Voici enfin le chapitre seize ! Il en aura pris du temps, presque deux mois... Je ne vais pas vous mentir, en mettant les cours de côté, je n'avais souvent pas la motivation de traduire alors ce n'est pas étonnant qu'il ait pris autant de temps à sortir. Vous vous doutez que le prochain chapitre risque de prendre autant de temps, même si j'aimerais que ce ne soit pas le cas. Enfin bref, je vous laisse enfin lire~

Bonne lecture !~


Écrit par Cennis

Chapitre Seize

Le journal était un cadeau de Claude. Ce dernier l'avait donné à Alois quelques temps avant de l'emmener à St. Victoria, lorsqu'il était encore le jouet de Cet Homme et que Claude n'avait d'yeux que pour lui. Il l'adorait et à juste titre. Le docteur n'avait pas pour habitude d'offrir des cadeaux à n'importe qui, après tout. Il savait également que l'objet avait été spécifiquement choisi pour lui. Il était habillé d'un doux cuir inestimable qu'Alois n'avait jamais vu auparavant, et toutes les pages étaient ornées d'or, bien qu'il sache que ce n'était pas réellement le cas il aimait y croire. Il l'adorait, comme l'avait prévu Claude.

Il était si beau qu'Alois n'osait pas y écrire. Il ne ferait qu'écrire de stupides choses qui ruineraient le blanc immaculé des pages. Une fois que le journal serait marqué, il serait officiellement sien, et il ne pouvait s'empêcher de ne pas vouloir cela. Il préférait penser qu'il appartenait à Claude, qu'il s'agissait de quelque chose que l'homme détenait et dont il était le seul possesseur.

C'était ce qu'il avait pensé ces dernières années. Cependant, Alois avait toujours été esclave de ses émotions, notamment les plus néfastes. Sous le coup de la colère qu'il portait à Claude, il extorqua le journal de sa cachette sous son matelas, l'ouvrit avec tant de force que le dos craqua, puis il mit son stylo contre le papier. Il regretta dès que l'encre, l'encre noire laissa une tache sur la page, observant le petit point d'encre s'étaler tel un essaim d'araignées fuyant le bout de son stylo.

Il l'avait ruiné.

Il n'appartenait plus à Claude désormais.

Zydrate. Seringue. Une heure ou deux. Peut-être trois. 'Sais pas. Je me sens-

Ciel lui avait dit de garder une trace de son expérience avec la nouvelle et étrange drogue. Étant donné qu'il avait déjà ruiné le journal, il s'en servait comme support. Enfin, il essayait. Qu'était-il censé écrire, exactement ? Les mots n'avaient jamais été son fort, encore moins maintenant qu'il se sentait tout chose.

Je me sens tout chose.

Quelle précision. Il leva les yeux au ciel, analysant son gribouillage à peine lisible en tentant de faire sortir davantage de mots de son stylo. Ils lui résistaient bien, cependant.

Ça me plaît.

Il n'avait jamais eu l'occasion de beaucoup regarder la télévision. Entre une chose et l'autre, il ne restait jamais assez longtemps quelque part pour s'installer, encore moins pour trouver le temps de passer une heure ou deux planté devant la stupide boîte. Cependant, comme pour tout ce qu'il ne possédait pas, Alois se l'imaginait. Regarder la vie de personnes fictives se dérouler devant lui en technicolor, ces dernières trouvant toujours les meilleures répliques avant la page de publicités, leurs pitreries impliquant des dilemmes humoristiques facilement résolubles pendant la moitié du temps d'antenne. Des personnages que l'on pourrait facilement rencontrer dans la rue, sympathiser avec puis être embarqué dans leur monde de tragédie et d'angoisse hebdomadaire, des problèmes auxquels l'on peut s'identifier mais qui n'inquiètent pas vraiment. C'était ce qui était attirant dans la télé, non ? C'était une manière de s'éloigner de sa propre réalité en s'aventurant dans celle d'un autre – être dopé jusqu'au cou au Zydrate avait le même effet.

Il n'était pas Jim Macken, bien qu'il ne l'était pas depuis très longtemps. Il n'était pas Alois Trancy non plus. Alois Trancy était un personnage dans une série qu'il regardait. Dans cette série, Alois Trancy était amoureux du grand, mystérieux et serait-beau-s'il-souriait docteur, Claude Faustus, mais grand, mystérieux et serait-beau n'était plus vraiment intéressé par le petit Alois. Voyez-vous, la nouvelle s'était essoufflée lorsque le docteur avait trouvé un nouveau joli petit garçon sur qui s'exalter.

Le monde de ce feuilleton ressemblait beaucoup à la fourrière. Tous les bâtards galeux dont personne n'avaient voulu, jetés dans des cages, grattant les barreaux avec les pattes tout en adoptant un air pathétiquement mignon chaque fois qu'un acheteur potentiel passait. Alois se jeta contre les fils de fer qui l'emprisonnaient, s'y collant au point où le métal froid pouvait le couper, ébouriffant ses cheveux blond soyeux jusqu'à ce qu'ils soient parfaitement en bataille ainsi qu'en mettant en avant ses adorables yeux bleus, mais le Dr. Faustus ne fit que lui passer devant sans lui accorder ne serait-ce qu'un coup d'oeil. Pourquoi se donnerait-il la peine alors que quelques compartiments plus loin se trouvait Ciel Phantomhive, qui ne faisait pas le beau en s'agrippant de manière pathétique aux fils de fer qui le piégeaient, qui était assis dans sa cage et donnait l'impression d'être dans un palace.

Il regardait cette série, avec le Zydrate parcourant son corps, et il ria.

