Voici enfin le chapitre numéro onze, publié un mois et quelques jours après le dernier. On va dire que je suis dans les temps !
Comme les vacances viennent de commencer, je vais essayer de vous sortir le prochain le plus vite possible.
Encore un grand merci pour vos commentaires, ça fait toujours plaisir !
Bonne lecture !~
Écrit par Cennis
Chapitre Onze
Que ce soit à cause de l'inhabituel environnement ou du regard hostile qu'il recevait, Agni était loin d'être détendu. Mal à l'aise, il bougea légèrement sur la chaise du bureau, regardant tout ce qu'il pouvait sauf le garçon qui faisait les cent pas. Tel un animal sauvage, allant de gauche à droite, ce dernier observait constamment d'un regard perçant l'homme assis. Agni ne savait pas vraiment si c'était la situation ou sa présence dans la chambre qui mettait autant Ciel sur ses gardes.
Il n'eut pas à réfléchir longtemps sur la question. Alors qu'il s'agitait inconsciemment, il commençait à ne plus sentir son dos contre l'inconfortable plastique de la chaise, Ciel se raidit et se rapprocha de la porte, prêt à se précipiter hors de la pièce pour échapper à l'attaque qu'il imaginait qu'Agni préparait.
Donc, c'était bel et bien lui.
Une partie d'Agni se sentait plutôt mal de savoir que sa simple présence puisse autant perturber Ciel, qu'il était probablement en train d'envahir son espace personnel. Une plus grande partie était résolue à faire taire ce sentiment. Il ne pouvait pas partir, il ne pouvait pas laisser Sebastian seul avec le garçon qui avait prouvé à maintes et maintes reprises depuis qu'Agni travaillait ici, depuis beaucoup plus longtemps que Sebastian, qu'il était capable de manipuler les gens sans la moindre difficulté.
Ciel Phantomhive avait beau être l'ami de Soma, ce qui lui valait une certaine sympathie de la part d'Agni, cela ne changeait rien à la dure réalité; le garçon était assez charismatique pour vous faire gober tout ce qu'il voulait, assez intelligent pour gagner n'importe quel jeu, et il possédait un tel cœur de pierre qu'il était capable de vous jeter aux loups pour son propre plaisir.
Il était effectivement l'ami de Soma, mais Sebastian était celui d'Agni, et même la confiance de Soma pour le borgne ne ferait pas disparaître ses doutes.
- Encore une fois. Redis-moi tout, ordonna Ciel, resserrant le bout de papier jaune dans son poing, s'arrêtant enfin de marcher avant qu'il finisse par faire un trou dans le sol.
Sebastian se retint à peine de lever les yeux au ciel. Ils avaient déjà rapporté l'escapade de la veille trois fois.
- Il n'y était pas, Ciel. Il ne semblait pas y avoir été non plus. Personne ne semble y avoir été depuis Joker, répondit Sebastian à la place, haussant les épaules avec exaspération.
Ce n'était pas comme s'il ne s'inquiétait pas pour Finny – il ne serait pas allé jusqu'à faire tout cela autrement – mais Ciel tournait en rond, et cela ne les aidait absolument pas à avancer.
- Alors il n'y avait rien ?
- Rien de rien.
Ciel resserra de nouveau le post-it. Sebastian pouvait voir ses phalanges blanchir.
La tension dans l'air était palpable, insupportable tellement elle était intense. Les trois hommes étaient en train de paniquer.
Sebastian commençait à réaliser à quel point il était inutile dans cette situation. Le titre de membre du personnel ne le protégeait plus, il n'avait plus cet impénétrable bouclier. Rien que pouvoir ressentir ce sentiment d'inutilité, cela l'énervait. Il n'avait jamais ressenti cela auparavant, jamais les choses n'avaient été hors de son contrôle. Ce n'était certainement pas quelque chose qu'il appréciait. En plus de cela, il commençait à remarquer les effets que la situation avait sur Ciel, et il ne pouvait s'empêcher d'être inquiet. Il n'avait pas lâché la satanée note depuis que Sebastian la lui avait rendue, s'y tenant comme s'il s'agissait d'une bouée de sauvetage. Il ne savait même pas pourquoi cela l'énervait autant, mais c'était le cas. Il était à ça de lui arracher le foutu papier des mains.
