don't give up (even when i'm gone)
Chapitre 23
oOo
Yara n'a pas revu Sansa depuis la veille. La nuit dernière, elle n'a pas frappé à la porte de la chambre de la louve – elle s'est détestée pour ne pas l'avoir fait, elle sait que Sansa a fait des cauchemars et elle n'était pas là pour la réconforter, ça la rend malade.
(Il y a autre chose qui la rend malade, elle pense à Robin Arryn, ses lèvres sur celles de Sansa, ses mains sur son corps, elle ne pourra jamais le supporter.)
La mort dans l'âme, elle se promène dans la cour sans savoir quoi faire.
« Lady Yara ! »
Un petit garçon aux cheveux dorés se précipite sur elle, radieux.
« Bonjour, Renly. Je suis contente de te voir, » sourit-elle.
Brienne, qui le surveillait, vient les rejoindre.
« Regardez ma nouvelle épée ! »
Yara saisit l'arme qu'il lui tend. C'est une épée d'entraînement, la lame n'est même pas tranchante mais Renly semble en être très fier.
« Elle s'appelle Soleil-de-Glace ! »
Elle lui rend son épée, ne sait quoi dire, elle pense aux yeux de Sansa, à son sourire, à ses cheveux de feu, à la douceur de sa peau, à ses baisers, elle n'a qu'une envie, courir la rejoindre et l'embrasser.
(Pourquoi ne le fait-elle pas, alors ?)
« C'est... c'est un très beau nom, » parvient-elle à dire. « Tu seras un très grand chevalier, Renly. Comme... »
Comme ta mère, veut-elle dire.
« Comme Ser Brienne. »
Il n'en faut décidément pas beaucoup pour le rendre heureux. Yara ne peut s'empêcher de penser à cette sœur qu'il ne connaîtra jamais, cette sœur à peine plus âgée que lui assassinée par Daenerys à cause de son sang de lion. Pour la première fois, alors que Renly pose des yeux admiratifs sur elle, Yara réalise à quel point elle est heureuse d'avoir menti à sa reine, de ne pas lui avoir révélé l'existence de ce lionceau.
J'ai fait ce qu'il fallait.
« Où est Lady Sansa ? » demande t-il.
« Oh... je ne sais pas, je ne l'ai pas vue aujourd'hui. »
Il fronce les sourcils, lève les yeux vers Brienne.
« Est-ce que je peux aller la chercher ? J'ai envie de la voir. »
Yara ne manque pas l'éclat de tristesse dans le regard de Brienne. Aux yeux de Renly elle n'est qu'une amie de Sansa, un chevalier avec qui il aime passer du temps, mais elle n'est pas sa mère – comme ça doit faire mal.
« Bien sûr, » acquiesce Brienne en se forçant à sourire.
« Oui ! »
Il se détourne et s'éloigne rapidement mais elle l'appelle.
« Renly. Rends-moi l'épée. »
Il soupire avant de consentir à s'exécuter.
« Il pense toujours que je vais oublier de la lui réclamer, » confie Brienne alors qu'elle le regarde courir vers le château.
« Comment faites-vous ? » demande Yara.
Brienne lui jette un regard interrogateur.
« Comment faites-vous pour supporter de le regarder grandir sans pouvoir être sa mère ? »
Yara ne veut pas d'enfant, n'en a jamais voulu mais essaye de se mettre à la place de la femme chevalier. Comment fait-elle pour ne pas fondre en larmes chaque soir, comment fait-elle pour le regarder dans les yeux sans trembler ?
(Peut-être qu'elle pleure et tremble intérieurement – un peu comme Sansa.)
« Ce n'est pas facile, » admet Brienne. « Mais je fais partie de sa vie, et il adore Sansa. Il la considère comme sa mère. Je sais qu'il est heureux et qu'il sera en sécurité tant que je garderai le silence... c'est le principal. »
Yara savait que Brienne était forte.
Elle ignorait juste à quel point.
« Je suis désolée, » dit-elle.
Ce n'est pas ce que je voulais. Je voulais un monde libre, un monde meilleur, je voulais que Daenerys soit une bonne reine, une reine juste. Je suis désolée.
« Ne vous en faites pas pour moi, Lady Greyjoy. Nous sommes en vie, c'est tout ce qui compte pour l'instant. »
Brienne semble deviner la raison pour laquelle elle est aussi triste.
