don't give up (even when i'm gone)
Chapitre 22
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Dans ses cauchemars, Sansa assiste à la chute de la maison Stark.
Winterfell n'est plus qu'une ruine déserte, le château n'a pas été habité depuis bien longtemps. Quelques bannières déchirées gisent sur le sol. L'hiver est venu et n'a rien laissé derrière lui. Elle peut apercevoir des rivières de sang couler ici et là mais quelque chose ne va pas – le sang du loup porte maintenant le nom du dragon et du cerf.
Sansa est comme Jenny de Vieilles-Pierres, elle déambule dans ce qui fut sa maison en pleurant sa meute disparue, son héritage envolé, son avenir inexistant.
Plus tard, on chantera les larmes du fantôme rouge, le spectre de cette dame aux cheveux de feu qui a précipité la chute de sa maison.
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(Est-ce un rêve prémonitoire ?)
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Quand Sansa se réveille, de véritables larmes coulent toujours sur ses joues et elle pose une main sur son ventre, en restant vide il condamnera les loups géants à disparaître, là est la véritable ruine des Stark.
Que dois-je faire ?
Arya n'est pas là pour la conseiller, elle ne peut pas en parler à Yara, se demande si Brienne comprendrait. C'est injuste, vraiment, c'est Robb qui aurait dû assurer l'avenir des Stark, c'était Robb le véritable héritier de Winterfell, son fils aurait porté le nom de leur père et serait devenu gardien du Nord.
Robb n'est plus là. Arya est une Baratheon, maintenant. Bran est toujours un loup mais il ne pourra jamais avoir d'enfants. Il ne reste que moi.
(Un dernier espoir. Une dernière chance pour les loups – rien qu'une dernière chance.)
Que dois-je faire ?
Elle regarde tristement Renly, pense à la fille de Cersei, celle qu'elle n'a pas pu sauver. Lui aussi représente un dernier espoir, la dernière chance des lions, sauf que lui n'en a pas conscience, n'assiste pas à la chute de Castral Roc dans ses rêves – la fin d'un empire rouge et or.
Que dois-je faire ? Je vous en prie, aidez-moi.
Cersei apparaît. Sansa supporte à peine de la regarder, maintenant, elle est celle qui l'a tuée une deuxième fois et si ceci l'aurait réjouie quelques années plus tôt, tout a changé, maintenant – tous les animaux sont les ennemis du dragon.
« Qu'as-tu envie de faire, petite colombe ? »
« Je ne sais pas... »
« Tu peux tout me dire, tu le sais. Qui suis-je pour te juger ? »
Elle soupire.
« Je crois... je crois que je dois donner un héritier à Winterfell. Arya a fait son devoir en épousant Gendry... je dois accomplir le mien. »
Elle ne peut cacher la note d'amertume dans sa voix.
« C'est le devoir des femmes nobles, » soupire Cersei. « Nous sommes vendues comme de vulgaires poulinières au seigneur le plus offrant et notre vie ne se résume plus alors qu'à enfanter. »
« C'est injuste. »
Cersei acquiesce lentement.
« C'est injuste, » répète t-elle.
« Nous sommes beaucoup plus que cela. Arya, Brienne, Yara... ce sont des guerrières. Des femmes fortes, courageuses, certainement pas des objets décoratifs. »
Elle regarde la lionne dans les yeux. La première reine des Sept Couronnes – malheureusement pas la dernière.
« Et vous aussi, vous étiez plus que cela, » finit-elle par admettre.
« C'est évident. J'ai vécu dans l'ombre presque toute ma vie – dans l'ombre de mon père, de Jaime, de Robert. Je n'ai pas laissé passer l'opportunité de briller enfin. »
(Mais Sansa n'est pas comme Cersei, bien sûr – elle ne cherche pas briller, elle veut simplement vivre en paix dans les ombres.)
« Un héritier est aussi un enfant, » reprend Cersei. « As-tu envie de devenir mère, Sansa ? »
Le visage de Renly vient flotter devant ses yeux, elle ne peut s'empêcher de sourire – elle est déjà un peu mère, n'est-ce pas ?
« Oui, » avoue t-elle du bout des lèvres.
Elle repense à la façon dont sa mère s'occupait d'elle, ces souvenirs si précieux, ces souvenirs qu'elle ne veut surtout pas perdre, elle ferme les yeux et imagine son propre fils ou sa propre fille, se demande à quel point il ou elle lui ressemblerait.
Son sourire finit par s'effacer.
