don't give up (even when i'm gone)
Chapitre 20
oOo
« C'est une belle journée. »
La voix d'Arya est remplie d'amertume alors qu'elle lève les yeux vers le ciel. Sansa échange un regard avec Yara, ne sait quoi répondre.
« On dirait que même les dieux sont favorables à ce mariage, » reprend Arya.
Dépitée, elle soupire avant de se diriger vers les portes du château. Gendry, qui est venu les accueillir, la salue à voix basse. Tous deux baissent la tête, gênés.
« Allons-y, » dit Sansa.
(A quoi bon retarder l'échéance ? Ce n'est pas comme si elle pouvait faire demi-tour et repartir dans le Nord en emmenant toute sa meute avec elle.)
Brienne a l'air anxieuse, c'est la première fois qu'elle est séparée de Renly depuis sa naissance.
« Tout va bien se passer, » promet Sansa.
« Croyez-vous que la reine... »
Elle secoue la tête pour la rassurer.
« Elle ne sait pas qui il est vraiment. Jorah n'a rien dit. S'il l'avait fait, nous ne serions plus là pour en parler aujourd'hui. »
« Oui... vous avez sûrement raison. »
Toutes les trois rejoignent Arya et Gendry. Celui-ci se force à sourire mais Sansa voit bien que le cœur n'y est pas – ce n'est pas en de pareilles circonstances qu'il voulait épouser Arya.
« La reine n'est pas encore arrivée, » leur apprend t-il.
Il n'est pas bien difficile de deviner pourquoi – Daenerys veut leur montrer qui commande, qui est la reine, qui contrôle leurs vies dans les moindres détails.
« Je vois. »
Yara passe un bras autour de sa taille.
« Et si nous allions faire un tour dans les jardins ? »
« Eh bien... »
Elle jette un œil inquiet vers Arya. Celle-ci roule des yeux.
« Ne t'en fais pas pour moi, Sansa. Accalmie est ma maison, maintenant. Je ne risque rien, pas vrai ? »
Ces quelques mots sont plus froids qu'un millier de flocons de neige. Sansa soupire et consent à suivre Yara.
« Je ne peux pas croire que ce soit réellement en train d'arriver, » lui dit Sansa après quelques minutes de marche.
(Parfois, elle se surprend à prier pour que ce ne soit qu'un mauvais rêve, que rien de tout ça ne soit réel.)
« Je suis désolée, Sansa. Tu sais que tu n'avais pas le choix, n'est-ce pas ? »
« Je sais, mais ça ne suffit pas à me faire me sentir mieux. »
Arya ne lui a pas pardonné, elle le sait – elle se demande si elle le fera un jour.
« Il faut que tu te pardonnes, Sansa, » dit Yara, comme si elle lisait ses pensées.
Elle s'arrête, lui saisit les deux mains et y dépose un baiser avant de lui caresser les cheveux.
« Promets-moi que tu te pardonneras. »
(Il y a beaucoup de choses pour lesquelles Sansa doit se pardonner – Port-Réal, Tyrion, Jon, Arya, cette liste sera sans fin.)
« Je... je vais essayer. »
« Bien. »
Elles se remettent à marcher. Les jardins sont magnifiques mais Sansa ne parvient plus à voir la beauté de ce qui l'entoure – à part celle de Yara, bien sûr.
« Je suis inquiète. J'ai peur de ce qui pourrait se passer. »
« Ça va aller, Sansa. Je te le promets. »
Yara pointe le coquillage qu'elle porte autour du cou.
« Quoi qu'il se passe... nous sommes ensemble. Nous serons toujours ensemble, d'accord ? »
Sansa parvient à lui rendre son sourire.
« D'accord. »
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(Elles l'ignorent encore mais toujours prendra fin beaucoup plus tôt que prévu.)
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Le lendemain, Sansa reste enfermée dans sa chambre quand Daenerys se présente enfin à Accalmie, elle ne veut pas la voir, pas encore, elle se contente de regarder le dragon par la fenêtre, la gorge nouée.
Elle pourrait tous nous tuer si elle le voulait. Ce serait si facile.
Elle parvient tout de même à trouver quelque chose dont elle peut se réjouir : elle va revoir Jon, enfin, après tout ce temps. Son frère perdu, celui qu'elle n'a pas pu sauver.
Quand elle ne supporte plus d'attendre, elle part à sa recherche et finit par le trouver alors qu'il erre dans les couloirs.