« Sansa vous a parlé de son mariage. »
« Oui. »
Tout ça semble encore si irréel. Quand elle a reçu la lettre de Sansa, elle était bien loin d'imaginer ce qu'elle allait lui annoncer.
« Elle m'avait parlé de sa tristesse à l'idée de voir le nom des Stark mourir avec elle... mais je ne pensais pas qu'elle se marierait un jour. Je pensais que... »
Je pensais que notre amour était assez.
« Elle tient beaucoup à vous, je vous l'assure. Quand vous n'êtes pas là, elle parle souvent de vous... elle touche sans cesse ce petit coquillage que vous lui avez offert. »
Yara ne répond pas, lève les yeux vers le ciel. Le soleil brille aujourd'hui – tout semble la ramener à son soleil de glace.
« J'aime Sansa. Je l'aime comme je n'ai jamais aimé personne. Mais ça... je ne sais pas si je serai capable de le supporter. »
Elle pense à Jaime Lannister. Comment Brienne supportait-elle de le savoir avec Cersei alors qu'elle était amoureuse de lui ? Elle n'ose pas poser la question, ce serait comme réveiller les morts, Cersei et Jaime ne sont plus, maintenant – qu'est-ce que cela peut bien faire de savoir à quel point ils s'aimaient ?
« Je vous en prie, Lady Greyjoy... ne la laissez pas tomber. Elle a tant besoin de vous. »
Yara ne parvient pas à répondre.
(Elle aussi a besoin de Sansa – c'est bien pour ça qu'elle a autant mal.)
.
« Lady Sansa ? »
« Qu'y a t-il, Renly ? »
Sansa relève la tête de la robe qu'elle est en train de coudre. Renly court dans la pièce et se bat contre des ennemis imaginaires avec son épée en bois – cet enfant est vraiment infatigable.
« Quand est-ce que le dragon va revenir ? »
Elle manque de se piquer avec une aiguille.
« Je ne sais pas, Renly. »
« J'aime bien le voir. J'aimerais bien monter sur son dos. Vous croyez que ce serait possible, Lady Sansa ? »
« J'ai bien peur que non. »
« Oh... dommage... »
Il est si jeune, si innocent, il ne connaît ni cendres, ni flammes, il ne sait pas que c'est le dragon qui a tué son père et que sa mère a exterminé toute sa famille, y compris sa tante, son oncle et sa sœur.
(Sansa espère et redoute le moment où il connaîtra enfin la vérité.)
« Pourquoi est-ce que Ser Brienne ne me laisse jamais garder Soleil-de-Glace ? »
« Tu es trop jeune, Renly. »
Il laisse tomber son épée en bois sur le sol et demande à grimper sur ses genoux. Sansa réprime un soupir et se désintéresse de son ouvrage. Toute contrariété s'envole cependant quand il enroule ses petits bras autour de sa taille et enfouit le visage dans le creux de son cou.
Au fond, je suis déjà une mère.
« Lady Sansa ? »
« Oui ? »
« Est-ce que je ressemble à mon père ? »
Elle aperçoit presque le fantôme de Jaime se balader dans la pièce. Le Régicide. Le briseur de serments. Celui qui a abandonné Brienne – qui a abandonné leur enfant sans le savoir.
(Mais s'il avait su... serait-il resté ou serait-il quand même revenu vers Cersei ? Elle n'est pas sûre de vouloir connaître la réponse à cette question.)
« Oui, Renly... tu ressembles à ton père. »
Ce n'est pas un mensonge – les cheveux dorés, les yeux verts, l'envie d'être un chevalier. Elle lui caresse doucement les cheveux.
« Je veux être un chevalier. Comme lui. Lady Yara m'a dit que je serai un grand chevalier, plus tard. »
« Oh... »
« Elle a raison, pas vrai ? »
(Yara a toujours raison, lui souffle une petite voix.)
« Oui, Renly... elle a raison. »
« Pourquoi est-ce que vous pleurez ? » demande t-il en touchant ses joues mouillées de larmes.
« Ce n'est rien... »
Ses yeux verts s'humidifient.
« Je ne veux pas que vous soyez triste ! »
Il l'embrasse sur la joue et se met à pleurer. Sansa appuie son front contre le sien et étouffe un nouveau sanglot.
