don't give up (even when i'm gone)

Chapitre 35

oOo

Le lendemain matin, lorsque Sansa se lève et se prépare mentalement à aller confronter Cersei, elle est surprise de constater qu'elle et Tyrion ne sont pas là.

« Ils sont partis retrouver les autres magistrats, » lui apprend Joanna lorsqu'elle la croise en compagnie de Renly dans un couloir alors qu'elle essaye visiblement d'échapper à la surveillance des domestiques.

« Oh, » répond Sansa, un peu déçue. « Je vois. »

D'un air conspirateur, Joanna et Renly sont visiblement en quête d'une cachette mais c'est peine perdue : une servante les rattrape.

« Lady Joanna ! C'est l'heure de votre leçon de broderie. »

La petite fille fait la moue.

« Je n'ai pas envie d'y aller. »

« Tu n'aimes pas la broderie ? » demande Renly.

« Oh, si, mais je préférerais apprendre à me battre à l'épée ! Comme toi. »

Elle consent à saisir la main de la servante.

« Tu pourrais venir avec moi ! » s'exclame t-elle soudain.

« Vraiment ? »

« Ce n'est pas qu'un truc de fille. Tu verras, c'est assez amusant. »

Renly jette un regard interrogateur à Sansa, ses yeux s'éclairent aussitôt, peut-être parce qu'il pense à toutes les fois où il l'a regardée broder des loups géants sur ses robes.

« Tu devrais y aller, Renly, » l'encourage t-elle.

« Bon... c'est d'accord. »

Elle les regarde s'éloigner avec la servante, un petit sourire sur les lèvres.

(Il disparaît au bout de quelques secondes. Parfois, juste pour un petit instant, il lui arrive d'oublier pourquoi elle est venue ici.)

Après avoir mangé quelques gâteaux au citron dans les cuisines, elle sort dans les jardins et aperçoit Jorah qui observe Jenny et Duncan s'amuser avec des jouets que leur a prêté Joanna. Elle vient se glisser à côté de lui.

« J'avais espéré pouvoir discuter avec Cersei ce matin, » soupire t-elle.

(Mais pour lui dire quoi ? lui rappelle une petite voix.)

Jorah ne répond pas et soupire longuement, courbé sous un poids invisible. Sansa pose une main sur son bras pour le réconforter.

« Ne perdez pas espoir, » dit-elle. « Ces enfants vivront, je vous le promets. »

Elle se demande comment les choses se passent à Westeros depuis son départ, songe à l'excuse qu'elle devra inventer pour expliquer son absence aux autres seigneurs.

« Parfois, j'ai envie de m'enfuir avec eux à l'autre bout du monde, » fait Jorah. « Mais c'est insensé. Je ne pourrais jamais les protéger. Et leur petite sœur... je ne peux pas l'abandonner. Dans un monde meilleur, nous aurions pu former une famille. »

Ce monde est cruel, si cruel, un échiquier géant dont les pions les plus puissants se battent dans un jeu des trônes mortel en écrasant tous ceux qui ont le malheur de se retrouver sur leur chemin.

Je vais faire de ce monde un endroit meilleur. N'est-ce pas ce que disait Daenerys ? Briser la roue ?

Sansa regrette une fois de plus que sa folie et son ambition aient eu raison de ses nobles intentions.

(Qui sera le prochain à être au sommet de cette roue ?)

« Ce monde... ce monde peut encore devenir meilleur, » reprend t-elle dans un élan d'optimisme. « Nous devons tirer des leçons du passé et ne pas refaire les mêmes erreurs. »

Nous devons regarder en arrière pour aller de l'avant.

Presque sans y penser, Sansa pose une main sur son ventre plat. Jorah la regarde faire et fronce les sourcils.

« Pendant un temps, je pensais ne pas me soucier de ce qui arriverait à Winterfell après ma mort. Peut-être parce que Daenerys était obsédée par ses idées de dynastie et que je ne voulais surtout pas devenir comme elle. Mais j'ai fini par réaliser que j'avais tort, et que je veux que le nom des Stark me survive. »

Jorah semble alors comprendre quelque chose.