Mais il y avait encore plus important que cela, une question qui l'obsédait; maintenant que la distinction entre personnel et patient n'existait plus, qui serait la prochaine victime ?
C'était en se faisant un sang d'encre qu'Agni regardait Sebastian et Ciel parler du destin d'un homme qui n'existait pas. Finnian, le jardinier, l'ami de Ciel, ou la ruse de Ciel pour piéger Sebastian ? Agni était un homme au grand cœur. Il voulait croire Ciel autant que Soma et Sebastian le croyaient. Cependant, la confiance n'était pas une chose que l'on pouvait manipuler comme bon nous semble, et il ne pouvait pas ignorer l'idée qui s'obstinait à rester avec lui, que peut-être, peut-être que l'origine de l'hostilité de Sebastian envers Soma était Ciel. Cette soudaine insistance sur le fait que Soma était une menace devait bien venir de quelque part, et il avait beau essayer de trouver une autre raison, Agni ne pouvait pas nier le fait que le garçon devant lui était l'explication la plus probable. Il n'arrivait simplement pas à comprendre pourquoi Ciel monterait Sebastian contre Soma.
Ni pourquoi Ciel aurait inventé un mensonge aussi élaboré. Mettant cela de côté, Sebastian se faisait berner, et il ne semblait pas s'en préoccuper. Croyait-il réellement à l'existence de ce Finny ? Ou était-il simplement en train de ménager Ciel ? Cela effrayait Agni, de savoir à quel point Sebastian était dévoué à ce garçon qu'il ne connaissait que depuis quelques mois, cela lui glaçait le sang. Il n'avait jamais vu Sebastian agir ainsi avec qui que ce soit d'autre, et ce n'était pas une bonne chose. Il essaya de faire disparaître ce sentiment de culpabilité qui s'agrippait à lui, qu'il était en faute ici, que tout ce qui arrivait et arriverait à Sebastian était entièrement sa faute.
Le danger était réel. Ciel Phantomhive était, lorsque tout était dit et fait, un patient de St. Victoria, et cette simple information en disait déjà long sur lui.
C'était tout ce que Ciel pouvait faire pour ne pas vomir. Dieu sait qu'il était mal en point. Habité d'inquiétude ou de peur, il ne savait pas, mais cela ne l'aidait pas avec son tempérament.
Finny n'était pas dans La Pièce... Mais il en avait eu la certitude. S'il n'y était pas, alors où est-ce qu'il pourrait être ? L'Institut était composé de nombreux étages, et de plus de pièces qu'il en pouvait compter, mais tout de même... les choses ne devaient pas se dérouler ainsi. Lorsque quelque chose n'allait pas, lorsque quelqu'un n'était pas à sa place, La Pièce était la réponse ! C'était comme ça, les choses se passaient ainsi, et cela depuis environ six ans. Là encore, Ciel ne se souvenait pas d'un membre du personnel ciblé, ça avait toujours été les patients et seulement les patients.
Y penser suffit à lui redonner la nausée. En l'espace d'une semaine, ses souvenirs étaient devenus plutôt insignifiants. Il avait oublié Finny, non ? Si ce n'était pas grâce à Sebastian et au post-it, il l'aurait probablement oublié à jamais. Et si ce n'était pas la première fois ? Ce qu'ils leur avaient fait, effacer Finny de leurs mémoires, qui sait, peut-être faisaient-ils cela constamment. Ce n'était pas comme s'il pouvait savoir. Bon sang, que leur avaient-ils fait oublier d'autre ? Et s'ils étaient en mesure de prendre des souvenirs, de nettoyer l'ardoise qu'était son esprit, pouvaient-ils aussi créer des « souvenirs » ? Pendant ces six dernières années, qu'était-il réellement arrivé, et qu'est-ce qui n'était qu'une cruelle farce de la part du ou des coupables ? Quel souvenir de sa vie était réel, et qu'est-ce qui n'était qu'un mensonge créé de toute pièces ?
