Écrit par Cennis
Chapitre Six
C'était trop silencieux.
Il adorait le silence, mais quelque chose n'allait pas, quelque chose qui tira Ciel hors de son sommeil -heureusement- sans rêves. Son réveil quotidien, le brouhaha de rires tapageurs et de voix, n'était pas là.
Un nœud se forma dans son estomac, et Ciel sortit de sous ses draps, se traînant hors du lit. Il commença à avoir un mauvais pressentiment en s'approchant de sa porte, l'ouvrant doucement pour jeter un coup d'œil à l'extérieur.
Beast fut la première qu'il vit. La fière et indomptable Beast, le visage caché dans ses jambes, les pleurs la secouant de part en part. Sa chevelure bouclée était un désordre sans nom, et ses vêtements avaient manifestement été mis à la hâte. Cependant, elle ne faisait pas un bruit, il restait assez de sa personne pour qu'elle ne se mette pas à crier.
Wendy se lovait contre elle, son visage marqué par les larmes posé sur la cuisse de la femme plus grande mais pas plus âgée qu'elle. Son petit corps à l'apparence trompeuse tremblait violemment, et Ciel vit sa main droite s'ouvrir et se refermer, comme si elle oubliait constamment que la main qu'elle tenait toujours lorsque tout allait mal n'était plus là.
Dagger était agenouillé devant elles, et bien que Ciel l'ait toujours trouvé effronté et agaçant, il reconnu le courage du garçon qui retenait ses propres larmes. Il caressait avec douceur les cheveux de Wendy d'une main, tenant les genoux de sa chère sœur de l'autre, leur susurrant des mensonges pour les réconforter, n'y croyant pas lui-même.
Ils ne remarquèrent pas Ciel au seuil de sa porte, trop préoccupé par leur propre chagrin, mais Freckles, qui se tenait sur le côté en fixant le vide, releva les yeux et croisa son regard. Elle ne pleurait pas, elle ne semblait pas non plus avoir pleuré. Ses yeux n'étaient pas rouges, ses joues n'étaient pas marquées et elle ne reniflait pas. Peut-être aurait-ce été mieux qu'elle ait pleuré, parce que cette pâleur qu'arborait son visage donna la chair de poule à Ciel. Il était tellement habitué à la voir sourire chaleureusement, à ses rires déplacés, qui la faisaient rougir lorsqu'elle réalisait qu'ils venaient d'elle, et ses yeux brillants. Cette absence d'émotions n'était pas Freckles.
La fille abandonna son poste et vint vers lui, serrant son sweat-shirt et mouillant ses lèvres sèches.
- Salut, Smile, dit-elle d'une voix rauque, et Ciel se demanda si elle n'avait pas réellement pleuré, au point où les larmes s'étaient simplement évaporées.
- Bonjour, Freckles, répondit-il avec politesse.
Il ne savait pas vraiment quoi faire. Quel était le protocole à suivre dans ce genre de situation ? Généralement les gens s'enlaçaient, mais ils savaient tous deux qu'il était incapable d'offrir ce genre de réconfort, et elle ne le lui demanderait jamais. Il pensa à l'inviter dans sa chambre, pas vraiment sûr, était-ce ce que l'on faisait ? Offrir de l'intimité ? Mais si elle voulait effectivement cela, elle avait déjà sa propre chambre.
Ciel changea de pied d'appui à contrecœur, attendant que Freckles lui explique la situation. Il savait bien que la règle était de ne pas demander, si quelque chose n'était pas à sa place vous seriez prévenu. Une règle jamais dite ou écrite, mais une règle tout de même. Freckles ne dit rien, elle se tenait simplement devant lui incertaine, et Ciel prit sur lui.
Il prit avec précaution l'une de ses mains dans la sienne. Il avait beau ne pas pouvoir l'enlacer, il pouvait au moins faire cela.
Elle regarda avec incrédulité sa main dans la sienne, comme si elle venait d'être brutalement réveillée, puis elle entrelaça leurs doigts. Et son sourire fut de retour, pas l'habituel sourire rayonnant, celui-ci était instable et prêt à se briser d'une minute à l'autre, mais un sourire tout de même.
Elle prit une grande inspiration, expira bruyamment, et prit la parole :
- Joker est allé voir Angela.
