don't give up (even when i'm gone)

Chapitre 14

oOo

Sansa est à Pyke depuis plusieurs semaines déjà, l'heure de son départ approche, même si elle s'efforce de ne pas y penser. Une part d'elle se languit de la neige, des forêts de pins, du Bois sacré, de Winterfell et de sa meute, bien sûr. Sa famille. Elle se demande avec une certaine inquiétude si Brienne acceptera de lui parler lorsqu'elle reviendra – si elle lui pardonnera un jour.

(Mais sera t-elle seulement capable de se pardonner elle-même ?)

Sansa a hâte de rentrer.

Mais elle a aussi peur de partir.

Elle redoute le moment où elle devra quitter cette île qu'elle a fini par apprécier, elle regrette déjà le bruit des vagues, la sensation du vent marin sur son visage, l'odeur du sel.

Elle regrette déjà de ne plus voir Yara et ses yeux d'eau, de ne plus entendre le son de sa voix, de ne plus sentir ses bras autour d'elle après un cauchemar terrifiant.

Je me sens déchirée. Ma maison me manque mais quand je la retrouverai, ce sera Yara qui me manquera. Pourquoi ne puis-je pas avoir les deux ?

Elle se demande si elle manquera à Yara, craint que la Fer-Née se soit lassée de sa présence mais soit trop polie pour le lui dire. Elle semble en effet plus distante depuis quelques jours, elle fuit son regard, est en permanence perdue dans ses pensées. Sansa est certaine qu'elle a fait quelque chose de mal, qu'elle l'a contrariée pour une raison ou une autre.

(Elle n'a aucun moyen de le savoir mais elle est loin, très loin de la vérité.)

Malgré la présence de quelques Immaculés, Pyke ressemble à un havre de paix perdu au milieu de la mer, un bouclier d'eau faisant barrage au feu brûlant de la reine dragon. C'est presque comme un doux songe, quelque chose d'irréel.

Un matin, alors qu'elle se tient au bord d'une falaise, Sansa comprend qu'elle ne pourra pas vivre éternellement dans ses rêves. Il va lui falloir reprendre contact avec la réalité. Rentrer dans le Nord, protéger sa meute, lutter pour ne pas laisser la neige fondre.

Elle sent la présence de Yara derrière elle.

« Daenerys est enceinte, » dit Sansa.

Elles ont à peine parlé de la mère des dragons, le feu n'avait pas sa place au milieu de l'eau et de la glace.

« Je sais, » répond Yara en se glissant à ses côtés.

Elles observent les vagues s'écraser sur les falaises.

« Vous allez devenir tante, » reprend t-elle.

« Il semblerait. »

Sansa ne parvient pas à s'en réjouir, elle a toujours du mal à croire que le sang du loup va encore une fois se mélanger à celui du dragon.

« Vous êtes toujours aussi inquiète, » devine Yara.

« Pas vous ? »

Elle baisse la tête, soupire.

« Je pense... je pense que cet enfant pourrait être salvateur pour elle, qu'il pourrait lui rappeler pourquoi elle se bat, ce en quoi elle croit. »

« C'est drôle... Arya a fait exactement la même remarque. Sauf qu'elle ne le pensait pas. »

Yara est-elle réellement convaincue par ses propres paroles ? Même après toutes ces semaines passées à ses côtés Sansa ne saisit pas encore très bien tous les aspects du lien qui l'unit à Daenerys.

(La nuit, alors que Yara la serre contre elle, elle se demande si la Fer-Née aimerait que Daenerys soit à sa place.)

« Voulez-vous vraiment parler de Daenerys ? » demande Yara.

Sansa se tourne vers elle, elle lit une vraie tristesse dans ses yeux.

« Non, » souffle t-elle.

Je ne veux pas penser au feu. Je veux penser à l'eau, seulement à l'eau.

Yara sourit, comme si elle devinait ses pensées, et puis elle lui prend la main et toutes deux s'éloignent vers le château.

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(Je vais bientôt devoir lui lâcher la main. Je voudrais que ce moment n'arrive jamais.)

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La veille de son départ, Sansa a la gorge nouée. Le temps est passé si vite, Pyke ne sera bientôt plus qu'un souvenir dans sa mémoire, agréable, certes, mais un souvenir tout de même, quelque chose qui appartient au passé, elle va de nouveau devoir penser à l'avenir, à Daenerys et sa grossesse, aux Immaculés, à Brienne et Renly, aux tensions grandissantes.

