jamais. Pourquoi y suis-je obligée ?)
.
Yara se sent incroyablement vide.
Elle vient d'avoir une conversation avec Daenerys, elles ont bien évidemment fini par parler de Sansa, les mots de la mère des dragons tournent dans sa tête.
Représente t-elle une menace ? Les Nordiens l'aiment, si elle le leur demandait ils se révolteraient contre moi.
Elle espère l'avoir convaincue qu'elle n'a rien à craindre de Sansa. La louve ne souhaite que la paix, elle souhaite simplement conserver sa maison et protéger ceux qui lui sont chers, elle a déjà vu bien trop d'horreurs dans sa vie pour souhaiter une nouvelle guerre.
Elle retrouve Sansa devant les portes du château, elle vient de discuter avec Jorah Mormont. Yara se mord la lèvre.
Que pensez-vous de Sansa ? a demandé Daenerys.
Elle a à peine eu conscience de ce qu'elle lui a répondu.
C'est une survivante. Une battante. Elle a traversé tant de choses... elle aurait pu être complètement brisée, mais elle s'est relevée. Et elle a continué à se battre. Elle peut être féroce comme elle peut être douce. Elle a bon cœur. Ce qu'elle a fait pour mon frère... jamais je ne pourrais la remercier assez. Je l'admire beaucoup.
Yara n'a certainement pas menti, elle pense toutes ces choses, les dire à voix haute lui a fait un drôle d'effet, son cœur s'est mis à battre plus vite.
(Daenerys s'en est-elle aperçue ?)
« Je vous ai vue parler avec la reine, » dit Sansa.
« Oh. Moi, je vous ai vue parler avec Jorah Mormont. »
Elles rient doucement toutes les deux.
« Vous d'abord, » lance Sansa.
« Eh bien... elle m'a simplement demandé ce que je pensais de vous après vous avoir côtoyée à Winterfell. »
« Et qu'avez-vous répondu ? »
« J'ai dit... j'ai dit que je vous aimais beaucoup. »
Le reste de ses pensées ne franchit pas une deuxième fois la barrière de ses lèvres – sinon, son cœur aurait battu si fort que Sansa l'aurait forcément entendu. La louve sourit légèrement, elle semble flattée.
« C'est très gentil à vous. »
« Je ne fais que dire la vérité. »
Les yeux de Sansa pétillent, Yara s'empresse de changer de sujet.
« Et vous, de quoi avez-vous parlé avec Ser Jorah ? »
« Il l'aime, » répond Sansa, une pointe de colère et de résignation dans la voix. « Il ne me l'a pas dit mais je l'ai deviné et il n'a même pas cherché à nier. Il m'a dit que je ne la connaissais pas... comme si j'en avais envie après ce qu'elle a fait. Jon, Jorah, Tyrion... combien d'hommes a t-elle ensorcelés ? »
(Elle n'a pas ensorcelé que des hommes, pense Yara.)
La même pensée semble traverser l'esprit de Sansa, ses yeux se plissent.
Et vous ? Est-ce que vous l'aimez encore ?
Ses sentiments sont confus, elle se rappelle de la façon dont son cœur battait quand elle regardait Daenerys, avant. Maintenant, il bat toujours, mais plus pour deux yeux violets.
« On ne choisit pas qui on aime, » répond t-elle finalement.
Sansa ne semble pas satisfaite de cette réponse. Elle hausse les épaules et toutes deux lèvent les yeux vers le ciel gris. Drogon déploie son ombre menaçante au-dessus d'elles.
.
(Feu, glace, feu, glace – elle ne sait plus.)
.
Sansa se dirige vers les cuisines, elle a envie de manger un gâteau au citron, quelque chose de réconfortant, quelque chose qui lui rappelle sa maison. Les citrons ne poussaient pas à Winterfell, bien sûr. Ses parents les faisaient venir spécialement pour elle.
Elle fronce les sourcils quand Cersei apparaît et se met à marcher à ses côtés.
« L'antre du dragon, » dit-elle avec mépris. « J'aurais dû faire exploser ce château maudit en plus du Septuaire de Baelor. »
« Qu'est-ce que vous voulez ? »
« Tu te trompes encore, petite colombe... ce qui importe, c'est ce que tu veux toi. »
Sansa entre dans les cuisines et se met en quête des gâteaux au citron avant de s'asseoir à une des tables. Cersei continue de vadrouiller dans la pièce, ses cheveux d'or sont comme un rayon de soleil dans ce brasier gris.
« Je veux rentrer à la maison, » dit-elle.
« C'est évident. Quoi d'autre ? »
« Je veux que Jon rentre avec moi, » admet-elle.
