Ce chapitre était censé sortir depuis le 17 juin, mais pour une raison quelconque je n'avais pas remarqué que ma bêta-lectrice l'avait corrigé.
Sinon, je pense que pour ceux qui l'ont également passé, le bac doit vous sortir par les trous du nez, mais j'espère que vous vous en êtes bien sorti ! On verra bien les résultats le 6 juillet, et je vous dirai si j'ai moi-même réussi !
Bref, je vous laisse enfin lire.
Bonne lecture !~
Écrit par Cennis
Chapitre Dix-sept
Des araignées. Elles étaient sur lui. Tant de pattes, aussi légères qu'une plume, grouillant sur ses bras, son torse, ses jambes et – quelle horreur - il pouvait presque sentir les petits poils sur leurs trop nombreuses pattes, se propageant sur lui comme si elles étaient celles qui étaient furieuses.
Dégoût. Des pattes d'araignées de dégoût fourmillant sur sa chair, lui donnait l'envie de gratter, gratter et arracher sa peau afin de mettre fin à cette répulsive démangeaison sous sa peau. Il se mit à faire exactement cela, à mettre ses manches en arrière pour gratter ses bras, tenter de faire disparaître les démangeaisons qui y étaient apparues. Il gratta jusqu'à ce que ses bras soient rouges, laissant d'infinies traînées blanches là où ses ongles s'étaient trop enfoncés, mais le dégoût restait collé à lui tel une deuxième peau.
Une étrange compulsion parcourut Sebastian et il se tira hors de son lit. Il ne se préoccupa pas du boucan qu'il faisait malgré l'heure tardive, perturbant sans aucun doute ses voisins nocturnes alors qu'il agrippa les côtés de sa commode pour la pousser, la traînant sur le parquet afin qu'elle reste au milieu des deux portes adjacentes. Elles étaient toutes les deux à moitié bloquées désormais et les araignées qui grouillaient sur sa peau se calmèrent un peu, les démangeaisons devenant un peu plus supportables.
Au moins, Grell et William ne pourraient pas entrer dans sa chambre, pas cette nuit.
Sebastian fut soudainement frappé par le poids de l'épuisement. Il tituba vers son lit, se laissant tomber dessus sans une trace de l'habituelle grâce naturelle qu'il possédait.
Je ne peux pas.
Il entendait encore les hurlements. Durant toute sa vie, il n'avait jamais entendu un tel son. Cela avait à peine été humain. Il lui était difficile de croire qu'un humain soit capable d'émettre pareil son d'agonie. Ce son avait empli la pièce d'une manière physique qui n'aurait pas dû être possible, aussi présent que Sebastian lui-même. C'était comme l'heure de pointe dans les transports publics; les gens écrasés contre le dos, le torse, les côtés, jusqu'à ce que toutes les inspirations ne soient plus que celle profonde et beaucoup trop proche de quelqu'un d'autre, de parfaits étrangers se tenant encore plus près de vous que n'importe quel membre de votre famille. Les hurlements avaient été si... présents, comme un étranger dans le train, effleurant ses épaules. C'était presque comme si cela l'avait suivi jusque dans sa chambre, l'écho du cri retentissant encore dans le crâne de Sebastian alors qu'il était allongé dans le calme insupportable de sa chambre.
Ils ne peuvent pas s'attendre à ce que je...
Il pouvait encore sentir cette odeur. Il n'avait pas voulu y penser, ce qui avait bien pu constituer une telle odeur, mais un simple coup d'œil aux résidents de la pièce n'avait pas laissé beaucoup de place à l'imagination. Cet endroit aurait aussi bien pu être une porcherie, les malheureux patients laissés pour compte dans leurs petits enclos pour baigner dans leurs propre sécrétion. Du vomi, des excréments, du sang – ça avait séché sur leurs vêtements, collé à leurs cheveux, s'était encastré au sol. Les voir suffisait à donner envie à Sebastian d'aller dans la salle de bain commune du personnel, qui n'était pas certifiée sans traces. De se tenir sous le jet d'eau chaude et nettoyer la crasse qui avait semblé migrer vers lui, comme si elle savait qu'il était propre et qu'elle souhaitait le salir.
Je ne...
Les patients expérimentaux et leurs traitements radicaux, conçus par les hauts gradés de l'asile avaient été expliqués à Sebastian dans les moindres détails par Claude et Docteur. Pour chaque terme technique qu'ils avaient utilisé pour expliquer les « traitements », Sebastian n'avait entendu qu'une chose; torture. Ils ne tentaient pas de sa cacher derrière des justifications médicales et psychologiques, pas d'insistances pour dire que ce qui était fait servait à aider ces pauvres créatures, pas même une tentative d'être aussi subtil qu'avec les patients en haut. C'était de la torture pure et simple.
Et Sebastian était censé y prendre part.
Oh, on avait profité de son dégoût évident, bien sûr. Claude avait rapidement aperçu le regard dans ses yeux et il avait fait taire l'enthousiaste Docteur qui n'avait clairement pas remarqué, lui. On l'avait rassuré en lui disant que les patients étaient bien trop touchés pour recevoir un traitement classique. Seuls les traitements les plus intenses pouvaient les faire réagir désormais. Il n'y avait presque plus rien d'humain chez eux de toute façon.
