Le chapitre dix-huit est là, et avant que je parte en vacances, eheh. Et je peux vous annoncer avec fierté que j'ai eu mon bac avec mention assez bien, ainsi que l'université que je voulais !

Little-Bocchan : Ravie que l'histoire te plaise !

Bonne lecture et bonnes vacances !~


Écrit par Cennis

Chapitre Dix-Huit

La télévision avait été éteinte. Alois Trancy était une fois de plus Alois Trancy. La miséricordieuse protection que le Zydrate lui avait procuré s'était dissipée, ne laissant plus rien entre lui et la réalité.

Alors que les jours passaient, son corps s'habituait petit à petit aux fréquentes doses de la drogue d'oubliettes. Il pouvait le sentir tandis que les sensations qui ne lui avaient pas manqué lui revenaient. Cela avait d'abord été un fourmillement dans les orteils, à peine présent mais tout de même remarquable. Puis l'étrange impression dans sa tête avait disparu. Chaque jour qui passait, sa vision se précisait. Chaque jour, son cœur s'alourdissait. Et alors son corps abandonna toute forme de progrès. Tout ce dont il avait momentanément pu s'échapper lui retomba dessus.

Dépression. Un mot beaucoup utilisé ces derniers temps. À tel point qu'il avait commencé à perdre de son sens. Les individus qui avaient eu une soi-disant mauvaise et épuisante journée pensaient pouvoir officiellement se déclarer comme dépressif, mais ils en ignoraient toute l'ampleur. Seul quelqu'un y ayant réellement été confronté pouvait comprendre – chaque inspiration étouffante, l'inexplicable rancœur à l'égard des êtres aimés seulement parce qu'ils osent être appréciables, toujours redouter le moment où le premier rayon de soleil apparaîtrait, renforcé par la peur de l'instant où il vous abandonnerait irrémédiablement. Votre lit devient votre pire ennemi et votre meilleur ami. Il est le plus chaleureux des cocons, mais il y a toujours une part de solitude parce que cette chaleur n'est que la vôtre, et les draps deviennent vôtre étau. Quitter ce lit, la seule source de chaleur, devient alors une idée si saugrenue. Lorsque le lit est si confortable et accueillant, pourquoi s'aventurer dans le monde extérieur ? Mais alors vous êtes piégé, pris au piège dans les couvertures qui vous embrassent si fermement, tandis que les jours s'écoulent sans vous.

Désespoir. Alois n'avait jamais été studieux, surtout en Anglais, il n'y avait rien de plus ennuyeux qu'un de ces livres en cuir. Il préférait les images, alors il ne s'était jamais vraiment embêté à apprendre les mots. Les définitions se mélangeaient souvent dans sa tête. Lorsqu'il était plus jeune, il avait toujours pensé que les mots dépression et désespoir signifiaient plus ou moins la même chose. À dix-huit ans, il savait précisément. La dépression venait avant le désespoir, parce que pour être dépressif il fallait encore espérer. On peut ne même pas se rendre compte de cet infime optimisme, mais c'était ce mot en six lettres qui séparait dépression et désespoir. Peu importe ce qui lui restait d'E-S-P-O-I-R au fond de son cœur, durant ces deux semaines, cet espoir s'était volatilisé. Le passage de la dépression au désespoir était si fort, que même Alois en fut surpris. Comme il regrettait la turbulente dépression. N'importe quoi plus fort que le poids du désespoir.

Colère. Alois avait une réputation dans l'Institut, dont il était conscient, pour son tempérament tiré par les cheveux. À un moment, un sourire rayonnant. À un autre, une horrifiante grimace. Il était craint pour ses changements d'humeur mais personne n'en avait plus peur que lui. Pas à cause des conclusions que les autres en tireraient, non, mais simplement à cause de la culpabilité qui accompagnait chaque crise. Il se punissait plus que quiconque le pourrait jamais. Même en sachant cela, il sentait cette chaleur grandissante dans sa poitrine et était incapable de l'empêcher de le consumer. Alors que son corps surpassait le Zydrate, cette colère était plus forte que la dépression et le désespoir réunis. Une colère contre le monde ainsi que tous ceux qui y étaient et qui le laissaient vivre une vie aussi misérable, qui avaient de merveilleuses vies dont ils ne profiteraient jamais assez, qui le laissaient dans un endroit où personne ne verrait jamais à quel point il avait besoin d'aide.