Cersei sourit d'un air moqueur.
« Tu veux dire Aegon. »
« Il ne sera jamais un dragon, » répond t-elle avec colère. « Sa place est avec nous, sa famille. »
« Pourquoi as-tu accepté sa décision de rester ici, alors ? Moi, jamais je n'aurais laissé tomber un membre de ma famille de la sorte. »
Et Tyrion alors, c'était quoi ? Vous l'avez laissé tomber le moment où il est né, vous l'avez laissé tomber encore et encore. C'est à cause de vous qu'il a fui à Essos, c'est à cause de vous qu'il a amené Daenerys à Westeros !
« Je ne suis pas comme vous, » dit-elle d'un ton sec.
« Lady Stark. »
Sansa se tourne vers la porte et observe Daenerys entrer. Cersei éclate de rire, elle est furieuse contre elle-même d'avoir été surprise en pareille posture. Daenerys l'a t-elle entendue parler à une création de son esprit ? Va t-elle croire qu'elle est complètement folle ?
(« Ça vous ferait un point commun, » s'amuse Cersei.)
« Votre Majesté, » répond t-elle.
« Je peux ? » demande Daenerys en s'approchant.
Sansa trouve particulièrement ironique qu'elle lui demande la permission, comme si c'était la louve qui avait volé la maison du dragon. Elle hausse les épaules.
« Vous êtes chez vous. »
Daenerys s'installe à ses côtés et attrape un gâteau. Sansa ne manque pas l'éclat de mélancolie dans ses yeux alors qu'elle respire le parfum du citron.
« A qui parliez-vous ? » demande la reine.
« A moi-même. »
Et c'est la vérité, non ? Cersei n'est pas là, elle est morte, elle l'a inventée, Cersei ne reviendra plus jamais.
« Oh. »
Elle ignore si Daenerys la croit ou pas – sans doute voit-elle aussi des choses qui n'existent pas. C'est ce qui arrive quand on est fou, n'est-ce pas ?
« Je ne savais pas que vous aimiez les gâteaux au citron, » remarque Sansa.
« Vous ne savez pas grand-chose de moi. »
Les mots de Jorah lui reviennent en mémoire, elle est agacée de constater qu'il avait raison, mais ça ne change rien, rien du tout, comment pourrait-elle avoir envie de connaître une meurtrière ?
« Ils me rappellent mon enfance. Ma maison. »
« Je croyais que le Donjon Rouge était votre maison. »
A t-elle cessé de le considérer ainsi depuis qu'elle l'a à moitié détruit, qu'elle a enterré son ancienne Main sous les décombres ?
« Moi aussi. »
Ses yeux violets s'humidifient, elle détourne aussitôt la tête. C'est étrange, se sent-elle coupable ? A t-elle des remords ? Le dragon regrette t-il d'avoir déversé le feu et la fureur sur son peuple ? Sansa a fini son gâteau, hésite à se lever et partir. Devrait-elle dire quelque chose ?
(Elle n'a jamais aimé voir les autres pleurer.)
« Les gâteaux au citron étaient mon seul réconfort quand j'étais prisonnière à Port-Réal. J'ai toujours eu un faible pour eux. »
Elle peut voir que Daenerys est étonnée de cette confidence mais elle finit par se ressaisir. Sansa ne sait pas très bien pourquoi elle a dit ça, peut-être qu'une part d'elle admet que la reine dragon a aussi été une prisonnière, autrefois, qu'elle a connu la peur et le désespoir.
« J'ai été surprise que Ser Brienne ne soit pas venue avec vous. »
Yara n'a rien dit, dans le cas contraire elle ne ferait pas cette remarque, elle serait déjà partie éliminer cette menace, Sansa en est sûre.
Merci, Yara.
« Brienne garde Winterfell pour moi. »
« Je vois. »
Cersei dévisage Daenerys avec un mépris évident, cette parvenue qui lui a volé sa couronne, Sansa est horrifiée de reconnaître son propre regard.
« Yara m'assure que je n'ai rien à craindre de vous. Et j'aimerais la croire. Est-ce que je peux ? »
Sansa hoche la tête.
« J'ai ployé le genou. »
Je n'en avais pas envie mais je l'ai fait parce que Jon me l'a demandé, parce que Yara me l'a demandé, parce que je veux protéger ma maison.
« Cela ne veut rien dire. Tyrion a ployé le genou devant moi. Et où est-il, maintenant ? »
Elle lui jette un regard glacial, elle a tué Tyrion, pourquoi lui rappelle t-elle qu'elle a échoué à le prévenir, à le protéger ? Est-elle en train de la menacer ? Une boule se forme dans sa gorge, elle ne doit pas se laisser intimider, elle doit lui prouver que les loups savent se défendre, le feu fait fondre la glace mais l'eau éteint le feu. Daenerys ne doit pas penser qu'elle peut s'en prendre à Winterfell en toute impunité.