Il resserra la note dans son poing et pris une grande inspiration. Non, arrête. Penser ainsi ne lui permettrait que de finir la tête dans les latrines, à vider son estomac déjà vide. Il avait la note. Ils ne pouvaient pas lui reprendre Finny, ils ne pouvaient pas jouer avec son esprit, tant qu'il aurait cette note.
Mais il y avait plus important, et Ciel tenta de se concentrer sur cela, sur ce qui le rendait moins nauséeux. Le cas de Sebastian, par exemple. Pourquoi avait-il été le seul épargné du vol de mémoire ? Que manigançaient-ils, et quel était le rôle de Sebastian dans tout cela ? Rien n'arrivait sans raison à St. Victoria, après tout. C'était déjà assez étrange qu'aucune mesure n'ait été prise depuis les deux visites interdites de Sebastian dans La Pièce. Et maintenant il était le seul rescapé de cet étrange événement ? Pourquoi ?
Ciel n'aimait pas vraiment qu'autant de questions se posent sans aucune réponse.
Et puis il y avait Agni, membre du personnel, dans sa chambre. Sans y avoir été invité, évidemment. Sebastian avait insisté sur le fait que l'homme voulait aider, mais Ciel n'était pas très enthousiaste à l'idée d'accepter son aide. Il avait observé Agni avec autant d'attention qu'Agni l'avait regardé depuis qu'il était dans sa chambre, et il avait bien vu le manque de quoi que ce soit, que ce soit une légère reconnaissance ou l'inquiétude à laquelle il s'était attendu, à la mention du nom du Finny.
Agni ne se souvenait pas de Finny. Alors pourquoi voulait-il offrir son aide ?
- Alors, quel est notre prochain mouvement ?
Sebastian fut celui qui mit fin au silence pesant, regardant tour à tour ses compagnons crispés, les regards que ces derniers s'échangeaient ne lui échappant pas.
Ciel lâcha un grognement exagéré, enlevant ses cheveux toujours aussi décoiffés de son visage.
- À part fouiller l'Institut dans tous ses recoins, nous ne pouvons pas faire grand-chose.
Agni blêmit.
- Cela prendrait une éternité ! Non seulement cela, mais il serait impossible de le faire sans se faire attraper-
- Nous n'avons pas d'autres choix que de prendre le risque, le coupa Ciel, ignorant le danger imminent avec une certaine indifférence, mais Sebastian ne manqua pas de remarquer l'appréhension qui se frayait un chemin dans sa voix. Nous ne pouvons pas laisser Finny entre leurs mains s'il y a ne serait-ce qu'une chance qu'il soit en vie.
Sebastian et Ciel ignorèrent la petite voix qui leur disait le contraire.
- Très bien. Nous partirons sur cela, dit Sebastian, se levant du lit.
Agni le suivit, content de pouvoir enfin quitter cette inconfortable chaise. Avant qu'ils puissent atteindre la porte cependant, Ciel les arrêta d'une main levée.
- Attendez. Je... Je viendrai avec vous, dit-il, et malgré son hésitation, son ton était on ne peut plus sûr.
Sebastian ne put s'empêcher d'être rassuré, étant devenu de plus en plus réticent à laisser le garçon seul avec ses pensées alors que son conflit intérieur était clairement visible sur son visage. De plus, être accompagné du vétéran de St. Victoria ne pouvait pas faire de mal.
Agni, d'un autre côté, put sentir l'instant où son estomac se noua. Ça avait été sa chance, sa chance de parler avec Sebastian, loin de Ciel et de l'influence de ce dernier, de raisonner Sebastian, lui faire comprendre qu'il n'y avait pas de Finny. Il ne pouvait pas se permettre de lancer le sujet avec le garçon à leurs côtés. Dieu sait ce qu'il ferait s'il se sentait menacé, instable comme il était. Sa résolution de garder Sebastian et Ciel loin l'un de l'autre tombait déjà à l'eau. Agni commençait à penser que peut-être que cette histoire de Finny était une sorte de plan d'évasion. Se débrouiller pour que Sebastian le laisse sortir des quartiers, avec l'excuse d'être à la recherche d'un ami, probablement imaginaire; lui donnant alors l'opportunité de s'enfuir ? Agni en était sûr et certain; Ciel se servait de Sebastian pour sortir de l'asile.