Oh, Yara... ne m'abandonne pas, je t'en prie. J'ai besoin de toi. Je t'aime tellement.
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L'eau de son bain est chaude mais Sansa se sent gelée de l'intérieur, elle a vraiment l'impression d'être la reine de glace, la solitude est plus froide que les vents de l'hiver, l'amour fait vraiment mal, beaucoup trop mal.
(C'est de sa faute, c'est entièrement de sa faute, elle a tout gâché, a t-elle jamais fait autre chose dans sa vie ?)
Elle se demande pourquoi Yara n'est pas encore repartie, attend le moment où elle viendra lui annoncer que tout est fini, jamais plus elle ne sentira ses lèvres se poser sur les siennes, sa peau contre sa peau, ce feu qui brûle en elle va probablement s'éteindre pour toujours.
Vous vous trompiez, Cersei. Je ne peux pas avoir les deux.
On frappe à la porte. Sansa sursaute, tirée de ses sombres pensées.
« Entrez. »
Elle écarquille les yeux lorsque Yara pénètre dans la pièce et referme la porte derrière elle. Sa gorge se noue, elle ne sait que dire.
Yara désigne la baignoire.
« Je peux ? »
Sansa hoche la tête, toujours incapable de prononcer le moindre mot. Yara se déshabille et entre dans l'eau chaude en poussant un petit soupir.
« A chaque fois j'oublie à quel point cet endroit est froid. »
Elle lui offre un petit sourire crispé. Toutes deux se dévisagent pendant de longues minutes.
« Je suis désolée, » lâche Yara.
« Désolée ? Mais pourquoi ? »
(C'est elle qui devrait être désolée, qui devrait se mettre à genoux pour la supplier de bien vouloir lui pardonner.)
« D'avoir réagi de cette manière. Je... j'ai été complètement prise au dépourvu. J'ai même pensé que tu cherchais une excuse pour te débarrasser de moi. »
Sansa secoue la tête, lui prend la main.
« C'est à moi de m'excuser, Yara. Je t'ai trahie... tu as parfaitement le droit d'être en colère. Je veux juste que tu saches qu'il n'y a que toi dans mon cœur – il n'y aura jamais personne d'autre. Pourquoi voudrais-je un prince charmant alors que je t'ai toi ? »
Yara semble rassurée, sourit un peu.
« Je vais être honnête avec toi, Sansa. Ce mariage ne me plaît pas du tout... »
Oh, Yara, il ne me plaît pas non plus.
« Mais je sais que tu veux un héritier... un enfant... et je sais à quel point c'est important pour toi, alors... je suis prête à l'accepter. »
L'espoir revient, il la submerge comme une tempête de neige, a t-elle bien entendu ?
« Vraiment ? » demande t-elle d'une petite voix.
Yara acquiesce lentement – et douloureusement, aussi.
« Je t'aime, Sansa, et je ne veux pas te perdre. Je ne t'abandonnerai pas. »
Pour la première fois, Sansa essaye d'imaginer ce qu'elle ressentirait si leurs places étaient inversées. Elle imagine Yara lui faire part de son souhait d'avoir des enfants, l'imagine épouser un seigneur quelconque et partager son lit pour tomber enceinte.
La haine, la jalousie, tout ça la brûle de l'intérieur, elle en a le souffle coupé, réalise à quel point Yara doit l'aimer pour être prête à accepter une chose pareille.
(Une part d'elle est persuadée qu'elle ne la mérite pas.)
Sansa n'y tient plus, elle a tellement froid, elle se colle à Yara et lui donne un langoureux baiser.
« Il n'y a que toi dans mon cœur, » répète t-elle encore une fois – elle le répétera encore et encore s'il le faut, jusqu'à ce qu'elle n'ait plus de voix. « Tu es la seule. »
« Je sais, » répond Yara. « J'ai emporté ton cœur, tu te souviens ? »
Elles éclatent de rire avant d'échanger un nouveau baiser.
Sansa n'a plus froid – en fait, elle est sûre de n'avoir jamais eu aussi chaud.
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« Je te l'avais dit, petite colombe, » dit Cersei d'un air supérieur. « Tu peux avoir tout ce que tu veux. Tu as l'amour. Si tout vas bien, tu auras bientôt un héritier. Il ne te manque plus qu'une chose. »
Sansa fronce les sourcils.
« Quoi donc ? »
Cersei la dévisage comme si c'était évident.