Sebastian aurait voulu pouvoir réfuter cette dernière affirmation, mais... Des yeux dénués d'intelligence les avaient regardés à travers le plastique, les patients déambulant à quatre pattes à l'intérieur de leurs enclos, montrant des dents déformées et produisant des grognements féroces. Il aurait voulu être capable de dire le contraire, mais merde alors, Sebastian n'allait pas commencer à se mentir.
Il lâcha un profond soupir d'exaspération, se relevant une nouvelle fois de son lit pour se diriger vers la porte. Heureusement pour lui, personne ne croisa sa route le long du chemin et la salle de bain était inoccupée, ce qui n'était pas si surprenant vu l'heure tardive qu'il était. Au cas où, il tourna le verrou, se collant contre la porte et se laissant glisser au sol.
Il s'en était bien sorti. Perturbé comme jamais, mais réussissant d'une certaine manière à garder les idées claires malgré les cris qui tentaient de les embrouiller. Puis il avait vu le patient V9. Du côté droit de la pièce, dans l'avant-dernier compartiment en plastique, V9 était le plus bruyant de tous. Il n'y avait pas eu un mot dans sa cacophonie, pas même une tentative d'en prononcer un, seulement un bruit inintelligible qui semblait exploser de sa bouche tel un haut-parleur. Chaque fois qu'il avait hurlé, il s'était jeté sans retenue contre les murs de son encaissement. Un bruit sourd étouffé avait accompagné les assauts continus, son épaule cassée laissant une tache de sang grandissante sur le plastique déjà proche de l'opacité. Sebastian n'avait pu s'empêcher de grimacer légèrement chaque fois que ce petit corps se heurtait, il avait presque pu sentir l'impact des os contre le mur. Comme si le sang sur ce mur n'avait pas suffi, V9 en était recouvert, séché et incrusté d'un marron croûte sur ses vêtements et sa peau. Surtout du côté gauche de son visage, le résidu y était si épais que Sebastian avait réussi à y voir de petits craquèlements. Sans s'en rendre compte, les pieds de Sebastian l'avaient emmené plus près de la cage, et il avait pu voir V9 plus clairement sous la lumière des néons. Il y avait tant de sang séché sur le côté gauche de son visage, mais là où il y aurait dû se trouver son œil gauche, il n'y avait qu'un trou béant et infecté.
Écœuré, Sebastian avait fait un pas en arrière, mais il s'était accroché à ce qu'il lui restait de son calme. Le peu qu'il lui en restait tentant désespérément de fuir, il l'avait empalé et l'avait tiré vers lui, près de lui – peut-être que s'il avait détourné le regard du patient V9 une seconde plus tôt, il ne l'aurait pas reconnu. Le recul avait toujours été une saloperie, cela ne pouvait pas être plus vrai que maintenant. Sebastian s'était laissé regarder V9 un peu trop longtemps et durant ce bref instant, il l'avait vu au-delà. Au-delà du sang et du comportement animal et brut, et il avait vu que le patient expérimental qui se jetait contre la barrière qui le séparait de Sebastian était Peter.
Peter, que l'on avait présenté à Sebastian comme l'une des deux moitiés du couple de résidents du Pays Imaginaire. Qui n'avait jamais été loin de Wendy, toujours prêt à la défendre, qu'elle en ait besoin ou non. Qui avait disparu de la section depuis ce qui semblait être une éternité, celui pour qui Joker avait été envoyé dans La Pièce en le cherchant, celui qu'ils avaient tous fini par présumer mort.
Sebastian sentit ses yeux tourner, la salle de bain semblant virevolter dangereusement, et il réussit avec peine à se traîner vers les toilettes avant de perdre son dîner. Sa peau était recouverte de sueur, l'air était frais contre elle, et il rendit tripes et boyaux jusqu'à n'en plus pouvoir.
« Nous sommes loin d'en avoir fini avec le petit Peter. », Sebastian avait entendu Angela prononcer ces mots lorsqu'il s'était caché dans le placard de Claude, qu'il avait vu Joker être emmené seulement parce qu'il avait défendu un ami, et ces paroles prirent soudainement une toute autre tournure. Pour être franc, il les avait complètement oubliées avec tout ce qui était arrivé – en apprendre davantage sur St. Victoria, former une étrange camaraderie avec Ciel, transgresser les règles et voir le vrai visage de l'asile – mais désormais elles bourdonnaient dans ses oreilles.
Sebastian pensait n'avoir plus rien à rendre mais son corps ne sembla pas du même avis, le forçant à se pencher par-dessus la cuvette des toilettes une fois de plus.
Il n'arrivait pas à remettre les images en place, les souvenirs vagues qu'il avait. Peter, petit mais grand d'esprit, un personnage essentiel qui avait disparu avant la fin de la première scène, remarquable dans son absence aux côtés de Wendy. Et puis ça, Patient V9, quelque chose que Sebastian avait du mal à voir comme une personne.
Encore plus de questions luttaient pour avoir la priorité dans l'esprit déjà éreinté de Sebastian; ce qu'ils avaient fait à Peter, et ce que ce dernier aurait bien pu faire pour mériter un destin aussi cruel ? Était-ce ce qui était destiné à Finny s'ils n'étaient pas intervenus ? Et était-ce ce qu'il devait arriver à tous les patients du dessus, même Ciel ?
Ce fut une nuit sans sommeil pour Sebastian, la Section V s'imprimait dans son esprit, visible chaque fois qu'il fermait les yeux comme s'il se tenait encore dans cette salle infernale. Il évita la cuisine et se rendit directement dans les quartiers le matin qui suivit. Le petit-déjeuner n'était pas quelque chose qui lui donnait particulièrement envie, encore moins en sachant qu'il pourrait être à nouveau coincé par Faustus.