Ciel pouvait plus sentir que voir la méfiance grandissante d'Agni, mais il choisit de l'ignorer. Après tout, c'était réciproque. Agni ne se souvenait même pas de Finny, alors que faisait-il ici, en train de mettre son nez partout ? Ne possédant pas la réponse, Ciel n'était pas à l'aise à l'idée de laisser l'homme seul avec Sebastian. Il pouvait parler d'amitié autant qu'il le voulait, se cacher derrière ce mot et se sentir protégé, mais Ciel savait faire la différence. Agni, ami ou pas, faisait parti du personnel, cela voulait dire qu'il était tout aussi capable de poignarder Sebastian dans le dos que Claude ou n'importe quelles autres pourritures. D'ailleurs, en plus de ne pas vouloir laisser Sebastian seul avec Agni, Ciel avait accepté à contrecœur le fait qu'il ne voulait pas être séparé de lui. Il arrivait à réfléchir clairement lorsqu'il était avec lui, surtout depuis que toute cette histoire avec Finny avait commencée, presque comme si Sebastian était la seule personne le rattachant à sa lucidité, cette dernière lui filant entre les doigts.
Ils furent tirés de leurs pensées lorsque l'on frappa fermement à la porte et Dagger pointa le bout de son nez.
- Angela arrive, fut tout ce qu'il dit avant de disparaître de là où il était apparu.
Ils se retrouvèrent immédiatement dans le foyer, pile à temps pour voir arriver la femme à la chevelure lilas. Ciel se sépara du groupe pour se diriger vers un Alois à peine réveillé que l'on avait tiré hors du lit, gagnant un grand sourire de la part du blond.
Des yeux lilas apathiques balayèrent la pièce du regard et Sebastian ne fut même pas surpris lorsqu'ils s'arrêtèrent sur lui.
- Bonjour, Sebastian, Agni, les salua Angela, un faux sourire parfaitement collé à son visage, s'arrêtant devant eux.
- Bonjour, Angela, dirent-ils en cœur, ne se forçant pas à avoir l'air particulièrement enthousiastes.
Les politesses faites, elle alla droit au but :
- Agni, j'ai à parler à Sebastian. Pourriez-vous nous laisser ?
Choisissant d'ignorer le fait qu'elle demandait de l'intimité dans une pièce remplie, Agni jeta un coup d'œil dans la direction de Sebastian, qui lui rendit un acquiescement imperceptible.
- Oui, madame, répondit-il avec hésitation, et il fit ce qui lui était demandé, les laissant seuls.
Ciel jeta un œil vers Sebastian en voyant Angela quitter la pièce, lui faisant signe de venir. Malheureusement, Agni réapparut de peu importe où il avait disparu et il suivit Sebastian. Ils s'assirent devant lui.
- Que t'a-t-elle dit ? demanda Ciel.
Sebastian lança un regard significatif dans la direction d'Alois, qui était affalé sur le canapé à côté de Ciel, et ce dernier soupira.
- C'est bon. Il n'est pas encore midi. Il ne sera pas conscient avant un moment.
Sebastian acquiesça.
- Je dois prendre le tour de garde ce soir. Ash est à nouveau malade.
Ce fut avec angoisse qu'ils écoutèrent leur parfaite opportunité.
- Non. Nous ne le ferons pas, insista Agni, secouant frénétiquement la tête. Cela ne peut pas être une simple coïncidence. C'est beaucoup trop louche, que tu sois de garde la nuit pile quand nous en avons besoin. Nous allons nous jeter dans la gueule du loup. Je ne sais pas pourquoi ils feraient cela, mais-
Sebastian jeta un coup d'œil vers Ciel, qui semblait pensif.
- C'est sans importance. Le fait est qu'une opportunité se présente à nous. Il serait idiot de ne pas en profiter-
- Il serait idiot d'en profiter ! Sebastian, s'il te plaît, ne te laisse pas avoir ! l'implora Agni avec ferveur. Mais Sebastian ignora simplement sa requête.
- Ciel a raison. Finny ne peut pas se permettre que l'on attende. Nous irons ce soir.