Ciel n'avait pas besoin d'en savoir plus, le nom de Joker lui suffisait pour comprendre, mais il sentait que Freckles se devait de lui dire. Elle réaliserait elle-même la situation seulement lorsqu'elle le dirait.
- C'était hier soir... On est pas sûr, je pense... Et puis merde, il pourrait arriver d'une seconde à l'autre et s'moquer de nous qui nous inquiétons pour rien...
Elle marqua une pause et regarda la porte avec espoir, comme si Joker était juste en train d'attendre de l'autre côté pour qu'on lui donne sa réplique. Ciel resserra son emprise sur sa main, la tirant de ce scénario absurde, et attendit qu'elle reprenne.
- … T'as entendu parler d'Peter, pas vrai ?
Ciel acquiesça. Lorsque Sebastian lui avait parlé de Peter, Freckles lui avait dit elle-même le lendemain. Peter avait toujours eu un fort caractère, et il était dangereusement possessif envers Wendy. Un très mauvais mélange, surtout avec la nature docile de Wendy qui faisait toujours penser à Peter que quelque chose d'impardonnable lui était arrivée à chaque fois qu'elle avait l'air un peu déprimé. D'habitude ils arrivaient à l'empêcher d'aller au-delà des mots, mais Dagger et Jumbo avaient été de l'autre côté de la pièce, et Joker en séance avec Claude. Grey l'avait bien évidemment provoqué, comme toujours, et Peter n'avait même pas réussi à faire gicler du sang avec son attaque, mais ce n'était pas le plus important. Non, c'était le déroulement de la situation un psychiatre parlant à un patient, le patient attaqua, fin de l'histoire.
Ciel fronça les sourcils.
- C'était... il y a un moment.
Freckles finit par regarder Ciel de nouveau.
- Il y a un mois. Peter est parti depuis un mois, Smile.
Ciel eut l'impression d'avoir été plongé dans de l'eau froide. Ça ne pouvait être vrai. Il aurait remarqué, forcément remarqué si quelqu'un avait été dans La Pièce aussi longtemps.
Il avait dû échangé deux ou trois mots avec Peter depuis l'arrivée du petit homme à St. Victoria, et c'était probablement pour l'avertir de rester loin de Wendy ou quelque chose d'aussi stupide, pourtant Ciel se sentit soudainement mal.
- On a tous essayé de savoir quand est-ce qu'ils le ramèneraient, mais personne voulait rien nous dire. Joker était très énervé la nuit dernière, et il s'est levé d'sa chaise en disant qu'il allait chercher Peter. Et il l'a dit de cette façon dont il en a l'habitude, tu sais ?
Ciel savait. Joker passait tellement de temps à agir dans le sens de son nom que les gens en oubliaient à quel point il pouvait devenir sérieux lorsqu'il le fallait. Lorsque c'était le cas, Joker se levait et prenait les choses en main. Ciel pouvait se l'imaginer, son habituel sourire remplacé par un froncement de sourcil sévère, passant ses doigts dans ses cheveux oranges en bataille, annonçant à tout le monde Je vais chercher Peter, de retour dans cinq minutes, comme s'il affirmait que le ciel était bleu ou que la cuisine de Bard craignait.
- Alors, évidemment on l'a tous cru... mais...
- … Il n'est pas revenu, finit Ciel pour elle alors qu'elle semblait visiblement incapable de le dire, serrant sa main si fort que c'en était douloureux.
Freckles acquiesça brièvement, sa respiration saccadée, et elle fit de son mieux pour supporter la sensation de brûlure dans ses yeux ainsi que le nouement dans sa gorge.
Elle ne pouvait pas pleurer, elle n'avait pas le droit. Pas quand Beast était en train de craquer, que Wendy était déjà brisée, et que Dagger était tellement plus fort qu'eux. Et, bon sang, elle allait devoir prévenir Jumbo lorsqu'il se réveillerait et ce serait la goutte d'eau qui ferait déborder le vase.
Ciel observa la fille devant lui, l'une des seules personnes qu'il pouvait vraiment considérer comme une amie, tenir debout juste parce qu'elle était déterminée à ne pas pleurer.
Et il ne pouvait que lui serrer la main un peu plus fort.
Il était retourné dans sa chambre, ne pouvant s'empêcher d'avoir l'impression d'être de trop dans leur chagrin.
Ciel appréciait Joker.
Enfin, autant que Ciel appréciait les gens en général.