Pitoyable. Pourquoi ne voit-il pas qu'il n'est pas désiré ?

Il regardait Alois à travers les yeux d'un spectateur impartial et il ria. Cela faisait une semaine depuis que le Dr. Faustus avait injecté le liquide bleuâtre en Alois et qu'il l'avait laissé pour compte. Durant ce temps, le Dr. Faustus ne lui avait accordé aucun regard bref, il n'avait pas croisé son regard désespéré même lorsqu'il l'interrogeait sur les effets de la drogue. Durant ce temps, le Dr. Faustus avait eu trois séances privées de plus avec Ciel, qui ne le regardait également plus.

Je ne suis pas jaloux.

Ce n'était pas un mensonge. Alois Trancy brûlait d'envie, à tel point qu'il ne pouvait ressentir que cela. Mais lui, l'apathique garçon avec du bleu dans les veines, il n'était absolument pas jaloux. Et s'il pouvait encore ressentir quoi que ce soit, il se serait senti comblé.

Oui, j'aime ça. C'est la seule chose qui m'empêche de détester mon meilleur ami.

- Je veux parler de Vincent.

Une semaine était passée depuis que les sessions de Ciel avec Claude avaient triplé. Une semaine, trois séances, trois heures seul avec le docteur, ses mensonges empoisonnés et ses yeux tumultueux. Ciel savait que l'homme le mettait doucement à l'aise. Des questions innocentes auxquelles il connaissait déjà les réponses – ton plat préféré, Ciel ? Ta couleur préférée, Ciel ? Qu'as-tu fait, Ciel ? - et il n'employait pas ses techniques habituelles lorsqu'il ne recevait pas les réponses qu'il voulait entendre. Il savait que cela ne durerait pas cependant, ce simple schéma de question-réponse qui pouvait facilement être oublié une fois la séance finie. Ce n'était pas la manière dont Claude aimait procéder, après tout. Que Ciel soit en mesure de ne pas penser au docteur une fois qu'il ne le voyait plus était tout simplement inacceptable.

Il aurait dû s'en douter. On en revenait toujours à Vincent, toujours.

- Alors parlez, dit Ciel, ses mots manquant d'agressivité, une simple suggestion.

Il continua à fixer le frigidaire blanc qui ressortait dans la pièce, situé dans un coin de cette dernière, une étrange décoration qu'il ne se souvenait pas avoir vu auparavant. Il avait compris, à travers les années, qu'il arrivait plus facilement à garder les idées claires lorsqu'il n'avait pas à regarder Claude. Il y avait quelque chose dans le visage inexpressif de l'homme qui l'irritait au plus haut point.

- Je vais devoir être plus direct, dans ce cas – Je veux avoir une conversation avec toi sur Vincent. Cela demande naturellement ta participation.

- Je ne veux pas parler.

L'implicite « je ne veux pas vous parler » n'échappait ni l'un ni à l'autre, c'en était presque palpable.

Ciel pouvait s'imaginer la lueur dans ces yeux ambres. De la colère ? Non, jamais, pas contre lui. De la déception, peut-être. Peu importe de quoi il s'agissait, il ne désirait pas le voir. Il préférait que ces atroces yeux soient vides.

- Je ne peux pas t'aider si tu ne me parles pas.

Blessé, alors. Cette façon de parler était définitivement empreinte d'une souffrance certaine. Même si Ciel ne le regardait pas, Claude arrivait tout de même à l'irriter.

- Désolé, je n'en ai rien à foutre.

Le silence s'installa entre eux, s'éternisant même pour deux personnes aussi taciturnes, jusqu'à ce que Ciel ait une irrépressible envie de regarder l'homme. Il ne le fit pas, cependant. C'était probablement exactement ce que Claude voulait, après tout.

- Tes parents ont déménagé à Renbon peu après que Rachel soit tombée enceinte de toi, n'est-ce pas ?

Ah, on y revenait alors. Il ne pouvait pas s'énerver contre Ciel, après tout, pas même lorsque le garçon était intentionnellement contre-productif.

- Si vous le dites.

Il trouva soudainement ses ongles fascinants, et il se mit à fixer les bouts mâchouillés et abîmés de ses doigts. Il y eut un léger bruit lorsque Claude poussa sa chaise en arrière, ses jambes frôlant le tapis. Ciel ne le regarda toujours pas alors qu'il se levait ni lorsqu'il fit le tour du bureau avant de passer derrière lui.

- Oui. De ce que je sais, ta mère n'était avancée que de quelques mois dans sa grossesse. Ils furent accueillis à bras ouverts.

Claude était de nouveau dans son champ de vision, et Ciel n'avait même pas réalisé qu'il regardait. Il reporta brusquement son attention sur ses mains. Alors que le docteur reprenait place, il posa quelque chose sur son bureau autrement vide.

Un dossier.

Celui de Ciel.

Il n'aurait pas pu détourner l'oeil même s'il l'avait souhaité.

- Tes parents étaient très jeunes lorsqu'ils t'ont eu, ils étaient eux-mêmes des enfants. Mais Vincent était particulièrement irresponsable. Il avait de mauvaises accointances, n'est-ce pas, Ciel ?

La voix de Claude n'était qu'un vil murmure, si bas que chaque mot prononcé semblait être un secret entre eux, ce qui était techniquement vrai. Ce n'était qu'entre Claude, Ciel, et ce dossier. Et encore. Il ne savait toujours pas ce qui était dit sur lui dans ces pages. Oh, il pouvait l'imaginer – fou, délirant, un danger pour lui-même et ceux qui l'entourent. Mensonges sur mensonges auxquels Claude croyait sans doute. Répéter une histoire de nombreuses fois suffit à la rendre un tant soit peu concevable. Il y a d'abord des changements mineurs, un petit détail oublié, comme dans un téléphone arabe, mais alors ces changements prennent de plus en plus d'importance jusqu'à ce que l'histoire soit méconnaissable. Que restait-il de vrai dans ce dossier, il se le demandait à présent, qu'est-ce qui avait disparu parmi les ouï-dire, et – aïe.