Il avait développé une sorte de routine dernièrement. Si son tour débutait dans la matinée, il faisait ses rondes avec les autres patients. Selon qui était debout, parfois il se retrouvait à faire le duo de comiques avec Joker et ses innombrables tentatives de remonter le moral dans la section. D'autres fois il se retrouvait dans une étrange bataille de regard à sens unique avec Soma, qui continuait à s'assurer d'être à l'opposé de Sebastian dans la pièce avant de lui faire des grimaces. Quoi qu'il en soit, peu importe avec qui il passait du temps, il n'allait jamais directement dans la chambre de Ciel. Bien que personne ne lui ait fait de remarque ou ait l'air de s'importuner de la règle des portes non fermées, Sebastian ne souhaitait pas avoir l'air trop nonchalant et attirer l'attention sur sa présence fréquente là-bas. Si tout le monde préférait jouer les innocents, il leur rendrait la tâche plus facile. Aujourd'hui, cependant, il n'était pas d'humeur à simuler. Ignorant les quelques lèves-tôt dans le foyer, Sebastian détala de la porte de la section à celle de Ciel, entrant sans prévenir.
La pièce était plongée dans la pénombre, d'épais rideaux noirs fermés sur l'unique petite fenêtre où la lumière aurait pu pénétrer. Le désordre était moins présent que d'ordinaire, grâce à son incapacité à être dans une pièce aussi encombrée là où une simple chute pouvait être létale, Ciel semblait particulièrement apprécier les jouets pointus. La tête dudit garçon était à peine visible sous les couvertures, une respiration silencieuse signifiant que Ciel était profondément endormi.
À réveiller ou ne pas réveiller ? Sebastian aurait probablement besoin de sa tête pour la conversation qui suivrait bientôt, alors plutôt que de risquer d'être mordu par un chien borgne de mauvais poil, il valait sans doute mieux ne pas le réveiller.
Se résignant à une longue attente, Sebastian marcha prudemment sur le désordre et se laissa tomber sur la chaise de bureau. Ses yeux étaient endoloris et secs, cligner ne suffisait pas à faire disparaître la fatigue, et il finit par ne plus les ouvrir. Coude sur le bureau et menton dans la main, la chambre seulement animée par le son de leurs respirations, Sebastian succomba finalement à la léthargie.
Cependant, l'attente n'aurait pas été longue. À travers les ans, Ciel était devenu très sensible à son environnement. Les bruits, les odeurs, la présence d'une autre personne, les légers changements qui pouvaient être une potentielle menace. Ce ne fut pas le bruit de Sebastian fermant la porte derrière lui qui réveilla Ciel, ni sa prudente avancée jusqu'à la chaise. Non, ce fut le froissement du tissu alors qu'il bougeait dans son sommeil qui avait tiré Ciel hors de son état somnolent.
Plissant l'œil dans l'obscurité, Ciel se hissa hors des draps, le corps tendu. Il savait qu'il n'y avait normalement qu'une poignée de personnes qui pourrait être ici, celles qui étaient assez audacieuses ou qui ne redoutaient pas de la colère de Ciel, alors il ne fut pas surpris lorsque son œil s'ajusta enfin au peu de lumière et qu'il aperçut Sebastian.
Ciel ouvrit les rideaux, la lumière du matin chassant les ombres. À la lumière, il put constater que Sebastian ne semblait réellement pas dans son assiette. Sa peau d'ordinaire pâle avait pris une teinte jaunâtre, et l'homme était vautré au-dessus de son bureau dans ce qui devait être une position inconfortable, si assoupi qu'il ne sentait pas le crayon à papier qui s'enfonçait dans l'une de ses joues.
Pour être allé jusqu'à s'endormir dans sa chambre, Ciel se dit que Sebastian ne devait pas être au mieux de sa forme. Même endormi, il semblait épuisé, et le garçon eut presque pitié de lui.
- Eh, fainéant !
Sebastian fut ramené à la réalité par un coup de pied bien placé, assez pour le faire tomber de la chaise.
Enfin presque.
- Dormir pendant le travail ? Tss-tss, le gronda Ciel, secouant la tête de manière désapprobatrice.
Chez le jeune Phantomhive, ses émotions avaient tendances à se dominer de manière assez flagrante. Alors s'il fallait choisir entre ressentir de la pitié pour quelqu'un et agacer la personne, il n'était pas dur de deviner quel choix l'emporterait. Si quelqu'un était dans sa chambre durant son sommeil, alors c'était un tout simplement un abruti.
- Mes excuses, votre Altesse, dit amèrement Sebastian en se remettant dans une position appropriée, arborant une grimace qu'on aurait plutôt attendue de Ciel.
- Qu'est-ce qui t'a foutu de si mauvaise humeur ?
Apparemment l'hypocrisie n'atteignit pas Ciel, sa propre humeur massacrante de l'autre jour oubliée ou délibérément ignorée. Se frottant les yeux, Sebastian reprit bonne place sur la chaise.
- Pouvais pas dormir cette nuit. Bref, j'ai des nouvelles-
Ciel leva une main et secoua la tête.
- Cela devra attendre. Tu devrais sortir. J'ai une séance avec Faustus bientôt.
- Tu en as eu une hier, non ? Je pensais que c'était tous les deux jours.