Elle va devoir cesser de penser en permanence à Yara.

(Yara cessera de penser à elle à l'instant où elle quittera Pyke, elle en est certaine.)

« Yara... êtes-vous fâchée contre moi ? » lui demande Sansa.

Elle a sincèrement l'air étonnée de sa question et ça la rassure, ça la rassure tellement.

« Fâchée ? Mais pourquoi le serais-je ? »

« Je ne sais pas... je vous trouve distante depuis quelques jours. Est-ce que j'ai fait quelque chose de mal ? »

Yara s'empresse de secouer la tête, lui saisit les mains, les serre fort.

« Non, Sansa. Ça n'a rien à voir avec vous, je vous assure. »

Elle la lâche, se détourne.

« C'est... c'est moi, c'est tout. Ne vous en faites pas pour ça. »

« Expliquez-moi, je vous en prie. »

Yara serre les dents.

« Ne vous inquiétez pas, » répond t-elle simplement.

(Lui cache t-elle quelque chose ?)

Sansa sait qu'elle ne pourra pas la forcer à se confier à elle, respecte sa décision même si son silence est aussi brûlant qu'une flamme.

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(Sansa l'ignore mais la vérité brûle la gorge Yara, elle souffre, elle souffre tellement.)

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Sansa a remarqué un changement dans son attitude et Yara s'en veut terriblement. Comment la louve peut-elle penser avoir fait quelque chose de mal ? Le problème ne vient pas d'elle – enfin, pas directement.

Ce n'est pas la faute de Sansa si Yara est tombée amoureuse d'elle.

Ce n'est pas la faute de Sansa s'il lui est de plus en plus difficile de dissimuler ses sentiments.

Et ce n'est certainement pas la faute de Sansa si elle a l'impression que son cœur va se briser à l'instant où la louve quittera Pyke.

Comment est-ce arrivé ? Yara ne le sait pas vraiment, elle a l'impression que tout a été si soudain. Elle aime Sansa, c'est aussi simple que ça. Elle aime sa force, son courage, sa bonté, elle aime la lumière qu'elle voit en elle, elle aime les ombres qui l'habitent, elle aime le son de sa voix, se perdre dans ses yeux, elle aime la serrer contre elle la nuit, elle ne rêve que d'embrasser ses lèvres, caresser son visage, ne plus jamais la lâcher.

Reprends-toi, Yara. Elle ne te voit que comme son amie. Elle ne t'aimera jamais – pas de cette façon. Elle a bien trop souffert pour que tu gâches tout.

Qu'importe si son cœur va se briser en mille morceaux, qu'importe si elle pleurera des nuits entières – Sansa est plus importante. Elle ne prendra pas le risque de perdre son amitié.

(Elle pensait aimer Daenerys, autrefois, mais ce n'était pas ça. C'était du respect, de l'affection, du désir ou peut-être tout ça à la fois mais ce n'était pas de l'amour – ce n'est pas ce qu'elle éprouve maintenant.)

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Alors que le soleil est sur le point de se coucher, Sansa prend une grande inspiration et se tourne vers Yara.

C'est notre dernière soirée ensemble. Je rentre demain, je ne la verrai plus avant un moment. Je ne veux pas gâcher ce temps précieux qu'il nous reste. Je veux que ce soit un moment spécial.

« Yara... j'aimerais me baigner pour regarder le coucher du soleil. »

Pendant un moment, Yara semble ne pas croire ce qu'elle vient d'entendre, elle fronce les sourcils.

« Vous baigner ? »

« Oui. »

« Vous êtes sûre ? Je vous l'ai déjà dit, ce n'est en rien une obligation. Je... »

« Yara. J'en ai envie, je vous l'assure. »

Elle hoche lentement la tête.

« Très bien. »

Elle lui prend la main et toutes deux retournent sur la plage où elles ont observé le coucher du soleil la première fois.

« Êtes-vous sûre, Sansa ? » demande t-elle encore. « Je ne veux pas que vous vous sentiez mal à l'aise. »

Sansa pense à Ramsay, la dernière personne à l'avoir vue nue. Un terrible souvenir, sans doute le plus horrible. Mais Ramsay n'est pas là, aujourd'hui, Ramsay est mort. Il n'y a que Yara.