Joker était bruyant et ses moqueries, agaçantes, il prenait toujours la chaise préféré de Ciel et lui donnait de stupides surnoms comme Smile, qui s'était répandu jusqu'au personnel, néanmoins...
Joker était généreux. Dans un endroit comme St. Victoria, c'était chacun pour soi, ou du moins c'était ce que Ciel pensait. Mais Joker ne partageait pas ce point de vue. Dès qu'il avait la main sur quelque chose, que ce soit aussi insignifiant qu'un stylo ou aussi intéressant qu'un livre, il le partageait avec tout le monde. Et, lorsqu'il arrivait à voler quelques bonbons de la poche de Ronald, et qu'il voyait l'œil de Ciel sans cesse attiré par eux, il lui donnait sans hésitation les derniers.
Joker était protecteur. Malgré la mentalité individualiste de l'Institut, Joker avait pris tous ses camarades sous son aile. Il n'était pas plus âgé que les autres, et il avait sans aucun doute sa part de problèmes -il était ici, après tout. Pourtant, à chaque fois que quelqu'un revenait exténué et las d'un traitement, souffrant dans tous les sens du terme, Joker était le premier à ses côtés, le supportant et le ramenant dans sa chambre. Ciel se souvenait qu'après un traitement particulièrement vil de Claude, lorsqu'il en était arrivé au point où il n'arrivait plus à respirer, Joker était resté à son chevet, sans jamais le toucher, et lui avait raconté de stupides histoires à propos du fils d'un joueur de pipeau jusqu'à ce qu'il soit enfin en mesure de respirer sans souffrir.
… Ciel trouva soudainement sa chambre oppressante, la solitude qu'il recherchait toujours, étouffante, et il se précipita de nouveau vers la porte. Cela faisait une heure ou deux depuis qu'il avait parlé à Freckles, et Jumbo s'était enfin réveillé. Le groupe habituel de Joker était assis autour de lui, essayant d'expliquer à l'homme à moitié endormi la situation, et Ciel se dirigea directement vers eux.
Il se fraya un chemin jusqu'à son siège habituel, s'asseyant en tailleur. Jumbo cria et sauta sur ses pieds, renversant la table basse devant lui, et Dagger le supplia de s'asseoir et d'essayer de se calmer.
C'était tout aussi étouffant ici. Il voulait sortir. C'était comme si quelqu'un tenait leurs trachées, et resserrait son emprise à chaque seconde qui passait. Il ferma l'œil et compta lentement de un à cent, gardant une respiration lente et stable. La dernière chose dont il avait besoin, c'était que cette source d'ennui recommence.
- On ne te dérange pas ? demanda poliment une voix vaguement familière.
Ouvrant à nouveau l'œil, il vit Drocell se tenir devant lui. Un sentiment de mal être le parcourut de part en part.
Drocell prit manifestement le silence de Ciel comme une réponse positive, et s'assit sur l'une des chaises. Un mouvement à côté de lui annonça l'arrivée de l'ombre de Drocell, Snake.
Ciel leur lança un regard méfiant, le sentiment d'être étouffé se transformant en claustrophobie. Ils l'avaient coincé, et il n'aimait fichtrement pas ça.
- Que voulez-vous ? demanda Ciel, quittant sa position en tailleur pour reposer ses pieds au sol.
Snake et Drocell se regardèrent avant de reporter leur attention sur Ciel.
- Il y a un problème.
Sa voix était si basse que, même à quelque centimètres de lui, Ciel dut faire un effort pour l'entendre. L'homme aux cheveux blancs posa son regard sur le groupe de personnes au milieu de la pièce, et son visage, d'habitude inexpressif, afficha une expression douloureuse. Drocell mit une main sur son genou, la seule chose qu'il pouvait faire en présence des autres.
- Ne tournons pas autour du pot; nous avons une requête à te faire, Ciel.
Ciel plissa l'œil, et se pinça les lèvres.
- Quoi donc ? répondit-il, son ton indiquant clairement qu'une réponse n'était pas la bienvenue.
Snake continua à regarder les autres, et ne semblait pas prêt à faire autre chose, alors Drocell continua.
- Quelque chose a changé. Snake et moi en parlons depuis un moment, d'à quel point quelque chose semble différent, mais ça... Pour que Peter soit parti aussi longtemps, j'en suis venu à la conclusion qu'il a été tué.