« Les prétendants ne manqueraient pas, » dit Cersei. « Mais ce n'est pas ce qui te pose problème, n'est-ce pas petite colombe ? »
« Non. »
Ce n'est plus les yeux verts de Cersei qu'elle voit, à présent – elle ne voit que deux yeux d'eau.
« Yara... » murmure t-elle.
(Sansa ne rêve plus du prince charmant, comment le pourrait-elle alors que Yara est arrivée dans sa vie ?)
« Je... j'aime Yara. Je l'aime vraiment, je l'aime plus que tout. Comment pourrais-je lui faire une chose pareille ? »
Cersei la fixe d'un air désolé.
« Les sentiments ne comptent pas quand il est question de mariage et d'héritage, petite colombe. J'aimais Jaime, ça ne m'a pas empêchée d'épouser Robert. »
« Vous n'aviez pas le choix. On vous a vendue, vous l'avez dit vous-même. »
(Oh, Sansa ne voyait pas les choses sous cet angle, à l'époque, quand elle était encore une petite fille naïve mais elle comprend tellement de choses, désormais – elle aussi a été vendue.)
« Je ne dépends de personne. J'ai le choix. »
« Tu as le choix, c'est vrai. Tu peux avoir cet héritier dont tu rêves... ou tu peux avoir l'amour éternel de Yara... »
Que dois-faire ?
Cersei s'approche d'elle, un sourire énigmatique sur les lèvres.
« Ou tu peux avoir les deux. »
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Sansa est tiraillée, pense à la disparition certaine de sa maison si elle ne décide pas d'agir, à ce que dira Yara si elle prend un époux.
Tu peux avoir les deux.
Cersei a eu les deux – la couronne de reine et l'amour de Jaime, mais elle n'est pas comme Cersei, pas vrai ?
Je ne peux pas faire ça à Yara.
Serait-ce si grave si la maison des Stark disparaissait avec elle ? Sansa n'est pas comme Daenerys, elle ne croit pas à ces histoires de destin, elle se moque de laisser son nom dans l'histoire.
Que penserait mon père d'un tel raisonnement ?
Elle soupire longuement, ne se sent pas capable de prendre une décision – pas tout de suite, du moins, et pourtant elle a l'impression de ne pas avoir le choix. Le soir même, elle écrit une lettre à Yara.
Yara,
Serait-il possible que tu viennes à Winterfell ? Il y a quelque chose dont il faut absolument que je te parle – quelque chose qui n'est pas très plaisant, j'en ai bien peur.
Tu me manques,
Sansa.
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(Yara va me détester, j'en suis sûre. Elle va croire que je veux la remplacer, elle va me chasser de sa vie, et ce sera entièrement de ma faute.)
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Le lendemain, après une nouvelle nuit sans sommeil, Sansa se rend dans la cour en se frottant les yeux, elle se demande si la réponse de Yara va arriver aujourd'hui, en vient à espérer que le corbeau se soit perdu en chemin.
« Lady Sansa ! »
Dès qu'il l'aperçoit, Renly se précipite vers elle et agite une petite épée avec excitation.
« Regardez ce que Ser Brienne m'a donné ! »
« C'est une épée d'entraînement, » précise Brienne avant que Sansa ne proteste. « La lame n'est pas tranchante, il n'y a aucun risque, et Renly sait très bien qu'il n'est pas autorisé à l'utiliser seul – n'est-ce pas, Renly ? »
Il hoche la tête, les yeux malicieux.
« Elle s'appelle Soleil-de-Glace ! »
Le cœur de Sansa manque un battement.
« D'où vient ce nom ? »
« De Lady Yara. La dernière fois qu'elle est venue, elle m'a dit que vous étiez un soleil de glace. Ça ne vous plaît pas ? »
Il fronce les sourcils, il cherche son approbation, comme n'importe quel enfant chercherait l'approbation de sa mère.
« Si, si, c'est un très joli nom. »
(Sansa se demande si Yara continuera de la qualifier ainsi quand elle entendra ce qu'elle a à lui dire.)
Brienne a remarqué son air bouleversé.
« Renly, » dit-elle. « Je dois parler à Lady Sansa. Et si tu allais m'attendre à l'intérieur ? »
« Oh... d'accord... »
Il n'a pas fait trois pas que Brienne le rappelle.
« Renly. L'épée. »
Il soupire et consent à lui rendre Soleil-de-Glace avant de décamper.
« J'ai intérêt à le surveiller, » soupire Brienne non sans affection.
« Oui... oui... »
« Ma dame ? Vous avez l'air troublée. Est-ce qu'il y a un problème ? »
Sansa acquiesce.
