don't give up (even when i'm gone)
Chapitre 26
oOo
Lorsque Sansa regarde sa couronne, elle ne ressent qu'un énorme vide.
C'est étrange. Presque ironique, en fait. Son plus vieux rêve vient de se réaliser, celui qui occupait toutes ses pensées lorsqu'elle était une enfant et qu'elle attendait son prince charmant.
S'il vous plaît, Mère. C'est ce que j'ai toujours voulu.
Une couronne et un prince. A l'époque, elle avait un prince – enfin, elle croyait avoir un prince, elle ne voyait pas encore le monstre – mais pas de couronne.
Aujourd'hui, elle a une couronne, mais plus de princesse.
Elle la contemple depuis plusieurs minutes avant de soupirer et de la reposer sur sa tête.
(Elle lui fait l'effet d'épines qui s'enfoncent dans son crâne.)
La reine du Nord qui règne dans son château de glace et qui gèle de l'intérieur. Voilà ce qu'elle est.
La reine du Nord qui a signé l'arrêt de mort de son peuple et qui a précipité la fonte des neiges. Voilà peut-être comment on se souviendra d'elle.
Oh, Sansa n'est pas naïve, plus maintenant, pas après avoir vu toutes ces horreurs, pas alors qu'elle a entendu le son assourdissant de la folie.
(Daenerys éclatant de rire devant le corps fracassé de Yara.)
Ce qu'elle vient de faire est une déclaration de guerre.
Que pouvais-je faire d'autre ? Elle a tué Yara. Elle a tué Robin. Elle a tué tant d'innocents, elle continuera de le faire si personne ne l'arrête. Cela ne peut plus durer.
La journée, elle parvient à être celle qu'on attend d'elle, elle parvient à être une louve, elle redresse la tête, le regard fier, et parle de guerre, de vengeance et de tyran, ses yeux sont froids, sa voix est ferme, elle n'a pas peur, elle est une reine, la reine du Nord, celle qui fera trembler et plier la reine dragon.
Le soir, c'est toujours la même chose. Elle retire lentement sa couronne, elle lui paraît lourde, si lourde, toutes ses responsabilités lui font courber la tête, elle baisse les yeux et sort dans le froid et la neige. Elle marche lentement, son cœur gelé la fait souffrir, les étoiles sont aussi nombreuses que ses regrets.
Elle entre dans le Bois sacré, s'effondre sous l'arbre cœur et là, au milieu des ombres de la nuit, Sansa craque et se met à pleurer.
Elle a l'impression que ses cheveux deviennent blancs, que ses lèvres deviennent bleues, que ses larmes se changent en flocons de neige, elle devient vraiment la reine de glace.
Parfois, elle garde le silence. Parfois, comme aujourd'hui, son chagrin et ses doutes s'échappent de sa bouche en volutes glacés.
« Oh, Yara. Tu me manques tellement. Je sais... je sais que j'ai dit que je serais forte, que je serais courageuse... et j'essaye de l'être, vraiment, mais je fais semblant. Je ne suis ni forte, ni courageuse. Cette couronne n'est qu'une mascarade. Je suis une statue de glace qui se fissure et qui fond, qui fond, qui fond un peu plus chaque jour. Tu disais que je te faisais fondre... mais c'est toi qui m'as fait fondre, Yara. Ton absence me fait fondre, ton absence me détruit, ton absence me rend folle. Peut-être que je finirai comme Daenerys. Ce serait presque poétique, la reine de feu et la reine de glace toutes deux atteintes du même mal – la malédiction des reines. Cersei Lannister était un peu folle, elle aussi. »
Elle essuie ses larmes du bout de ses doigts gelés et s'appuie contre le tronc avant de fermer les yeux.
Sansa se sent fatiguée – si fatiguée. Ses paupières sont lourdes. Depuis combien de temps est-elle là, dans la neige ? Elle a l'impression de ne plus avoir de volonté, de ne plus avoir de force. Ce serait facile de rester là et de laisser la glace la recouvrir, la figer, l'emporter vers le repos éternel.
(L'emporter là où est Yara.)
Aimer, c'est comme être au bord d'un précipice.
Sansa et Yara ont sauté. Elles ont flotté pendant quelque temps, elles ont volé grâce aux fragiles ailes du bonheur mais c'est fini, maintenant. Elles se sont trop approchées du soleil et les ailes de Yara ont brûlé, elles ont cessé de la porter alors elle est tombée et Sansa n'a pu que regarder et hurler.
