don't give up (even when i'm gone)

Chapitre 38

oOo

« Cersei ! »

Tyrion court après sa sœur, complètement perdu, sa réaction a été si soudaine, si violente, si désespérée, il ne comprend pas.

(En fait, au fond de lui, il a très bien compris.)

Il la retrouve assise contre le tronc d'un arbre, la tête entre les genoux. Il vient doucement se planter face à elle.

« Cersei ? »

Elle tremble et il s'aperçoit qu'elle est en train de pleurer. Il pose la main sur son bras et le presse doucement.

« Cersei, explique-moi, je t'en supplie. Qu'est-ce que tu voulais dire par pas encore ? »

Elle relève lentement la tête et ses yeux sont deux océans de douleur.

« Tu auras trois enfants. D'or seront leurs couronnes, et d'or leurs linceuls. »

Cette prophétie est pire qu'une ombre, c'est un véritable poison qui n'a pas cessé de la brûler de l'intérieur depuis ce terrible jour où elle l'a entendue pour la première fois et Tyrion n'est jamais véritablement parvenu à trouver un antidote.

« Écoute-moi, je t'en prie. Ce ne sont que des mots. Des mots, tu m'entends ? Des superstitions. Rien de tout ça n'est vrai. »

Elle ne répond pas, plongée dans ses terribles souvenirs, le cadavre de Joffrey, celui de Myrcella, de Tommen, la destruction de Port-Réal et la perte de sa couronne, les mains de Tyrion autour de sa gorge.

« Une prophétie peut être interprétée de plusieurs façons, » murmure t-elle. « Peut-être qu'elle doit encore se réaliser, peut-être que... »

« Cersei ! »

Il ne peut s'empêcher de se sentir blessé.

« Est-ce que tu penses vraiment que je vais te tuer ? »

C'est vrai, il a failli le faire, une fois, il y a bien longtemps, alors qu'il était submergé par le chagrin et la colère, il a failli lui faire exhaler son dernier souffle de vie mais il ne l'a pas fait, ce n'était qu'un accident, une erreur, et il n'a jamais eu envie de recommencer.

(Et le simple fait qu'elle puisse penser le contraire lui donne l'impression que c'est elle qui lui fait exhaler son dernier souffle de vie.)

« Je... je... »

Leurs regards se verrouillent, leurs yeux sont le reflet de leurs âmes sombres et brisées mais il y a autre chose qui brille dans leurs émeraudes, quelque chose qui est apparu alors qu'ils se reconstruisaient ensemble.

La lumière.

« Non, » lâche t-elle dans un souffle. « Non. »

« Bien. »

« Mais ça ne dépend peut-être pas de toi... le destin... la prophétie... »

« On se fout de la prophétie ! » rétorque t-il un peu trop sèchement. « On se fout du destin. Ça n'importe pas, ça ne compte pas, ça n'existe même pas. »

Il lui saisit les bras et les serre fort.

« Nous seuls sommes maîtres de ce qui nous arrive. Et je te promets que je ne te ferai jamais de mal. »

Ses yeux le brûlent, il tente de retenir ses larmes naissantes – sans grand succès.

« Je t'aime, Cersei. »

Chaque fois qu'il prononce ces mots à voix haute lui fait le même effet, il a toujours l'impression que c'est un peu surréaliste, que ce n'est pas possible, que la haine est toujours là et pourtant il n'en est rien.

Ils n'y croyaient sans doute pas eux-mêmes mais c'est arrivé.

Tyrion aime sa grande sœur, il est profondément attaché à elle et pour rien au monde il ne voudrait qu'il lui arrive quelque chose.

(Il essaye de ne pas penser au fait qu'elle ne lui ait jamais dit qu'elle l'aimait.)

« Je t'aime, et je te fais confiance. Est-ce que tu me fais confiance toi aussi ? »

Il se souvient de tous les mensonges, les trahisons, les déceptions, les reproches, toutes ces choses qui les ont hantés mais qu'ils sont parvenus à laisser derrière eux – il ne les laissera pas venir tout gâcher.

Il ne laissera pas la prophétie venir tout gâcher.

« Oui... je te fais confiance, » lâche Cersei avec une certaine réticence, comme si elle aussi avait parfois l'impression d'être dans un rêve.

Elle se redresse et lorsqu'elle est à genoux devant lui, ils font presque la même taille, alors très lentement, Tyrion lui ouvre ses bras avec hésitation.

(La peur du rejet ne le quittera jamais totalement.)

Et elle s'y réfugie avant de poser la tête sur son épaule, les yeux humides.