Ciel sursauta sur sa chaise. À cet instant, il oublia sa volonté de ne pas regarder le visage du docteur et jeta un coup d'oeil vers ce dernier. Rien. Il continuait à parler du même ton monotone, il n'y avait rien indiquant qu'il avait senti quoi que ce soit.

Qu'est-ce que c'était, bordel ? Ça – un bruit, si fort. Un bruit aussi tranchant qu'un couteau, un sifflement (était-ce un sifflement, un sifflement pouvait-il être aussi perçant?) qui transperçait les paroles de Claude et le pénétrait profondément. Il ne put rien faire contre la grimace qui s'installa sur son visage – Claude ne pouvait-il pas l'entendre ? Pourquoi continuait-il à parler, encore et encore alors que ce bruit était si fort qu'il arrivait à peine à penser. Il était impossible qu'il soit en train de l'ignorer. C'était inconcevable. Personne n'était aussi bon acteur, et Ciel savait reconnaître un bon acteur lorsqu'il en voyait un, étant lui-même du métier.

… Non. Claude s'était levé. Il était allé derrière Ciel pour prendre le dossier – et pour faire autre chose ? Il n'avait pas été en mesure de le voir, puisqu'il était dos à lui. Claude aurait facilement pu faire quelque chose, déclencher quelque chose pour mettre en route le bruit.

Il était impossible qu'il ne l'entende pas. Il devait être en train de faire semblant, pour faire croire à Ciel qu'il était le seul à l'entendre. Ce fourbe sac à merde se jouait de lui. À nouveau.

Ciel fit disparaître tant bien que mal toute trace d'inconfort de son visage, détournant le regard du docteur afin d'en revenir au frigidaire. Ses tempes annonçaient déjà une migraine imminente. Eh bien, si Claude pouvait ignorer ce bruit avec tant de facilités, alors Ciel aussi.

- … avoir pour eux – Ciel, m'écoutes-tu ?

Ciel secoua la tête pour se débarrasser du sentiment de malaise.

- Oui. Non. Que disiez-vous ?

- Nous parlions de Vincent... Tu es devenu très pâle, - Claude fronça les sourcils -, te sens-tu bien ?

Ciel était sûr et certain que s'il levait l'œil, il verrait une lueur de satisfaction, liée à l'obtention d'une réponse de sa part.

- Parfaitement, fut tout ce qu'il dit alors que le bruit devenait de plus en plus fort dans ses oreilles.

Claude sembla hésiter un instant, ou peut-être était-ce l'imagination de Ciel, avant de reprendre ce qu'il disait auparavant.

- Selon les informations que j'ai récoltées à travers les ans, tu étais très souvent au cœur des querelles entre Vincent et Rachel, étant donné les circonstances. Elle le blâmait et lui... Il te blâmait, n'est-ce pas ?

Ciel serra les dents en réponse au martèlement progressif dans son crâne. C'était le genre de migraine qui pouvait être senti derrière les yeux, une pulsation, et tous les bruits devenaient un crissement d'ongle contre une ardoise. À l'exception du sifflement, évidemment. Il restait identique.

- Non. Ce n'était pas le cas.

Sa voix était même calme. Bien. C'était ce qu'il voulait.

- Ah. Nous arrivons à notre premier désaccord.

Claude ouvrit le dossier, feuilletant les différentes pages jusqu'à trouver celle qu'il cherchait.

- Tu étais si jeune, tu ne te souviens pas bien, Ciel. Je sais que c'est difficile à accepter, tu l'idolâtrais, mais tu es à un âge où tu dois reconnaître que tes parents étaient eux aussi des personnes. Les enfants ont tendance à mettre leurs parents sur un piédestal, à l'écart de toutes les autres personnes qu'ils rencontrent, pensant qu'ils n'existent que pour prendre soin d'eux. Mais le fait est qu'ils avaient une vie avant ta naissance, t'élever n'était pas leur seule occupation, ils avaient des défauts et ils avaient fait des erreurs tout comme toi. Ciel, ton père était un homme imparfait et tu peux le glorifier autant que le souhaites, cela ne changera rien au fait qu'il a fait une erreur avec toi-

Le bruit -zzzzzzzzzzzzziiiiiiiiiiii devenait si fort, s'il s'amplifiait davantage sa tête allait exploserzzzzzzzzzzzzziiiiiiiiiiiiClaude devait la fermer, arrêter avec ces atroces mensonges et ce stupide dossier, et arrêter de le regarder ainsi.

- Plus vite tu arrêteras de te mentir et d'ignorer ce qu'il s'est passé, plus vite je pourrais t'aider à aller mieux, Ciel. Ce souvenir de Vincent que tu as est factice, et c'est la seule chose qui te piège ici, qui t'empêche de guérir.

Il n'était pas malade – si ce n'est pour sa migraine, qui était de la faute de Claude, quel que soit la façon dont il produisait ce bruit, il était impossible de penser de manière cohérente ainsi – arrêtez de parler de Papa, vous êtes un menteur, il nous aimait, nous protégeait.

- Tu dois te souvenir. Ton esprit tente de te protéger en se dissimulant derrière un mensonge que tu as créé, et je t'ai laissé faire car tu en avais clairement besoin, mais tu n'es plus en âge pour continuer à faire semblant.

