don't give up (even when i'm gone)

Chapitre 21

oOo

Parfois, Sansa se dit qu'elle ressemble à un fantôme.

La nuit, elle écume les couloirs de Winterfell, incapable de trouver le sommeil, elle foule le sol d'un pas léger, silencieux, aérien, il lui semble que les flammes des torches vacillent sur son passage, le souffle glacé de la solitude la suit partout.

Elle se sent seule depuis qu'Arya n'est plus là, tellement seule. Chaque matin, quand elle se lève et qu'elle regarde ce qui se passe dans la cour, elle oublie presque qu'elle n'y verra plus jamais la silhouette agile de sa sœur, alors elle observe Renly jouer avec une épée en bois sous le regard de Brienne et de Podrick avant de soupirer longuement. Le retour de Gilly et ses enfants, renvoyés dans le Nord par Jon, est une petite consolation mais c'est trop peu, bien trop peu.

(Les loups ne sont pas faits pour être seuls.)

Un après-midi, alors qu'elle réfléchit à ce qu'elle va écrire à Yara, elle manque de mourir de peur quand elle voit la silhouette de Drogon dans le ciel.

C'est fini. Daenerys a décidé de tous nous exterminer. C'est fini. Toute la glace va fondre. C'est fini. Renly n'aura pas la chance de grandir. C'est fini. Je n'ai pas dit à Yara que je l'aimais.

Elle reste plantée là où elle est, incapable de faire le moindre mouvement, elle n'aura pas le temps de fuir, elle ne peut que fermer les yeux et attendre que les flammes la dévorent.

« Ma dame ? »

Davos la rejoint, les sourcils froncés. Drogon fait des cercles dans le ciel mais ne semble pas avoir l'intention de s'approcher de Winterfell.

« A quoi joue Daenerys ? » souffle Sansa, terrorisée.

Cherche t-elle à m'humilier une dernière fois, à me montrer que je ne suis qu'une louve sans défense ?

« Je crois... je crois que la reine n'est pas là, ma dame. Le dragon a l'air d'être seul. »

« Seul ? Mais que fait-il si loin de la capitale, alors ? »

Comme pour donner raison à Davos, Drogon finit par s'éloigner et n'est bientôt plus qu'une petite tache noire dans le ciel gris.

« C'est étrange... » dit Sansa.

Elle s'apprête à partir à la recherche d'Arya pour lui demander son avis quand elle se rappelle qu'Arya est partie.

Il lui reste Bran mais Bran n'est plus vraiment là, la Corneille à Trois Yeux l'a définitivement éclipsé.

Jon et Yara sont loin d'elle.

Sansa laisse couler quelques larmes.

.

Yara,

Je me sens triste aujourd'hui. Arya me manque beaucoup, Jon aussi. J'aimerais tellement que tu sois avec moi en ce moment.

Je suis inquiète. Le dragon est venu voler au-dessus de Winterfell ce matin, j'ai cru mourir de peur. J'ai pensé que Daenerys avait décidé de venir nous attaquer mais il était seul. En a t-elle perdu le contrôle ? Est-ce que tu l'as déjà aperçu dans les Îles de Fer ?

Je pense beaucoup à toi,

Sansa.

.

Sansa,

Je suis contrariée que tu te sentes mal, j'aimerais être près de toi pour te réconforter. Tu n'es pas seule, je te le promets : Arya et Jon seront toujours avec toi, même s'ils ne sont pas présents physiquement.

J'en ai discuté avec les autres Fer-Nés et Drogon a effectivement été vu récemment au-dessus des Îles de Fer. J'ignore quelle est la cause de son comportement mais il est vrai que c'est assez inquiétant. J'espère que Daenerys est toujours capable de le contrôler.

Je t'aime,

Yara.

.

« Lady Sansa ? »

Sansa court entre les arbres du Bois sacré, elle poursuit Yara mais ne parvient pas à la rattraper. Où court-elle donc comme ça ? Cherche t-elle à fuir quelque chose ?

« Lady Sansa ? »

C'est alors que le dragon apparaît dans le ciel. Il est venu pour tous les brûler, Sansa le sait, il faut qu'elle rattrape Yara et qu'elles partent se mettre en sécurité mais c'est trop tard, il ouvre la gueule et le monde devient rouge.

« Lady Sansa ! »

Sansa se réveille en sursaut.