« Je suis sur le point de faire quelque chose d'horrible, Brienne. »
Est-ce que je vaux mieux que Daenerys ?
« Quelque chose d'horrible ? »
« Oui. »
Elle la regarde dans les yeux.
« Je vais me marier. »
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Sansa,
J'espère que rien de grave n'est arrivé. Je pars immédiatement.
Je t'aime,
Yara.
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« Elle va cesser de m'aimer. »
Sansa est assise sous l'arbre-cœur dans le Bois sacré et regarde la neige tomber. Cerse soupire et vient s'asseoir à côté d'elle.
« Pourquoi penses-tu cela, petite colombe ? »
« Je vais la trahir. »
« L'amour n'a rien à voir avec ce mariage, Sansa. Il s'agit d'héritage. »
« Et alors ? C'est quand même une trahison. »
Cersei soupire avec une certaine irritation.
« Jaime ne m'a pas abandonnée parce que j'ai épousé Robert. »
« C'est différent. »
« Je ne vois pas en quoi. »
Sansa hausse les épaules.
« As-tu décidé qui tu allais épouser ?»
« Oui. Robin Arryn. »
« Ton cousin... c'est un bon choix. Il est faible, tu pourras facilement le contrôler. De plus, en l'épousant, tu mettras la main sur ses armées. Si tu parviens à convaincre ton oncle de vous rejoindre – ce qui ne sera pas bien compliqué – tu auras également les armées du Conflans derrière toi. Les Immaculés n'auront aucune chance. »
« Il ne s'agit pas de guerre ! Il s'agit... il s'agit d'héritage. »
Cersei se lève et s'esclaffe.
« Bien sûr qu'il s'agit de guerre, petite colombe. Le dragon déploie son ombre sur toi. Tu ne dois jamais l'oublier. »
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(Daenerys n'oubliera pas, elle.)
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Sansa ne parvient pas à sourire à Yara lorsque celle-ci arrive à Winterfell. Alors qu'elle s'apprête à l'embrasser, elle se fige, perplexe.
« Sansa ? »
(Je suis une personne horrible.)
Yara lui saisit la main et la serre fort.
« Que se passe t-il, Sansa ? Tu peux tout me dire, tu le sais. Est-ce que tu penses encore à Cersei et Tyrion ? Ne te sens pas coupable, je t'en prie. Je sais que tu aurais voulu le sauver mais... »
« Non, ce n'est pas ça. »
(Bien sûr qu'elle se sent coupable mais ce ne sont pas les ruines de Castral Roc qui hantent ses cauchemars.)
« Viens avec moi. »
Elles marchent jusqu'à sa chambre, les battements de leurs cœurs brisent le silence qui n'a rien de paisible, cette fois. Yara semble de plus en plus inquiète.
(Oh, elle n'a absolument aucune idée de ce que Sansa est sur le point de lui annoncer – si elle savait, elle serait déjà repartie.)
Sansa referme la porte derrière elle. Yara se tient au milieu de la pièce.
Un fossé est sur le point de se creuser entre elles.
« Tu sais... tu sais que je suis la dernière Stark, » dit Sansa. « Nous en avons déjà discuté. Le nom des loups mourra avec moi. »
Yara ne répond pas, attend qu'elle poursuive.
« Si je ne fais rien, c'est ce qui arrivera. »
Elle se mord la lèvre, commence lentement à comprendre où elle veut en venir. Sansa ne supporte plus de regarder ces yeux d'eau qu'elle aime tant, ne veut pas voir la lueur de la trahison y apparaître, elle baisse la tête.
« Tu veux un héritier, » lâche Yara.
Sansa ne dit rien. Son silence est la pire des réponses.
« Tu veux te marier. »
Je suis en train de tout gâcher. Je me déteste, je me déteste tellement.
« Alors c'est fini, c'est ça ? »
Sansa réagit enfin, relève la tête et franchit la courte distance qui la sépare de Yara – il ne peut pas y avoir de fossé, ce n'est pas possible, l'eau et la glace sont faits pour être ensemble, rien ne peut les séparer.
« Non, Yara. Je... c'est vrai, je veux un héritier... je dois avoir un héritier pour ne pas que le nom des Stark disparaisse, mais il n'y a que toi dans mon cœur. Il n'y aura jamais que toi. »
Yara demeure impassible. Désespérée, Sansa prend son visage entre ses mains et la regarde dans les yeux.
« Il n'y a que toi, Yara. Je te le promets. »
Elle soupire.
« Qui comptes-tu épouser ? »
« Robin Arryn. »
« Je vois. »
Yara se dégage doucement de son emprise, lui tourne le dos.