La voix de Claude reprenait ce ton désespéré, animée d'une ferveur qui fit frissonner Ciel.

- Si tu continues ainsi, je ne pourrais jamais te faire sortir d'ici.

zzzzzzzzzzzzziiiiiiiiiiii

Aïe.

- Les souvenirs sont là. Tu dois simplement les accepter. Pour faire cela, tu dois penser à Vincent. Ce que Vincent a laissé arriver. Ce que Vincent a fait-

- Fermez-là !

Il lui fallut une bonne et longue minute avant que Ciel réalise que l'ordre prononcé venait de lui, qu'il n'était plus assis mais sur pieds en grimaçant contre le docteur. Il serrait les poings sans s'en rendre compte, tremblant avec l'étrange envie de craquer – une envie qui ne lui était pas propre, il n'avait recours à la violence physique que lorsqu'il perdait son tempérament et... merde, était-ce arrivé ? Vincent, le bruit, et les promesses de liberté qui ne faisaient que le piéger davantage, avait-il perdu la tête sans s'en rendre compte ? Merde. Devant Claude qui plus est.

Ciel rouvrit lentement les mains avec plus d'efforts qu'il n'en fallait, et il se rassit, reprenant son calme qu'il n'avait même pas remarqué avoir perdu. Il devait regarder Claude maintenant, qu'il le veuille ou non, afin de jauger les répercussions de son acte.

La plupart des gens seraient perturbés, si ce n'est en colère de voir quelqu'un leur crier au visage. Claude Faustus n'était pas la plupart des gens, n'importe qui le connaissant pendant plus de cinq minutes le dirait, alors ce ne fut pas surprenant qu'il n'ait pas l'air dérangé par l'emportement de Ciel. En fait, il avait l'air plutôt satisfait.

Quel tordu.

- Je pense que nous pouvons nous arrêter pour aujourd'hui. (Claude referma le dossier, s'éloignant du bureau pour le ranger), Je vais te ramener à ta chambre.

Un silence glaçant se tint entre eux alors qu'ils retournaient aux quartiers. Claude le laissa à la porte, ce qui était étrange étant donné qu'il l'emmenait directement à sa chambre d'ordinaire, mais pas à l'intérieur, jamais à l'intérieur.

Ciel claqua la porte derrière lui, enfonçant un doigt dans son oreille en le tournant. Le bruit était moins fort ici, ce n'était plus qu'un écho du bruit dans le bureau de Faustus. Même ainsi, c'était tout de même assez foutrement agaçant, comme une mouche qui volerait constamment autour de votre tête peu importe le nombre de fois où vous essayerez de la faire partir.

Il s'avança dans l'habituel désordre de son sol et s'écroula sur son lit.

Génial. Il ne pouvait pas faire le vide. Parfois il détestait réellement que son esprit refuse de s'arrêter. Juste pour une heure, une minute, il n'avait pas un moment de paix.

Cela fait six ans. Ne le laisse pas t'atteindre maintenant.

Claude était aussi honnête que Ciel lui-même, et il le savait. Il se souvenait de Vincent Phantomhive comme si c'était hier. Son père avait été – eh bien, pas responsable, en effet, mais il avait fait de son mieux. S'il y avait bien une chose de vraie dite par le docteur, c'était que les parents de Ciel n'étaient eux-mêmes que des enfants. Alors oui, Vincent pouvait être immature, traitant Ciel comme son ami plutôt que son fils, mais l'amour était incontestable. Lorsque Ciel pensait à son père, il pensait à des mots chaleureux et de douces mains, une grâce qui ne demandait aucun effort, une grâce qu'il n'arrivait pas à imiter peu importe à quel point il essayait, ainsi qu'une ombre derrière ces yeux qu'il pouvait facilement copier.

Mais... Ne pensais-tu pas la même chose à propos de Finny ? Ils t'ont fait oublier. Tu t'es trompé une fois. Combien de fois t'es-tu réellement trompé ?

Non. Le Vincent dont il se souvenait était réel, aussi réel que lui.

Tu ne doutais pas non plus avec Finny, avant que tu vois le post-it. Comment pourrais-tu savoir que Claude ne joue pas au jeu du post-it, qu'il ne dira pas la bonne (mauvaise) chose et que tout te reviendra ?

C'était exactement ce que Claude voulait lui faire penser. Faustus lui faisait juste perdre la tête, Ciel le savait, et il ne se laisserait pas faire. Cela faisait six ans – il n'allait pas les laisser gagner maintenant.

Au cas où cela n'ait pas été assez répété, rappelons que Sebastian Michaelis avait eu bon nombre d'emplois depuis qu'il avait arrêté ses études. Il avait été diplômé de l'université à vingt-deux ans. Ce fut durant les deux années qui suivirent la fin de ses études et qui précédèrent l'entrée dans le personnel de St. Victoria qu'il effectua ses travaux à la chaîne. Il avait fini par se mettre à ne candidater que pour les emplois les plus excitants. Son préféré, bien que pas assez intéressant pour le garder plus de quelques mois, avait été dompteur de lions.

L'entraînement en soi avait été pénible. Pas compliqué mais terriblement banal. Naturellement, il avait excellé et l'avait réussi deux fois plus vite que la norme. L'une des principales idées reçues concernant le dressage de lions était qu'il fallait fouetter l'animal chaque fois qu'il désobéissait et ce jusqu'à ce qu'il associe la désobéissance à la douleur. Si cela avait été la seule manière de dompter l'animal, Sebastian n'aurait simplement pas pu le faire. Abîmer le magnifique manteau de fourrure de ce félin avec d'atroces marques ? Blasphème.