Cependant, ce qu'il redoutait plus que n'importe quelle colère, c'était la jalousie. Le Zydrate, bien que résonnant et luisant toujours de bleu dans ses veines, n'était plus qu'un accessoire secondaire. Aussi utile que ses cheveux ou ses vêtements, si ce n'est avec encore moins d'effets. Désormais il voyait tout avec un filtre vert, jusqu'à ce que le vert soit la seule chose qu'il voit.

Ciel lui avait parlé de ses séances supplémentaires avec Claude comme d'une banalité, rien de plus, ni de personnel. Pourtant chaque fois qu'Alois voyait son meilleur ami être emmené hors des quartiers, il se sentait trahi. Comme si Ciel faisait quelque chose de sale, partageant des secrets auxquels Alois ne pourrait jamais prendre part, et cela lui faisait plus mal que n'importe quel blessure.

Il n'y avait rien de nouveau dans la façon que Claude avait de regarder Ciel. Il l'avait toujours regardé ainsi, et Alois était bien la première personne à s'en rendre compte. Après tout, il regardait toujours Claude lui aussi. Une émotion lointaine se consumant lentement dans ces vifs yeux ambres, une adoration à peine masquée que personne d'autre ne semblait remarquer à part Alois. Il n'y avait rien de nouveau dans ce regard pourtant il ne pouvait pas se souvenir avoir autrefois été aussi torturé par le fait qu'il n'en était pas le centre d'attention.

La pire des trahison restait celle de Ciel, qui daignait à peine le regarder ces derniers temps. Les rares fois où ils étaient dans le foyer ensemble, leurs regards ne se croisaient pas, pas même un rare coup d'œil. Son amie peu fiable, la Logique, venait alors lui rendre visite – il est pâle, Alois. Il perd du poids, Alois. Ce n'est pas qu'il t'ignore, quelque chose ne va pas avec lui– mais la jalousie avait toujours été une fidèle compagne, et Alois choisissait toujours ceux qui lui étaient loyaux plutôt que ceux qui allaient et venaient comme bon leur semblait.

Oh, lui susurrait mesquinement son esprit, c'est comme ça alors, hein ? Il a eu ce qu'il voulait. Claude est tout à lui maintenant et il n'a plus besoin de toi. Il ne veut plus de toi.

C'était tout ce qu'Alois avait toujours été. Un simple pion.

Pour Luka, qu'il avait inconditionnellement aimé, il avait été un bouclier. Quelqu'un derrière qui se cacher et être protégé alors que Alois souhaitait simplement être lui-même protégé.

Pour Cet Homme, qui avait sali à jamais ses mains sans aucune chance de rédemption, il avait été la cible de ses perversions les plus tordues.

Pour Claude, à qui il avait donné tout ce qu'il restait de lui avec une confiance aveugle et une dévotion sans limite, il n'était qu'une distraction avant le véritable trophée.

Pour Ciel, à qui il s'était ouvert en pensant qu'il ne pourrait jamais former ne serait-ce que la plus superficielle des relations, il était un obstacle nécessaire pour atteindre sa destination.

Naïf.

Naïf.

NAÏF !

C'était généralement à ce moment là que sa gorge se nouait et que ses yeux le brûlaient. Il attendit, pensa qu'elles viendraient, en avait besoin, mais pas une larme ne coula.