Les ailes de Sansa sont en train de prendre feu, à présent, elle ne peut rien faire pour empêcher ça – ou peut-être qu'elle ne veut rien faire.
Sansa ferme les yeux.
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(Je suis fatiguée. Je vais dormir un peu. Juste un peu.)
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Sansa sent une force la soulever, elle ne parvient plus à bouger, autour d'elle tout n'est plus que glace et ombres.
Suis-je morte ? C'était rapide. C'était facile. Je voulais juste dormir un peu...
« Tout va bien, ma dame, » murmure une voix familière. « Tout va bien. »
D'autres couleurs apparaissent. Sansa voit du rouge, de l'orange – du feu. Daenerys l'a t-elle suivie dans les Sept Enfers ?
« Lady Sansa ? Qu'est-ce qui se passe ? Pourquoi est-ce qu'elle est toute bleue ? »
« Va demander aux domestiques de préparer un bain chaud, Renly. »
« Mais... »
« Vite ! »
Elle entend des bruits de pas. Est-ce que c'est Yara qui vient l'accueillir ? Sansa veut dire quelque chose, n'importe quoi, a l'impression d'être devenue muette.
« Yara... Yara... »
Quelque chose d'humide lui tombe sur le visage.
« Tout... tout va bien, ma dame, je vous le promets. »
Quand elle s'aperçoit que les larmes qui tombent ne sont pas les siennes, le monde redevient nor.
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(Je ne suis pas morte. Mon cœur hurle, mon cœur pleure, mon cœur souffre, mon cœur est à l'agonie. Si j'étais morte, je n'aurais plus mal.)
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Quand elle ouvre les yeux, Sansa croise le regard inquiet de Brienne. Elle s'aperçoit qu'elle n'a plus froid – l'eau du bain est chaude.
« Je... je... »
Elle ne sait pas quoi dire, fronce les sourcils. Comment s'est-elle retrouvée là ? Que s'est-il passé ?
« J'ai eu très peur, ma dame, » murmure Brienne. « Vous êtes partie dans le Bois sacré, comme tous les soirs, mais vous n'êtes pas revenue. Vous étiez inconsciente, complètement gelée. Pendant un instant j'ai cru que... j'ai cru que... »
Submergée par l'émotion, elle s'interrompt avant que sa voix ne se brise. Sansa baisse les yeux, toujours aussi perdue.
« Lady Sansa... avez-vous voulu mourir ? »
La question de Brienne lui fait l'effet d'une gifle.
« Non ! »
Sa réponse est automatique, les mots franchissent ses lèvres sans qu'elle ne les contrôle.
« Je voulais juste dormir un peu... »
(Mourir, n'est-ce pas la même chose que s'endormir ?)
Le doute la submerge. Et si, inconsciemment, elle avait voulu fermer les yeux et ne plus jamais les ouvrir ? La reine de glace tuée par le froid et la neige. C'est presque poétique. Le soleil se serait levé et elle aurait fondu entièrement – elle se serait changée en eau et elle n'aurait fait qu'un avec Yara.
Brienne hésite, comme si elle n'était pas non plus entièrement convaincue.
« D'accord, » finit-elle par acquiescer. « D'accord. »
« Ça... ça ne se reproduira plus, » bredouille Sansa. « Je ne sais pas ce que je pensais... j'étais fatiguée. Je suis fatiguée. »
« Je... je ne peux pas prétendre comprendre, ma dame, mais... »
(Bien sûr que Brienne comprend – Sansa n'est pas la seule à avoir perdu la personne qui faisait battre son cœur.)
« ...n'abandonnez pas. Ce n'est pas ce qu'elle aurait voulu. »
« Je sais... »
Sansa a honte, tout comme Yara aurait honte d'elle si elle était là, elle en est sûre.
Je ne peux pas me permettre d'être aussi faible. Pas maintenant. Le Nord compte sur moi. Je suis la reine. Les reines n'ont pas le droit de pleurer.
« Brienne ? »
« Ma dame ? »
« Merci... merci de m'avoir sauvée. »
Brienne sourit faiblement.
« Je ne vous abandonnerai jamais, ma dame. »
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Plus tard, quand Sansa se glisse dans son lit, toujours tremblante, quelqu'un rampe sous les couvertures et vient se coller contre elle.
« Est-ce que je peux dormir avec vous, Lady Sansa ? » demande Renly.
« Bien sûr. Je serais ravie que tu me tiennes compagnie cette nuit. »
Il sourit mais fronce les sourcils.