« Tu dois laisser la prophétie derrière toi, je t'en supplie. »

« Je ne veux plus jamais souffrir... ça fait trop mal de tout perdre... »

« Tu ne perdras rien du tout. Je te protégerai... je vous protégerai tous. »

Cersei s'écarte de lui et un sourire moqueur vient chasser ses larmes.

« Me protéger ? »

Elle se lève et hausse un sourcil.

« Je suis ta grande sœur. C'est à moi de te protéger. »

(Ils se disputent, parfois, souvent, ils se détestent pendant quelques minutes, quelques heures mais au bout du compte ils se protègent l'un l'autre et ils survivent ensemble, et Tyrion ne souhaitera jamais d'autre vie que celle-ci.)

.

Sansa ne cesse de frotter son ventre, l'idée qui l'a frappée un peu plus tôt dans la journée occupe toutes ses pensées.

(Est-ce une idée stupide ou la meilleure qu'elle ait jamais eue ? Il est bien difficile de le savoir.)

La situation est simple, pourtant.

Elle veut un enfant, un héritier qui portera le nom des Stark.

Elle ne veut pas se marier mais concevoir un enfant avec un parfait étranger ne l'enchante pas le moins du monde.

Tyrion Lannister a été son mari, autrefois. Elle l'apprécie beaucoup et le respecte, et elle sait que c'est réciproque.

Elle ne trouvera pas mieux, que ce soit à Westeros ou ailleurs dans le monde.

(La situation est simple alors pourquoi est-elle encore en train d'hésiter ?)

Sansa imaginait toujours qu'elle aurait du temps, beaucoup de temps pour réfléchir et se préparer, or le temps lui manque. Elle va bientôt devoir repartir et rentrer à la maison, ce n'est qu'une question de jours.

Si elle veut agir, c'est maintenant ou jamais.

Osera t-elle aborder le sujet avec Tyrion ? Et surtout, quelle sera sa réponse ? Acceptera t-il seulement de la toucher alors qu'il n'a pas pu s'y résoudre toutes ces années plus tôt ?

Les circonstances sont différentes. Je ne suis plus une enfant.

En fin d'après-midi, elle se décide à partir à sa recherche. Elle le trouve assis dans les jardins avec Cersei. Tous deux discutent tranquillement.

« Tyrion ? » demande t-elle d'une voix hésitante. « Est-ce que je peux vous parler ? »

Cersei jette un regard à son frère et se lève.

« Je vais vous laisser. »

Sansa prend sa place sur le banc alors qu'elle s'éloigne.

« Comment se présentent les choses ? »

« Je vais y arriver, » dit-il d'une voix déterminée. « Je vais réussir à la convaincre, je le sais. »

« Bien, bien... »

Mais le soulagement tant attendu ne vient pas et elle s'en veut d'être aussi égoïste, de n'avoir en tête que son avenir et son héritage alors que deux enfants innocents sont en danger de mort. Tyrion remarque son trouble.

« Sansa ? Est-ce qu'il y a un problème ? »

« Eh bien... il faut que je vous parle de quelque chose. Quelque chose d'important. »

« Je vous écoute. »

Elle détourne aussitôt le regard et espère ne pas rougir.

(Elle a l'impression d'être de retour à ce terrible jour où elle a annoncé à Yara qu'elle souhaitait épouser Robin Arryn.)

« Vous savez que je suis la dernière Stark. »

« Comment ça ? Vous avez toujours une sœur et un frère. »

« Oui... mais Arya est une Baratheon depuis qu'elle a épousé Gendry. Et Bran... il n'est plus vraiment Bran depuis qu'il est devenu la Corneille à Trois Yeux. Et il ne pourra jamais avoir d'enfants. »

Tyrion fronce les sourcils, comme si une part de lui commençait à comprendre le but de cette conversation.

« Je veux dire que le nom des Stark mourra avec moi. Il disparaîtra, plus personne ne brandira la bannière au loup géant, plus personne ne prononcera notre devise, Winterfell deviendra la demeure d'une autre maison. »

(C'est une pensée tellement horrible qu'elle lui donne presque envie de pleurer. L'héritage des loups géants ne doit pas disparaître, elle doit tout faire pour le préserver.)

« Je suis la dernière louve. C'est mon devoir d'empêcher la fin de la maison Stark. »

« Si je comprends bien... vous souhaitez un héritier ? »

« Oui. »

Il hoche la tête.