En résultat, sa frustration continua de grandir telle la plus tenace des mauvaises herbes. Sans rien d'autre sur lequel s'appuyer, sans même pouvoir pleurer, Alois se laissa aller à la colère. Le journal, autrefois chéri fut le premier à subir le contrecoup. Agrippant le livre de cuir avec tant de force qu'il laissa de petites marques d'ongles sur la surface, il rétracta le bras en arrière et l'envoya s'écraser contre le mur. Lors de l'impact, l'objet explosa tel un ballon, la reliure se brisant, les feuilles s'envolant dans les airs. Il n'y eut aucune satisfaction lorsqu'il tomba au sol, alors il continua. La chaise vola sans but, atterrissant sur la bibliothèque et faisant tomber les quelques babioles par terre. Elles furent les prochaines victimes, ramassées par terre et jetées n'importe où. Avec chaque objet fracturé et cassé sur sa moquette, Alois attendit que la colère s'amoindrisse, mais elle continuait à bouillir en lui jusqu'à ce qu'il craigne brûler de l'intérieur. Il se mit à asséner de coups de pieds sa table de nuit, craquelant le bois, cependant il n'y avait bien que son pied qui s'abîmait, la peau s'arrachant avec chaque impact, laissant des taches de sang là où il posait le pied.

Ils sont là l'un pour l'autre, susurra la voix, chaque mot empoisonné remuant le couteau dans la plaie, et tu n'as personne. Tu n'as jamais eu personne et tu n'auras jamais personne.

Alors il cria, aussi silencieusement que possible parce que même dans sa frénésie il savait qu'il ne pouvait pas être vu ainsi, il cria pour faire taire la petite et mesquine voix dans sa tête. Les larmes finirent par arriver, coulant le long de ses joues en abondance, parce que cette satanée voix dans sa tête commençait à être de plus en plus familière.

Durant les deux semaines qui s'écoulèrent, Sebastian fut demandé par Claude de plus en plus souvent. Que ce soit lors du petit-déjeuner avec Agni, pendant qu'il attendait dans le couloir que les toilettes soient libres ou même lorsqu'il était sur le point de passer son badge sur le tableau de la section, Claude avait la remarquable capacité de sortir de nulle part. Il n'allait pas vers Sebastian depuis le bout du couloir, il n'avait pas non plus l'air de l'attendre quelque part, non, il ne faisait qu'apparaître à côté de lui comme s'il avait toujours été là.

D'une certaine manière, Claude Faustus avait réussi à le rendre paranoïaque. Sebastian ne pouvait s'empêcher d'y porter une fascination morbide.

Alors que ces deux semaines passèrent, Sebastian remarqua qu'il passait plus de temps à la Section V que dans la Section Principale. Aucun autre membre du personnel n'eut à le remplacer et son absence n'avait pas de réel impact sur le fonctionnement de l'asile. Il fut davantage effrayé par cette réalisation qu'il ne l'aurait cru – qu'il ne soit pas là ne changeait rien dans le grand schéma des choses. Et si un de ces jours il était définitivement assigné à la Section V ?

Alors que ces deux semaines le traînaient, il devint à contrecœur le compagnon quotidien de Claude. Plus d'une fois, ce n'était que lui et Claude avec les patients, Docteur s'occupant de l'Infirmerie plus que débordante. S'il n'aimait pas l'homme auparavant, il le haïssait sans l'ombre d'un doute à présent. Ce visage, aussi blanc qu'un linge, semblait demander un bon coup de poing, et il se demanda pourquoi diable il continuait à refuser cette généreuse offre. Son ton monotone devenait encore plus insupportable que les cris des patients, Sebastian sachant parfaitement lequel des deux il préférait. S'il y avait bien une chose réconfortante dans la compagnie de l'homme c'était que Claude n'était pas plus ravi que lui, gardant constamment une certaine distance entre eux, et ne croisant son regard que lorsqu'il donnait des ordres.

Ah, les ordres.

Sebastian avait toujours été une personne respectueuse, du moins il aimait le penser. Si quelqu'un était son supérieur, alors cette personne l'était pour une bonne raison et cette simple raison suscitait son respect. Il lui était soumis, par hiérarchie et salaire. Si son supérieur lui donnait un ordre il le suivrait à la lettre afin de dépasser cette supériorité, et devenir celui qui était respecté. Alors lorsque Claude, le Chef des Psychiatres de l'Institut St. Victoria, lui donnait un ordre, selon ses principes, il aurait dû l'exécuter.