- Théoriquement. Il ne peut pas demain, apparemment, alors j'ai la chance de faire deux jours d'affilée. S'il te voit ici lorsqu'il viendra me chercher-
- Ça ne peut pas attendre, l'interrompit Sebastian.
Cela ne lui ressemblait pas de couper la parole de quelqu'un. Même dans ses humeurs les plus sarcastiques, il se souvenait de ses manières ou plutôt, de la pantoufle de sa mère contre sa tête. Maman Michaelis ne tolérait pas l'impolitesse.
Ciel examina l'étrange expression sur le visage de l'homme, un mal être se mettant à le parcourir. Sebastian observa avec confusion Ciel lui faire signe de rester silencieux, aller vers sa porte et la frapper rapidement trois fois. Il n'y eut aucune réponse, pas d'indication que le garçon en attendait une, et ce ne fut qu'une fois que Ciel fut de nouveau sur son lit qu'il fit signe à Sebastian de continuer.
Et ce fut exactement ce que Sebastian fit. Il avait eu peur de ne pas trouver les mots pour décrire cet endroit et les créatures qui s'y trouvaient, ce qu'il était censé leur faire, mais une fois qu'il s'était mis à parler il n'arriva plus à s'arrêter. Il n'avait jamais été un grand bavard, mais à cet instant précis, peu importe quel filtre existait habituellement entre son cerveau et sa bouche, il semblait s'être volatilisé. Au début, Ciel eut l'air sceptique. Cependant, plus les détails affluaient de la langue bien pendue de Sebastian plus son expression se tordait, l'incrédulité laissant place au trouble.
- Pensais-tu qu'il existait un deuxième groupe de patients ? demanda Sebastian lorsque Ciel ne sembla pas prêt à rompre le silence.
Il s'était attendu à ce que le garçon devienne blanc comme un linge, ait l'air effrayé, et se mette à tenir ce foutu post-it qu'il devait encore garder quelque part. À la place, si ce n'est pour son anxiété évidente, Ciel était calme. Lorsqu'il prit la parole, il eut l'air davantage hébété qu'autre chose.
- Il y avait... des rumeurs, je suppose. Enfin, elles venaient de Dagger, étonnamment, - Ciel plissa le nez pour se concentrer -, Il l'avait entendu de Soma, à qui Agni l'avait dit, qui je crois l'avait entendu de Ash ? Ce n'est certainement pas une source d'information viable. D'ailleurs, Dagger est persuadé qu'Angela est en réalité un homme et que Ronald attaque les gens avec une tondeuse. On ne peut pas dire que ce soit très convaincant.
Sebastian était moins sceptique sur le dernier point, mais pour l'heure se demander si Angela était réellement armée n'était pas important. Il ouvrit la bouche, prêt à poser des questions, mais se stoppa- Ciel le fixait. Pas de la manière polie, lorsque l'on regarde quelqu'un qui parle, mais d'une manière que Sebastian n'arrivait pas vraiment à déchiffrer. C'était un regard très étrange, un regard qu'on ne lui avait jamais adressé auparavant, surtout venant du garçon. C'était... prudent, presque. Calculateur.Méfiant.
On frappa rapidement trois fois à la porte, brisant le silence qui s'était installé entre eux, faisant presque sursauter Sebastian. Freckles passa la tête par la porte :
- Il sera bientôt là.
Et elle la laissa ouverte derrière elle.
Ciel regardait toujours Sebastian avec cette étrange précaution, son ton posé mais impersonnel lorsqu'il dit :
- Tu dois partir. Faustus est en chemin.
Claude parlait, son ton monotone rentrant dans une oreille et sortant par l'autre alors que la séance d'une heure et demie s'écoulait. Il aurait très bien pu être en train de s'adresser au mur derrière Ciel, la structure écoutait probablement plus que lui de toute façon.
Ciel avait été âgé d'environ treize ans lorsque Grell Sutcliffe était arrivé à St. Victoria. À cette époque, la liste des patients était différente. Il n'était lui-même là que depuis deux ans, pas encore le vétéran qu'il deviendrait par la suite. Il ne connaissait pas ces patients comme ceux qui arriveraient plus tard, ça ne l'intéressait pas. Ils étaient perdus, trop accommodés à ce que l'asile voulait qu'ils soient, alors Ciel devait toujours être sur ses gardes. Il s'assurait d'être présent lorsque de nouvelles personnes passaient par la porte des quartiers, se familiarisant avec elles.
La première chose qui lui était passée par la tête en voyant Grell Sutcliffe derrière Angela avait été, « pas une menace ». L'homme était un cas désespéré. De longs et filandreux cheveux bruns qui s'échappaient du ruban rouge mal attaché derrière sa tête, ces derniers encadrant un visage clairement pâle et nerveux, des yeux anxieux d'un étrange vert chartreuse ne pouvant tenir en place sur un patient. Ses mains tremblantes avaient trifouillé son uniforme, comme s'il avait été incapable de rester immobile un bref instant, tirant de temps à autre sur la veste dans laquelle il avait l'air inconfortable, ou déroulant ses manches afin de couvrir entièrement ses mains. La deuxième chose à laquelle Ciel avait pensée en observant l'homme-souris avait été, « quel con». Il portait ses peurs comme un badge. Il y aurait très bien pu y avoir une pancarte illuminée juste au-dessus de sa tête – CIBLE FACILE, LES TIMBRÉS, DÉVOREZ-MOI – avec une flèche pointant le pathétique homme. S'il y avait bien une chose que Ciel avait apprise durant ces deux dernières années ici, c'était que l'on ne montrait pas un simple signe de vulnérabilité à ces gens-là. La vulnérabilité était pour un fou ce qu'était une femme en pleurs lors de la St. Valentin pour un coureur de jupons. Une proie facile.
