don't give up (even when i'm gone)

Chapitre 37

oOo

« Je ne vous ai jamais vraiment remercié. »

« De quoi ? »

Tyrion marche aux côtés de Sansa sur la plage. Tous deux assistent au lever du soleil, le visage fatigué.

(Se revoir ne leur a pas rappelé que des souvenirs plaisants.)

« De ne jamais m'avoir touchée quand nous étions mariés. »

Il lève les yeux vers elle. Une petite lueur de gratitude brille dans ses iris bleus. Il dépose un baiser sur sa main et lui sourit.

« Vous n'avez pas besoin de me remercier pour cela. Je suis très heureux de ne pas l'avoir fait. Vous n'étiez qu'une enfant. »

« Mais j'étais votre femme. J'étais en âge de porter votre enfant. Le devoir conjugal... »

Il l'interrompt d'un geste.

« Le devoir conjugal... »

Sa voix n'est pas dénuée de mépris.

« Je savais ce que Robert avait fait à ma sœur. Je l'ai vue se transformer, je l'ai vue sombrer dans la haine et la colère... je ne voulais pas être comme lui, et je ne voulais pas que vous deveniez comme elle. »

Ils s'assoient sur le sable. Tyrion ferme les yeux et laisse le bruit des vagues le bercer.

« J'ai été égoïste quand j'ai dit que je voudrais jamais que vous partagiez mon lit. Je m'en rends compte aujourd'hui... j'ai dû vous sembler si froide. Je ne me rendais pas compte que vous souffriez de cette situation autant que moi. »

Il soupire.

« Vous n'étiez qu'une enfant, » répète t-il. « Vous étiez seule, isolée, loin de votre famille. On vous a forcée à épouser un homme bien plus âgé que vous contre votre volonté. Comment aurais-je pu vous en vouloir ? »

Comment aurait-il pu la désirer et ne serait-ce que songer à la forcer à consommer leur mariage ? Tyrion a beaucoup de regrets mais ne pas l'avoir fait n'est certainement pas l'un d'entre eux.

« Je vous appréciais vraiment, vous savez. »

« Même après... même après avoir appris la mort de votre mère et de votre frère ? »

Elle se mord la lèvre.

« Peut-être pas, » admet-elle. « Je haïssais tout ce qui ressemblait de près ou de loin à un lion. Mais avant... je vous appréciais, je vous assure. Vous étiez bon avec moi. J'avais un ami dans le Donjon Rouge, même si je n'en avais pas conscience. »

Tyrion ne peut que sourire, sincèrement touché.

(Trop peu de personnes l'ont un jour appelé ami pour qu'il reste de marbre.)

« Je n'oublierai jamais le jour où Joffrey m'a fait battre devant le Trône de Fer... je pensais qu'il allait ordonner qu'on me brise les membres, qu'on m'arrache entièrement ma robe, et vous êtes arrivé. Vous m'avez sauvée. Vous étiez le seul à vous opposer à lui. »

Elle enroule une mèche de cheveux autour de ses doigts, perdue dans ses pensées. Au fond de lui, Tyrion ne peut pas s'empêcher de penser à Daenerys, de les comparer toutes les deux. La reine dragon était presque toujours entièrement focalisée sur l'avenir, elle n'aimait pas parler de son passé, ni se plonger dans ses souvenirs – sauf quand elle lui parlait de la maison à la porte rouge de son enfance, la voix teintée de nostalgie.

Sansa est différente. Elle pense à l'avenir, bien sûr, mais n'oublie jamais ses racines, là d'où elle tire toute sa force, et Tyrion trouve là quelque chose de rassurant.

« Je n'aurais pas pu ne rien faire, Sansa. »

« Je sais. C'est pour ça que vous êtes un homme bon. »

« Un homme bon ? »

Il laisse échapper un petit rire.

« Je suis un Lannister. Un lion difforme, certes... mais un lion tout de même. Et les Lannister ne sont pas des gens bien. J'ai du sang sur les mains. Et je ne parle pas des victimes de Daenerys, celles qui sont mortes parce que je n'ai pas pu l'arrêter. J'ai tué des gens de sang froid. »

(Du coin de l'oeil, il aperçoit son père et Shae qui l'observent, le regard mauvais.)

« Moi aussi, j'ai du sang sur les mains, » répond Sansa. « Les survivants ont rarement les mains propres. »

Ces paroles lui en évoquent aussitôt d'autres.

« C'est quelque chose que Cersei dit souvent... »

Il se souvient les avoir aperçues discuter dans les jardins la veille. Cersei n'a pas jugé utile de lui faire un compte-rendu de leur conversation, aussi ne lui a t-il pas posé de questions – il sait très bien qu'elle n'y aurait pas répondu.