« Le pouvoir, bien sûr. »
« Non. Je ne suis pas une reine. »
La lionne soupire.
« Tu le seras un jour, Sansa. »
« Daenerys est la reine. »
Un sourire étire ses lèvres.
« Et que crois-tu que la reine va penser de ton mariage ? »
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« Je veux profiter de chaque instant avec toi, » lui murmure Yara le matin suivant alors qu'elles sont pressées l'une contre l'autre dans le lit de Sansa. « Je veux en profiter tant que tu es encore à moi. »
« Je serai toujours à toi, » répond Sansa en déposant des baisers dans son cou. « Toujours. »
Pendant les jours qui suivent, Sansa parvient à oublier son futur mariage, Daenerys, le dragon – rien de tout ça ne compte. Seule Yara est importante.
Elle savoure chaque baiser, chaque caresse, chaque étreinte comme s'il n'y en aurait plus jamais d'autres, elle marche main dans la main avec Yara comme si elles étaient soudées, comme si rien ne pourrait jamais les séparer. Elles font des batailles de boules de neige le jour et se serrent fort l'une contre l'autre pour se réchauffer. Elles regardent les étoiles apparaître dans le ciel la nuit en rêvant d'un monde meilleur, le monde que leur promettait Daenerys avant de tout réduire à néant.
Elles s'aiment et elles sont heureuses, tout simplement.
Un jour, pourtant, le rêve vire de nouveau au cauchemar.
(C'est vraiment triste qu'aucune d'elles ne soit véritablement surprise.)
Il n'y aura pas de mariage.
Sansa relève la tête de la lettre annonçant la mort tragique de Robin Arryn.
Pas de mariage. Pas d'héritier.
Yara ne parvient pas à s'en réjouir.
« C'est Daenerys, » lâche Sansa, les poings crispés. « Elle a appris pour le mariage et elle l'a tué. »
« Sansa... »
« C'est évident ! Elle est tellement paranoïaque qu'elle a dû croire que je préparais quelque chose contre elle avec Robin... elle m'envoie un message. »
(Yara veut lui dire que c'est impossible, que Daenerys ne peut pas avoir agi avec autant d'impulsivité – elle n'y parvient pas.)
« C'est une catastrophe, Yara ! Elle a franchi la limite. Les seigneurs du Val ne vont pas rester sans réagir. Elle est allée beaucoup trop loin, cette fois. »
Il y a une lueur de tristesse dans le bleu de ses yeux au milieu de toute cette colère, Robin était son cousin, après tout, un membre de sa famille, il était innocent et ne méritait pas de mourir de la sorte.
(Pourquoi faites-vous ça ? J'ai envie de croire en vous, pourquoi continuez-vous de tout gâcher ?)
La guerre se profile, elle semble inévitable, encore du feu, du sang et des cendres, encore des massacres, des innocents sacrifiés, cette pensée est insupportable, Yara sait qu'elle doit faire quelque chose.
« Je vais envoyer une lettre à Daenerys, » dit-elle.
« Quoi ? Pour quoi faire ? »
« Je vais lui demander de venir dans les Îles de Fer. Il faut que j'essaye de lui parler, de la raisonner. »
« La raisonner ? Il est impossible de la raisonner, Yara ! Elle a complètement perdu la raison ! »
« S'il te plaît, Sansa... je dois essayer. Je dois essayer d'éviter une nouvelle guerre. Il nous reste une dernière chance, je dois la saisir.
Je dois croire qu'il y a encore du bon en elle. Une dernière chance – juste une dernière chance.
« Yara... »
Elle lui saisit les mains.
« Tu me fais confiance ? »
Sansa acquiesce.
« Oui, » dit-elle dans un souffle.
« Tout va bien se passer, je te le promets. »
« Je vais venir avec toi dans les Îles de Fer. Je ne veux pas être loin de toi dans un moment pareil – et ce n'est pas négociable. »
La louve est douce mais elle est aussi féroce, ses yeux sont déterminés. Yara hoche la tête, tant que Sansa est avec elle, elle sera invincible.
« D'accord. »
Une dernière chance.
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(Yara avait bel et bien une dernière chance – une dernière chance d'avoir la vie sauve, il lui suffisait de ne pas envoyer cette lettre mais ça, bien sûr, elle ne le savait pas.)
Préparez vos mouchoirs...