« Jon. »
Quand ses bras se referment sur elle, elle a l'impression de revivre le moment où ils se sont retrouvés à Châteaunoir – c'est beau, c'est rassurant, ça lui donne envie de pleurer.
« Tu m'as tellement manqué. »
« Toi aussi, Sansa. »
Elle s'écarte de lui, est horrifiée quand elle remarque à quel point il a l'air fatigué, à quel point les ombres obscurcissent son regard.
« Je vais bien, » dit-il pour la rassurer.
« Tu es un terrible menteur, Jon. »
Il lui offre un petit sourire d'excuse.
« Comment... comment ça se passe à Port-Réal ? » demande t-elle. « Tes lettres sont si évasives... »
Il hésite, sans doute envisage t-il de lui mentir encore une fois, réalise que ce sera un nouvel échec, soupire.
« C'est de pire en pire, » lâche t-il.
Elle se mord la lèvre, il n'a pas besoin d'en dire plus, elle a compris. Elle se blottit contre lui et enfouit le visage dans son cou.
Les fantômes des innocents sacrifiés de Port-Réal et des derniers Lannister apparaissent et posent sur eux un regard triste.
(Ils n'ont pas pu être sauvés de la folie du dragon – ils se demandent combien d'innocents les rejoindront encore.)
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L'heure de la cérémonie approche. Alors que Sansa et Arya se dirigent vers la chambre de celle-ci pour qu'elle puisse se préparer, elle tente une dernière fois de la faire changer d'avis.
« Cet endroit n'est pas ma maison et ne le sera jamais. »
« Arya... »
« Comment peux-tu m'obliger à faire ça ? Je t'en prie, Sansa, renonce. Je ne suis pas qu'un pion dans votre jeu de trônes ! Gendry n'est pas qu'un pion dans votre jeu des trônes ! »
Des larmes de rage coulent sur ses joues, Sansa a envie de pleurer elle aussi, tout ça est tellement injuste, c'est une chance qu'elle n'ait pas encore vu Daenerys, elle ne sait pas si elle aurait résisté à l'envie de la gifler.
« Je suis désolée, Arya. Tu dois faire ton devoir. »
« Je ne suis pas une dame, tu le sais, je ne l'ai jamais été, » lui rappelle une nouvelle fois Arya.
(Comment Sansa pourrait-elle l'oublier ?)
« Nous en avons déjà discuté. Nous... »
C'est alors qu'elle remarque que quelqu'un les observe. Jorah Mormont se trouve non loin d'elles et tient deux enfants par la main. Sansa frissonne quand elle pose les yeux sur les héritiers de Daenerys.
« Lord Mormont. »
« Lady Stark. »
Il s'approche d'elles.
« Voici donc les héritiers Targaryen. »
Sansa s'accroupit pour mieux regarder Duncan et Jaenerya, cherche le visage de Jon, la trace du sang des loups, une preuve qu'ils font partie de sa meute. Des cheveux d'argent, des yeux violets, voilà tout ce qu'elle trouve – des dragons. Ni des loups, ni des ours.
(Et elle les plaint sincèrement pour ça.)
« Ils ressemblent à leur mère. »
Elle se relève et n'a rien à ajouter.
« Veuillez nous excuser. Nous devons nous préparer, il ne reste pas beaucoup de temps avant la cérémonie. »
« Bien sûr. »
Elles lui tournent le dos et se remettent à marcher.
« Je ne veux pas mettre une robe. »
« Tu ne peux pas rester habillée comme ça. »
« Et pourquoi pas ? J'aimerais voir la tête de la reine dragon. »
« Tu sais bien qu'elle se sentirait insultée. »
Arya soupire et ne dit plus un mot jusqu'à ce qu'elles entrent dans sa chambre. Sa robe l'attend sur son lit. Le tissu est d'une jolie couleur argentée, un loup géant ainsi qu'un poisson y sont brodés. C'est le genre de robe que Sansa adorerait porter.
Mais Arya n'est pas Sansa, elle ne le sera jamais – elle n'est pas une dame.
Que dois-je faire ?
Cersei apparaît, jette un regard dédaigneux à la robe.
« Tu sais ce que tu dois faire, petite colombe. »
Si Arya ne porte pas cette robe, Daenerys se sentira insultée.