Il n'avait fallu qu'un seul mois pour que Le Changement opère sur le craintif Grell Sutcliffe et le transforme en le monstre sadique qu'il était aujourd'hui.
La première chose qui était passée par la tête de Ciel lorsque William T. Spears avait été guidé dans la section avait été, « bon sang, tu t'es trompé de métier». Il n'avait pas été aussi timide que Grell ou du moins il le cachait mieux si c'était le cas, et il croisait le regard des patients sans un signe d'intimidation. Cependant, on avait clairement pu voir que le seul patient dont il était l'aîné était Ciel lui-même. L'homme n'avait pas dû dépasser les dix-neuf ans. Cela se voyait dans la manière de s'habiller et de se tenir. En un mot, forcé. Les cheveux mis en arrière avec du gel, les épaisses lunettes à monture où la protection se trouvait encore, l'uniforme beaucoup trop méticuleusement arrangé, la manière qu'il avait de se tenir droit comme un I comme s'il tentait d'avoir l'air le plus grand possible. Cet homme, s'il pouvait seulement être appelé ainsi, faisait beaucoup trop d'efforts, et c'était un grand non de la part des patients. Les gens qui tentaient désespérément d'impressionner étaient très faciles à briser.
Pour lui, plus fort de volonté mais toujours fragile en vérité, il avait fallu trois mois avant qu'il ne succombe au Changement.
C'était toujours pareil. Tous les nouveaux membres du personnel qui mettaient un pied dans le domaine des fous étaient jugés par Ciel, un jugement qui finissait par devenir faux à cause de l'irréversible Changement; Ronald Knox, est-il seulement assez âgé pour avoir le droit de boire; Hannah Anafeloz; tu aurais été plus en sécurité en tant que prostituée en 1888; Aleister Chambers,juste... non; et même Agni, comment as-tu bien pu finir ici?
Cela avait intrigué Ciel durant toutes ces années. La raison derrière tout cela. Lorsque le personnel arrivait, ils étaient s'il osait dire, normaux. Le peureux et maladroit Grell Sutcliffe de ce premier mois était quelque chose dont Ciel se souvenait encore aujourd'hui, bien qu'il avait un mal fou à associer ce souvenir avec la chose qu'était le Grell actuel. La chevelure banale s'était changée en rouge flamboyant si ce n'est chamarré, les lunettes rondes avaient été échangées contre une paire plus moderne qui semblaient faire ressortir la lueur maniaque toujours présente dans ses yeux désormais. Ses séries d'excuses avaient été remplacées par un sourire psychotique. Mieux valait ne pas parler de ses méthodes de traitement favorites. Comment avait-il pu changer aussi drastiquement ?
L'Autre Section. La Section V, comme l'avait appelé Sebastian. C'était cela l'explication. Était-ce une sorte d'initiation, Ciel se le demandait, un entraînement morbide digne d'un bizutage. Introduction aux 101 Tortures avec votre instructeur préféré, Claude Faustus ! Bon Dieu, c'était pire que ce qu'il s'était imaginé, et il avait imaginé beaucoup de choses.
Depuis quand Sebastian était-il ici ? Quatre mois, bientôt cinq. Ils leur avaient fallu un bon moment pour s'occuper de lui, contrairement aux autres. La seule exception au Changement à laquelle Ciel pouvait penser était... Agni. L'homme qui avait été clairement hors de portée en arrivant, et qui s'était épris de Soma au point où Le Changement n'avait pas été en mesure de le toucher. Ils avaient abandonné son cas, n'est-ce pas ? Alors ils avaient ramené Sebastian.
Sebastian, sur qui Ciel avait lancé son dévolu. La seule chance qu'il avait de sortir de l'asile la tête sur les épaules. Il était bon à savoir que Sebastian n'avait pas semblé avoir pris goût aux vis à ongles et à la torture par l'eau, mais une fois de plus, Ciel aurait pu dire la même chose du reste du personnel avant qu'ils ne deviennent réellement le personnel. Il ne pouvait pas se permettre de laisser sa future liberté dépendre de peut-être et d'une confiance envers les autres – Sebastian semblait immunisé au Changement jusqu'à maintenant, mais ce n'était que le début, cette atroce initiation, et si un simple aperçu avait effrayé Sebastian au point où il n'avait pas pu dormir, alors combien de temps allait-il pouvoir résister ?
Merde.
Ciel pouvait la voir, sa chance lui filer entre les doigts tandis que la Section V prenait de plus en plus de place dans l'esprit et la possible lucidité de Sebastian. Tous les autres membres du personnel avaient été aussi lucides que l'homme lorsqu'ils étaient arrivés pour la toute première fois – était-ce le destin de Sebastian ? De devenir aussi dérangé et naturellement mauvais que les autres ?
Pas tant que je serai là.
Il pouvait la voir pour la première fois. Il détestait ce genre de clichés, mais la lumière au bout du tunnel était en vue. Cependant, atteindre le bout de ce tunnel dépendait entièrement de la personne qui l'y mènerait. S'il devait un jour sortir de St. Victoria, il aurait besoin de Sebastian, et il faudrait impérativement que ce dernier n'ait pas d'envie meurtrière.
- Ah !