Ciel était prêt, attendant l'arrivée de Sebastian dans les quartiers peu après huit heures. Vêtu de la même veste en laine de la dernière fois, il ne releva pas l'œil lorsque Sebastian entra, trop occupé avec sa fermeture éclair. Arborant une moue dont il ne semblait pas être conscient, il soupira d'exaspération et se relaissa tomber dans la chaise.
- Tu ne peux même pas t'habiller, maintenant ? ne put s'empêcher Sebastian de dire pour le narguer, essayant de se débarrasser de l'appréhension qui grandissait en lui.
Ciel avait l'air encore moins qu'amusé.
- Tais-toi donc et rends-toi utile.
Ferme mon manteau pour moi s'il te plaît, Sebastian. Oh, merci, Sebastian !
Les bonnes manières étaient probablement trop demandées pour ce sale morveux.
Il s'agenouilla devant le garçon et ferma la fermeture éclair sans aucun problème, récoltant un regard à moitié irrité et à moitié embarrassé.
- … Je l'ai décoincé pour toi, murmura Ciel, croisant les bras sur son torse.
- Bien évidemment, minauda Sebastian, se délectant de la soudaine rougeur des oreilles du garçon.
Il fut sur le point de se remettre debout, lorsqu'une main sur son épaule l'arrêta, et toutes traces d'embarras disparu.
L'expression apathique de Ciel était en place.
- Doit-il venir ? chuchota-t-il presque, jetant un bref coup d'œil vers l'entrée de la pièce.
Sebastian n'eut pas à lui demander qui était « il ».
- Agni nous attends en bas, et oui, il doit. Il veut aider, Ciel, et soyons francs; nous avons besoin de toute l'aide que nous pouvons avoir. Qu'as-tu contre Agni ? Tu n'as jamais semblé ne pas le supporter auparavant ?
Ciel se moqua.
- Évidemment qu'il me gênait avant ! Je te l'accorde, il est loin d'être le pire ici, mais il fait tout de même parti du personnel, et le personnel n'est pas fiable.
La main sur son épaule se resserra tel un étau, et si Sebastian avait été moins battu, il aurait peut-être hurlé. Le lendemain, il y aurait sans aucun doute une trace de la main d'un certain cyclope. Il n'était pas moins battu, cependant, et il ne vacilla même pas à la soudaine démonstration de force.
Ses étranges yeux rouges se plissèrent.
- Je suis du personnel. Ne peut-on pas me faire confiance ?
Ciel ne répondit pas immédiatement, croisant son regard intense. Quelques mois plus tôt, Sebastian aurait pris cette pause comme sa réponse, pensé que si le garçon ne pouvait pas répondre spontanément c'était parce que sa réponse était quelque chose que Sebastian ne voudrait pas entendre. Maintenant, cependant, il avait beaucoup plus été exposé à Ciel, et savait bien qu'il valait mieux ne pas tirer de conclusions hâtives sur lui. Ciel n'hésitait pas parce qu'il ne pouvait pas répondre aux questions. Il était simplement en train de réfléchir, toujours en train de réfléchir, ne se laissant jamais avoir par des mots prononcés durant le feu de l'action.
Quelques instants plus tard, sans détourner le regard, Ciel courba légèrement les lèvres.
- Tu es différent.
Il n'en dit pas plus, et Sebastian ne renchérit pas.
Ils sortirent de la section. Contrairement à la dernière fois, Sebastian menait le pas, Ciel si près derrière lui qu'il risquait de trébucher. Les mains du garçon étaient profondément enfouies dans les poches de sa veste, une bosse dans l'une d'elles là où il refermait le poing sur quelque chose, et Sebastian n'avait aucun mal à savoir quoi.
Sebastian avait de nouveau un miroir en main, vérifiant chaque tournant avant de les contourner. Heureusement pour eux, ou pas, les couloirs étaient déserts, et ils accélérèrent le pas.