Il disait cela comme si ça lui était indifférent, mais de la peur brillait dans ces étranges yeux violets.
- Et maintenant ils ont pris Joker. On ne veut pas que Joker meurt, pas lorsqu'il y a un moyen de le sauver. Nie le si tu le veux, mais tu ne veux pas non plus que Joker meurt. Il est l'ami de tout le monde, et il a été un très bon ami pour toi, même si tu n'étais pas sensible à ses efforts-
- Viens-en au fait, le coupa Ciel, n'aimant pas la tournure que prenait la conversation.
- Ta chambre est la seule toujours ouverte, déclara Snake, détournant enfin le regard de ses amis pour supplier Ciel du regard.
Ce dernier fronça les sourcils.
- Oui. Et ?
- Tu commences à perdre patience, alors je vais faire court ta porte est toujours ouverte et nous avons remarqué que tu sembles avoir une étrange relation avec le nouvel aide-soignant. Nous voudrions qu'il t'ouvre la porte de la section et qu'il ramène Joker. Une fois que Joker sera de retour ici, personne ne pourra rien dire, autrement leurs actions seront remises en question, et l'absence de Peter refera surface.
- Tout simplement, finit Snake, et si Ciel ne le connaissait pas mieux, il aurait juré avoir vu l'homme aux cheveux blancs sourire narquoisement.
Ciel les regarda tour à tour, réfléchissant à toute vitesse. Ils l'observaient, essayant de voir quels effets leurs paroles avaient eu sur le garçon. Au moment où Ciel ouvrit la bouche pour répondre, un cri enthousiaste l'interrompit.
- Ciel ! Est-ce que ta chambre est en feu ? Tu es sorti de ton plein gré ! s'exclama Soma avec un sourire rayonnant, sautant vers Ciel, inconscient de l'atmosphère qui régnait dans la pièce.
Drocell et Snake avaient réussi à disparaître durant la micro-seconde où Ciel avait été distrait par Soma, et lorsqu'il balaya la salle du regard, ils n'étaient plus là.
Ses yeux lui jouaient sûrement des tours. Le Ciel Phantomhive se trouvait dans le foyer en plein jour, en chair et en os, sans avoir été tiré hors de sa chambre par Alois ou tenté à travers la porte par un Soma passeur de bonbons.
Sebastian s'avança dans les quartiers, remettant son badge dans sa poche. À peine avait-il posé un pied dans la pièce que Ciel avait brusquement retourné la tête, croisant son regard. Sebastian s'attendait à ce qu'il détourne le regard, comme il le faisait depuis quelques jours, prétendant ne pas l'avoir vu, et se forçant à l'ignorer. À la place, Ciel se leva de son siège et se dirigea vers Sebastian.
- Joue avec moi, fut la première chose que Ciel lui dit après plusieurs jours de snobisme, pas de bonjour ou de comment vas-tu.
Pas même un commentaire sur le temps. Il n'attendit pas la réponse de Sebastian et retourna à grands pas vers sa chaise.
L'échiquier était déjà installé.
Sebastian, agacé par l'assurance du garçon qu'il le suivrait immédiatement en étant parlé comme à un chien, alla de l'autre côté pour remettre en place des tables et des chaises, partageant quelques mots avec les autres patients. Il fit en sorte d'éviter de regarder du côté de Ciel, même s'il pouvait sentir son regard brûlant posé sur lui.
Les patients étaient horriblement silencieux aujourd'hui.
Sebastian n'eut pas à réfléchir longtemps pour comprendre. L'absence de Joker faisait presque mal tant elle était évidente.
- … J'imagine que tu vas bien, l'interpella une voix peu convaincante.
Ciel avait les bras croisés sur son torse, les jambes croisées, et il ne semblait pas amusé.
Alors il avait bien quelques manières.
Sebastian lui offrit un sourire.
- Je n'ai pas de quoi me plaindre.
- J'ai entendu dire que tu étais malade hier, répondit Ciel, faisant exprès de poser son regard sur la chaise vide devant lui, d'une manière peu subtile.
- Oh, juste une légère grippe. Rien de bien méchant.
Sebastian ne s'assit pas, appréciant l'agacement montant sur l'expression du garçon et ses tentatives vaines de le cacher.
Du moins, jusqu'à ce que Ciel ne sourisse narquoisement. Les sonnettes d'avertissement retentirent.