Au contraire, une grande partie du métier consistait à apprendre à lire l'humeur de la bête. Les lions ne sont rien d'autre que de gros chats lorsqu'on les regarde bien. Le lion dont Sebastian avait dû s'occuper avait été une jeune lionne du nom de Betty – une fourrure bronzée et soyeuse, des yeux en amandes, de longues pattes agiles, une véritable beauté. Avec un certain tempérament, qui plus est. À tel point que le refuge ne pouvait pas la laisser avec les autres lions. Se familiariser avec ses habitudes n'avait pas été très compliqué; lorsqu'elle était agitée, elle était tendue et prête à bondir, ses yeux verts ne restant pas en place; lorsqu'elle avait faim, elle rôdait à la recherche de quoi que ce soit sur lequel se jeter; lorsqu'elle était contente, elle ronronnait comme un moteur d'engin et se roulait parfois sur le dos pour obtenir une caresse sur le ventre. Cependant, c'était de sa colère qu'il avait fallu le plus se méfier, étant donné qu'elle était si imprévisible que Sebastian aurait à peine pu avoir le temps de prendre les jambes à son cou. Ses oreilles tombaient contre sa tête, ses poils se hérissaient, et ses lèvres étaient parcourues de spasmes alors qu'elle s'apprêtait à montrer les crocs.

Ce fut grâce au temps que Sebastian avait passé en temps que dompteur de lions avec la capricieuse Betty qu'il sut dès qu'il posa un pied dans la chambre de Ciel que le garçon n'était pas de bonne humeur.

Ce dernier était dos à la porte et si Sebastian ne le connaissait pas aussi bien, il aurait pensé que Ciel dormait. Cependant, il était visiblement tendu. Ses épaules étaient relevées, comme l'aurait fait Betty lorsqu'elle se mettait sur la défensive. Ses pieds nus se mouvaient, faisant office de queue, et les légers sursauts nerveux étaient un signe que Ciel était prêt bondir au moindre problème.

- Bonjour, le salua Sebastian avec un peu plus d'enthousiasme que nécessaire.

Et sans surprise, la réponse qu'il reçut ne fut qu'un grognement maussade qui aurait pu être un mot dans une autre langue mais certainement pas en Anglais. Eh bien, il était un battant, alors il retenta en rajoutant une couche de miellerie à son ton. Chaque fois que Betty était contrariée, l'attitude de Sebastian ne pouvait que se refléter sur elle, après tout.

- Comment était-ce avec Faustus ? PG-13, j'espère.

Ciel sembla se tendre davantage, si c'était seulement possible. Sebastian se demanda brièvement s'il avait touché une corde sensible, un sentiment d'inquiétude commençant à se former dans son estomac, mais alors Ciel se dégagea du lit et Sebastian put voir son visage. Oh, c'était une expression de rage, aucun doute là-dessus, mais c'était quelque chose auquel il était de plus en plus accoutumé. Une expression d'irritation, de frustration, rien de plus. Les nouements qui auraient pu se transformer en préoccupation se dénouèrent et disparurent.

- Es-tu obligé de parler ? Ta voix est insupportable, dit brusquement Ciel en se dirigeant vers sa bibliothèque pour attraper un livre de poche médiocre, l'ouvrant sans aucune précaution alors qu'il remontait sur le lit. Sebastian aurait pu être absorbé par le papier peint, complètement ignoré tandis que Ciel lisait – faisait semblant de lire, plutôt, il était difficile de lire quelque chose à l'envers.

Eh bien, la princesse sainte-nitouche n'était clairement pas d'humeur aujourd'hui. Si la technique pour amadouer Betty ne fonctionnait pas, le meilleur choix de Sebastian avait toujours été de rapidement battre en retraite avant qu'il ne finisse recouvert de griffures de lionne enragée – ou, ici, d'un rubik's cube en pleine face.

- Mes excuses, mon chou.

Ses mots dégoulinaient tant de sarcasme que ce fut étonnant qu'il ne glisse pas en se retournant vers la porte. Il n'alla pas bien loin, cependant, avant que Ciel ne le suive maladroitement.

- Une minute – où vas-tu ?

Le garçon avait l'air consterné, comme si le fait que Sebastian parte était une surprise. Oh oui, qui pourrait ne pas vouloir être en compagnie d'une attitude aussi charmante ?

- Dehors pour aller voir les autres patients. Pour ne pas déranger tes délicates oreilles avec mon insupportable voix.

Une grimace assez familière prit place sur le visage de Ciel. Ce qui aurait pu être une expression menaçante chez n'importe qui d'autre lui donna un air boudeur, une expression qui se rapprochait plutôt du visage que ferait un enfant s'il était trop petit pour aller dans les montagnes russes à la fête foraine.

- Oh, ne sois pas aussi susceptible, bon sang. J'ai la migraine, d'accord ? Cela ne veut pas dire que tu dois t'en aller. Tu n'as qu'à... t'asseoir et ne rien dire, soupira Ciel en montrant d'une main la chaise du bureau, ainsi qu'en frottant ses tempes apparemment douloureuses avec l'autre.

Sebastian remua les sourcils. Personne n'avait à lui faire de faveur.

- Non, ne t'inquiète pas. J'ai vu Beast dehors. Je pense n'avoir jamais eu une véritable conversation avec elle jusqu'à maintenant-

-Reste.

Toutes traces de mauvaise humeur avaient disparu chez Ciel, laissant seulement l'air exténué, ce qui lui donnait l'air encore plus petit. Le livre pendouillait au bout de sa main, oublié.

- Je suis désolé...

Sebastian fut presque choqué, ayant pensé que le garçon était incapable de s'excuser.

