don't give up (even when i'm gone)

Chapitre 10

oOo

La neige se met à tomber lorsque Sansa aperçoit enfin Winterfell.

(Si elle croyait au destin, elle se dirait peut-être que c'est un signe, à sa place Daenerys y aurait sans doute vu un présage mais Sansa n'est pas Daenerys, elle ne veut surtout pas l'être.)

« Qu'est-ce que tu as ressenti quand tu es revenue ici pour la première fois après toutes ces années ? » demande t-elle à Arya.

Arya ferme les yeux, se perd dans ses souvenirs.

« Je ne parvenais pas à croire que j'étais ici. Je voulais aller à Port-Réal, tu sais. Je voulais tuer Cersei. Et puis... j'ai appris que Jon avait repris Winterfell. Et j'ai su que ma place était auprès de lui, que mon frère valait plus que toutes les vengeances du monde. »

Elle se tourne vers Sansa.

« Et toi ? »

Ses propres souvenirs sont moins plaisants, Arya savait ce qu'elle allait trouver à Winterfell, la maison des Stark, là où était sa place. Sansa ignorait que les Sept Enfers l'attendaient derrière les portes.

« Ce n'était plus ma maison, » répond t-elle. « Les Bolton l'avaient prise. Littlefinger m'a livrée à Ramsay... ce qu'il m'a fait... »

Les flocons de neige sur ses joues remplacent les larmes qu'elle s'efforce de ne pas verser.

« A cause de lui, j'en suis presque venue à détester Winterfell. Quand il est mort, je me suis juré que je ne laisserai plus jamais un étranger entrer et tout détruire. »

C'est pourtant bien ce qui a failli se passer quand Daenerys est arrivée avec ses deux dragons, Sansa a eu envie de hurler sur Jon, pourquoi lui faisait-il ça ? N'avait-il donc rien appris, ne savait-il pas que les Targaryen étaient dangereux ? Pourquoi laissait-il entrer le feu dans leur château de glace ?

(Il ne l'a pas écoutée, personne ne l'a pas écoutée, c'est de sa faute, elle aurait dû crier plus fort, leur dire qu'elle brûlerait tout, leur dire qu'il ne resterait que des cendres.)

« Tu as laissé Yara entrer, » fait remarquer Arya.

« C'est vrai... »

Dans son esprit, Sansa a cessé de considérer Yara comme une étrangère – Yara est son amie, maintenant.

« Tu regrettes ? » demande Arya.

« Non. Pas du tout. Je suis contente de l'avoir fait... je suis contente de t'avoir écoutée. »

La neige tombe de plus en plus fort, se dépose sur ses cheveux, les recouvre, Sansa aimerait que Jon soit là pour voir ça, il est fait pour la neige et le froid, certainement pas pour la chaleur des flammes.

« Allons-y, » dit Arya. « Rentrons à la maison. »

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(Tout va bien. Rien de grave ne peut s'être passé en son absence. Tout va bien.)

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Quand elle entre dans la cour, Sansa a un léger mouvement de recul, elle regarde attentivement autour d'elle à la recherche du moindre changement, de la moindre altération, du moindre signe que cette maison ne soit plus la sienne, encore une fois.

« Tout va bien, Sansa, » lui dit Arya en saluant Davos et Podrick, venus les accueillir.

Sansa n'est toujours pas rassurée, elle s'attend à moitié à ce que le fantôme de Ramsay surgisse et se jette sur elle, un sourire cruel sur les lèvres, elle s'attend à ce que le dragon déploie son ombre menaçante au-dessus d'eux et fasse pleuvoir des flammes sur la neige.

(Tout va bien. Je suis chez moi. En sécurité. Tout va bien. Je n'ai pas peur.)

« Je... j'ai besoin de faire un tour, » murmure Sansa.

Arya ouvre la bouche pour dire quelque chose avant de la refermer et d'acquiescer.

(Ce n'est pas Arya qui a été emprisonnée au sein de ses murs, ce n'est pas elle qui a vu sa maison se transformer en prison cauchemardesque, ce n'est pas elle qui a été battue, humiliée et violée au point d'être parfois sur le point d'embrasser le repos éternel.)