- Ravi de l'entendre. Si tu étais trop atteint, tu ne pourrais jamais aller là-bas.
Ne mords pas à l'hameçon, ne mords pas à l'hameçon, ne mords pas au putain d'hame-
- Où ?
Et voilà, comme un bleu.
Ciel lui montra la chaise devant lui, levant un fin sourcil, son sourire passant à la condescendance.
- Je trouve ça malpoli d'être assis en parlant à quelqu'un qui est debout.
Sebastian fut sur le point de lui suggérer de se lever, mais sa curiosité l'emporta, alors il céda et s'assit.
- Où ? répéta-t-il.
Ciel bougea son Cavalier blanc.
- C'est à toi.
C'était amusant de savoir à quel point Sebastian avait voulu jouer aux échecs contre le garçon. Jouer contre lui était à présent la dernière chose qu'il souhaitait, mais la seule chose que Ciel lui offrait. À contrecœur, Sebastian avança de deux cases l'un de ses Pions, sans vraiment y réfléchir davantage.
- Où ?
Ciel ne fit que fredonner, et bougea une autre pièce.
Ils continuèrent ainsi pendant quelques minutes, sans doutes les plus longues minutes que Sebastian ait jamais vécu, et il avait de plus en plus envie de renverser l'échiquier et d'attraper Ciel par sa chemise pour lui soutirer la réponse.
Le pire était de savoir qu'il faisait exactement ce que le morveux voulait.
Au moment où il fut sur le point de demander où pour la énième fois, Ciel se pencha au-dessus de l'échiquier, faisant signe à Sebastian d'en faire de même, et il murmura si bas qu'il semblait se méfier de s'entendre lui-même.
- Tu veux toujours savoir ce qu'est La Pièce ?
Bien sûr, Sebastian sauta sur l'occasion.
Et bien sûr, Ciel ne lui dit absolument rien.
- La prochaine fois que tu es de garde la nuit, fut tout ce qu'il lui dit avant de disparaître dans sa chambre.
Sebastian avait pensé à le suivre, mais Agni l'avait vu, et le regard dans ses yeux l'avait assez mortifié pour qu'il soit bien content de ne pas être près de l'objet « convoité ».
Aussi cliché soit il, Sebastian n'eut pas à attendre longtemps puisqu'il fut convoqué dans le bureau d'Angela seulement quatre jours plus tard. Et évidemment, il ne pouvait pas avoir cette chance lorsqu'il avait voulu lire le dossier de Ciel.
Mais peut-être était-ce pour le mieux. S'il n'avait pas été dans le bureau de Claude ce jour-là, il n'aurait pas vu ce qui était arrivé entre Joker et le personnel. Joker, qui n'était toujours pas revenu dans la section.
Comme à son habitude, Ciel attendait déjà dans la pièce mal éclairée. Mais cette fois, il n'y avait pas d'échiquier. Par-dessus ses habits de tous les jours, Ciel portait une épaisse veste qui l'emmitouflait.
Sebastian commença à être légèrement mal à l'aise, et il s'arrêta à l'entrée du foyer. Au lieu de le saluer normalement, Sebastian dit :
- Tu ne vas pas juste me dire ce qu'est La Pièce, n'est-ce pas ?
Ciel lui afficha un sourire narquois, le même sourire que Sebastian commençait à associer avec sa fierté qui en prenait un coup.
- Nous pourrions plaisanter un moment, mais je préférerais ne pas perdre de temps. Cela fait déjà quatre jours de trop. Je vais juste être direct.
Ciel se leva de sa chaise, ouvrant sa veste et mettant ses mains dans les poches.
- J'ai besoin que tu m'ouvres la porte. Ensuite, je t'emmènerai à La Pièce. Joker s'y trouve... ou du moins ce qu'il reste de lui. Nous allons chercher Joker afin de le ramener. On le ramène non seulement tu découvres ce qu'est La Pièce mais tu pourras la voir de tes propres yeux. Tout le monde y gagne. Qu'en dis-tu ?
Ciel leva l'œil vers Sebastian, il se tenait à côté de lui et attendait.
- Je me ferai virer, fut la première chose qui lui vint à l'esprit.
Enfin, la troisième.
La première était que, merde, ce morveux rendait la demande la plus stupide que Sebastian ait pu entendre dans sa vie, raisonnable.
La seconde était qu'il était très tenté.