- Contentez-vous d'appuyer le bout contre la plante de son pied.

Malheureusement, il n'y avait pas une once de respect entre Sebastian et Claude. Claude ne l'avait pas mérité, ainsi il ne méritait pas Sebastian. Oh, et cela incluait ses principes, évidemment.

- Non, dit fermement Sebastian, son ton aussi résolu que tous les autres jours durant ces deux dernières semaines.

Aujourd'hui, il n'y avait pas que Claude dans la Section V avec lui. Il avait attrapé Sebastian au moment où ce dernier avait été sur le point de se glisser dans la section principale, malgré le fait que Sebastian ait évité sa toilette matinale et son petit-déjeuner pour ne pas lui tomber dessus. Claude avait été accompagné des silencieux triplets, Cantebury, Timber et Thompson, qui ne s'affairaient pas à l'Infirmerie pour une fois. Il n'avait pas fallu longtemps pour découvrir la raison de leur présence auprès de Claude et Sebastian.

Cantebury avait une bonne poigne sur les cheveux courts et noirs du patient V5, l'autre main fermement plaquée contre son dos pour le garder au sol. Le Patient ne coopérait pas vraiment, se débattant vivement. Si cela n'avait été que Cantebury, V5 aurait probablement facilement pu l'emporter, mais l'assistant avait du renfort. Timber attrapa rapidement les poignets libres de V5 afin de les tenir à une main, se servant du poids de son corps pour garder le bas de V5 aussi proche du sol que possible. V5 gémissait pathétiquement, un son fort et plaintif qui semblait augmenter de volume à mesure que le journée avançait. Le patient ne s'arrêta jamais de se débattre, ses pauvres pieds nus ne restant pas en place jusqu'à ce que Claude murmure à Thompson de prendre prise sur la gauche. Il s'exécuta sans attendre, la maigre cheville facilement agrippée par la main de l'homme qui la tendit vers Sebastian comme une sorte de cadeau empoisonné.

Claude se tenait sur le côté. À peine audible par-dessus la cacophonie des patients et l'eau bouillant, une sorte de chauffe-eau portable sur lequel se trouvait une casserole d'eau bouillant lentement, à côté de l'homme. Alors que les triplets se démenaient avec V5 qui s'agitait encore, Claude observa calmement l'eau bouillir, une fine tige en métal posée à la surface. Tandis que les bulles se multipliaient, il mit la tige dans l'eau.

Sebastian avait une petite idée de ce qui allait suivre, son hypothèse confirmée lorsque Claude ressortit enfin le marqueur rouge et lui tendit le manche.

- Inutile de faire beaucoup de force. Vous devez simplement appuyer le bout contre la plante de son pied. Vous n'avez même pas à abîmer la peau si vous préférez, proposa Claude, parlant comme s'il faisait un véritable compromis à la répulsion évidente de Sebastian.

Une fois de plus, Sebastian regarda Claude droit dans les yeux et dit :

- Non.

Les triplets et le Patient V5 continuaient à se côtoyer au sol, les cris paniqués devenant assez forts pour que les autres patients soient secoués juste en les entendant. Rapidement, les autres s'y mirent également, dans une cacophonie mélodieuse. Cependant, bien que le bruit devienne si discordant que la tête de Sebastian sembla sur le point d'exploser, Claude n'y prêta pas attention. Il n'avait d'yeux que pour Sebastian, une attention si intense qu'elle en était plus perturbante que tout ce qu'il y avait autour de lui.

- Si votre refus est dû à un problème moral, soyez rassuré, tout ce qui prend place entre ces murs est de mon ressort. Je prends l'entière responsabilité de ces patients et de ce qui leur arrive, Sebastian, promit Claude en tendant à nouveau le manche du marqueur. Vous ne faites que suivre des ordres.

Ces paroles étaient censées être encourageantes, mais chaque syllabe traversant ces lèvres ne faisait que répugner davantage Sebastian.