« Vous n'avez pas voulu épouser Robin Arryn dans le but de vous allier avec le Val pour renverser Daenerys, pas vrai ? »

Elle acquiesce.

« Il s'agissait d'héritage, pas de guerre. C'est regrettable que ça n'ait fait aucune différence, à la fin. »

(D'une certaine façon, elles ont toutes les deux tué Robin.)

« Alors... vous souhaitez vous marier. »

« Non, plus maintenant. Je pensais qu'il fallait que j'épouse un seigneur pour que mon enfant soit légitime mais après tout, il portera mon nom et sera mon héritier. Je n'ai nullement besoin d'un roi. »

Ses paroles doivent sans nul doute rappeler à Jorah les discours de Daenerys mais il n'établit aucune comparaison, ne fait aucune remarque et se contente d'acquiescer.

Ils se ressemblent un peu, en fait : leur cœur brisé ne battra plus jamais pour personne.

.

Sansa passe la journée à déambuler dans les jardins et les couloirs, explore avec une curiosité presque avide la nouvelle maison de Cersei et Tyrion, cherche des souvenirs, des indications de ce par quoi ils sont passés, de comment leur relation a bien pu évoluer autant.

(Peut-être qu'elle cherche à se rassurer, aussi, à se prouver que Cersei a bel et bien changé, qu'elle ne risque pas de l'assassiner dans son sommeil ou de la faire exploser avec du feu grégeois.)

Elle passe devant la porte de leur chambre à plusieurs reprises, résiste à l'envie d'y pénétrer et puis finalement, alors que le soleil se couche, ne résiste plus.

Sansa pense avec un certain amusement que des années plus tôt, à Port-Réal, jamais elle n'aurait osé entrer dans la chambre de la lionne sans autorisation. Il semblerait qu'elles aient toutes les deux changé.

Elle ne sait pas ce qu'elle cherche exactement, s'approche du bureau et touche du bout des doigts le coffret serti de pierres précieuses qui a retenu son attention la dernière fois. Elle saisit le gros coquillage et le petit lion taillé dans le bois posés au-dessus, se demande d'où ils proviennent, quelle histoire se cache derrière ces objets, mais c'est bien le coffret qui l'intrigue le plus. Dissimule t-il un secret, quelque chose qu'elle n'est pas censée découvrir ?

« Tu peux l'ouvrir si tu veux. »

Sansa sursaute et fait volte-face. Cersei se tient dans l'encadrement de la porte, un léger air amusé sur le visage.

« Je... je ne devrais pas être là, » bredouille Sansa, mortifiée.

« C'est certain... et pourtant te voilà, » répond Cersei avant de s'esclaffer.

Elle passe devant elle et s'assoit avant de croiser les mains sur ses genoux.

« Excusez-moi. Je n'aurais pas dû entrer sans y être invitée. »

Cersei n'a pas l'air de lui en vouloir, agite la main comme pour balayer ses excuses.

« Il m'est aussi arrivé d'entrer quelque part sans autorisation. »

Sansa hésite un peu et puis se décide à s'assoir aussi.

« Ces réunions avec les autres magistrats peuvent être d'un ennui, » soupire t-elle. « Fort heureusement, le vin n'est pas mauvais. »

Une fois de plus, Sansa ne peut qu'être impressionnée en songeant à la façon dont Cersei et Tyrion ont réussi à s'en sortir alors que leur tête était mise à prix.

(Cersei, Tyrion, Jorah, Sansa – tous des survivants, chacun à leur façon.)

« Est-ce qu'une femme avait déjà été magistrate avant vous ? »

Une lueur d'arrogance et de fierté apparaît dans ses yeux.

« Non. Je suis la première. »

Sansa lui fait un léger signe de tête, ignore si elle doit la féliciter ou non pour ça.