Ciel grommela.
- Foutaises. Écoute, Sebastian. Ils font des choses dans cette pièce, des choses qui ne doivent pas être su par les personnes ayant le pouvoir de les arrêter. Je doute même que le Directeur sache ce qu'il s'y passe. Je ne vais pas te mentir- l'utilisation de ton badge sera enregistrée dans le système à chaque fois que nous passerons par une porte. Ils sauront exactement qui a libéré Joker. Cependant... est-ce que tu as déjà remarqué ? Il n'y a pas une seule caméra dans l'Institut.
Ciel gesticula pour désigner la pièce dans laquelle ils se trouvaient, et Sebastian suivit l'ordre non dit, observant les murs, chaque recoins, à la recherche d'une petite lumière rouge ou d'un objectif brillant.
Ça ne pouvait être vrai. Il devait y avoir des caméras. La sécurité, le protocole, c'était juste les règles ! Autrement, comment pouvaient-ils gérer les patients lorsque les aides-soignants n'étaient pas présents ?
- Réfléchis, Sebastian ! À ton avis, pourquoi ?
Ciel commençait à s'enflammer, voulant désespérément que Sebastian comprenne.
Sebastian repensa à ce que Ciel lui avait dit un peu plut tôt, qu'ils faisaient des choses qui ne devaient pas remontées aux personnes ayant le pouvoir d'y mettre un terme, et il comprit.
- S'il n'y a pas de caméras, alors il n'y a pas de preuves, murmura Sebastian, plus pour lui que pour Ciel.
Ce dernier entendit tout de même, et soupira. De soulagement, sans doute.
- Exactement. Je savais qu'il y avait plus que des produits capillaires dans ta tête. Alors, qu'en dis-tu ? M'ouvriras-tu la porte, Sebastian ?
Bien que la question soit simple, et que Ciel n'insinuait rien derrière ces mots, Sebastian hésita, et il se mit à réfléchir. S'il lui ouvrait cette porte, il rejoignait un camp. Même s'il était persuadé que Ciel était lucide, il ne pouvait s'empêcher de penser que le camp auquel il allait prendre part était celui d'une personne placée en établissement. Au moment où il ouvrirait cette porte, Ciel pouvait faire n'importe quoi. Il pouvait courir, s'échapper, trouver quelque chose de pointu pour attaquer Sebastian, se blesser, blesser d'autres gens, n'importe quoi.
S'il ouvrait cette porte, qu'ouvrait-il de plus ? Pour l'ouvrir, Sebastian devrait faire entièrement confiance au garçon borgne qui le regardait, une confiance qu'il n'avait accordé à personne d'autre auparavant. Une confiance qu'il ne pouvait pas donner juste pour cette nuit pour la reprendre une fois qu'ils auraient ramené Joker, si c'était vraiment ce qu'ils allaient faire et non un plan élaboré par le garçon. Cette confiance resterait en Ciel pour le reste de la vie de Sebastian.
Il sursauta lorsqu'il sentit quelque chose entourer son poignet, et il baissa les yeux. Un bout de vêtement, déchiré de l'ourlet de la chemise de Ciel, était attaché autour de son poignet, l'autre bout attaché autour du poignet de Ciel, les liant ensembles.
Ciel releva l'œil vers Sebastian lorsqu'il fut certain que leur attaches soient bien serrées, et il fronça les sourcils.
- J'enlève cela dès que nous revenons. Je n'aime pas être attaché... Je n'essayerai pas de m'enfuir, Sebastian.
Ses pensées étaient-elles aussi bien visibles que cela sur son visage ?
Ce fut la dernière chose que Ciel lui dit, et Sebastian aurait juré que la main de ce dernier tremblait légèrement, son visage encore plus blanc que d'habitude.
Sebastian sortit son badge de sa poche et le passa sur le tableau électrique tandis qu'une petite voix lui criait, hurlait, qu'il allait le regretter, qu'il s'agissait d'une erreur, qu'il faisait exactement ce que le garçon voulait.
La porte de la section s'ouvrit sans un bruit, et Ciel, guidant Sebastian grâce à leurs poignets liés, sortit.
Ciel Phantomhive n'était pas un héros.