Ciel fut tiré sans plus de cérémonies de ses pensées par le bruit devenant deux fois plus intensément douloureux. Cela n'avait pas été si horrible ce jour-là, simplement un autre bruit de fond qu'il avait pu ignorer en se perdant dans ses pensées, mais il était soudainement devenu aussi, si ce n'est plus virulent que la veille.
- Tu m'as l'air ailleurs, aujourd'hui. Y a-t-il une raison particulière à cela ? demanda Claude en le regardant avec une inquiétude candide.
Non, il n'y en avait pas. Juste les putains d'oreilles en sang.
- Je vais bien, répliqua Ciel, indiquant qu'il ne l'était clairement pas.
Sans grande surprise, Claude ignora son ton et acquiesça simplement, sûr et certain qu'il avait l'attention de Ciel désormais.
- Oh, j'ai oublié de te prévenir. Ann a redemandé une visite.
Ciel eut à peine la chance de réagir en entendant la nouvelle que Claude l'interrompit.
- Évidemment, étant donné le danger que tu te représentes, tes droits de visite ont été restreints. J'ai dû lui refuser.
Ciel avait abandonné l'idée de répondre à cette histoire de danger pour soi-même depuis longtemps. C'était une bataille perdue, peu importe dans quel angle on le voyait. Toujours était-il qu'il aurait menti s'il avait dit ne pas être déçu. Après tout, sa tante était la seule véritable connexion qu'il avait avec le monde extérieur, au-delà des murs de St. Victoria. Cette visite aurait été sans l'ombre d'un doute consacrée aux détails exubérants d'Ann sur son mariage. Quelles fleurs elle comptait choisir – un bouquet des plus rouges amaryllis, sans aucun doute, ses préférés – et quelle serait la première danse – Angelina ne choisirait pas quelque chose d'aussi banal qu'une valse, mais Ciel ne connaissait pas grand-chose à la danse, encore moins des différents noms. Le mariage était en juillet, plus que cinq mois, et cela allait sans dire que Ciel n'y assisterait pas. Entendre les plans d'une Ann excitée aurait été la seule manière qu'il aurait eue de savoir ne serait-ce qu'une chose sur le grand jour. Enfin, plus maintenant.
Ciel savait aussi bien ce que Claude faisait que ce dernier. C'était une tactique si transparente, que le garçon se sentait offusqué. En ne le laissant pas voir Ann, il le coupait, l'isolait davantage entre ces murs. Et Sebastian – il faisait également parti de son plan. Le personnel savait, avait vu... peu importe ce qu'il y avait entre eux.
Lui dérober le seul lien qu'il avait avec le monde extérieur. Le priver du peu de contrôle qu'il possédait dans l'asile. Faisons cela, avaient-ils pensé, et Ciel Phantomhive sera éliminé une bonne fois pour toute.
Ils pouvaient toujours courir.
Les Séances du mercredi avaient au départ été présentées par Tanaka comme une manière de familiariser et mettre à l'aise les patients les uns avec les autres, de les faire sortir des petits groupes dans lesquels ils s'étaient reclus et qu'ils refusaient de quitter, pour interagir et s'ouvrir aux autres. Enfin, il s'agissait de la raison officielle, tout du moins. Dieu sait quelle était la véritable raison. Probablement pour les mettre encore plus mal à l'aise que d'habitude. Cette façade mise en place pour se rapprocher et s'ouvrir aux autres avait été délaissée en un temps record de deux semaines, une fois que Gray s'en fut lassé. Toutes les autres séances après cela consistaient principalement à les insulter sans vergogne, à les provoquer ou simplement les ignorer pour faire la conversation à Phipps.
Aujourd'hui était l'un de ces jours.
- Enfin, ouais, je veux dire, on a pas besoin de permission alors je propose qu'une fois qu'on en a fini ici on aille en ville, disait-il, ne faisant même pas face aux patients tout en faisant vaguement des gestes avec son presse-papier.
Phipps arbora une expression de ce qui devait être chez lui de l'incertitude.
- Angela voudra quand même que les papiers soient remplis.
Gray pouffa.
- Je ne sais plus du tout quoi mettre. J'ai déjà tué la seule sœur qui me restait la dernière fois qu'on est allé boire un verre. Il te reste pas quelqu'un qui serait tombé en phase terminale pendant la nuit ?
- Je suppose que nous pourrions dire que nous avons besoin de nous réapprovisionner ?
- Mais là on devra passer par Faustus !
Et ainsi de suite. Les patients étaient assis en cercle, dans l'oubli, parlant également entre eux. Ciel avait espéré que la séance serait terminée lorsqu'il reviendrait mais avait-il déjà pu être aussi chanceux ? Gray lui fit signe de venir sans même le regarder ou marquer une pause dans sa discussion avec l'autre psychiatre, réduisant à néant toutes les chances qu'il avait de filer dans sa chambre.
Jetant un œil au cercle, Ciel remarqua distraitement qu'Alois était assis entre Snake et Jumbo. C'était probablement la première fois depuis que le blond était à l'Institut qu'il ne s'était pas assuré de garder une place pour Ciel. Soma, d'un autre côté, lui faisait signe de la main pour qu'il prenne le siège à côté de lui, gardé spécialement pour lui. Il avait autre chose à faire que de penser au caprice d'Alois. Franchement, le blond se comportait comme une lycéenne susceptible dont l'amie avait été invité au bal par celui qu'elle voulait. D'abord il l'ignorait. Et puis quoi encore, il se mettrait à lancer des rumeurs comme quoi Ciel aurait de l'herpès ? Il devait grandir, et vite.