(Le sentier du pouvoir est bien trop souvent une rivière de sang.)

« J'étais sérieuse, tout à l'heure, » reprend t-elle en désignant le coffret. « Tu peux l'ouvrir. »

La louve se demande si ce n'est pas un piège avant de se raviser. Il n'y a sûrement pas de feu grégeois à l'intérieur, elle ne risque pas de s'embraser et de se consumer en hurlant.

Le cœur battant, elle s'exécute lentement. Elle ne parvient pas à dissimuler sa surprise quand elle pose les yeux sur son contenu.

Elle imaginait que Cersei garderait un trésor quelconque à l'intérieur. Au lieu de ça, elle contemple des morceaux de papier déchirés, perplexe.

« Tu as l'air déçue, » remarque t-elle.

« Eh bien... »

Elle plonge la main dans la boîte, en sort une poignée de petits morceaux de papier. Elle remarque que des mots sont écrits dessus mais les reconstituer semble être une tâche impossible.

« Qu'est-ce que c'est ? »

« La boîte à reproches. »

« La boîte à... reproches ? »

Cersei saisit à son tour quelques morceaux de papier.

« Elle contient toutes les choses que Tyrion et moi nous reprochions mutuellement. »

« Je vois... »

Effectivement, elle peut identifier deux écritures distinctes sur les morceaux de papier. Elle jette un nouveau coup d'oeil dans la boîte.

« Pas un seul papier n'est intact, » constate t-elle simplement. « Ils sont tous déchirés. »

Cersei acquiesce.

« Ça veut dire que... vous lui avez pardonné. Et il vous a pardonné aussi. »

Le pardon semble si simple, vu sous cet angle. Déchirer un reproche et enfermer ses restes dans une boîte.

« Ça n'a pas été facile, » reprend l'ancienne reine, comme si elle devinait ses pensées. « Mais nous sommes parvenus à tous les déchirer. »

Sansa se demande à quoi ressemblerait le contenu d'une boîte à reproches qu'elles partageraient toutes les deux. Elle sait parfaitement ce qu'elle inscrirait sur ses propres petits papiers.

Je vous en veux pour la façon dont vous m'avez traitée quand j'étais prisonnière à Port-Réal. Je vous en veux pour avoir laissé Joffrey me tourmenter, me battre, m'humilier. Je vous en veux pour avoir assassiné tous ces innocents. Je vous en veux pour avoir menti, pour avoir voulu tous nous laisser mourir sans réagir.

Mais qu'inscrirait donc Cersei sur les siens ? Avait-elle une raison de se comporter avec Sansa comme elle l'a fait ?

« Pourquoi me haïssiez-vous ? » demande t-elle, osant enfin exprimer à voix haute cette question qui la hante depuis tant d'années déjà – celle qui fut peut-être une de ses plus grandes blessures.

Et soudainement, ce barrage qu'elle avait tant bien que mal réussi à maintenir se brise et la colère, la rancoeur, la trahison, tout ça se déverse en torrent et coule, coule, coule, comme une rivière de neige fondue.

« Pourquoi m'avez-vous fait ça ? »

Sa voix est forte et faible à la fois, c'est comme si la Sansa du passé prenait l'ascendant sur celle du présent, ses cicatrices ne se sont jamais refermées correctement et ça brûle, ça fait mal, ça lui donne envie de pleurer et de hurler à la fois, et de faire hurler Cersei pour qu'enfin elle ne soit plus la seule à souffrir.

« Je n'étais qu'une enfant. J'avais treize ans, treize ans ! De la vie, je ne connaissais que des histoires et des contes de fées. Saviez-vous ce que je me suis dit quand je vous ai vue pour la première fois ? »

Cersei semble légèrement prise au dépourvu par ce déferlement d'émotions mais elle n'essaye pas de parler, elle sait qu'elle n'en a pas le droit, que c'est le moment que Sansa attend depuis des années et qu'elle ne laissera personne lui prendre ça.