Le monde n'est pas devenu rouge. Elle ne sent pas l'odeur de brûlé. Sa chambre est intacte.

Tout va bien.

(C'était un autre cauchemar – elle devrait y être habituée, depuis le temps.)

Renly la dévisage, les yeux noyés de larmes. Les ombres dansent sur son visage.

« Renly ? Est-ce que ça va ? »

Il secoue la tête de droite à gauche.

« J'ai fait un cauchemar, » sanglote t-il.

« Oh. Je vois. »

Elle hésite à peine et se pousse pour lui faire de la place.

« Viens. »

Il se glisse sous les couvertures et se blottit contre elle. Sansa sent une drôle de chaleur la parcourir, elle l'embrasse sur le front et lui caresse doucement les cheveux.

« De quoi as-tu rêvé ? » lui murmure t-elle.

« Je ne me souviens plus... mais j'avais peur... »

« Tout va bien, c'est terminé. Tu es en sécurité, d'accord ? »

« Moui... »

Il parvient à se calmer, sèche ses larmes.

« Lady Sansa ? »

« Oui ? »

« Est-ce que... est-ce que vous êtes ma mère ? »

Cette question est aussi brûlante qu'une flamme, elle est prise au dépourvu, ne sait que répondre. Elle a envie de lui dire qu'il a déjà une mère, que tout ce qu'elle lui a raconté depuis sa naissance n'est qu'un terrible et injuste mensonge, que ses parents ne sont pas morts pendant la guerre comme on le lui a dit.

Elle ne le fait pas, bien sûr, elle pense à Drogon, au massacre des Lannister, à la destruction de Port-Réal, il ne doit jamais savoir.

« Eh bien... je suppose que oui, » répond t-elle.

Il pose la tête sur son épaule, sourit un peu et baille. Il lutte pour garder les yeux ouverts.

« Dors, Renly, » souffle Sansa. « Tout va bien. Tu es en sécurité. »

Il acquiesce avant de fermer les yeux. Les seules horreurs qui hantent son esprit d'enfant sont les monstres des histoires qu'on lui a racontées, des fruits de son imagination. Il ne sait pas que les monstres sont réels, il ne sait pas que l'un d'eux le menace en permanence et ne le saura jamais – elle s'en assurera.

(C'est ce que toutes les mères font, non ? Elles protègent leurs enfants.)

Sansa se surprend à penser qu'elle aimerait que Renly soit vraiment son fils, elle aimerait qu'il porte le nom des Stark, qu'il soit son héritier.

Mais Renly n'est pas mon fils, ne le sera jamais. Ce mensonge finira bien par éclater un jour – Daenerys est vouée à chuter. Le nom des Stark mourra avec moi.

Que pourrait-elle faire pour que cela n'arrive pas ? Se marier ? Elle a la nausée rien que d'y penser, jamais elle ne pourrait renoncer à Yara, il n'y aura jamais qu'elle dans son cœur. Et même si elle prenait un époux, leurs enfants porteraient son nom à lui.

Elle soupire, a l'impression d'avoir échoué quelque part.

Sansa finit par fermer les yeux et rejoint Renly au pays des rêves – pas celui des cauchemars.

.

C'est difficile de voir toutes ses certitudes voler en éclats.

C'est ce que Sansa apprend un matin lorsqu'elle reçoit une lettre venant d'Accalmie. Le sourire qui flottait sur ses lèvres meurt, les mots sont si brûlants, c'est à en faire fondre la neige.

Elle est paralysée, se demande si elle n'est pas en train de rêver, son cœur menace d'exploser.

« Ma dame ? » dit Brienne d'un ton inquiet.

C'est impossible. C'est forcément une plaisanterie. Ça ne peut pas être réel.

« Ma dame ? »

Sansa relève lentement la tête.

« Que se passe t-il ? » insiste Brienne, sans doute croit-elle qu'une attaque a eu lieu, que quelqu'un est mort, que quelque chose vient de s'effondrer.

(Elle n'a pas entièrement tort.)

« Ils sont en vie, » murmure Sansa.

« Quoi ? »

« Cersei et Tyrion. Ils sont en vie. »

Elle n'a pas besoin de se retourner pour savoir que les yeux verts de Cersei sont en train de la transpercer.

.

Sansa marche lentement en direction de sa chambre, la lettre toujours serrée dans le creux de son poing.

Ils sont en vie.