- … Que tu sois venu et que tu te sois vexé.

Ah, cela lui ressemblait plus, c'était la faute de Sebastian, d'être aussi sensible.

- Je ne suis pas d'humeur à parler aujourd'hui. Mais tu peux rester.

Sebastian lui évita d'en dire davantage en s'éloignant de la porte, prenant le livre de la main de Ciel.

- Si tu as une migraine, lire n'est pas une bonne idée. Si tu n'arrives pas à dormir alors repose-toi au moins.

Ciel acquiesça hâtivement, retournant sur son lit dans la position qu'il avait adopté lorsque Sebastian était entré. Le garçon avait été sérieux lorsqu'il avait dit ne pas être d'humeur à parler, pas un mot ne fut prononcé entre eux durant le reste du tour de garde de Sebastian. Il ne dormit pas, restant simplement allongé en faisant face au mur comme s'il voyait autre chose que le bleu royal du papier peint. Cependant, malgré le silence, il ne fit jamais remarquer à Sebastian qu'il acceptait de le laisser partir, et bien vite le silence fut plus confortable que n'importe quoi d'autre.

Le départ de Bard de l'Institut avec Finny et Meirin avait été une bénédiction sous-jacente, probablement la meilleure chose qui était arrivée aux occupants, que ce soit le personnel ou les patients, depuis bien longtemps. Désormais ils ne regardaient plus leurs plats en se demandant quelle genre de créature cela avait été autrefois, ou quelle genre de créature était-ce, s'il s'agissait de quelque chose de comestible ou de quelque chose que le « chef » avait trouvé dans les jardins. C'était à se demander avec qui Bard avait couché pour obtenir ce travail. La personne avait sans aucun doute des papilles gustatives défectueuses.

Après la disparition du trio, il fut décidé que les membres du personnel restant se relayeraient les tâches. Chaque jour, un membre différent du personnel serait en charge de la préparation des repas, ses habituelles occupations confiées à quelqu'un d'autre. Il ne fallut pas longtemps pour que Grell mette intentionnellement le feu à la cuisine pour qu'elle soit assortie à sa veste. Même Bard avait réussi à limiter son accidentel incendie à un rythme hebdomadaire. Après cela, Ronald fut désigné comme nouveau chef, seulement parce qu'il n'allait de toute façon que rarement à la section. Il se trouvait que Ronald était un bien meilleur cuisiner qu'aide-soignant, et tout le monde fut plutôt content de cette décision.

Malgré les étonnants talents culinaires de Ronald, Sebastian continua à préparer ses propres repas. Le fait qu'il fut le seul rescapé du lavage de cerveau lui restait encore en tête et la seule raison potable à laquelle il pouvait penser, ce qui le démarquait de tous ceux qui avaientoublié Finny, était qu'il cuisinait ses propres repas. Même les hauts gradés, Ash, Angela, et Claude avaient leurs repas préparés par Bard. C'était à se demander qui trafiquait la nourriture, ça n'avait sûrement pas été Bard, et comment la personne avait réalisé cette prouesse, Sebastian avait beau cuisiner pour lui-même, il utilisait tout de même les mêmes ingrédients, après tout.

Il avait convaincu Agni de lui aussi préparer ses propres repas. On n'était jamais trop prudent, et cela ne pouvait pas être plus vrai qu'à St. Victoria.

Ils étaient en train de prendre leurs petits-déjeuners ensemble à la cuisine plutôt que dans le réfectoire, assis à la table où Sebastian avait l'habitude d'être avec Bard, Finny, et Meirin. Ils étaient plutôt silencieux, prenant brièvement la parole de temps à autres – les choses étaient assez gênantes entre eux ces jours-ci. Lorsqu'ils ne parlaient pas de l'asile et de ce qu'il s'y passait, ils étaient tous les deux incapables de trouver quoi dire. C'était un peu décevant, pour être franc. Sebastian ne pouvait s'empêcher de penser à cette stupide phrase, quelque chose disant que l'amitié était comme de la glace. Une fois brisée, elle pouvait être fixée, mais les craquèlements seraient toujours présents. Il détestait vraiment ces dictons mais parfois ils s'avéraient être vrais. À l'université, lui et Agni avaient été en mesure de parler pendant des heures de tout et de rien sans problème. Maintenant, à cause d'une inquiétude mutuelle mal placée, ils avaient du mal à trouver autre chose à dire que il fait vraiment moche aujourd'hui, hein ?. Il y avait plus important que la tristesse apportée par la brèche dans leur amitié, cependant; maintenant qu'ils s'éloignaient, Sebastian pourrait-il faire entièrement confiance à Agni s'il le fallait ? Il n'avait personne, ici. Oui, il faisait confiance à Ciel, mais jusqu'à un certain niveau. Quoi qu'on en dise, le garçon était un survivant. Il se pourrait toujours que si la liberté se présentait à lui, il se débarrasserait volontiers de Sebastian afin d'y accéder. Agni, cependant, il s'était dit qu'il n'avait aucun doute en lui. Mais à présent – ce qui était vrai pour Ciel pouvait-il l'être pour Agni ? Agni serait-il capable de laisser Sebastian se débrouiller tout seul, ou pire, de choisir Soma ? Le fait que Sebastian se pose seulement la question prouvait que sa confiance en Agni était discutable.

- Oh – les ennuis arrivent, murmura Agni à lui-même, tirant Sebastian hors de ses pensées, regardant intentionnellement son assiette presque vide.

Il ne fallut pas attendre longtemps pour entendre de rapides pas déterminés, résonnant depuis la porte derrière lui.