« Lady Sansa ? »
« Oui ? »
« Vous étiez toute bleue... vous ne bougiez plus... pourquoi est-ce que vous n'êtes pas rentrée au château alors que vous aviez froid ? »
« Je... je ne sais pas, Renly. Je me suis endormie... »
(Qu'est-ce qu'un désir secret de mourir, dans l'esprit d'un enfant ? Quelque chose qui n'existe pas.)
« Lady Sansa ? Vous... vous n'allez pas m'abandonner, n'est-ce pas ? »
Ses yeux verts se remplissent de larmes et Sansa comprend qu'elle ne peut pas se permettre de baisser les bras, de s'allonger dans la neige et d'attendre le doux au-delà.
Oh, Renly. Je t'aime, petit lionceau. Tu ne mérites pas qu'on t'abandonne, tu as déjà été trahi avant même de venir au monde.
« Jamais, » promet-elle en l'embrassant sur le front.
Je n'abandonnerai pas, Yara, même si mon cœur est en miettes, même si je gèle, même si je fonds, je n'abandonnerai pas. Je serai forte. Pour toi, pour le Nord, pour ma meute. Et la glace, ça brûle plus fort que le feu.
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« Je suis inquiète pour Arya, » confie Sansa à Brienne.
Elle relit la dernière lettre de sa petite sœur.
Sansa,
Je vais bien, Gendry aussi – enfin, Daenerys n'est pas encore venue réduire Accalmie en cendres, alors je suppose que tout va bien. J'imagine que nous avons de la chance que son dragon soit devenu plus ou moins incontrôlable.
Je sais que le Val et le Conflans se sont joints au Nord, ainsi que les Îles de Fer, mais Gendry préfère se montrer prudent et ne pas appeler ses armées pour le moment, et je suis d'accord avec lui. Tant que la menace du dragon n'est pas définitivement écartée, nous serons les premiers à tomber si Daenerys décide de tout brûler.
J'espère que tu comprendras et que tu vas bien,
Arya.
« Si Daenerys cherche à me punir, elle n'aura qu'à s'en prendre à Arya, » dit-elle sombrement.
Pourvu que le dragon n'ait plus jamais l'occasion de rentrer à Port-Réal... pourvu que le feu s'éteigne à jamais...
« Ma dame... je doute que votre sœur soit la priorité de la reine dragon. »
A quoi pense Daenerys en ce moment ? Que fait-elle ? Erre t-elle dans les couloirs du Donjon Rouge en hurlant sa rage ou se contente t-elle de pleurer son règne brisé ?
Sansa observe les soldats présents à Winterfell. Encore une guerre – la dernière, cette fois.
L'hiver vient, Votre Majesté.
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Sansa ne peut pas dire qu'elle est surprise de voir Jorah Mormont débarquer pour la seconde fois sans prévenir – elle est trop lasse, trop triste et trop en colère pour cela.
Elle est davantage surprise de reconnaître son propre désespoir sur le visage du chevalier.
« Ser Jorah. »
Sa voix est froide, sa voix est le vent de l'hiver et la chute des flocons de neige, sa voix est le hurlement de Yara et le murmure terrifié de Renly, sa voix est celle d'une louve, d'une reine de glace.
« Voilà une agréable surprise. »
Il s'approche d'elle en courbant la tête, les mains levées, c'est inutile, bien sûr, elle sait qu'il ne représente aucune menace, la peur, c'est le dragon, certainement pas l'ours. Elle saisit son coquillage comme pour se rassurer, tentative un peu naïve de ressentir la présence de Yara à ses côtés.
« Lady Stark. Merci de m'avoir laissé entrer. »
Elle a envie de le chasser, de lui dire de retourner à Port-Réal, près de cette reine qu'il semble résolu à servir, et d'emporter cette horrible odeur de brûlé avec lui.
Elle ne le fait pas, peut-être parce que Jorah est aussi en train de fondre.
« Venez, » soupire t-elle.
Sansa le guide jusqu'à son bureau, des soldats et des domestiques s'inclinent quand elle passe devant eux, elle ne peut s'empêcher de sourire légèrement, s'arrête pour leur dire quelques mots.
C'est pour ça que je me bats. Pour eux.
Un soldat s'approche d'elle, le souffle court, et lui donne une lettre.
Lady Stark,
Le dragon vient d'être abattu. Plus rien ne nous empêche d'attaquer la capitale – les Immaculés n'auront aucune chance contre nous.
Lord Botley.