Sansa hausse les épaules.

« Je pense qu'elle a raison. »

« Probablement. »

Elle trace des formes dans le sable du bout des doigts, songeuse. Tyrion s'aperçoit qu'elle dessine des coquillages, comme celui qu'elle porte autour du cou.

« Je l'ai regretté, » reprend t-elle.

« Regretté quoi ? »

« De ne pas vous avoir laissé partager mon lit. »

Il écarquille les yeux, surpris, et attend qu'elle s'explique.

« Je sais que vous auriez été doux. Gentil. Que vous auriez fait votre possible pour ne pas me blesser. »

Tyrion acquiesce d'un léger signe de tête, ne voyant toujours pas où elle veut en venir.

« Je l'ai regretté pendant ma nuit de noces. La deuxième. »

Son cœur se serre quand il comprend enfin de quoi il retourne. Les yeux de Sansa sont humides, les larmes les font briller.

« Je suis désolé, » offre t-il. « Je suis tellement désolé... »

Elle laisse échapper un rire amer.

« Quand vous m'avez annoncé que nous allions nous marier, j'ai été horrifiée. C'est quand Ramsay m'a violée que j'ai compris qu'en fait, je n'aurais pas pu espérer meilleur mari. »

Sansa se lève et lui tend la main. Il la saisit sans hésiter et ils reprennent leur route.

« Je crois que j'aurais pu tomber amoureuse de vous dans d'autres circonstances, ou peut-être si j'en avais eu le temps. »

Elle lui offre un sourire hésitant. Ses cheveux sont légèrement décoiffés par la brise marine, ses joues sont roses.

(Et Tyrion la trouve vraiment belle.)

« Vous avez trouvé l'amour, » répond t-il en désignant son coquillage.

« Oui... oui. »

Elle le saisit et le serre fort, comme si elle craignait qu'il ne lui échappe.

« Est-ce que... est-ce que vous pouvez me parler d'elle ? » demande t-il. « Je la connaissais mal. »

(Il était bien trop occupé à regarder Daenerys pour faire attention à ses autres alliés.)

Il croit un instant que Sansa va refuser de se replonger dans cet océan de douleur que sont ses souvenirs, pourtant elle hoche la tête, un léger sourire sur les lèvres.

« Elle était courageuse. Forte. Elle n'avait peur de rien. La première reine des Îles de Fer... son peuple la respectait, je l'ai vu. Je ne lui faisais pas confiance, au début, je ne voyais en elle qu'une étrangère mais elle a su me prouver qu'elle était beaucoup plus que ça. Elle a écouté toutes mes peurs, mes doutes, elle m'a réconfortée de mes cauchemars. Elle m'a appris ce qu'était l'amour – le véritable amour. »

Une larme roule sur sa joue.

« Je l'aimais tellement, » murmure t-elle. « C'était l'amour de ma vie... mon cœur ne battra jamais pour personne d'autre, je le sais. »

(Oh, Tyrion ne peut que comprendre ce qu'elle ressent – lui aussi a l'impression qu'il ne pourra plus jamais aimer.)

« Je suis heureux qu'elle vous ait rendue heureuse, » dit-il. « Et je suis suis profondément désolé qu'elle vous ait été arrachée. »

Je suis désolé que Daenerys ait sombré dans la folie. Je suis désolé de ne pas avoir pu l'arrêter.

« Je continuerai à me battre, » conclut Sansa, déterminée. « C'est ce qu'elle aurait voulu. »

« Je n'en attends pas moins de vous. »

Ils échangent un nouveau sourire.

Peut-être que nous aurions dû rester mariés.

Tyrion n'a jamais autant regretté que le destin ait décidé de les séparer – il sait qu'il aurait pu aimer Sansa et être heureux avec elle.

.

Où qu'il aille, Jorah sent le regard de Cersei sur lui – ou plutôt sur les jumeaux. Quoi qu'il fasse pour le repousser, l'espoir monte en lui.

(Va t-elle accepter ? Son cœur de mère va t-elle la pousser à sauver deux enfants innocents de la mort ?)

Les enfants se montrent toujours méfiants, il n'ose pas les lâcher d'une semelle, la peur qu'il leur arrive quelque chose ne le quittera jamais. Ils semblent sincèrement apprécier Renly et Joanna, toutefois, et ça le rassure – la solitude qui était la leur au Donjon Rouge ne les a pas coupés du reste du monde pour toujours.

Pensif, il observe Joanna leur raconter une histoire d'une voix claire et assurée. Assise entre eux sur un banc dans les jardins, elle relève la tête de temps à autre pour leur sourire. Renly, lui, préfère combattre des ennemis invisibles avec une branche en guise d'épée.