« Ma sœur Arya a une liste un peu particulière. Une liste de personnes qu'elle doit tuer. »
Je n'ai pas peur, et je ne tremblerai pas.
« Elle a d'étranges capacités, aussi, que même moi j'ai du mal à comprendre... c'est une Sans-Visage. Elle est capable de prendre le visage de n'importe qui. Vous admettrez que c'est assez pratique pour s'approcher de ses victimes. Walder Frey était sur sa liste, par exemple. Petyr Baelish. Cersei Lannister... et où sont-ils maintenant ? »
Lorsqu'elle se lève, elle jette un regard triomphant à Cersei. Celle-ci lui sourit énigmatiquement.
Allons, petite colombe, semble t-elle dire. Au fond de toi, tu sais très bien que je suis toujours en vie.
« Est-ce une menace ? » demande froidement Daenerys.
La flamme s'est rallumée dans ses yeux.
Je n'ai pas peur.
« Un avertissement, tout au plus. Restez loin de Winterfell, Votre Majesté, et tout se passera bien. »
Lorsqu'elle quitte la pièce, elle ne jette pas un regard en arrière.
.
Sansa ne parvient toujours pas à croire qu'elle s'apprête à laisser Jon derrière elle.
« Tout ira bien, Sansa. Je vous le promets. »
Elle s'oblige à hocher la tête.
Pardon, Jon. J'aurais aimé que tout soit différent. Moi aussi j'aurais aimé que tu t'appelles Jon Stark.
« On rentre à la maison, Sansa, » lui dit Arya.
Elle va enfin retrouver la neige, le Bois sacré, le vent glacial. Tout va redevenir comme avant, c'est ce qu'elle pense pour trouver la force d'abandonner un membre de sa meute.
(Mais ce n'est pas tout à fait exact, n'est-ce pas ? Yara ne sera plus là, Yara ne lui sourira plus, Yara n'écoutera plus ses confidences, Yara ne lui dira plus à quel point elle est forte.)
Sansa se sent de plus un plus triste à mesure qu'elles traversent le royaume, l'heure de la séparation approche, les souvenirs du temps qu'elles ont passé ensemble vont la transformer en véritable déchirement. Jamais Sansa n'aurait pensé s'attacher si rapidement à quelqu'un, jamais elle n'aurait pensé pouvoir faire de nouveau confiance à une étrangère.
Un après-midi, quand Yara descend de son cheval et lui sourit tristement, Sansa comprend que c'est véritablement fini.
« Eh bien... c'est ici que nos chemins se séparent, » dit Yara.
« Oui. »
Elles s'observent sans savoir quoi se dire.
« Yara, je... je... »
Ses pensées sont confuses, son cœur bat trop vite. Yara pose un doigt sur sa bouche, Sansa frissonne à son contact.
« Ne dites rien. »
Leurs yeux semblent parler pour elles. L'eau et la glace n'ont pas besoin de mots pour se comprendre, semble t-il.
(L'eau et la glace sont faits pour être ensemble.)
« Ce n'est pas la dernière fois que je vous vois, n'est-ce pas ? » demande Sansa d'une petite voix.
« Bien sûr que non. Vous ne vous débarrasserez pas de moi si facilement. Je reviendrai à Winterfell, et vous serez la bienvenue dans les Îles de Fer. »
« N'avez-vous pas peur que je gèle votre maison ? » sourit Sansa.
Yara secoue la tête, amusée.
« Yara... merci de n'avoir rien dit à Daenerys au sujet de Brienne. Je sais que vous l'appréciez toujours... »
(Appréciez... ou aimez ?)
« Ne me remerciez pas. N'importe qui aurait fait la même chose. »
« Je n'en suis pas si sûre. »
Elle pense à Joffrey, à Ramsay – ce monde est rempli de monstres.
Yara passe une main dans ses cheveux roux avant de lui saisir les deux mains et d'y déposer un baiser.
« Au revoir, Sansa Stark. Vous allez me manquer. »
Espiègle, elle lui murmure à l'oreille :
« J'ai hâte que vous me fassiez fondre de nouveau. »
Yara l'embrasse sur la joue et remonte sur son cheval après lui avoir fait un dernier signe de la main. Sansa la regarde s'éloigner pendant de longues secondes, elle touche sa joue du bout des doigts.
(Elle ignorait que l'eau pouvait être aussi chaude.)