Même lorsqu'il était enfant, il n'avait jamais admiré ces hommes masqués, portant de l'élasthanne, avec leurs capes flottant derrière eux au gré du vent imaginaire. C'était plutôt la tasse de thé de Lizzie. Il n'avait jamais compris pourquoi ils faisaient ce qu'ils faisaient, sauver les demoiselles et battre les vilains bidimensionnels, ne retirant cependant jamais leurs masques pour recevoir la gloire de leurs actions. Quel était l'intérêt de risquer sa vie pour ne rien avoir en retour ?
Ciel appréciait Joker. Ciel, bien qu'ignorant ses voix intérieures qui le lui disaient, ne voulait pas que mal soit fait à Joker. Ciel allait sauver Joker de La Pièce.
Il ne faisait certainement pas ça pour jouer au héros.
Lorsque Drocell et Snake l'avaient coincé et supplié pour qu'il sauve Joker, tout son être, même la partie qui ne voulait pas que Joker soit blessé, lui disait non, ce n'est pas mon problème, chacun pour soi. Mais ils avaient dit quelque chose qui l'avait fasciné.
Nous avons remarqué que tu sembles avoir une étrange relation avec le nouvel aide-soignant.
Ils jouaient aux échecs, parfois ils discutaient d'autres choses, et Ciel devait bien avouer que la compagnie de Sebastian ne lui donnait pas l'envie de s'enfoncer un stylo dans l'oreille pour avoir un peu de paix, contrairement aux autres personnes.
Était-ce considéré comme une relation ?
Aucun rapport. Ce qui fascinait Ciel, c'était que Drocell et Snake semblaient avoir l'impression qu'il pouvait faire à ce que Sebastian lui ouvre la porte.
Ils ne s'étaient pas trompés.
Tandis que Ciel avait réellement l'intention d'aller chercher Joker dans La Pièce et de le ramener dans les quartiers, ce n'était pas la raison pour laquelle il avait choisi de partir en mission de sauvetage. Il faisait seulement cela pour voir à quel point il pouvait influencer Sebastian.
Après tout, si Ciel pouvait lui faire ouvrir une porte, avec le temps, qu'est-ce qui l'empêcherait d'en ouvrir d'autres ?
L'Institut St. Victoria était un bâtiment beaucoup plus complexe que ce à quoi Sebastian pensait.
Ils marchaient depuis quelques heures maintenant, sans un mot. Ils avaient traversé des couloirs sans fins, des escaliers escarpés, et ils étaient arrivés à un niveau de la bâtisse où l'air avait cette odeur sale et humide qui rappelait à Sebastian le métro sous-terre de Londres.
Étaient-ils sous terre ?
Sebastian fut sur le point de poser la question à Ciel, mais il se retint de le faire. Il ne savait pas si c'était parce que Ciel était trop pris par son rôle de guide ou si ça avait un rapport avec les tremblements violents qui le parcourait, mais Ciel était muet comme une carpe. Parfois il semblait même ne pas respirer.
Sebastian était un peu déçu, pour être franc. Avec tout ce qu'il avait entendu ces dernières semaines, il s'attendait à quelque chose de beaucoup plus morbide. Bien que l'état délabré du bâtiment ferait probablement hurler quelques agents immobiliers, il n'y avait rien de bien effrayant. Pas de rats qui passaient devant eux en courant, pas de mousse sur les murs, pas d'ombres inexpliquées qui les suivaient dans les bas-fonds de St. Victoria.
- … Je crois que nous y sommes, dit enfin Ciel, et même s'ils savaient tous deux que personne ne pouvait les entendre, il avait chuchoté.
Ils étaient arrivés au bout du plus long escalier, qui donnait sur un simple couloir. Contrairement aux autres, ce couloir était impeccable. Pas de poussière, pas d'air abandonné, pas même une toile d'araignée.
C'était un couloir utilisé.
Il y avait une porte en fer au bout du couloir. Elle était couleur gris industriel et ne possédait aucune plaque pour indiquer ce qui s'y trouvait derrière. Bien que les personnes qui venaient ici n'avaient pas besoin de plaque.
Sebastian acquiesça, et attendit que le garçon bouge, mais il n'en fut rien. Il tremblait toujours, et fixait la porte d'un regard vitreux, le visage horriblement pâle.
- … Ciel ?
Sebastian approcha sa main vers lui, et Ciel revint à lui, évitant la main tendue sans même cligner des yeux, tirant Sebastian vers la porte.