- Bonjour, salua Claude, les regardant tour à tour, ses yeux ne croisant que ceux de Sebastian.

Ils murmurèrent chacun une réponse ressemblant plus à un grognement qu'à des mots. Il semblerait qu'ils aient tous les deux arrêté de tenter de cacher leur mépris pour l'homme.

- Sebastian, vous ne travaillerez pas aux quartiers aujourd'hui. Vous êtes bien assez en retard sur votre entraînement en tant que membre du personnel.

Sebastian acquiesça lentement, un sentiment de mal être le parcourant alors qu'il jeta un coup d'œil vers Agni. Il était à l'Institut depuis plus de six mois. Parler de retard était compréhensible.

- Si vous avez fini votre assiette... dit Claude en s'estompant, un sourcil levé curieusement.

- Pas encore, répondit Sebastian, malgré le fait que son plat était presque entièrement vide et son estomac rempli.

Aussi puéril que ce soit, il comptait faire attendre l'homme, juste pour l'agacer. Une partie de lui espérait que Claude lui propose d'attendre autre part afin qu'il puisse demander à Agni en quoi constituait l'entraînement du personnel – une petite voix dans sa tête se demandait si c'était ce qu'ils avaient dit à Finny avant qu'il disparaisse, le jardinier avait-il été emmené pour une leçon de botanique qui s'était transformée en lobotomie ? - mais non, Claude ne fit qu'acquiescer et il continua à surplomber Sebastian alors que ce dernier jouait avec le reste de son repas dans l'assiette.

Et dire que Sebastian trouvait que Ciel était mauvais pour lire l'atmosphère.

-Bon, je te verrais plus tard, Agni, dit Sebastian à contrecœur en se levant, jetant les jaunes d'œufs indésirés dans la poubelle pour ensuite placer le plat dans l'évier.

Claude ne prononça pas un mot, acquiesçant à nouveau légèrement et il sortit de la cuisine, ne se retournant même pas pour s'assurer que Sebastian le suive. Absolument pas enthousiaste à cette idée, Sebastian lança un regard qui disait «qu'est-ce qu'on peut y faire » à Agni et il suivit son supérieur.

C'était un réconfort amer que de savoir que Claude l'avait convoqué devant Agni. S'il y avait un témoin l'ayant vu être emmené, alors il y avait plus de chances qu'il revienne, supposait-il.

Ce réconfort n'était que factice. Il n'était pas sûr de savoir où Claude l'emmenait. Il avait visité tout le bâtiment de l'hôpital au sous-sol, jusqu'au dernier étage, bien que seul avec le temps disponible pour inspecter une pièce sans se faire attraper, et il n'y avait aucune pièce qui semblait servir à l'entraînement. De quel genre d'entraînement avait-il besoin, au juste ? Environ six mois après son arrivée à St. Victoria, tout ce qu'il avait officiellement fait, c'était de tenir compagnie aux patients durant la journée. Il faisait occasionnellement le ménage. Il avait très rarement à restreindre les mouvements de l'un des patients lorsque l'un d'eux devenait soudainement violent, bien que même dans ces cas-là il était souvent devancé par l'un de ses collègues, ces derniers étant étrangement enthousiastes. Peut-être que cet entraînement n'était que le protocole, plus pour faire bonne impression qu'autre chose ? Même là, il avait du mal à croire cela après avoir vu comment cet endroit fonctionnait, ils ne s'embêteraient pas à tenir leur image.

Le réconfort l'abandonna complètement lorsque Claude commença à l'emmener dans les bas-fonds plutôt qu'à l'étage, vers le sous-sol, vers La Pièce – ah, alors c'était cela. Un châtiment retardé ? Ash avait été indulgent mais Claude avait d'autres idées en tête. Il sentit son sang se glacer dans ses veines. Bon Dieu, était-ce ce qui était arrivé à Finny ? Emmené loin, inconscient qu'il ne reviendrait pas, qu'il allait être oublié de tous. Était-ce ce qui allait également arriver à Sebastian ? Son nom serait-il effacé de la mémoire de ceux qu'il avait rencontré ici ? Personne ne s'en rendrait compte. Évidemment, sa mère se renseignerait après un certain temps, mais même ainsi, cela serait après un long moment. Il s'était assuré de lui dire qu'il ne pouvait pas souvent la contacter. Et à part elle, il n'y avait personne. Sebastian déménageait si souvent qu'il ne s'embêtait jamais à garder contact avec de vagues amis ou amants qu'il avait rencontré en chemin-

- Ah, les garçons ! Enfin, s'exclama une voix tonitruante, tirant plus que sortant Sebastian de ses pensées déconcertantes.

Sans qu'il l'ait remarqué, Claude l'avait emmené non vers mais loin des portes identiques qui menaient à la Pièce 1800. Ils avaient tourné, puis ils avaient longé un couloir qu'il... avait oublié. Ce ne pouvait être possible. À eux trois, Sebastian, Ciel et Agni avaient fouillé le bâtiment de fond en comble, non ?

Docteur roula vers eux avec un sourire rayonnant, haletant, le visage suintant de sueur. Ses cheveux bouclés châtains étaient attachés avec un élastique, bien qu'en le regardant Sebastian les voyait mèche après mèche se rebeller et se libérer. Les yeux de l'homme étaient animés d'une lueur de joie, mais il avait également une sorte de manie à laquelle Sebastian ne s'était pas attendu venant de lui. Lorsqu'il avait rencontré Docteur pour la première fois, il l'avait immédiatement apprécié, respectant sa passion pour son travail. Désormais, en sachant ce qu'il faisait, il ne pouvait s'empêcher de se demander en quoi consistait son travail. Sa première impression de l'homme se changea en quelque chose d'aigre, Sebastian ne pouvait s'empêcher d'être méfiant vis-à-vis de lui.