Sansa parcourt prudemment les couloirs vides, laisse courir ses doigts sur les murs de pierre, observe chaque porte les sourcils froncés, tente de se convaincre qu'elle n'a plus rien à craindre, qu'aucun monstre ne rode dans les ombres, qu'elle est toujours la gardienne du Nord et qu'elle le restera.

« De quoi as-tu peur, petite colombe ? » demande Cersei. « Il n'y a pas de monstre, ici. Tu les as tous chassés. »

« Je sais. »

« Pourtant, tu doutes. »

Elle hausse les épaules.

« Tout se confond. Je revois mes parents me sourire, Arya et Bran se poursuivre dans les couloirs, Robb et Jon se battre dans la cour, toute mon enfance, mais je vois aussi Ramsay, je le vois se diriger vers moi avec un sourire cruel... je sens presque ses mains sur moi. Et je ne peux pas oublier ça. Je sens toujours une présence étrangère entre ces murs. »

Cersei, pour une fois, s'abstient de tout commentaire désobligeant.

(Mais ce n'est pas vraiment Cersei, pas vrai ? C'est seulement la part la plus sombre de son esprit, ses doutes, ses souvenirs, tout ça a pris les traits de quelqu'un que Sansa déteste mais qu'elle ne parvient jamais à chasser de ses pensées.)

Elle retrouve sa chambre avec un certain soulagement, s'assoit lentement sur son lit et ses pensées se dirigent de nouveau vers Yara, vers le soir où elle l'a réconfortée après un horrible cauchemar.

« Elle te manque ? » demande Cersei.

Sansa acquiesce.

« Je n'ai pas eu beaucoup d'amies, dans ma vie. »

« C'est certain... moi non plus. »

« Et comment auriez-vous pu ? Vous détestiez tous ceux qui n'avaient pas la chance – ou la malchance – de s'appeler Lannister. Vous avez fait beaucoup de mal. »

Une étrange lueur brille dans les yeux de Cersei.

« C'est vrai. Mais on m'a fait beaucoup de mal à moi aussi. »

Elle disparaît.

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Sansa trouve Brienne dans la cour de Winterfell, les mains posées sur son ventre gonflé, les yeux fermés. Elle laisse les flocons de neige se déposer sur elle sans essayer de les chasser.

« Brienne ? »

Elle sursaute – elle ne l'a pas entendue approcher.

« Pardon de vous avoir fait peur. »

« Ne vous excusez pas, ma dame. Je suis heureuse de vous revoir. »

« Je suis heureuse de vous revoir aussi. »

Brienne a l'air triste et un peu perdue, Sansa fronce les sourcils, comprend que quelque chose ne va pas.

« Et si nous rentrions ? J'aimerais que vous me racontiez ce qui s'est passé en mon absence. »

Toutes deux se dirigent vers la chambre de Brienne. Sansa a toujours été étonnée qu'elle n'ait jamais voulu en changer après avoir été abandonnée par Jaime – peut-être s'accroche t-elle à sa présence fantôme, aux souvenirs qu'il lui a laissés. Sansa ouvre la bouche pour dire quelque chose mais Brienne ne lui en laisse pas le temps.

« Comment allez-vous, ma dame ? Comment était le mariage ? »

Elle se demande si elle est vraiment intéressée ou si elle cherche simplement à gagner de temps avant de se rappeler que c'est Brienne qui est en face d'elle et que Brienne s'est toujours souciée de son bien-être, pourquoi cela changerait-il maintenant ?

(Depuis quand est-elle si méfiante ?)

Sansa soupire longuement.

« Je vais bien... je crois. »

Brienne fronce les sourcils, peu convaincue.

Qui essayez-vous de convaincre, ma dame ? semble t-elle dire. Moi, ou vous-même ?

« J'aimerais que Jon soit ici, avec moi, » avoue t-elle. « Ce mariage... il n'en voulait pas. Arya n'en voulait pas, je n'en voulais pas... mais c'est quand même arrivé. Je n'ai rien pu faire pour l'empêcher. »

Sansa a l'impression qu'elle ne contrôle plus rien, qu'elle n'est une fois de plus qu'un simple pion sur un échiquier, un pion faible et fragile, un pion qui ne compte pas, un pion dont on peut se débarrasser facilement.