Suivre des ordres ? Des ordres de son supérieur, son patron, et Sebastian aurait vraiment dû prendre le marqueur et l'écraser contre le pied déjà endommagé du patient. Son instinct de survie refaisait surface – fais-le, fais-le ou tu pourrais être le prochain dans la cage, ce n'est pas un homme qui aime qu'on lui désobéisse – mais il était surpassé par sa fierté. La fierté avait toujours pris une grande place chez Sebastian qui avait tant de choses dont il pouvait être fier, et avec chaque mot de Claude, cette fierté ne faisait que croître.

Il valait mieux que cela. Il était mieux que lui. Sebastian Michaelis ne prenait pas d'ordres de la part d'un minable comme Faustus. Il n'était pas lâche et il n'infligerait pas une torture à un innocent en se cachant derrière quelqu'un, derrière l'excuse de « je ne faisais que ce qu'on m'avait dit de faire !». Oh non, s'il le voulait alors Sebastian aurait attrapé le marqueur au fer rouge et l'aurait écrasé contre le pied de V5 jusqu'à ce que la peau bouillonne et clope jusqu'à la chair.

- Non, dit-il de nouveau, son regard planté dans ces sinistres yeux ambres.

Parce qu'il ne voulait pas. Ce n'était pas de la compassion envers les patients expérimentaux. Il avait beau se forcer, il ne ressentait que du dégoût lorsqu'il regardait leurs formes tordues et décharnées, dénuées d'intelligence et de civilité.

Il y avait une et une seule raison pour laquelle il ne prenait pas le marqueur; Sebastian ne se laisserait pas devenir comme eux.

Il y avait soixante-sept dalles au plafond du bureau de Claude. Ce n'était pas une information très intéressante, et le savoir ne servirait pas à grand-chose dans la vie, mais c'était quelque chose que Ciel savait tout de même. Parmi ces soixante-sept dalles, cinq étaient fissurées et deux manquaient à l'appel. Ces deux trous ressortaient du lot, c'en était presque outrageant. Peut-être était-ce juste parce qu'il s'agissait du bureau de Claude, une telle imperfection était inhabituelle.

L'horloge sur le mur le plus éloigné ticait et tacait, l'aiguille des minutes dépassant enfin le IV. Trois heures vingt de l'après-midi, vingt minutes depuis que Ciel avait été emmené dans le bureau de Claude pour sa séance quotidienne, et le Docteur n'était toujours pas là.

Ciel se repositionna sur la chaise, se forçant à ne pas regarder l'horloge. Mourant d'ennui, il avait fini par recompter les dalles au plafond. Le temps qu'il atteigne le nombre soixante-sept à nouveau, l'aiguille des minutes avait atteint le V.

Où est-il, bon sang ?

L'agacement était visible dans chaque trait du visage de Ciel. Comme si les deux dernières semaines n'avaient pas été assez épuisante, il avait atteint un nouveau niveau. Le boss étant Claude Faustus. Recharger le fusil, et tirer.

Bien qu'il exècre ces séances, que Claude ne se montre pas était encore plus perturbant. Ciel commençait à avoir l'impression de vivre tous le jours dans un état de mal être, ce qui n'était probablement pas très sain.

zzzzzzzzzziiiiiiiiiiii

Ne réagis pas, se répéta Ciel pour la énième fois depuis qu'il était arrivé dans le bureau il y a vingt-cinq minutes. Peut-être que l'irritation avait moins avoir avec le fait d'être oublié par Faustus et plus avec le bruit désormais si familier, qui le suivait partout. Au-delà des murs du bureau du Psychiatre, ce satané son se répétant dans son crâne comme un mauvais souvenir, pas un instant de paix même dans le sanctuaire qu'était sa propre chambre.

Quand avait-il dormi pour la dernière fois ? Dormi pendant une nuit entière. Pas d'agitation, pas de doigts dans les oreilles pour faire déguerpir le sifflement aiguë. Depuis bien trop longtemps. Il en était arrivé au point où il ne se sentait même plus fatigué – les membres n'étant plus un poids mais plus ou moins présents, l'œil constamment sec peu importe à quel point il clignait, le corps sans arrêt agité et prêt à combattre son envie de dormir lorsqu'il s'allongeait dans son lit.