« Je comprends vos raisons et je les respecte. Qui comptez-vous épouser ? »

« Personne. Je ne veux pas d'un mari dont je sais très bien que je ne tomberai jamais amoureuse. Yara... je ne pourrai jamais la remplacer. »

« Je vois... »

Sa voix se fait plus hésitante, plus incertaine, et Sansa a l'impression de se tenir au bord d'un précipice – la chute sera t-elle aussi violente que celle qui a mis fin à l'existence de Yara ?

« Je ne veux pas d'un mari mais je ne veux pas non plus laisser n'importe qui partager mon lit. »

Ses mots semblent flotter dans les airs – elle y est presque. En fait, elle n'a pas besoin d'aller plus loin. Tyrion est peut-être le plus petit Lannister mais c'est sans aucun doute le plus intelligent.

« Sansa... »

Il se lève, sa mâchoire se décroche sous le choc.

« Vous voulez que je... que nous... »

Elle acquiesce, il est trop tard pour reculer.

« Oui. Tyrion... j'aimerais que vous soyez le père de mon enfant. »

Voilà, elle l'a dit, elle a sauté, est-ce qu'elle va se fracasser ? Est-ce que Tyrion va s'offusquer d'une telle proposition et lui annoncer qu'il ne veut plus jamais en entendre parler ?

« Sansa... je crois que vous ne réalisez pas bien ce que vous me demandez. »

« Au contraire, » rétorque t-elle. « Je sais très bien ce que je vous demande. »

« Vous voulez que je partage votre lit... que je... »

Il n'ose même pas aller plus loin, se mord la lèvre. Sansa réprime un petit rire.

« Eh bien... je ne connais pas d'autre moyen de concevoir un enfant. »

(Peut-être voit-il toujours en elle la petite fille effrayée qu'elle était à Port-Réal.)

« Je ne suis plus une enfant, » lui rappelle t-elle.

« Je sais, mais... »

« Suis-je donc si repoussante ? »

Sa voix est légèrement peinée. Tyrion secoue immédiatement la tête.

« Bien sûr que non ! Vous êtes magnifique, Sansa. »

(Elle sourit en entendant le compliment, et puis elle ne sourit plus en se souvenant de la dernière personne à le lui avoir fait.)

« Je ne suis pas certain que ce soit une bonne idée... vous n'avez toujours pas fait votre deuil, Sansa, et... »

« Tyrion. Il ne s'agit pas d'amour. Je vous en prie... je sais que je vous demande une immense faveur. Vous n'êtes pas obligé d'accepter... mais sachez que je n'imagine pas meilleur père pour mon enfant. Vous êtes bon, drôle et intelligent... et je serais fière qu'il vous ressemble. »

Elle se lève.

« Je vais vous laisser y réfléchir... je vous attendrai ce soir, si jamais vous décidez d'accepter. »

(Il n'y a pas eu de chute mais Sansa a l'impression d'être suspendue dans les airs, et son destin n'est pas entre ses mains.)

.

« Mère ? »

« Oui, petit lionceau ? »

Cersei est en train de donner son bain à Joanna. La petite fille fronce les sourcils, perdue dans ses pensées.

« Pourquoi est-ce que Jenny et Duncan sont aussi tristes ? »

« Eh bien... ils ont perdu leurs parents. »

« Oh... je ne savais pas. Pourquoi est-ce qu'ils ne me l'ont pas dit ? En fait, ils ne parlent pas beaucoup... »

Elle ignore comment expliquer la situation des petits dragons sans mentionner le feu, la folie et les cendres.

« C'est normal, ils ne te connaissent pas beaucoup. Il faut du temps pour faire confiance à quelqu'un. »

(Et Cersei est une des personnes les mieux placées pour faire une telle remarque.)

« Qu'est-ce que tu penses d'eux ? » demande t-elle, curieuse.

« Je les aime bien, ils sont gentils. »

Cersei soupire, les paroles de Tyrion tournent en boucle dans sa tête.

On se fout de la prophétie.

Ce qu'elle aimerait pouvoir y croire, la laisser définitivement derrière elle, enfin se libérer de ce destin funeste qui lui a été promis alors qu'elle n'était qu'une enfant.

« Est-ce qu'ils vont rester ici encore longtemps ? »

« Je ne sais pas, Joanna... ça te dérangerait si c'était le cas ? »

« Oh, non ! J'aime bien jouer avec d'autres enfants. »

Son sourire est si éclatant que Cersei ne peut que le lui rendre.

(Sa famille. Sa plus grande faiblesse.)

.

Le soleil se couche et Tyrion n'a pas encore pris sa décision.

Il est touché que Sansa lui fasse assez confiance et l'estime assez pour lui demander d'être le père de son enfant mais il ne peut s'empêcher de se sentir mal à l'aise.