« Était-elle une bonne mère ? »

Cersei s'est silencieusement glissée derrière lui. Il lui jette un bref coup d'oeil – elle n'a pas l'air hostile.

Il soupire longuement.

« Non, » admet-il, et ça lui fait mal de le dire, tellement mal.

(Dans ses rêves, ils forment une famille, tous les quatre, une vraie famille – hélas, ils finissent toujours par se transformer en cauchemars.)

« Elle essayait, » poursuit-il. « Mais elle ne savait pas comment s'y prendre. Je crois qu'elle aimait davantage l'idée d'avoir des héritiers pour assurer l'avenir de sa dynastie que celle d'avoir des enfants. Elle n'allait pas bien... et ça n'a fait qu'empirer avec le temps. Comme je vous l'ai dit, à la fin, elle les terrifiait. »

« Je vois, » répond Cersei.

La veille, les jumeaux ont eu du mal à s'endormir. Ils n'ont trouvé le sommeil qu'à l'aube. Jorah les a laissés dormir et a quitté la chambre – jamais il ne se serait attendu à voir Cersei Lannister les tenir par la main un peu plus tard, alors qu'il l'a croisée dans un couloir.

Elle croise les bras sur sa poitrine, pince les lèvres.

« Étaient-ils heureux ? »

« Eh bien... moi et Jon avons fait notre possible pour qu'ils le soient. J'ignore si ça a été suffisant... ils sont si silencieux. »

« Ils sont jumeaux, » déclare Cersei, comme si ça expliquait tout. « Jaime et moi n'avions besoin de personne d'autre à qui parler. »

Jorah s'abstient de répondre – il ne souhaite absolument pas que Jenny et Duncan suivent le même chemin que Cersei et Jaime Lannister.

Cersei tourne les talons sans rien ajouter et s'éloigne.

Il se demande s'il parviendra à jour à savoir ce qui lui traverse l'esprit.

.

« Je parlerai à Cersei cet après-midi, » dit Tyrion à Sansa alors qu'ils rejoignent la maison.

Sansa hoche légèrement la tête.

« Pensez-vous avoir plus de succès que la dernière fois ? »

Elle espère ne pas encore le retrouver assis par terre en train de sangloter – elle n'a jamais aimé voir les gens pleurer, surtout ceux dont elle se soucie.

« Eh bien... peut-être. Cersei est impulsive, il est tout simplement impossible d'anticiper ses réactions. »

« Oui, j'avais remarqué. »

Tyrion lève les yeux vers elle.

« Que comptez-vous faire, aujourd'hui ? »

« Eh bien... je ne sais pas... »

« Vous... vous pourriez venir avec moi dans la bibliothèque, » propose t-il d'une voix hésitante.

Il semble mal à l'aise, cela fait sourire Sansa.

« J'aimerais beaucoup ça. »

Il a l'air ravi de sa réponse et elle le suit jusqu'à sa pièce préférée, perdue dans ses pensées. L'heure de son départ approche, elle le sait – Cersei ne les laissera pas dans le brouillard indéfiniment. Alors qu'elle choisit un livre au hasard et s'assoit dans un des fauteuils, elle laisse son esprit divaguer vers Westeros. Que se passera t-il quand elle sera rentrée ? Comment expliquera t-elle son séjour à Pentos ? Parviendra t-elle à dissimuler aux autres seigneurs où elle s'est rendue et dans quel but ? Pourra t-elle sauver Jorah, comme elle le lui a promis ?

(Toutes ces questions lui donnent si mal au crâne qu'elle s'aperçoit qu'elle n'a pas vraiment hâte de rentrer.)

Un autre problème lui revient sans cesse en tête et elle pose la main sur son ventre presque inconsciemment. Qu'en est-il de son héritage ? Du nom des Stark ? Elle se mord la lèvre. Toute idée de mariage l'a définitivement désertée mais la situation n'en est pas devenue simple pour autant. Comment est-elle supposée choisir le père de son enfant ? Sélectionner un homme au hasard et le guider jusqu'à son lit la fait presque frissonner de dégoût.

Sansa soupire, incapable de se concentrer sur sa lecture. Tyrion, lui, est entièrement plongé dans son livre : c'est comme si le reste du monde n'existait plus. Elle ne peut s'empêcher de sourire, amusée.

Lorsque l'idée s'écrase sur elle comme une vague puissante, elle laisse tomber son livre, complètement retournée.

(Pourquoi n'y a t-elle pas pensé plus tôt ?)

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(Lorsque Tyrion part à la recherche de Cersei un peu plus tard, il se demande quelle peut bien être la signification de cet étrange regard que Sansa lui a lancé.)