Tout cela à cause de ce foutu bruit.

Il savait que Claude en était responsable. Une sorte d'étrange « traitement », sans aucun doute. Au début Ciel avait été sûr et certain que Claude portait des bouchons d'oreilles. C'était la seule explication logique qu'il pouvait trouver et qui expliquait comment l'homme était en mesure de rester assis là le visage impassible, alors que Ciel pouvait à peine réprimer la grimace du sien. Il n'entendait pas le bruit. S'il l'entendait, il réagirait.

Mais, non. Ciel avait attentivement regardé sans risquer d'être vu et il n'y avait rien obstruant les oreilles de Claude. Il entendait aussi bien le bruit que Ciel. Alors pourquoi ne réagissait-il pas comme Ciel ? Ciel n'était-il pas capable de le supporter, Ciel était-il plus faible que lui ?

Ciel fit la moue contre personne en particulier, réussissant à être offensé par ses propres pensées. Non, non, ce n'était pas ça. Le garçon comprenait le pouvoir qu'une personne pouvait exercer rien qu'en sachant qu'elle avait l'avantage. Ce n'était pas que Ciel était faible par rapport au Docteur, il n'avait simplement pas le même avantage.

Néanmoins, comprendre cela n'était pas d'une grande aide. Le bruit était toujours présent – zzzzzzzzzziiiiiiiiiiii bourdonnant dans sa tête. Il était difficile de réfléchir alors que ce bruit perçait ses oreilles et sa devise, «ne réagis pas », devenait de plus en plus dur à suivre tandis que l'irritation se transformait en quelque chose de plus fort. Plus tard, il prendrait du recul et se demanderait si ce n'était pas que son imagination, mais être assis sur cette chaise, la tête inconsciemment enfouie contre la fabrique pour tenter d'y échapper, le bruit semblait s'amplifier davantage. Ce qui avait commencé par être un simple bourdonnement d'abeille était devenu une nuée enragée dans une ruche.

Ce n'était plus irritant. C'était douloureux.

Et après avoir les oreilles percées pendant deux semaines, être privé de sommeil, tout cela à cause d'un simple son qu'il était le seul à pouvoir entendre, Ciel craqua.

Il ne se mit pas à bouger de son propre gré. Son corps s'était mis en marche, se levant soudainement sans que Ciel remarque qu'il y ait pensé. Ou peut-être qu'il n'y pensa absolument pas lorsque ses mains se mirent à arracher les petits tiroirs en bois du bureau de Claude, quelle surprise ce fut. Il mis les tiroirs à l'envers jusqu'à ce que tout ce qu'ils contenaient tombe au sol. Il cherchait, il ne savait pas quoi, mais peu importe de quoi il s'agissait, c'était la source de ce bruit. Ce n'était pas dans les tiroirs. Ses pieds marchèrent d'un pas raide sur la moquette, attaquant les classeurs fiévreusement. Aussitôt, des dossiers en tout genre volèrent au sol, les papiers dans les airs. Cela aurait été l'occasion parfaite de prendre son propre dossier et d'enfin voir quels mensonges y étaient inscrits, et cela montrait bien à quel point Ciel était hors de lui pour que cette idée ne lui traverse même pas l'esprit, le dossier portant son nom jeté de côté aussi vite que les autres afin de chercher plus en profondeur dans le classeur. Lorsque tous les tiroirs, classeurs, le placard et même le frigidaire furent saccagés sans aucun signe de... peu importe de quoi il s'agissait, la respiration de Ciel fut saccadée et ses mains tremblaient.

Claude avait toujours été fourbe, Ciel le savait bien, alors il n'allait évidemment pas cacher la chose dans des endroits aussi évidents. S'il avait été à sa place, se demanda Ciel, où mettrait-il cela ?