Agni les attendait dans les jardins. Rien qu'au premier coup d'œil on pouvait voir qu'il était dévasté; vêtements mis à la va vite, ses mèches de cheveux asymétriques non coiffées en arrière comme à son habitude, sursautant à la moindre ombre. C'était navrant, mais aussi drôle en quelque sorte, et Sebastian dû retenir un ricanement. Honnêtement, si Agni était aussi à cran maintenant alors qu'ils n'avaient encore rien fait, il ferait une attaque plus tard.
- Prêt ? demanda Sebastian, et Agni se tourna vers lui avec un air paniqué.
- Ssh ! fit-il en regardant les alentours avec frénésie, comme si la douce brise de la nuit elle-même allait le poignarder.
À ses côtés, Ciel soupira, et il lança un regard à Sebastian qui voulait clairement dire « C'est cela que tu appelles de l'aide ? ». Il faillit lui dire de se taire, avant de réaliser qu'il n'avait pas réellement parlé.
- Allez ! chuchota Ciel, lançant à Agni un regard acerbe alors qu'il longeait l'herbe mal entretenue en direction du bâtiment.
Sebastian le suivit rapidement, et lorsqu'Agni se rendit compte qu'il était seul, il accourut derrière eux.
Les choses commencèrent à se compliquer cinq secondes plus tard.
- Tu vas devant moi, ordonna Ciel, faisant signe à Agni de bouger, et l'homme se raidit à vue d'œil.
Voyant l'expression de ce dernier et sentant l'arrivée d'un combat imminent, Sebastian essaya de jouer au médiateur, mais il ressemblait plus à un infirmier en puériculture.
- Écoutez, je vais aller au milieu, d'accord ? Satisfaits, les enfants ?
Ils reprirent leur marche. Agni menait le pas, et Ciel le fermait, Sebastian devant s'assurer qu'ils ne se jettent pas l'un sur l'autre.
Malheureusement, Sebastian était assez occupé à s'assurer qu'ils ne tombent pas nez à nez avec un camion appelé Angela, utilisant le miroir autant que possible. Il était tellement absorbé qu'il ne remarqua pas ce qu'il se passait juste devant lui.
Agni ne pouvait pas se calmer. Il était déjà sur ses gardes vu la situation, mais à présent un patient était derrière lui.Il était à la merci du patient D18. Il pouvait sortir une arme sans aucun problème, les tuer avant qu'ils aient une chance de crier, courir à travers les portes et s'enfuir dans la nuit. Il ne pouvait pas s'empêcher de se retourner et de jeter des coups d'œil pour s'assurer que Ciel ne prépare pas quelque chose.
Ce qui, évidemment, alarma Ciel. Sa méfiance envers l'homme s'amplifia, et il se rapprocha instinctivement de Sebastian.
Et Agni le regarda faire en plissant les yeux. Ciel comptait-il agir aussi tôt ?
Le garçon mit la main dans sa poche.
Sebastian ne se rendait absolument pas compte de la tension grandissante autour de lui, il ne s'attendait donc pas à ce qu'Agni le bouscule afin de plaquer Ciel à terre.
Ce dernier cria lorsque son dos s'écrasa contre la pierre froide, sa tête se mettant à tourner en suivant le mouvement de son corps. Il sentait des mains l'assaillir, l'attrapant et le restreignant de ses mouvements, et il répliqua par automatisme. Il ne se rendit même pas compte que ses propres mains étaient autour du cou d'Agni, resserrant ses doigts autour de sa gorge jusqu'à ce que le souffle au-dessus de lui commence à être étouffé, de moins en moins fréquent.
Sebastian fut étourdi quelques instants après avoir heurté un mur, et lorsqu'il eut à nouveau les idées claires, il vit un Agni violet. Du sang coulait le long de son cou là où les doigts de Ciel l'agrippaient, l'homme essayant tant bien que mal de retirer les mains qui lui coupaient le souffle, sans résultat. Agni ne tentait plus de clouer les mains du garçon au-dessus de sa tête, il ne le retenait même plus au sol, pourtant Ciel ne le relâchait pas.
Son œil visible était vitreux, et d'une certaine façon Sebastian sut que Ciel ne voyait pas Agni, il ne voyait sans doute même pas les murs de St. Victoria.