Est-ce parce qu'il repense à leur mariage forcé et sans amour, à ce qui s'est passé lors de leur nuit de noces ?

Il soupire. Les choses ont bien changé, depuis. Sansa a grandi et c'est elle qui lui a demandé de venir partager son lit.

(Ou est-ce parce qu'il repense à Daenerys, à la façon dont il l'aimait et la désirait ? Accepter d'être le père de l'enfant de la femme qui a précipité sa chute ne serait-il pas comme une ultime trahison ?)

Pendant le dîner, il ne remarque pas le regard songeur que Cersei pose sur Jenny et Duncan, il est bien trop occupé à fixer Sansa. Celle-ci lui jette des coups d'oeil de temps à autre.

Que dois-je faire ?

Il ne s'est pas senti aussi perdu depuis un long moment.

Quand vient le moment de regagner sa chambre, il reste planté dans le couloir.

(Enfin consommer son mariage l'aurait peut-être réjoui, à une époque, mais il ne parvient pas à en tirer la moindre satisfaction.)

Il passe devant la porte de sa chambre sans s'arrêter.

C'est à lui que Sansa a demandé ce service. Elle veut qu'il soit le père de son enfant, lui et personne d'autre – l'étrange chaleur que cette pensée provoque en lui est suffisante pour lui faire prendre une décision.

Il frappe à la porte.

« Entrez. »

Sansa est assise sur le bord de son lit, les bras croisés sur sa poitrine. Elle lui offre un sourire crispé.

« Alors... c'est d'accord ? »

Il ne dit toujours rien.

« Vous m'avez un jour dit que vous ne partageriez pas mon lit jusqu'à ce que je le veuille... eh bien, aujourd'hui, je le veux. »

Il s'approche d'elle.

« Vous avez conscience que ça ne marchera peut-être pas, n'est-ce pas ? »

« Je sais. »

« Et même si ça fonctionne, il y a toujours un risque que l'enfant soit... »

Il baisse la tête.

« Qu'il soit comme moi. »

Sansa lui prend la main.

« Je sais tout ça... et je m'en fiche. Je l'aimerai, peu importe son apparence. »

« Bien... si vous êtes sûre... »

Une boule d'angoisse se forme dans sa gorge. Cela n'a rien à avoir avec le lien purement physique qu'il partage avec les prostituées qu'il va régulièrement visiter. Sansa compte pour lui, il l'admire et il la respecte énormément, il a peur d'être maladroit, de la blesser.

Sans rien ajouter, Sansa s'allonge sur le dos et écarte les jambes. Il grimpe sur elle maladroitement, la sent se tendre.

« Si... si nous procédons ainsi, cela va faire mal... » prévient-il.

« Je sais. »

« Est-ce vraiment le souvenir que vous souhaitez garder de la conception de votre enfant ? »

Elle soupire tristement.

« Je ne peux pas faire ça autrement. Ce serait comme trahir Yara, vous comprenez ? »

Ses yeux s'humidifient – Tyrion n'est décidément pas le seul à avoir l'impression de commettre une trahison.

« Bien sûr. »

Elle voit qu'il hésite toujours.

« Ne vous inquiétez pas pour moi. Rien ne peut être pire que ce que Ramsay m'a fait subir. »

Un fantôme qu'elle est la seule à voir vient roder autour du lit.

« S'il vous plaît, Tyrion. »

La mort dans l'âme, il se résout à s'exécuter et ne fait qu'un avec elle. Tout le désir qu'il aurait pu éprouver a été anéanti et le peu de plaisir qu'il ressent sonne faux. Sansa regarde le plafond en se mordant la lèvre.

Ironiquement, c'est probablement à ça qu'aurait ressemblé leur nuit de noces s'il avait décidé de consommer le mariage : une union froide, formelle, sans envie ni amour.

Lorsqu'il s'écarte d'elle, il se sent mal.

« Est-ce que... est-ce que ça va ? »

Il a fait son possible pour être doux mais ça n'a pas été agréable pour elle, il le sait.

Sansa se force à lui sourire.

« Ne vous en faites pas pour moi. Vous... »

Elle soupire.

« Vous avez été très bien. »

Ce n'est pas du tout l'impression qu'a Tyrion mais il parvient à acquiescer avant de descendre du lit et de se diriger vers la porte.

« Tyrion ! »

Il se fige.

« Vous reviendrez demain soir, n'est-ce pas ? »

« Si telle est votre volonté. »

« Ça l'est. »

Tyrion se sent étrangement vide quand il quitte la pièce.