Ciel trébucha en avant et tomba à genoux à côté du fauteuil de Claude. Le faux cuir de la chaise tenait en-dessous grâce à de petits boutons en cuivres, alors Ciel tenta de les déloger pour que ses ongles atteignent le rembourrage. Il n'avait besoin que d'une simple ouverture, un minuscule trou en guise d'accès, et il passa ses doigts sur la matière jusqu'à ce que ses ongles trouvent ce qu'ils recherchaient. Une fois cela fait, il tira d'un coup sec et la chaise se déchira comme du papier. Ce fut pendant qu'il était affairé à dépecer l'objet qu'il entendit un clic derrière lui.

Il se raidit instantanément, l'étrange hystérie qui l'avait habitée s'évanouissant avec le bruit de la porte qui se refermait. Ciel était encore secoué, mais l'obsession que l'hystérie lui avait apporté avait à présent disparu, lui laissant la liberté de penser. Et ce fut en retrouvant cette capacité qu'il réalisa à quel point il avait merdé.

Claude se tenait devant la porte du bureau, balayant prudemment du regard son bureau dévasté. Les tiroirs saccagés, l'amas de papier et de fournitures de bureau, ses manteaux jetés tout autour de l'armoire, et Ciel agenouillé, les doigts ensanglantés tenant toujours une poignée de rembourrage de la chaise. Lentement, comme s'il approchait un dangereux animal sauvage, Claude traversa la pièce. Il ne fit pas attention au fait qu'il marchait sur ses propres affaires, toute son attention concentrée sur le garçon qui haletait. Une fois aux côtés de Ciel, Claude se mit sur un genou, à son niveau.

- Que fais-tu, Ciel ?

Sa voix était toujours le même murmure calme, aucune trace de colère dissimulée, pas même une once de mécontentement sur son visage.

Ciel ne pouvait pas répondre. La seule réponse qu'il avait serait sans aucun doute retournée contre lui, elle n'avait pas de sens, même pour lui.

Après un silence prolongé, Claude reprit.

- Je te promets que je ne m'énerverai pas. Dis-moi ce qui est arrivé. Si tu es honnête, tu n'auras pas d'ennuis, d'accord ?

Son ton n'était plus aussi monotone, plutôt rassurant, seulement il ne fit que rendre Ciel encore plus anxieux.

Cependant, Ciel resta muet, les mains moites reposant sur la chaise ruinée, fixant le visage du Docteur après avoir été pris sur le fait.

L'indifférence sur le visage de Claude disparue, une expression de profonde déception le marquant alors qu'il dit d'un ton plein de regrets :

- Tu nous as tous les deux mis dans une situation très embarrassante. Très bien. Si tu ne veux pas me dire ce qui t'a poussé à agir, alors je n'ai pas d'autre choix que de t'envoyer dans la Pièce 1800.

Et ainsi, il se releva de sa position accroupie, se dirigeant vers la porte. La panique aveugla Ciel. Le bruit perçait encore ses tympans, sa tête semblait prête à exploser à n'importe quel instant et il ne voyait plus que des miroirs tout autour de lui, lui montrant des choses qu'il ne voulait pas, ne pouvait pas se laisser voir.

Pour la deuxième fois ce jour-là, le corps de Ciel se mouva de lui-même. Il trébucha sur ses pieds. Désespérément, il tendit la main et s'agrippa à l'un des bras de Claude, faisant presque tomber l'homme en le tirant fermement pour l'empêcher d'atteindre la porte. Il s'exclama alors sans même avoir le temps de penser à ce qu'il était sur le point de dire.

- Ce bruit, j'essayais juste de l'arrêter !

Oh, il n'aurait pas dû dire cela. Non, non, non. Faire preuve de vulnérabilité, de peur, réagir à quelque chose qu'il aurait dû ignorer.

Claude sembla à peine l'entendre, cependant. Ses yeux étaient collés à la main moite et légèrement ensanglantée qui tenait son bras, la regardant comme s'il s'agissait de la chose la plus intéressante au monde.

Ciel retrouva ses sens, reprenant partiellement contrôle de soi. Rapidement, il retira sa main, si vite que l'on aurait dit que le bras de Claude l'avait brûlé. Il fit également un pas en arrière, au cas où.

- … Quel bruit ? demanda Claude avec indulgence, secouant brièvement la tête avant de regarder de nouveau Ciel.