Sebastian ne fit aucun commentaire, trop préoccupé par sa propre appréhension et son excitation. Sans que l'on ait à lui demander, il sortit son badge, et le passa contre le tableau sur le mur avec une rapidité maladroite.
Le tableau réagit.
- Prêt ?
Ciel inspira, sa main non attachée poser sur la porte en fer.
- Prêt, répondit Sebastian sans une once d'hésitation.
Ciel ouvrit la porte.
Des miroirs.
Le sol, le plafond, les murs, chaque recoins de La Pièce étaient un énorme miroir. Peu importe où il posait les yeux, l'expression perplexe de Sebastian le regardait. Il n'y avait pas de traces de tortures, pas de taches sombres et suspectes, seulement des miroirs.
Enfin, presque.
Dans un coin au fond de la pièce, tellement recroquevillé sur lui-même que Sebastian l'avait raté au premier coup d'œil, se trouvait Joker. Il tremblait, des pleurs étouffés à en briser le cœur provenait de ses lèvres non visibles, surtout en sachant de qui cela venait.
Ciel, qui s'était figé au moment où la porte s'était ouverte et qui avait fermé l'œil, se reprit et se précipita vers Joker, entraînant Sebastian avec lui le long du sol-miroir. Le bleuté s'arrêta à quelques pieds de Joker, et s'agenouilla, observant son camarade intensément.
Ils étaient maintenant assez proches pour pouvoir entendre des mots dans les pleurs.
- P-Plus j-jamais- me faites pas de mal... s-s'il vous plaît... tuez-moi...
Plus que Joker, cependant, Sebastian ne pouvait s'empêcher d'observer Ciel.
Le visage froid de Ciel se radoucit d'une manière étonnante, et Sebastian supposa que son habituel froncement de sourcil était aussi neutre que possible. Ciel étendit sa main libre vers le garçon apeuré devant lui avec précaution, comme s'il prévoyait ses actions au millimètre près. Il se baissa encore plus, se faisant le plus petit possible, le moins intimidant, et il parla doucement.
- Joker. Tout va bien. Je suis venu te chercher.
Joker sortit lentement de sa position fœtale, levant avec prudence sa tête marquée par les pleurs, juste assez pour pouvoir voir qui lui parlait, et il écarquilla les yeux. D'un hoquet larmoyant il s'exclama :
- Smile ?
Et se jeta sur Ciel, cachant son visage dans son torse et pleurant comme un enfant.
Sebastian sentit de la bile remonter dans sa gorge.
- Bordel de merde.
Ballant le long du corps de Joker, un bras droit squelettique. Il y avait encore du sang séché sur les os d'ivoires brillants, des bouts de chairs pendouillant par un fil, et le creux de son coude démarquait l'endroit où ce qui avait brûlé la chair s'était arrêté. La blessure était irrégulière, l'os ressortant du moignon ensanglanté.
Le sang tâcha la veste de Ciel, et il détourna le regard avec dégoût. Pas contre Joker, non, et bien qu'il n'ait pas répondu à son étreinte, il ne l'avait pas non plus repoussé.
Sebastian s'accroupit à côté de Ciel, détachant leurs poignets. Il remarqua qu'à la seconde où son poignet fut libre, les tremblements de Ciel se stoppèrent. Même si c'était inutile, Sebastian enroula le bout de tissu autour du moignon du bras de Joker pour faire office de bandage, résistant à l'envie de reculer lorsqu'il effleura l'os lisse.
Joker sursauta lorsque Sebastian se mit à attacher le bandage, le fusillant du regard, et il se traîna plus loin, prenant de sa main gauche le poignet de Ciel pour qu'il le suive. Ciel retira doucement la main de Joker, plus doucement que ce à quoi Sebastian aurait jamais pu s'attendre.
- Tout va bien. Il ne te fera pas de mal. Il est là pour aider.
Et Joker cessa immédiatement d'essayer de fuir l'aide-soignant.
- Il va te porter, Joker. Ne panique pas, et ne te cogne pas avec ce bras, dit Ciel, regardant Sebastian.
Ce dernier acquiesça sans poser de question, mettant un bras sous les genoux de Joker et l'autre derrière son dos, le soulevant contre son torse. Ciel mit le bras mutilé sur l'estomac de Joker, de sorte qu'il reste indemne.
Et ce fut ainsi qu'ils quittèrent rapidement La Pièce, la porte de fer se refermant derrière eux.