Cette fois Agni fut celui plaqué à terre, dérapant sur le sol à l'aide de la force brute d'un coup de pied de Sebastian, et il reprit avidement de l'oxygène. S'étouffant, hoquetant, il rampa vers le mur, levant automatiquement une main. Il posa avec difficulté son regard sur les deux autres, ses yeux tournant peu importe le nombre de fois où il les clignait.
Sebastian était agenouillé aux côtés de Ciel, et même Agni pouvait voir à quel point il faisait attention à ne pas le toucher. Un sentiment de culpabilité parcourut Agni en regardant Ciel. La respiration du garçon était encore plus saccadée que la sienne, un filet de sueur froide collait ses cheveux sur son visage ainsi que sa chemise sur sa peau là où la fermeture éclair de sa veste avait rendu l'âme, et ses épaules étaient animées de fortes secousses. Si Agni ne connaissait pas Ciel, il aurait pensé qu'il était en train de pleurer. Les mains du garçon atteignirent ses poches et Agni n'eut même pas le temps de paniquer avant que l'objet du crime soit visible; le post-it.
- Peut-on savoir ce qu'il t'a pris, Agni ?
Sebastian était livide, il n'avait pas besoin de le regarder pour le savoir. Il pouvait le sentir sous l'intensité de son regard.
- Tu sais très bien qu'il ne supporte pas d'être touché !
Agni eut la bonté de sembler coupable.
- Je pensais... Je pensais qu'il avait une arme.
Sebastian n'y croyait pas, baissant les yeux vers Ciel et roulant ces derniers.
- Oh, bien sûr. Je suis sûr qu'une coupure de papier nous aurait été mortelle.
- Je ne savais pas qu'il n'avait que cela ! Je l'ai juste vu mettre sa main dans sa poche ! Sebastian, tu fais erreur, ne peux-tu donc pas voir qu'il t'a exactement là où il te veut ?
Au diable la présence de Ciel, Agni ne pouvait pas s'empêcher de parler.
Les yeux de Sebastian s'animèrent d'une lueur dangereuse.
- Si je suis quelque part, c'est exactement là où je veux être. Et n'est-ce pas un peu familier. Je crois bien t'avoir dit la même chose à propos de Soma, et quelle fut ta réponse ?
Agni fronça les sourcils.
- Ce sont deux choses très différentes. Soma ne ferait jamais de mal à qui que ce soit.
- Tu as provoqué Ciel. Tu l'as touché.
- … E-Es-tu en train d'insinuer que je l'ai mérité ?
Agni ne pouvait pas y croire, parler semblait être plus une corvée qu'autre chose, son cou saignait encore à cause des profondes griffures, pourtant il était d'une certaine façon l'unique responsable. Il n'aurait pas dû toucher Ciel, il le savait. Mais il avait paniqué ! Contrairement à Sebastian, il voyait clairement dans le jeu de Ciel, n'ayant aucun a priori pouvant biaiser son jugement.
Sebastian haussa les épaules.
- Si tu attaques quelqu'un, tu devrais t'attendre à une riposte.
La respiration de Ciel perdit de sa frénésie pour revenir à son habituel niveau de panique, et il eut de nouveau les idées claires. Ses mains étaient glissantes à cause du sang d'Agni, et il les regarda avec dégoût, les essuyant sur son pantalon. Il écoutait à peine la querelle des deux autres, remarquant seulement que leurs voix devenaient trop fortes. Au moment où il ouvrit la bouche pour leur dire de fermer la leur, il vit du mouvement dans le miroir de Sebastian qui était tombé.
- Quelqu'un arrive, chuchota-t-il à peine, mais ils l'entendirent tout de même par-dessus leurs cris, et ils se turent tous les trois dans la seconde.
Une fraction de secondes passa avant qu'ils se remettent sur pieds, fuyant aussi loin que possible de ce couloir.
Tellement pris dans son adrénaline accompagnée de panique, Sebastian ne remarqua que trop tard que ses pas étaient les seuls qu'il pouvait entendre, qu'à un moment durant les dernières minutes de course, il avait perdu Ciel et Agni. Il fut sur le point de rebrousser chemin, de les retrouver avant qu'ils se tuent, lorsque le bruit de pas calmes atteint ses oreilles, et il reprit sa course.