Les flammes de la vérité sont plus brûlantes que celles du dragon.

Ils s'en sont sortis.

Elle était sûre qu'ils étaient morts – oh, comme elle se trompait. Elle ouvre la porte et la referme aussitôt derrière elle.

Cersei est assise sur son lit. Elles se dévisagent en silence pendant de longues secondes. Sansa peut entendre le vent souffler à l'extérieur, elle aimerait qu'il puisse emporter ces terribles révélations qui viennent de briser une de ses illusions réconfortantes – la vérité est bien plus dure, bien plus cruelle.

« Vous êtes en vie. »

C'est un constat qui sonne comme une sentence – mais pas une sentence de mort, pas cette fois.

Cersei acquiesce pensivement.

« Il semblerait. »

Sansa sent ses pensées se mélanger, une véritable tempête d'émotions déferle sur elle, ses mains tremblent.

« Je ne comprends pas, » avoue t-elle.

« Qu'est-ce que tu ne comprends pas, petite colombe ? »

Tout ! veut-elle hurler. Vous étiez censée être morte, disparue pour toujours. Vous étiez censée n'être qu'un souvenir.

« Comment avez-vous pu vous en sortir ? » lâche Sansa.

Cersei soupire.

« Tu le sais déjà, petite colombe. »

(Bien sûr que Sansa le sait mais elle n'a pas envie de voir cette autre illusion partir en fumée, c'est trop effrayant.)

« Tyrion, » souffle t-elle.

L'ancienne reine hoche la tête.

« Mais... pourquoi ? Il vous déteste... vous le détestez... »

« En es-tu bien sûre ? »

Sansa fouille dans ses souvenirs, désespérée, se rappelle de tout, le mépris, la méfiance, la haine, tous ces sentiments négatifs qui séparaient Cersei et Tyrion, ne peut pas croire qu'elle se soit trompée, qu'il y avait autre chose, d'autres sentiments qu'elle n'a pas vus.

« Daenerys avait raison. C'est elle qui est folle mais c'est elle qui avait raison... elle savait que vous étiez en vie. Elle savait que Tyrion vous a aidée à vous enfuir. »

(La vie est pleine d'ironie.)

Une autre révélation d'Arya la laisse complètement démunie.

« Vous avez donné naissance à une fille. Vous n'avez pas menti... vous étiez enceinte... »

Elle pense à cet autre petit lionceau innocent, cette petite fille aux cheveux dorés et aux yeux verts – les yeux de Renly.

« Tu as l'air déçue, petite colombe. »

Ses pensées sont confuses, elle ne sait pas ce qu'elle doit penser, si elle pouvait elle reviendrait en arrière et brûlerait cette lettre avant de la lire, elle ne laisserait pas des mots acérés fragiliser un peu plus son petit monde.

« Je... je... »

Elle renonce à répondre.

Cersei est en vie. Tyrion est en vie.

Ils se sont enfuis ensemble et ne se sont pas entre-tués – tout ça ressemble vraiment à un miracle.

Y avait-il vraiment plus que de la haine entre eux ?

Le dragon n'a pas exterminé tous les lions.

Ils sont en vie, mais pour combien de temps encore ?

« Daenerys a demandé à Arya d'aller vous tuer mais elle a refusé. »

Cersei fronce les sourcils.

« Penses-tu vraiment qu'elle en restera là ? »

Sansa connaît déjà la réponse à cette question, bien sûr. On n'arrête pas le dragon.

« Peut-être devrais-tu lui envoyer une lettre pour la convaincre de te laisser te rendre à Pentos pour nous tuer toi-même... » suggère Cersei.

Elle ne sait que dire. Elle en a rêvé, d'assister à la chute de la lionne, elle l'a même dit à Jaime, elle pensait que ce serait un des plus beaux jours de sa vie, quelque chose qui aurait la saveur de la vengeance.

Tout ça, c'était quand la peur avait les yeux verts et les cheveux dorés.

Les choses sont bien différentes à présent. La peur a changé de visage. Le monstre n'a plus les traits du même animal.

Ses certitudes continuent de se fissurer, de s'effondrer et ça coule, ça coule comme de la neige fondue.

Que dois-je faire ?

.

« Tyrion est en vie. »

Brienne l'écoute en silence. Sansa ne cesse de penser à son ancien mari, se demande comment il est parvenu à se cacher pendant tout ce temps sans être découvert.