- Mes excuses, Docteur. Sebastian était en plein milieu de son repas, expliqua Claude, et il se pourrait qu'il s'agissait de la première fois où Sebastian le voyait montrer du respect envers quelqu'un d'autre.

Docteur remua la main avec désinvolture.

- Pas de problèmes. Rentrons dans le vif du sujet, si vous le voulez bien ?

Il se retourna alors et roula le long du couloir étranger, les deux autres homme derrière lui. Ils ne leur fallut pas même cinq minutes pour atteindre une porte. Elle n'était pas comme les quelques autres portes du couloir qui étaient celles possédant un système électronique et étaient d'un gris industriel. Celle-là était tout au bout du couloir, une porte identique à celle de la section dans tous les aspects à l'exception d'une chose – là où la porte des quartiers avait un tableau électrique comme toutes les autres, celle-ci avait un trou de serrure.

Sebastian jeta un coup d'œil interrogateur à Claude qui fut ignoré.

Docteur se hissa juste devant la porte, fouillant dans les nombreuses poches de sa blouse blanche. Lorsqu'il trouva ce qu'il recherchait, il émit un son de contentement et sortit un long fil de sa poche. Attachée au bout de ce fil se trouvait une clé d'argent rouillée.

- Sebastian, vous devez vous assurer d'écouter ce que moi et le Dr. Faustus vous dirons, d'accord ? Et dès que nous le dirons, sans répliquer. Si vous n'êtes pas rapide, vous pourriez être blessé, compris ?

Docteur parlait alors qu'il déverrouillait la porte – Sebastian regardait de plus près à présent, et il pouvait voir que contrairement aux autres portes il n'y avait pas de numéro, mais une lettre, Pièce V – et il les fit entrer à l'intérieur.

Il en fallait beaucoup pour rendre Sebastian Michaelis véritablement sans voix. Un simple regard dans la Pièce V suffit.

Tout était blanc. Même selon les normes d'hôpital, c'était le plus blanc des blancs, comme si la couleur était un privilège immérité par les occupants de cette pièce. Les lumières fluorescentes étaient aveuglantes, le type de luminosité qui brûlait même avec les paupières fermées et qui faisait voir des taches dansantes. La pièce était divisée en petits compartiments – des cages transparentes sans barreaux ou cadenas, impénétrables. Le sol de ces cages était différent de celui du reste de la pièce. Alors que le sol où Sebastian se tenait était du linoléum propre, le parterre de ces cages était fait de planches de bois dur. Sur les bords de ces cages, le linoléum était grossièrement coupé, arraché du sol. Le bois à l'intérieur était en morceaux et sale, recouvert de Dieu sait quoi, ayant l'air d'être sur le point de se briser à n'importe quel moment avec un peu trop de poids. L'odeur de la pièce était répugnante, et si forte que ses yeux se remplirent de larmes et il dut faire un pas en arrière. Il ne se laisserait pas deviner ce qui constituait l'odeur. Mais le pire dans tout cela, cependant, ce qui avait consterné Sebastian, c'était ce qui se trouvait dans ces cages.

Des personnes. Du moins, ce qui avait autrefois été des personnes. Il était difficile de les qualifier ainsi. Ils étaient neuf au total, remplissant chacun presque toutes les cages à l'exception de la dernière tout au fond. Ils étaient vêtus de grands sweat-shirt et d'amples jogging blancs. Leurs visages étaient squelettiques, leur peau jaunâtre sur les os, leurs yeux si reclus que c'était à se demander s'ils pouvaient réellement voir. Leurs bouches étaient telle une entaille ratée, certains n'avaient même pas de dents, d'autres semblaient avoir des morceaux de glace sortant de leurs gencives. Ils semblaient être couvert de leurs propres crasse, avec du sang et des excréments, et la source de l'odeur fut évidente. Certains d'entre eux étaient recroquevillés dans les coins de leurs cages, s'enlaçant eux-mêmes avec fermeté tout en se balançant, tandis que d'autres étaient effrénés, se jetant contre les murs qui les piégeaient, ne semblant pas réaliser les blessures qu'ils s'infligeaient. S'ils avaient bien tous une chose en commun c'était les hurlements. Tous ensemble, une atroce harmonie alors qu'ils hurlaient. Pas de mots, rien d'intelligent, un simple râle d'agonie.

Une main se posa sur son épaule.

- Je sais que cela paraît inhumain, mais comme vous pouvez le constater, ils n'ont plus rien d'humain, murmura Claude dans son oreille, se tenant si près de lui que Sebastian pouvait sentir la chaleur de son corps.

Fermement, il tourna Sebastian pour lui faire face, regardant la cage la plus proche avec ce qui ne pourrait être qualifié que de pur dégoût.

- Ce sont les patients expérimentaux. Ils sont beaucoup plus malades que ceux d'en haut. Ils ont très peu de chances d'être réhabilités. Ils ont donc été choisi pour subir les nouveaux traitements. Ces traitements... Ils peuvent sembler cruel, mais ils donnent au moins un espoir à des cas autrement perdus. Sous mes instructions et celles de Docteur, vous devrez administrer ces traitements, Sebastian.

Sebastian ne pouvait qu'être bouché bée devant Claude, bel et bien sans voix. Docteur prit alors la parole, se lançant dans un monologue solennel à propos des patients, les mentionnant par un numéro, et détaillant leurs traitements personnels. Tout ce qu'il disait rentrait par une oreille et sortait par l'autre, absorbé par le vacarme assourdissant des hurlements d'agonie des patients.