« C'est la reine. Ce qu'elle est belle, ce qu'elle est gracieuse. J'aimerais tant être comme elle. »

Un rire étrange sort de sa bouche sans qu'elle ne puisse le contrôler, le rire des espoirs déçus et des rêves brisés, peut-être le rire précurseur d'une certaine forme de folie sanguinaire – le rire de Daenerys.

(Yara, Yara dans une mare de sang au pied d'une falaise.)

« Je vous admirais tellement. Je voulais vous ressembler... je rêvais du jour où vous deviendriez ma mère. »

(Un conte de fées, c'est ce que Sansa voulait, mais les contes de fées n'ont rien à voir avec ce qu'elle a vécu, n'est-ce pas ? Joffrey n'était pas un prince charmant, le Donjon Rouge n'avait rien d'un château enchanté et Cersei était loin d'être une mère douce et aimante.)

« Et tout ça, tous ces rêves... vous les avez brisés avec le sourire. Vous avez laissé votre fils me battre, vous m'avez tourmentée, vous... »

Les mots lui manquent, il n'en existe aucun pour exprimer parfaitement ce qu'elle ressent, et un inventer un nouveau serait inutile – les larmes sont là pour ça.

Et maintenant Sansa regarde cette reine cruelle qu'elle a finit par haïr de tout son être pour lui avoir volé son enfance, cette lionne déchue dont elle voulait contempler le cadavre, elle attend qu'elle s'explique, qu'elle lui donne quelque chose, n'importe quoi, quelque chose à quoi se raccrocher, quelque chose pour lui prouver que le mépris ne peut pas provenir de nulle part, que le mal ne naît pas, il est crée.

La réponse tarde à venir et Sansa ne quitte pas Cersei du regard, pas une seule seconde, elle cherche ce qu'elle veut trouver par-dessus tout, la seule chose qui lui permettrait de peut-être se sentir mieux, juste un peu.

(La culpabilité ? Où est-elle ? Elle doit forcément être là, quelque part, n'est-ce pas ?)

« Tu me rappelais moi, quand j'avais ton âge. Je rêvais aussi d'une couronne et d'un prince charmant. Des rêves de petites filles. »

Ses yeux sont étrangement vides.

« Mais ce monde est cruel avec les petites filles. »

(Cersei, une autre petite fille dont les illusions se sont effondrées sans qu'elle ne puisse rien faire d'autre que pleurer – et plus tard, tuer, comme une revanche sur le monde, sur le destin.)

« Alors... alors pourquoi... vous saviez ce que je ressentais... pourquoi ne m'avez-vous pas aidée ? »

Sa voix se fait suppliante, Cersei savait et ne l'a pas aidée, elle n'a fait qu'empirer les choses, pourquoi l'a t-elle fait alors que ce monde est si cruel avec les femmes ? N'auraient-elles pas dû s'entraider ?

(N'aime personne d'autre que tes enfants. Les larmes ne sont pas la seule arme que possède une femme – Cersei a t-elle essayé de l'aider malgré tout ?)

« Je pensais que tu étais une menace pour moi, » répond Cersei d'un air légèrement absent.

« Pardon ? »

Une menace ? Sansa n'était qu'une enfant, une enfant innocente qui levait vers la reine des yeux brillants d'admiration, qui aurait tout donné pour lui ressembler, en quoi pouvait-elle bien être une menace ?

« Et une partie de moi pense que c'est toujours le cas. »

« Je ne comprends pas. »

Le sourire de Cersei ressemble à une grimace.

« Le destin est une chose terrible. »

Elles se regardent dans les yeux pendant un long moment, chacune examine l'autre, essaye de déterminer à quel point elle est dangereuse et Sansa veut briser ce masque de glace qui dissimule la réponse à laquelle elle ne peut pas accéder, celle que Cersei refusera toujours de lui donner, pourquoi la glace est-elle si épaisse ?

Plus un mot n'est échangé.