- Comment ça s'est passé avec l'autre Tordu ? demanda Soma, toujours aussi de bonne humeur.
- Comme d'habitude.
Ciel se frotta les oreilles, essayant de se débarrasser de l'écho du bourdonnement. Il ne savait toujours pas ce qui provoquait ce bruit dans le bureau de Faustus mais cela lui tapait vraiment sur les nerfs, sans doute parce que le restant d'écho prenait de plus en plus de temps à partir.
- Hm-hm. Sinon, je me demandais, qu'est-ce qui lui les brise ?
Alors même Somapouvait voir la tension entre Ciel et Alois.
- Il est encore plus casse-couilles que d'habitude ces temps-ci. Et il n'était déjà pas très copain-copain avec nous de base, tu sais.
La seule réponse qu'il eut fut un haussement d'épaules.
Et comme d'habitude, Soma refusa de laisser tomber.
- Oh, allez ! Si vous vous disputez, tu peux totalement me le dire, Ciel. Je suis ton grand frère attitré après tout. Et à quoi servent les grands frères si ce n'est pour te réconforter lorsque rien ne va ? Je l'ai lu dans un livre alors ça doit être vrai – tu es l'un de ces personnages impassibles qui va être chamboulé et qui va mûrir, tout ça, tout ça, alors tu as besoin d'une épaule sur laquelle pleurer. La mienne est toute à toi !
C'était un discours que Soma lui faisait au moins deux fois par semaine, plus s'il n'avait pas de chance. Il ne savait pas vraiment quand est-ce que cette soi-disant fraternité avait débuté, il n'avait certainement pas eu son mot à dire là-dedans, et peu importe à quel point il avait insisté sur son heureux statut de fils unique cela n'avait pas découragé le Prince proclamé. Il répondait généralement à ces discours enthousiastes en s'en moquant, en roulant de l'œil ou en souhaitant que Soma foute le camp. Ciel fut sur le point d'avoir recours à deux si ce n'est les trois réponses, mais il en décida autrement.
À la place de sa répartie favorite, Ciel répondit :
- Je peux vraiment ?
Il voulut presque avoir une caméra afin d'immortaliser l'expression béate de surprise de Soma.
- Qu- oui ! dit Soma, rayonnant encore plus qu'une centaine d'ampoules.
Une fois que Gray et Phipps s'accordèrent pour dire qu'un de leurs amis s'était malencontreusement fait renverser par un camion et qu'il ne passerait probablement pas la nuit, ils mirent fin à la séance du mercredi et le cercle se dispersa. Soma suivit avec excitation Ciel alors que ce dernier menait la marche vers la chambre de l'homme plus âgé, sa queue imaginaire remuant vivement.
La chambre de Soma était surprenante pour qui la voyait, sans aucune tache. Aussi puéril qu'il était, on le prenait à tort pour négligé. Au contraire, il ne supportait pas le désordre. Il était beaucoup trop important pour se complaire dans le désordre et la saleté, après tout. Bien que toutes les chambres soient conçues sur le même modèle – un lit simple, une table de chevet à tiroirs, une petite bibliothèque fixée au mur, une petite table fixée au sol, une salle de bain avec le strict nécessaire – elles variaient toutes selon le résident et la perspective du personnel. Alors que Ciel, présent depuis longtemps et gagnant des faveurs non demandées de la part du Chef des Psychiatres, avait de nombreux avantages tel qu'une porte qui restait ouverte après le couvre-feu, autant de babioles qu'il désirait ainsi que des rideaux pour sa fenêtre avec lesquels, s'il lui en prenait l'envie, il pouvait facilement se pendre avant que qui que ce soit le trouve, la chambre de Soma était très vide en comparaison. Sa bibliothèque était quasiment vide à l'exception de quelques livres et d'un collier doré, sa fenêtre était hors de portée et rien ne permettait de cacher la lumière, et ses tiroirs ouverts ne laissaient voir qu'un autre ensemble de vêtements de rechange. Le seul membre du personnel qui s'occupait de Soma était évidemment Agni, et l'aide-soignant n'était pas en position de pouvoir, il n'était donc pas en mesure de donner à Soma des choses qui apporteraient plus de vie à la pièce.
C'était assez déprimant, vraiment, qu'une personne aussi vivante que lui vive dans une chambre aussi banale.
Soma trottina derrière Ciel, fermant la porte du pied et sautant sur son lit, assis en tailleur, prêt à écouter. Il était clairement en train de réprimer un sourire, essayant d'avoir l'air aussi sérieux que ce que la situation lui donnait l'impression d'être.
Ciel prit la chaise de bureau, croisant les jambes.
- Alors ? Que se passe-t-il ?
Soma réussit à garder le sourire loin de son visage mais l'air mature était gâché par ses balancements alors qu'il était assis.
- Eh bien, je me demandais. Agni et toi, qu'est-ce qu'il y a entre vous deux ?
Soma fut, sans trop de surprises, pris au dépourvu. Ciel Phantomhive montrait rarement de l'intérêt dans, enfin, rien. De toutes les choses auxquelles il aurait soudainement pu s'intéresser, les autres personnes étaient si bas dans la liste qu'elles auraient très bien pu n'être qu'une simple hypothèse. En comparaison, les relations des autres n'étaient même pas sur cette liste.