(Elle veut effacer ce souvenir, oublier la sensation de ses mains sur son corps, laisser l'eau l'emporter. Yara est différente, Yara n'est pas un monstre, Yara ne lui fera jamais de mal.)

« Je suis sûre. »

Yara acquiesce, une étrange lueur brille dans ses yeux. Elle retire lentement ses vêtements, Sansa baisse pudiquement les yeux.

« Vous pouvez me regarder. Ça ne me gêne pas. »

Alors qu'elle relève la tête, Sansa se demande combien de femmes ont vu Yara nue avant elle. Se poser cette question lui fait un drôle d'effet.

(Même si elle ne parvient pas à mettre le doigt sur le nom de ce sentiment, il s'agit bel et bien de la jalousie.)

Yara, sans plus attendre, entre dans l'eau, pousse un petit cri.

« Elle est vraiment froide. J'espère que le soleil ne mettra pas trop de temps à se coucher, » rit-elle.

Sansa sourit légèrement mais ses mains tremblent.

Je peux le faire. Je dois oublier Ramsay. Je peux avoir confiance en Yara, je le sais.

Très lentement, elle retire ses vêtements, se met à frissonner lorsqu'elle se retrouve entièrement nue. C'est toujours l'hiver, le froid lui mord la peau, elle se demande si elle sera malade le lendemain.

(Mais ça en vaut la peine, non ? C'est sa dernière soirée avec Yara. Il ne faut pas qu'elle laisse le froid tout gâcher.)

Yara lui tourne le dos, regarde droit devant elle. Sansa croise les bras sur sa poitrine et entre dans l'eau – elle a l'impression qu'elle n'a jamais eu aussi froid de sa vie. Comment Yara fait-elle pour résister ?

Celle-ci se tourne finalement vers elle. L'eau ne dissimule que la moitié de son corps, Sansa rougit. Le soleil est en train de se coucher mais aucune ne semble vraiment s'en préoccuper.

C'est Yara. Je peux lui faire confiance. Elle ne me jugera pas, ne se moquera pas de moi, ne me blessera pas.

Elle ferme les yeux et décroise les bras, dévoilant sa poitrine. Elle sent le regard de Yara sur elle, tremble de plus en plus fort, et pas seulement à cause du froid.

Sansa sursaute quand elle sent les bras de Yara s'enrouler autour de sa taille. Sans hésiter bien longtemps, elle ouvre les yeux et lui rend son étreinte.

(Son corps est nu, nu contre le corps tout aussi nu de Yara. Un feu étrange brûle en elle.)

« Vous êtes si forte, Sansa, » murmure t-elle. « Je suis tellement fière de vous. »

Les larmes aux yeux, Sansa sourit et sanglote en même temps. Les vagues glaciales emportent le souvenir de Ramsay, seule Yara compte en ce moment, Yara et son étreinte rassurante, Yara et sa voix douce.

(J'ai vaincu la peur. Je l'ai fait.)

Lorsqu'elle commence à claquer des dents, Yara s'écarte d'elle en grimaçant.

« Venez. Rentrons avant de geler sur place. »

Sansa a toujours froid mais une chaleur nouvelle l'empêche de se changer en statue de glace.

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Un peu plus tard, Sansa et Yara sont serrées l'une contre l'autre dans l'obscurité.

« Vous allez peut-être être malade, » dit Yara. « C'était peut-être une mauvaise idée... »

« Non, » répond aussitôt Sansa. « Je ne regrette rien. »

Moi non plus je ne regrette rien. Vous êtes tellement belle, Sansa, et tellement forte. Avez-vous conscience de l'effet que vous me faites ? Je dois sans cesse résister à l'envie de vous embrasser. Je vous aime, je vous aime tellement, et je brûle de vous le dire.

(Ce serait facile, vraiment. Il lui suffirait de tourner la tête et de poser ses lèvres sur celles de Sansa.)

Yara soupire légèrement, à quoi bon rêver de quelque chose qui n'arrivera jamais ?