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« Cersei ? »

Tyrion frappe à la porte de la chambre laissée entrouverte et entre avec hésitation. Cersei lève les yeux de la lettre qu'elle est en train de lire.

« Tu n'as pas besoin de frapper, » répond t-elle. « C'est aussi ta chambre. »

« Oui, tu as raison... »

Il entre et s'avance vers le bureau d'un pas hésitant. Cersei soupire intérieurement, elle sait déjà ce qui va suivre.

« Pourquoi travailles-tu autant ? » demande Tyrion en fronçant les sourcils. « Cette ville semble se très bien se diriger toute seule. »

« Tu prends ça beaucoup trop à la légère, » rétorque t-elle. « Il me semble avoir évité plusieurs catastrophes depuis que je suis magistrate... je ne suis pas certaine que tu puisses en dire autant. »

Il hausse les épaules.

« Peut-être... mais ne veux-tu pas faire une pause ? Nous pourrions aller faire une promenade dans les jardins... » avance t-il d'un ton enjoué.

« Si tu as quelque chose à me demander, tu peux le faire ici, » répond t-elle, agacée. « Et n'essaye pas de le nier, je te connais par cœur. »

Son regard dérive vers la boite à reproches.

(Oh, si on lui avait dit à quel point leur relation évoluerait il y a dix ans, elle aurait cru à une immense plaisanterie.)

Tyrion semble déconfit d'avoir été si facilement percé à jour.

« Tu as raison, » admet-il. « Mais peux-tu venir avec moi dans les jardins ? S'il te plaît. »

« J'en conclus que tu ne me laisseras pas tranquille tant que je n'aurai pas accédé à ta requête ? »

Il sourit, amusé.

« Tu l'as dit toi-même : tu me connais par cœur. »

Cersei, après un nouveau soupir, consent à se lever et à le suivre, même si elle sait déjà parfaitement ce qu'il va lui demander.

(Ce que Jorah et Sansa lui ont aussi demandé – tous semblent s'être ligués contre elle.)

Tyrion l'entraîne près d'une des fontaines. Joanna, qui semble véritablement s'être prise d'affection pour Jenny et Duncan, s'amuse à les poursuivre. Tous les trois ont l'air de bien s'amuser.

Cersei jette un regard contrarié à Tyrion. Il ne baisse pas les yeux.

« Tu n'abandonneras jamais, pas vrai ? »

« Non... ce n'est pas quelque chose que les lions font. »

Elle s'abstient de répondre – il a raison, et ça ne fait que l'agacer davantage.

« En acceptant de les garder ici, nous nous mettrions en danger, » dit-elle.

« Depuis quand avons nous peur de prendre des risques ? Depuis quand nous laissons-nous intimider par qui que ce soit ? » répond t-il. « Nous sommes puissants, maintenant. Nous sommes respectés. Nous pouvons les protéger, je le sais. Et tu le sais toi aussi. »

Il lui saisit délicatement le poignet.

« Regarde-les, Cersei. Tu es une mère... ne me dis pas qu'ils ne t'ont pas touchée, ne serait-ce qu'un peu. »

Silence. Elle serre les dents, contrariée par la faiblesse de son cœur, contrariée par ces sentiments dont elle ne veut pas et qu'elle ne peut pourtant pas s'empêcher de ressentir.

« Si nous étions morts... ne souhaiterais-tu pas que Joanna soit en sécurité ? »

« Bien sûr que si. »

La simple pensée que quelqu'un pose les mains sur sa fille lui est insupportable.

« Regarde-les, » insiste t-il. « Joanna les aime déjà. »

« Tyrion... »

« Ils ont besoin d'une mère, Cersei. Ils ont besoin d'une famille. Nous savons ce que ça fait de grandir seuls... nous pouvons leur éviter ce triste sort. »

Elle ne sait quoi répondre. Ce sont de gentils enfants, elle doit bien le reconnaître. Et ce sont des jumeaux, comme elle et Jaime.

Le soleil fait briller leurs cheveux d'un éclat argenté. Joanna semble fascinée par leur couleur. Tous les trois s'entendent bien, c'est évident.

Alors qu'elle sent sa résolution faiblir, Cersei a soudain un mouvement de recul.

Tu auras trois enfants.

Cette voix revenue du passé lui fait l'effet d'une brûlure.

D'or seront leurs couronnes.

« Non, » dit-elle.

D'or, leurs linceuls.

« Non. Non, non, non... pas encore... »

Sous le regard perdu de Tyrion, elle se dégage de l'emprise de sa main et s'éloigne rapidement.

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(Elle ne donnera pas l'occasion au destin de l'atteindre de nouveau.)