Soma n'était pas aussi naïf que ce que les gens pensaient, cependant. Il avait remarqué le temps que son petit frère passait avec le plus-vraiment-nouvel aide-soignant. Ces deux là étaient tout le temps dans la chambre du garçon pendant la majorité du tour de Sebastian, la porte toujours bien fermée pour Dieu sait quelle raison. Même lorsque Ciel s'aventurait hors de sa chambre, c'était à ses côtés que Sebastian allait et ils étaient toujours ensemble, jouant à un jeu ou parlant de choses et d'autres. Il fallait être aveugle pour ne pas le voir.
Soma pouvait sentir les larmes lui monter aux yeux. Son petit garçon était un grand maintenant.
- Agni et moi on est ensemble, dans un sens. Je veux dire, on peut pas vraiment appeler ça sortir ensemble parce qu'il faudrait vraiment sortir ensemble, tu sais ? Ce qui s'en est le plus rapproché c'est quand on était dans le jardin en même temps. Mais je l'aime, confessa Soma, devenant étrangement sérieux. Et il dit qu'il m'aime aussi.
Ciel écouta attentivement, acquiesçant légèrement.
- Alors, comment était-il lorsqu'il est arrivé ici ? Je ne m'en souviens pas vraiment.
- Comme maintenant, honnêtement, ricana Soma. Enfin, il n'a pas l'air aussi misérable qu'au début. Grâce à moi, j'en suis sûr.
Ciel eut l'air curieusement content d'entendre cela, et Soma n'arrivait pas vraiment à savoir pourquoi.
- Alors est-ce que vous avez baisé ? demanda Ciel sans aucune vergogne, comme s'il demandait simplement quel jour de la semaine on était ou si quelqu'un avait l'heure.
Soma s'empourpra d'un rouge exquis à une vitesse qui aurait déboussolé Meirin. Ce n'était pas surprenant que Ciel soit cru, il donnait un tout nouveau sens au mot parfois, mais c'était plus qu'étrange pour lui de s'intéresser à une telle chose.
- Voyons, Ciel, demande-moi c'que tu veux vraiment savoir, hein, ria Soma, mal à l'aise et incapable de croiser le regard de son pas-si-petit-que-ça frère.
- Pas besoin d'être timide, Soma. Nous sommes des hommes. Les hommes parlent de ce genre de choses. Je prend ta réaction pour un oui, alors.
Bon sang, il pouvait être si distant parfois. C'était comme s'il avait appris à communiquer à l'aide d'un manuel.
- … Je, euh... ouais, on a couché ensemble... mais un gentleman ne demanderait pas, murmura Soma presque de manière incohérente, trouvant le trou dans sa housse de couette soudainement très fascinant.
- Oui, oui. Merci.
Soma releva les yeux à contrecœur lorsqu'il entendit la chaise gratter le sol, Ciel se levant pour partir. Avant que le garçon puisse atteindre la porte, il sauta du lit et attrapa le poignet de Ciel, le faisant presque perdre l'équilibre. Il tint de manière ferme et délibérée le poignet trop fin, assez fort pour laisser une marque de sa main, ne laissant pas la chance à Ciel de s'échapper. Comme Soma s'y attendait, le visage de Ciel se déforma alors qu'il tenta de se libérer.
Peu de personnes voyaient un Soma sérieux. Tout comme Joker, il faisait de son mieux pour toujours sourire, toujours plaisanter, toujours rire. Il était l'un des plus âgés, c'était alors son devoir d'essayer de rendre les choses plus simples pour les plus jeunes, même si tout ce qu'il pouvait faire c'était de tenter d'apaiser la tension qui régnait constamment. En fait, il était fort probable qu'Agni et Ciel soient les deux seules personnes à voir un Soma réellement sérieux. Ils confirmeraient tous deux qu'il s'agissait de quelque chose de très perturbant à voir.
La voix aussi ferme que celle d'un professeur expérimenté, Soma regarda Ciel droit dans l'œil et lui demanda :
- Sebastian essaye-t-il de te forcer à faire quelque chose ?
La seule chose qui empêcha Ciel d'éclater de rire fut l'inquiétude réellement présente pour lui dans le regard de Soma. Il savait qu'il n'était pas la plus empathiques des personnes, mais même lui ne pouvait pas rire au visage d'un tel tracas, surtout s'il le concernait.
- Ciel, tu n'as pas à faire quoique ce soit que tu ne veux pas faire, d'accord ? Et si Sebastian essaye de te forcer, alors, viens me voir, d'accord ? S'il essaye de te faire quoi que ce soit-
- Que vas-tu faire, Soma ?
Ciel arbora un léger sourire. Relâchant quelque peu sa prise sur le poignet de Ciel, Soma bomba le torse, frappant ses muscles imaginaires avec sa main libre et s'exclama :
- Je pourrais battre Sebastian !
Il se dégonfla aussi vite, grimaçant.
- E-Enfin, avec une chaise ou autre. Je veux dire, il est plutôt costaud.
Ciel dégagea son poignet, lâchant un rare rire sincère tout en serrant légèrement le bras de son ami. C'était probablement la première fois que Ciel avait touché Soma de son plein gré, et cela ne fit qu'inquiéter davantage l'homme.
- Ne t'en fais pas. Je sais ce que je fais.
Les mots étaient censés être réconfortants. Ils ne firent que resserrer les nœuds qui se formaient au fond de l'estomac de Soma alors qu'il regarda Ciel sortir de la chambre.