« Je sais... je sais qu'il pense nous protéger, moi, Bran et Arya... mais qui va le protéger lui ? » souffle t-elle.

« Votre frère est fort. Il s'en sortira, il s'en sortira toujours. »

Elle fait quelques pas, les bras croisés, parler de Jon lui est presque insupportable, que fait-il en ce moment ? A quel point sera t-il malheureux, loup solitaire exilé au sud ?

« Assez parlé de moi, » dit-elle finalement. « Comment allez-vous, Brienne ? Comment allez-vous vraiment ? »

Embarrassée, elle baisse les yeux vers son ventre.

« Je... je ne sais pas, ma dame. »

Elle se mord la lèvre et exprime ce poids invisible qui pèse sur ses épaules avec à peine quelques mots.

« Je ne sais pas être mère. »

« Quoi ? Que voulez-vous dire ? »

« Ça... »

Elle pose une main tremblante sur son ventre.

« Ce n'est pas moi, ça n'a jamais été moi... cet instinct maternel que toutes les mères possèdent... je sens que je ne l'ai pas. Et je n'ai aucun souvenir de ma mère... »

Ses yeux se remplissent de larmes.

« Comment vais-je faire, ma dame ? »

Sansa s'agenouille devant elle, le cœur serré. Être mère... elle en rêvait, autrefois, quand elle songeait à son prince charmant, quand elle ignorait encore quel monstre dissimulait le beau visage de Joffrey. Elle rêvait de porter des petits princes et des petites princesses, de leur chanter des chansons, de caresser leurs cheveux exactement comme sa propre mère caressait les siens.

« Vous allez y arriver, Brienne, j'en suis persuadée. »

« Je ne suis pas comme Cersei. »

Sansa est si surprise qu'elle manque de vaciller.

« Quoi ? Pourquoi parlez-vous de Cersei maintenant ? »

« Cersei... peu importe ce que je pense d'elle, je sais qu'elle aimait ses enfants par-dessus tout... elle savait être mère alors que je... »

« Brienne, » la coupe Sansa.

Elle se redresse, les poings sur les hanches.

« Ne vous comparez jamais à Cersei, jamais. Vous avez raison, vous n'êtes pas comme elle... vous êtes bonne, vous êtes courageuse, vous êtes loyale, vous êtes tout ce qu'elle n'a jamais été. »

Brienne lui offre un timide sourire.

« Vous le pensez vraiment ? »

« Je le pense vraiment. Vous n'êtes pas seule. Je vous aiderai à vous occuper de cet enfant. »

Ce petit lionceau fera partie de sa meute, elle sera là pour lui, elle le doit.

« Merci, ma dame. »

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« Je vois que tu as une haute opinion de moi... » soupire Cersei, appuyée contre le mur.

Elle passe la main dans ses longs cheveux blonds. Sansa se rappelle à quel point elle aimait ses cheveux, avant, sa crinière de lionne, elle se coiffait exactement de la même manière.

(C'est la crinière d'un monstre que j'admirais.)

« Je ne fais que dire la vérité, » rétorque Sansa.

« Ne penses-tu pas que j'étais une bonne mère ? »

Elle s'abstient de répondre.

« J'aimais mes enfants, » insiste Cersei. « Tu ne peux pas me retirer ça. »

« J'imagine que tout le monde a quelque chose pour soi, » ironise t-elle.

Sansa se demande comment la vraie Cersei réagirait si elle savait que Jaime avait aimé une autre femme, qu'il allait être le père d'un enfant qui n'était pas le sien.

« Tu penses vraiment que Brienne pourra être la mère de cet enfant ? »

« Que voulez-vous dire ? »

« Tu dissimules sa grossesse à Daenerys pour protéger ce petit lionceau... crois-tu vraiment qu'il sera en sécurité une fois né ? »

La gorge de Sansa se noue.

« Et que suggérez-vous ? Que je sépare Brienne de son enfant ? Ce serait cruel, bien trop cruel. »

Cersei hausse les épaules.

« Je ne suggère rien à quoi tu n'aies pas déjà pensé, petite colombe. »

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(Séparer Brienne de son enfant ? L'obliger à regarder grandir sans pouvoir véritablement être sa mère ? Comment pourrait-elle lui faire subir une pareille torture ?)