.

Pendant le dîner, Cersei ne détourne pas les yeux de Jenny et Duncan, elle semble perdue dans ses pensées et même les bavardages enthousiastes de Joanna ne parviennent pas à lui faire reprendre contact avec la réalité. Du coin de l'oeil, elle remarque les regards inquiets qu'échangent Sansa et Jorah ainsi que ceux, suppliants, de Tyrion. Elle résiste à la tentation de lever les yeux au ciel.

S'il pouvait, il adopterait tous les orphelins qui vagabondent dans les rues.

Les enfants sont touchants, elle doit bien le reconnaître. Ils semblent presque en permanence dans leur bulle et communiquent avec ce langage secret propre aux jumeaux.

Cette pensée lui fait comme un coup au cœur, pendant un instant cette perpétuelle impression qu'il lui manque quelque chose se fait plus intense, plus douloureuse.

(Elle n'est jamais véritablement partie, bien sûr, même après toutes ces années. Cersei a juste appris à vivre avec.)

Tu me manques tellement, Jaime.

Sansa discute avec Tyrion à voix basse.

Reine tu seras, jusqu'à ce qu'il en vienne une autre, plus jeune et plus belle, pour t'abattre et s'emparer de tout ce qui t'est cher.

Le destin est une chose terrible.

Peu importe combien de fois elle a l'impression de lui échapper, il semble qu'il finisse toujours par la rattraper.

Sansa est-elle sur le point de détruire ce qu'elle est parvenue à construire ? Cersei a t-elle causé sa propre perte en la laissant entrer chez elle avec les enfants de la reine dragon ?

Un peu plus tard, Tyrion propose à Sansa de faire une promenade dans les jardins tandis que Renly et Joanna tentent de persuader les jumeaux de jouer à cache-cache avec eux. Ils secouent la tête en s'accrochant à Jorah, comme s'ils étaient terrifiés.

« Oh... » dit Joanna, déçue.

Son petit lionceau n'a aucune idée de ce à quoi a bien pu ressembler leur vie, elle ne connaît ni cendres, ni flammes, et Cersei a bien l'intention que rien ne change.

« On pourrait peut-être aller dans la bibliothèque, alors ? » propose t-elle. « Je pourrais vous raconter une histoire – je sais bien lire, maintenant ! »

« Une... une histoire ? » répète Jenny.

Jorah leur caresse les cheveux et se penche pour leur murmurer quelque chose dans l'oreille. Après un dernier regard incertain, les jumeaux consentent à suivre Joanna et Renly. Joanna s'approche de Cersei et enroule ses bras autour d'elle. Une bouffée d'amour fait battre son cœur plus vite, comme à chaque fois qu'elle regarde sa fille, ce qu'elle a de plus précieux au monde.

« Est-ce que je peux, Mère ? »

Elle passe une main dans ses boucles dorées et fait un léger signe de tête avant de l'embrasser sur le front.

« Oui ! » s'exclame Joanna.

Cersei regarde le petit groupe s'éloigner, pensive. Jorah la fixe et ne cesse d'ouvrir la bouche puis de la refermer, comme s'il n'osait pas se lancer.

« Daenerys leur racontait des histoires, » lâche t-il finalement. « Des histoires de destinée. Elle leur disait qu'ils régneraient sur le monde entier, elle leur parlait du sang du dragon, de la dynastie Targaryen. »

Son visage s'assombrit.

« A la fin, elle ne leur racontait plus rien. Elle n'était plus en état de le faire. Elle les terrifiait tellement qu'ils cherchaient sans cesse à l'éviter. »

Cersei croise les mains sur ses genoux.

« Où voulez-vous en venir, Lord Mormont ? » demande t-elle d'une voix sans doute un peu trop sèche. « Si tout ceci a pour but de me faire prendre vos enfants en pitié, vous perdez votre temps. »

« Il ne s'agit pas de ça, » répond t-il d'une voix forte qu'elle ne lui soupçonnait pas. « Vous aviez l'air de vous demander pourquoi ils sont effrayés presque en permanence... voilà pourquoi. »

Elle perçoit une réelle souffrance dans sa voix, sa lèvre tremble légèrement.