« Et alors ? Elle a eu ce qu'elle voulait. Ta sœur va épouser Gendry. Ne la laisse pas croire qu'elle te contrôle entièrement. »
Arya touche la robe du bout des doigts, presque dégoûtée, et soupire, résignée. Elle commence à déboutonner sa chemise.
« Attends. »
Sansa a à peine conscience de ce qu'elle dit. Cersei a raison – elle ne doit pas laisser Daenerys penser qu'elle lui est entièrement soumise.
(La glace, ça brûle aussi fort que le feu.)
Arya lui jette un regard interrogateur.
Sansa sourit.
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Quand Arya apparaît dans le septuaire avec ses vêtements habituels, Sansa étouffe un petit rire en voyant la tête de Daenerys. Yara sourit légèrement.
« Je vois que tu es d'humeur... rebelle, » lui murmure t-elle.
« Ça te pose un problème ? »
« Absolument pas... tu sais que j'adore ça. »
La joie que ressent Sansa est toutefois aussi éphémère qu'un flocon de neige. Elle n'oublie pas le regard que lui a lancé Daenerys quand elle est passée devant elle un peu plus tôt et elle n'oubliera pas non plus la haine qui brûle à présent dans ses yeux.
Je viens de l'humilier. Il y aura des conséquences.
Cersei sourit avec satisfaction.
« Bravo, petite colombe. »
Sansa ne peut s'empêcher de repenser à son premier mariage, une autre bien triste cérémonie. Elle était comme Arya aujourd'hui – piégée entre les griffes d'un animal dangereux.
Elle a pu échapper au lion.
Arya n'aura pas cette chance – on n'échappe pas au dragon.
(Quand ils prononcent leurs vœux, Sansa a presque l'impression d'entendre des cloches sonner – le son de la défaite.)
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Avant que le banquet ne commence, Brienne se penche vers Sansa et lui murmure :
« Ma dame, voulez-vous que je goûte ce qu'il y a dans votre assiette et dans votre verre ? »
Sansa fronce les sourcils, se demande où elle veut en venir, et puis comprend.
(Les fantômes des Lannister la dévisagent avec inquiétude.)
« Non, Brienne. Tout va bien se passer, il ne va rien m'arriver. »
Elle n'oserait pas. Elle est peut-être folle mais il doit bien lui rester un peu de bon sens. Elle n'oserait pas.
Un peu plus tard, lorsque Yara l'invite à danser, elle n'hésite pas une seule seconde.
« J'ai une impression de déjà-vu... » dit Yara.
« Moi aussi. »
(Ce mariage-là était tout aussi triste, c'est là qu'elle a perdu le premier membre de sa meute. L'histoire est-elle condamnée à se répéter ?)
Yara se penche vers son oreille.
« J'ai envie de t'embrasser, » murmure t-elle.
Sansa rougit et rit doucement.
« Cela devra attendre un peu. »
Sansa se mord la lèvre, se demande si tout le monde n'a pas déjà compris. Qu'en pense la reine dragon ? S'est-elle mis en tête que Yara l'a trahie ? Va t-elle chercher à la punir ?
Ses yeux deviennent froid quand Daenerys se dirige vers elle.
« Lady Stark. Marchons un peu, voulez-vous ? »
Sansa n'a absolument aucune envie de lui parler, supporte à peine de la regarder. Elle sent Yara lui presser le bras.
Je l'ai déjà insultée une fois aujourd'hui. Je ne peux pas me permettre de recommencer – pas alors qu'Arya sera menacée en permanence à partir de maintenant.
« Très bien. »
Avant qu'elles n'aient le temps de faire un mouvement, Brienne s'approche.
« Ma dame ? »
« Tout va bien, Brienne. »
Les dents serrées, la femme chevalier acquiesce brièvement.
Je n'ai pas peur.
Les jardins sont silencieux, presque trop, Daenerys semble sûre d'elle, elle vient de remporter une victoire, pourquoi aurait-elle peur ?
Elles se montrent polies pendant leur conversation mais Sansa n'est pas dupe – leurs mots sont aussi acérés que des poignards.
Elle tremble de rage lorsque la reine dragon lui parle de ce qu'elle a fait aux derniers Lannister mais elle ne tremble pas de peur lorsqu'elle mentionne Renly.
(Elle peut remercier Jorah Mormont – le devoir est la mort de l'amour, semble t-il.)
« Je ne vais pas vous mentir. Ces affrontements entre les Nordiens et les Immaculés me déplaisent fortement, » dit Daenerys.