« Yara ? »

« Oui ? »

« Vous allez me manquer. »

« Vous allez me manquer aussi. »

« Vous viendrez à Winterfell, n'est-ce pas ? »

« Bien sûr. »

« Nous pourrons faire d'autres batailles de boules de neige. »

« Absolument. »

Elle sourit à cette pensée avant de se rembrunir. Voir Sansa tous les jours et ne pas pouvoir l'embrasser – elle ne pense pas avoir déjà été soumise à une pareille torture.

Sansa a besoin de moi, elle a besoin de son amie. Je ne peux pas la décevoir.

« Je fais moins de cauchemars quand je suis avec vous, Yara. »

« Je... j'en suis ravie. Bonne nuit, Sansa. »

« Elle sera bonne, j'en suis sûre. Dormez-bien, Yara. »

Je n'ai jamais aussi bien dormi que depuis que je vous serre contre moi.

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L'heure des adieux est venue. Sansa a envoyé un corbeau à Arya pour la prévenir de son retour, sa petite sœur a promis de venir l'attendre sur la côte.

Yara accompagne Sansa jusqu'au port les dents serrées. Doit-elle tout lui révéler, laisser parler son cœur, exprimer ces sentiments qui la consument de l'intérieur ?

(Doit-elle prendre le risque de tout gâcher ?)

« Yara, je... je vous remercie de m'avoir invitée... merci pour tout ce que vous avez fait pour moi. Je suis très heureuse d'être venue. »

Yara sourit, un sourire douloureux, le sourire d'une séparation.

« Merci d'être venue, Sansa. Vous n'imaginez pas à quel point j'ai été heureuse de passer ces quelques semaines à vos côtés. »

J'aimerais passer chaque jour qu'il me reste à vivre avec vous.

Elle enlace Sansa une dernière fois. Alors que la louve s'apprête à monter sur le bateau qui doit la ramener sur la côte, Yara lui saisit le bras.

« Attendez, je... j'ai quelque chose pour vous. »

Elle lui tend alors un collier de corde auquel est accroché un petit coquillage. Les yeux de Sansa s'éclairent.

« Ce n'est pas grand chose mais... »

« Il est magnifique, Yara. »

Elle se retourne pour que Yara l'accroche autour de son cou.

« Je ne l'enlèverai jamais, » promet Sansa en refermant la main autour du petit coquillage.

Mon cœur va exploser. Mes yeux parlent-ils pour moi ? Je ne sais pas.

Sansa fait un pas vers elle, hésitante, et l'embrasse sur la joue.

« Au revoir. J'espère vous revoir bientôt. »

(Je vous aime. A peine trois petits mots. Pourquoi sont-ils aussi difficiles à prononcer ?)

Yara regarde le bateau s'éloigner le cœur en mille morceaux.

La prochaine fois, je lui dirai. La prochaine fois...

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« Joli collier. »

C'est la première chose qu'Arya lui dit quand elle pose les yeux sur elle. Sansa s'aperçoit alors qu'elle est encore en train de sourire, rêveuse.

« Oh. Merci. C'est un cadeau de Yara. »

« Oui, je m'en serais doutée... »

Toutes deux montent sur leurs chevaux et se mettent en route vers Winterfell – elles rentrent à la maison.

« Tout s'est bien passé ? » demande Arya.

« Oh, oui. Tu avais raison, ça m'a fait beaucoup de bien. J'ai bien fait d'accepter l'invitation de Yara. »

Sansa va bientôt retrouver Winterfell, sa maison, et elle est heureuse, comment pourrait-elle ne pas l'être ? La neige, le Bois sacré, sa famille – tout ça lui a terriblement manqué.

(Alors pourquoi a t-elle l'impression que sa maison, elle l'a quittée le moment où elle s'est éloignée de Yara ? C'est ridicule, non ?)

« Comment va Bran ? Et Brienne, Renly ? »

« Tout le monde va bien. »

Pour l'instant.

Sansa sait qu'elle doit penser un peu moins à Yara et un peu plus à Daenerys, Daenerys et son dragon, Daenerys et son futur enfant.

Je dois protéger le Nord, et je le ferai. Yara a dit que j'étais forte, et Yara ne me mentirait jamais.

Pour la première fois depuis bien longtemps, Sansa a envie que quelqu'un soit fier d'elle.

Cette pensée la réchauffe davantage que le feu le plus brûlant.