« La vie a été cruelle avec eux. »

Cersei se lève.

« La vie a été cruelle avec moi aussi. »

Et elle se détourne sans un regard en arrière.

« Bonne nuit, Lord Mormont. »

.

« Nous n'avons pas reparlé des jumeaux aujourd'hui, » apprend Tyrion à Sansa alors qu'ils marchent dans les jardins sous la lumière des étoiles.

« Oh... je vois. »

Elle ne parvient pas à cacher la légère note de déception et d'inquiétude dans sa voix. Tyrion lève les yeux vers elle.

« Je vous promets de faire mon possible pour la convaincre. »

Elle acquiesce.

« Je vous crois. »

(Pour un peu, elle se croirait revenue à l'époque de leur mariage, lorsqu'ils se promenaient dans les jardins du Donjon Rouge, moqués par le reste de la cour.)

Ils s'assoient sur un banc et gardent le silence pendant quelques instants.

« Ne vous sentez-vous jamais seul ? » demande t-elle.

« Non... plus maintenant. J'ai Cersei et Joanna – c'est tout ce dont j'ai besoin. »

« Et... il n'y a aucune femme dans votre vie ? »

Encore une fois, Sansa ne peut s'empêcher d'être curieuse et de se demander s'il est parvenu à oublier son amour brûlant pour Daenerys. Tyrion hausse les épaules d'un air détaché.

« Quelques prostituées... rien qui ne dépasse le stade d'une relation purement physique. »

« Je vois. »

Il se gratte le menton et se perd dans ses souvenirs.

« Il y avait une fille, il y a longtemps... elle était belle et si gentille avec moi. Je crois que j'aurais pu l'aimer. »

« Que s'est-il passé ? »

Il soupire.

« Elle est morte. »

« Je... je suis désolée. »

Il lui offre un petit sourire triste.

« Et... et Cersei ? » demande Sansa avant de se trouver stupide.

Elle s'attend à ce que Tyrion éclate de rire face à la simple idée que Cersei puisse aimer quelqu'un d'autre que Jaime mais il n'en est rien : il fronce simplement les sourcils.

« Il y avait quelqu'un... » révèle t-il. « Mais ça n'a pas marché non plus. Ça n'aurait jamais pu marcher. Je vous l'ai dit... nous sommes maudits. »

(Seul un Lannister peut aimer un Lannister.)

Tyrion reprend la parole avant que Sansa n'ait eu le temps d'ajouter quelque chose.

« Qu'en est-il de vous ? »

Mais une part de lui connaît déjà la réponse : son regard se dirige vers le coquillage qu'elle porte en pendentif. Elle se mord la lèvre et envisage brièvement de ne pas lui répondre, de garder sa chanson d'eau et de glace pour elle seule, de garder ce terrible moment hors de sa mémoire mais ce ne serait pas juste. Il a été honnête avec elle, après tout.

« Yara Greyjoy. »

Il ne dissimule pas sa surprise, ni sa peine quand il se rappelle le triste sort qui fut celui de la Fer-Née.

« Je suis désolé, Sansa. »

« Je l'aimais. Je l'aimais tellement. Daenerys l'a tuée... elle l'a arrachée à moi, et je n'ai rien pu faire pour la sauver. »

Les larmes lui montent aux yeux, elle les essuie rageusement quand les yeux violets remplis de venin brûlent de nouveau sa mémoire.

« Nous n'avons vraiment pas de chance, » soupire Tyrion.

« Non, » répond Sansa dans un souffle.

Alors, exactement comme il l'a fait pendant la Longue Nuit, Tyrion lui prend la main et y dépose un baiser pour la réconforter.

La louve et le lion laissent le silence de la nuit les recouvrir paisiblement.