« Tu dis que tu veux conserver le nom des Stark, mais vos enfants ne seraient-ils pas des Arryn ? Robin a aussi besoin d'un héritier. »
« Je... je m'arrangerai avec lui. Notre premier fils portera mon nom, le deuxième le sien. »
« Plusieurs enfants... »
Yara a les poings crispés, le feu de la jalousie la dévore, cette fois l'eau ressemble plus au feu qu'à la glace.
« Sansa, comment crois-tu que je pourrais supporter de te voir partager le lit de quelqu'un d'autre ? L'imaginer te toucher me rend malade. »
« Parce que tu crois que ça ne me rend pas malade ? » rétorque Sansa, sa voix se brise légèrement. « Je suis coincée, Yara. Il n'y a pas d'autre moyen et j'ai envie de hurler en pensant à ce que je vais devoir faire. Je... s'il te plaît, j'ai besoin de toi. Je ne veux pas te perdre... »
Ses larmes commencent à couler, elle les essuie rapidement, elle a l'impression que son cœur est en train de se briser, le soleil de glace est sur le point de s'éteindre.
Yara soupire longuement.
« Je ne sais pas, Sansa. Je t'aime, tu le sais, je t'aime plus que tout mais... tu m'en demandes beaucoup. »
« Je sais. »
Après une éternité à la regarder dans les yeux, Yara se détourne et se dirige vers la porte.
« J'ai besoin d'air. »
« Tu... tu vas t'en aller ? » demande Sansa d'une toute petite voix.
(C'est fini. Elle va partir et je ne la reverrai plus jamais.)
Elle se fige mais ne se retourne pas.
« Non. »
Sansa ne parvient pas à se sentir soulagée.
Quand la porte s'est refermée, quand elle se retrouve de nouveau seule et abandonnée, c'est là qu'elle se met à pleurer.
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Yara erre dans les couloirs de Winterfell, pour la toute première fois elle se rend compte à quel point cet endroit est glacial, à moins que ce qui la fasse frissonner ne soit que le souvenir des paroles de Sansa.
Sansa va épouser Robin Arryn.
Elle ne peut s'empêcher de se sentir trahie. Elle comprend Sansa, bien sûr, elle la connaît bien à présent, elle sait qu'elle ne cherche qu'à préserver l'héritage de ses ancêtres, à assurer un avenir à la maison Stark – elle ressemble plus à Daenerys qu'elle ne veut bien l'admettre.
Mais ça fait mal. Très mal.
(Elle n'a pas eu aussi mal depuis la mort de Theon.)
Sansa a emporté son cœur et elle a pris le sien en échange – dans un monde parfait, cela aurait été suffisant, mais ce triste monde n'a rien de parfait.
Ce n'est pas juste.
Elle sait que Sansa ne changera pas d'avis, se demande si elle saura résister à l'envie de tuer Robin Arryn.
Elle se demande si Sansa finira par tomber amoureuse de lui, si elle l'oubliera.
Elle se demande si leur amour est voué à disparaître.
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« Je le savais. Elle me déteste. »
Sansa a passé toute la journée à pleurer. La lettre de Robin qu'elle a reçue un peu plus tôt n'a rien arrangé – il accepte sa proposition. Le mariage aura lieu dans quelques semaines à peine.
« Elle ne te déteste pas, petite colombe. Elle t'aime. »
« Mais pour combien de temps encore ? »
« Ne t'en fais pas pour ça. J'ai été la femme de Robert pendant presque vingt ans et Jaime n'a jamais cessé de m'aimer. »
Cersei essaye tant bien que mal de la rassurer – elle lui dit ce que Sansa veut entendre, pas la vérité.
« Tu peux avoir l'amour et tu peux avoir ton héritier, Sansa. Pourquoi devrais-tu choisir ? Yara ne t'abandonnera pas, tu le sais au fond de toi-même... dans le cas contraire, je tiendrais un discours tout à fait différent. »
« Je viens de lui faire comprendre que notre amour n'était pas suffisant. »
Une lueur de tristesse s'allume dans les yeux verts.
« Petite colombe, ne l'as-tu pas encore compris ? L'amour n'est jamais suffisant dans ce monde. »
Sansa baisse la tête.
Notre amour est-il donc voué à disparaître ?
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(Leur amour est bien voué à disparaître mais ce n'est pas l'aigle qui aura raison de lui – c'est le dragon. Oh, si elles avaient su, elles n'auraient pas laissé ce fossé se creuser entre elles, elles se seraient serrées l'une contre l'autre en se promettant de ne jamais se lâcher.)