Elle peine à réaliser ce que ça signifie, demeure impassible. Elle n'exprime aucune émotion lorsqu'elle entre dans son bureau et s'assoit, elle fait mine de relire quelques lettres pour gagner du temps.
(Le dragon est mort. C'est fini. Il n'y aura plus jamais de feu, ni de cendres. Arya ne brûlera pas. Winterfell ne brûlera pas. C'est fini.)
« Comment allez-vous, Lady Stark ? »
La question de Jorah la tire de ses pensées et lui donne presque envie de rire, elle se contente de le regarder tristement.
Je vais aussi bien que vous.
« Pourquoi êtes-vous là, Ser Jorah ? »
« Je veux la paix, » répond t-il. « Je veux éviter une nouvelle guerre. »
La paix. Croit-il qu'elle souhaite cette guerre ? Croit-il qu'elle souhaite encore plus de sang, encore plus de cadavres ? La paix ne reviendra que lorsque la flamme se sera éteinte pour toujours, pas avant – ils vivent dans un monde cruel.
« Votre reine sait-elle seulement que vous êtes venu ? »
Elle pose une question dont elle connaît déjà la réponse. Daenerys ne veut pas la paix, ne l'a jamais vraiment voulue, sinon elle n'aurait pas massacré tous ces innocents, elle n'aurait pas tué Yara, une des dernières personnes qui croyaient encore en elle. Jorah baisse la tête et Sansa ne peut que s'esclaffer, ça fait mal de voir ses propres désillusions chez quelqu'un d'autre.
« Une guerre est inévitable, vous le savez autant que moi. »
« S'il vous plaît. »
Des larmes apparaissent dans ses yeux. Sansa le plaint, au fond il n'est qu'un homme amoureux qui désespère de voir sa reine se perdre elle-même.
« Venez avec moi. »
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Le petit Sam joue avec Renly lorsqu'ils retournent dans la cour.
« Comment vont Jeyne et Gilly ? » demande Jorah.
« Bien. »
Tous les deux vont mieux depuis qu'ils ont quitté la capitale mais Sansa ne juge pas utile de le préciser. Elle remarque que Renly tient Soleil-de-Glace dans la main.
« Renly ! »
Brienne s'approche de lui, mécontente.
« Je t'ai déjà dit de ne pas utiliser ton épée lorsque tu es seul ! »
Renly laisse échapper un soupir, pose son épée sur le sol.
« Excusez-moi, Ser Brienne. Ça ne se reproduira plus. »
C'est ce qu'il dit à chaque fois, ses yeux pétillent de malice, il n'a nullement l'intention de tenir cette promesse. Lorsqu'il les aperçoit, il court vers eux.
« Quand pourrais-je m'entraîner pour devenir un chevalier, Lady Sansa ? »
« Quand tu seras plus âgé, Renly. Nous en avons déjà discuté. Sois poli et dis bonjour à Ser Jorah. »
« Bonjour, Ser Jorah, » soupire le petit garçon.
Sansa se rappelle encore du jour de sa naissance. Le temps est passé si vite. Jorah semble paralysé. C'est en partie grâce à lui que Renly est toujours en vie, il a survécu parce qu'il a menti, pourtant ce n'était pas suffisant, rien ne l'était, il a vécu dans le mensonge depuis sa naissance – Sansa espère que Jorah réalise ce que Daenerys les a obligés à faire pour ne pas que le dernier lionceau cesse de rugir.
« N'embête pas Lady Sansa, Renly. Viens avec moi. Tu es frigorifié, il faut te réchauffer. »
Brienne et Renly s'éloignent en direction du château, suivis par le petit Sam.
Sansa aperçoit la silhouette de Cersei, imagine celle de Tyrion et celle de cet autre lionceau sacrifié.
« Je sais que Daenerys vous a demandé d'aller tuer Cersei et Tyrion après le refus d'Arya. »
La neige se met à tomber.
« Comment s'appelait-elle ? »
Elle imagine le regard terrorisé de cette enfant alors que l'épée la transperçait, le hurlement de Cersei, les supplications de Tyrion, elle frissonne.
« Joanna. »
C'était le prénom de la mère de Cersei et Tyrion. Cette révélation lui fait un drôle d'effet.
Sansa acquiesce et se dirige vers les portes de Winterfell.
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Cersei marche à ses côtés.
Pourquoi Joanna ? Pourquoi avoir donné à votre fille le nom de votre mère, celle que Tyrion a tuée ?
« Je ne sais pas, petite colombe. »
C'est votre mère qui vous a déchirés.