Il est intelligent. Très intelligent.

Tyrion, qui a trahi Daenerys, la femme qu'il aimait. Tyrion, qui a aidé Cersei à s'enfuir, cette sœur qui l'a haï depuis sa naissance.

Il y a quelque chose de contre-nature dans ce constat, quelque chose d'anormal.

« N'êtes-vous pas... heureuse, ma dame ? » demande Brienne d'une petite voix.

« Je... je ne sais pas... »

Bien sûr qu'elle est heureuse que Tyrion ne soit pas mort écrasé par des pierres ou brûlé par le dragon mais son sort est lié à celui de Cersei, à présent, et les deux lions ne coexistent pas très bien dans son esprit.

« Renly... Renly a une sœur, » reprend Sansa.

Elle se demande comment s'appelle ce petit lionceau, si elle ressemble à Renly, si elle a conscience du danger qui la guette, si elle est heureuse.

(Les fantômes des Lannister défunts échangent des regards tristes dans son dos.)

« Que dois-je faire, Brienne ? »

« Ma dame ? »

« Est-ce que... est-ce que je devrais essayer de les aider ? »

Elle a déjà laissé tomber Tyrion une fois, elle a déjà laissé le dragon l'emporter entre ses griffes. Ne devrait-elle pas tenter de le sauver, cette fois ?

Si Daenerys l'apprenait, elle me tuerait aussitôt. Elle réduirait Winterfell en cendres en guise de punition... mais est-ce une raison pour ne rien faire ?

(Mais aider Tyrion, c'est aussi aider Cersei et cette simple pensée parvient à faire frissonner Sansa.)

« Cette décision vous appartient, ma dame. »

Elle pense à Renly, à la façon dont il enroule ses petits bras autour de sa taille, à la façon dont ses yeux brillent quand elle lui raconte une histoire, au sourire qui s'empare de ses lèvres quand il joue avec son épée en bois.

Renly n'est pas un louveteau orphelin. C'est un lionceau qui a toujours une mère mais aussi un oncle, une tante et une sœur.

Comment pourrai-je le regarder dans les yeux en sachant que j'ai laissé mourir sa famille ?

« Je crois... je crois que nous devrions les aider. Ce serait la bonne chose à faire. »

.

Sansa n'a guère le temps de réfléchir à un plan pour voler au secours des trois lions exilés.

Un matin, Bran demande à lui parler. Elle s'assoit face à lui, les sourcils froncés.

« Daenerys a envoyé Jorah Mormont tuer Cersei, Tyrion et la petite fille. »

(Est-il possible que son monde s'effondre indéfiniment ?)

La question qu'elle n'ose pas poser lui brûle les lèvres et la gèle de l'intérieur.

« Et... et qu'a t-il fait ? » demande t-elle d'une voix tremblante.

Les yeux de Bran sont aussi vides que d'ordinaire.

« Il a fait ce qu'il fallait. »

Sansa baisse la tête.

Les larmes qu'elle verse sont comme des cristaux de glace.

.

(Ça fait mal de perdre quelqu'un deux fois.)

.

Sansa regarde Cersei, ses yeux verts, ses longs cheveux, se demande à quoi ressemblait la vraie Cersei après ces années d'exil, si elle était toujours la même ou si elle avait un peu changé, si le contact de Tyrion avait réussi à l'adoucir, si les flammes de la haine avaient cessé de brûler dans son regard.

Elle ne sait pas – ne saura pas.

« Je suis désolée, » offre t-elle d'une voix faible. « Votre fille... »

(Daenerys a tué tellement d'enfants – un petit cadavre de plus ne fait aucune différence pour elle.)

C'est la première fois qu'elle voit Cersei pleurer – elle comprend que son visage n'est que le reflet du sien.

« Moi aussi, petite colombe... moi aussi... »

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Quand cela prendra t-il fin ? Il faut que quelqu'un l'arrête avant qu'il ne reste plus que des cendres.


Je pars en vacances ce soir pour deux semaines et je ne prends pas mon ordinateur avec moi ; comme le clavier de ma tablette n'est pas très pratique pour écrire de longs textes, je pense que je vais très peu avancer dans l'écriture. Par conséquent, je posterai un chapitre tous les deux jours pour ne pas perdre toute l'avance que j'ai ;). (Si cela vous attriste, dites-vous que le moment que vous redoutez tous arrivera donc un peu plus tard que prévu !)