« Qu'attendez-vous de moi ? »
« Que vous rameniez l'ordre. Ne me faites pas croire que vous n'en êtes pas capable, je ne vous croirais pas. »
Est-elle aveugle à ce point ? Ne se rend t-elle pas compte que Sansa fait déjà tout ce qu'elle peut pour calmer les tensions ? Ne se rend t-elle pas compte que c'est elle qui est la cause de tout ce mécontentement ?
Sansa parvient à lui offrir un sourire énigmatique.
« Je ferai de mon mieux. »
Je ne dois pas lui montrer que je suis dépassée. Elle ne doit pas penser que je suis faible.
« Je suis certaine que votre sœur fera également de son mieux en tant que dame d'Accalmie. »
C'est une menace et Daenerys ne cherche même pas à prétendre le contraire.
« Faites attention, Votre Majesté. Si vous pensez que vous venez de lui mettre une muselière, vous vous trompez entièrement. Souvenez-vous de ce que je vous ai dit sur elle. Souvenez-vous de sa liste. »
Il serait bien difficile de déterminer qui est la plus hypocrite des deux.
« Cela n'a pas quitté mon esprit. »
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« J'ai parlé à Daenerys tout à l'heure, » dit Yara.
Sansa est pressée contre elle dans le lit qu'elles partagent – elle se sent bien ici, à l'abri des yeux brûlants de la reine dragon.
« Oh ? »
Yara semble troublée.
« Oui. Je crois... je crois qu'elle ne me fait plus confiance. »
Il y a une vraie tristesse dans la voix de Yara, comme si elle faisait le deuil de quelque chose – et c'est bien le cas, d'ailleurs. Elle fait le deuil de ce serment qu'elles ont passé à Meereen, elle fait le deuil de l'affection sincère qui les unissait.
« Je suis désolée, » lui murmure Sansa.
(Et elle l'est vraiment, elle aimerait sincèrement que Daenerys n'ait pas sombré dans la folie – elle aimerait ne pas avoir perdu Tyrion, Jon et Arya.)
« Ne t'en fais pas pour moi. Tu es là, avec moi, c'est tout ce qui compte. »
Elle lui donne un doux baiser. Sansa soupire.
« Quelque chose te tracasse ? »
« Oui. Je n'ai plus d'héritière maintenant qu'Arya a épousé Gendry. Et... je viens de le réaliser... le nom des Stark mourra avec moi. »
« Qu'est-ce que tu veux dire ? »
« Bran ne peut pas avoir d'enfants. Ceux d'Arya seront des Baratheon. Il ne reste que moi. »
Les larmes lui montent aux yeux à cette pensée. Une fois qu'elle sera morte, plus personne ne brandira la bannière au loup géant. Winterfell deviendra le refuge d'une autre maison.
L'hiver vient pour tous, même pour les loups.
Yara essuie ses larmes du bout des doigts.
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« Tu es sûre que ça ira ? » demande Sansa à Arya.
Celle-ci soupire.
« Ne t'en fais pas pour moi, Sansa. Je survivrai. »
Jon les rejoint. Tous trois se regardent pendant de longues secondes. Un loup a été forcé de devenir un dragon. Un autre vient de devenir un cerf.
Il ne reste que moi.
« Vous allez tellement me manquer, » murmure Sansa, la voix tremblante.
Les loups n'ont pas besoin de mots pour se comprendre. Ils se mettent à sangloter et s'accrochent les uns aux autres comme s'ils n'allaient plus jamais se revoir.
« Nous sommes une meute, » dit Arya. « Nous serons toujours une meute. Toujours. »
Sansa ignore comment elle trouve la force de les lâcher.
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(Elle ignore aussi que c'est la dernière fois qu'elle voit Jon vivant – oh, si elle avait su, elle l'aurait serré plus fort.)
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« Nous devrions être habituées à nous dire au revoir, » s'esclaffe Yara.
« C'est vrai... mais je n'arrive pas à m'y habituer. »
Yara sourit tristement.
« Moi non plus. »
Ses lèvres s'écrasent contre les siennes, leur baiser dure si longtemps qu'elles sont à bout de souffle quand elles se séparent.
« Emporte mon cœur avec toi, » dit Yara alors que Sansa remonte sur son cheval.
La louve sourit tendrement.
« Prends le mien en échange. »
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(Yara a peut-être emporté son cœur mais ça ne l'empêchera pas de se briser en mille morceaux par la suite.)