« C'est vrai. Joanna... le nom d'une déchirure. »
Alors pourquoi ?
« C'est symbolique, petite colombe. Tu sais très bien pourquoi. »
Ça n'a plus d'importance. Vous êtes morts tous les trois.
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« Reconnaissez-vous cet endroit, Ser Jorah ? »
« Oui, Lady Stark. C'est ici que nous avons combattu l'armée des morts. »
« On aurait du mal à deviner qu'une bataille s'est déroulée ici, n'est-ce pas ? »
« Oui, vous avez raison. »
« Même moi j'ai du mal à m'en rappeler. Ces terres sont celles de mon enfance. Parfois, je ferme les yeux et je me revois ici avec mes parents et mes frères et sœurs, avec ma louve. J'oublie le sang, les flammes, les cadavres et la mort parce que je regarde en arrière – loin en arrière. »
Elle a presque l'impression que rien n'a changé mais c'est faux, n'est-ce pas ? Tout a changé, rien ne sera plus jamais comme avant – Yara n'est plus là.
« Je pensais que vous étiez comme elle. Que vous ne regardiez jamais en arrière. Mais en réalité... vous regardez bien en arrière, Jorah. Loin en arrière. Vous voyez toujours cette jeune fille de seize ans dont vous êtes tombé amoureux. Vous ne voyez pas ce qu'elle est devenue – vous ne regardez pas. »
Ses mots sont cruels, les doux mensonges doivent s'embraser, les illusions doivent disparaître. Sansa fait demi-tour et cette fois, c'est elle qui ne regarde pas en arrière.
« Je ne l'ai pas fait, » dit Jorah.
Elle se demande de quoi il parle, lui jette un regard interrogateur.
« Je pense... je pense que j'allais le faire. Je voulais me convaincre que c'était pour le mieux, que je la protégerais en la faisant. Et je les ai vus... ils étaient tous les trois sur la plage. Ils souriaient. Ils riaient. Et la petite... j'ai entendu son nom. J'ai entendu son nom et soudainement, elle est devenue réelle. Elle n'était pas comme tous ces enfants sans visage de Port-Réal. Et là j'ai su... j'ai su que je ne pouvais pas lui faire du mal. »
(Une autre illusion vient d'être brisée.)
Sansa n'a pas le temps de réfléchir à ce qu'il vient de lui annoncer, il poursuit, il tente de s'accrocher à sa dernière chance, son dernier espoir de paix.
« Je vous en prie, Sansa. Renoncez à cette guerre. Elle vous brûlera tous. »
Alors qu'il lui saisit les mains, elle se surprend à penser que sa peau est chaude – peut-être plus pour longtemps.
« S'il vous plaît. Elle a un dragon. »
Il ne sait pas, bien sûr, il ne sait pas que c'est fini, qu'il n'y aura plus jamais de feu, ni de cendres – elle a presque de la peine pour lui.
« Vraiment ? »
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(Quand elle le regarde partir, elle se demande si c'est la dernière fois qu'elle le voit vivant.)
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« Vous... vous êtes en vie. »
Cersei sourit.
« Il me semble avoir déjà entendu ça... »
Sansa se mord la lèvre, elle vient d'assister à une explosion de feu grégeois, la vérité la brûle, la consume, ses certitudes sont une fois de plus réduites en cendres.
« Il vous a épargnés... il a eu pitié de vous... »
« Tu as l'air déçue. »
« Non ! La petite fille... Joanna... Tyrion... je suis ravie qu'ils soient toujours vivants. »
« Je vois... et moi ? »
Cersei hausse les sourcils, amusée, comme si elle connaissait déjà la réponse.
Je ne serai jamais comme vous, disait Sansa.
Il lui a fallu des années pour se convaincre du contraire.
La lionne n'attend aucune réponse de sa part – elle a déjà compris.
Elle s'efface.
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« Tu m'as menti. »
Bran pose ses yeux inexpressifs sur elle.
« Tu m'as dit que Jorah Mormont avait tué Cersei, Tyrion et la petite fille. »
« Non. »
« Quoi ? »
« J'ai dit que Jorah avait fait ce qu'il fallait. »
« Mais... je croyais... »
Ce qu'il fallait.
Elle croyait que dans l'esprit de Jorah Mormont, ce qu'il fallait, c'était obéir à sa reine.
En fait, ce qu'il fallait, c'était les épargner.
Un frisson lui parcourt le corps et Sansa en vient à se demander si Bran ne l'a pas manipulée.