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« Et maintenant ? » demande Arya pendant le dîner.

Sansa a peu d'appétit. Les mots de Cersei tournent en boucle dans son esprit. Bien sûr qu'elle ne pensait pas que l'enfant serait en sécurité une fois né.

(Mais que pensait-elle exactement ? Elle n'est pas sûre de le savoir.)

« Je ne sais pas, » admet Sansa.

Que dois-je faire ?

« Tout semble si incertain. Que va faire Daenerys ? »

Arya hausse les épaules.

« C'est une conquérante. J'imagine qu'elle va vouloir mettre le monde à ses pieds... enfin, pour ça, il faudrait qu'elle soumette entièrement les Sept Couronnes. Nous ne sommes certainement pas les seules à voir d'un mauvais œil la présence des Immaculés près de chez nous. »

Sansa sait qu'elle a beaucoup de chance que Daenerys ait finalement accepté qu'ils restent loin de Winterfell – elle peut remercier Jon pour cela.

« Tu as raison. »

« Gendry m'a parlé d'une altercation près d'Accalmie entre les Immaculés et une famille noble, les Estremont. Ils ont été massacrés. »

Je n'ai pas peur. Rien de tel ne se produira ici. Je n'ai pas peur.

« Je n'aime pas ça, » insiste Arya. « J'ai l'impression que tout pourrait s'effondrer soudainement. Jon dit que Daenerys veut se faire aimer de son peuple, mais... je ne crois pas qu'elle parviendra à ses fins de cette façon. »

Daenerys cherche à semer l'amour, elle ne récoltera que la haine. L'amour est parti en fumée, il a brûlé en même temps que Port-Réal, peut-être n'a t-il même jamais existé.

« Attendons, » finit par soupirer Sansa. « C'est la seule chose que nous pouvons faire pour le moment. »

(Attendre, mais attendre quoi ? Attendre que les Nordiens se rebellent, lassés par cette présence étrangère sur leurs terres ? Attendre que l'enfant de Brienne vienne au monde ? Attendre que Daenerys ne sombre un peu plus dans la folie ? Attendre que quelqu'un ait assez de bon sens pour l'arrêter avant qu'il ne soit trop tard ?)

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« Toute ma vie je n'ai fait qu'attendre. Attendre de rencontrer le prince charmant, attendre les coups de Joffrey, attendre que quelqu'un vienne me sauver, attendre que Ramsay s'en prenne à moi... »

« C'est le fléau des reines, petite colombe. Attendre. Moi aussi, j'ai attendu mon prince. J'ai attendu que mon ventre se gonfle. J'ai attendu le pouvoir... et j'ai fini par le saisir. »

« Je ne suis pas une reine. »

Le sourire de Cersei est énigmatique.

« Pour l'instant. »

.

Yara retrouve les Îles de Fer avec une certaine satisfaction. Les rochers, les falaises, la mer, la brise marine – tout ça lui a terriblement manqué. Même la présence de quelques Immaculés sur Pyke ne suffit pas à la contrarier. Daenerys peut bien l'espionner si ça lui chante, elle n'a rien à cacher. Rien du tout.

Elle s'efforce de ne pas penser à Brienne. Elle a menti à sa reine, ou du moins elle ne lui a pas dit la vérité et elle ne peut s'empêcher de se sentir coupable.

(Et puis elle se souvient des ruines de Port-Réal et du cadavre de ces enfants sacrifiés, des yeux inquiets de Sansa, de la promesse qu'elle lui a faite, et la culpabilité s'en va.)

Elle retrouve cet endroit qui lui est cher, sa maison, et pourtant elle ressent un vide, un creux, une absence, il lui manque quelque chose.

Il y a de l'eau autour d'elle, beaucoup d'eau mais elle regrette la sensation des flocons de neige sur son visage, elle regrette deux yeux de glace qui hantent ses pensées.

(L'eau et la glace sont faits pour être ensemble.)

Yara doit se ressaisir, elle le sait. Sansa ne doit probablement pas avoir pensé à elle une seule fois depuis qu'elles se sont séparées.

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(Elle ne peut pas le savoir, bien sûr, mais Sansa n'a pas cessé de penser à elle depuis qu'elle est rentrée à Winterfell.)