Il voulait rire. Quel bruit ? Oh, qu'est-ce que c'était subtil, putain. On joue les innocents maintenant. Mais à cet instant, il ne pouvait pas rire, pas ricaner ou même pouffer, pas lorsque la menace de La Pièce était aussi présente. Il n'y avait rien de drôle.

- Le... sifflement aiguë...

- Ciel, il n'y a aucun bruit, répondit doucement Claude, comme lorsque Rachel lui disait qu'il n'y avait pas de monstres sous son lit ou dans son placard.

Ciel ne pouvait pas répliquer. Il aurait pu être têtu, insister et dire qu'il y avait vraiment un bruit, un bruit qui transperçait son crâne alors qu'ils se tenaient là, mais Claude avait toujours été une tête de mule, lui aussi. On devait choisir ses combats, et avec La Pièce en perspective, ce n'était pas un combat à poursuivre.

Claude s'avança légèrement, réduisant la petite distance que Ciel avait mis entre eux, son visage se tordant en ce qui aurait été de l'inquiétude aux yeux de n'importe qui d'autre, mais que Ciel ne voyait pas du même œil. Il n'y avait plus la prudence d'auparavant lorsqu'il tendit une main pour tenir la joue de Ciel. Il n'y eut qu'un infime effleurement contre la peau, paume contre joue, sa main n'ayant pas de réel contact, mais ce fut assez pour mettre Ciel en panique. Pourtant, il ne se dégagea pas, se trouvant paralysé par le poids de la menace qui régnait entre eux.

La voix incroyablement douce, Claude dit :

- Si tu t'excuses pour ce que tu as fait, je n'aurai aucune raison de te punir. Cela restera notre petit secret.

Il se sentait mal. Il n'avait pas dormi depuis une éternité, les deux dernières semaines semblables à une journée interminable. Plus l'insomnie était longue, plus ses défenses s'appauvrissaient, moins il arrivait à réfléchir clairement. Sa tête semblait beaucoup trop lourde pour sa nuque, comme si elle allait se briser à n'importe quel instant. Ce satané bruit était encore là, en lui, sans aucune pitié. Et désormais s'il ne se prosternait pas devant le Docteur et présentait des excuses, il serait jeté dans La Pièce avec son reflet comme seule compagnon.

Le pouce de Claude se mit à tracer des cercles sur sa joue pour, il semblerait, être rassurant mais ce ne fit que monter la bile dans la gorge de Ciel. Avec chaque effleurement de l'homme contre sa peau, La Pièce devenait plus alléchante que la soumission.

Je ne peux pas. Pas encore. Je me suis fait le serment de ne jamais y remettre les pieds. J'ai réussi à tenir toutes ces années, je ne peux pas tout gâcher maintenant.

Claude attendit patiemment alors que Ciel se battait bec et ongle contre lui-même et sa fierté, caressant gentiment le visage du garçon. Sa patience porta ses fruits, comme toujours, quand le visage de Ciel se déforma, prenant un rictus, et qu'il cracha sans aucune sincérité :

- Je suis désolé.

Tout le monde était de mauvaise humeur à St. Victoria ce jour-là. Bien qu'il n'ait pas vu Ciel lorsque Sebastian avait enfin pu rejoindre la section principale, il décida d'attendre dans la chambre du garçon. Il n'était pas d'humeur à supporter les autres patients. L'odeur de chair brûlée lui restait en travers de la gorge, collant à ses vêtements et cheveux, le suivant comme son ombre. Les braillements bestial de V5 tandis que Claude s'était chargé de marquer le dessous de ses pieds, pour aucune autre raison que la cruauté apparemment, auraient très bien pu être retransmis par un haut-parleur dans la chambre, le bruit toujours aussi clair dans les oreilles de Sebastian maintenant que lorsqu'il s'était tenu juste à côté. Pour être franc, Sebastian avait été à ça d'assommer l'être humanoïde aux cheveux noirs, juste pour le faire taire.

Si Sebastian était de mauvaise humeur, alors Ciel était l'allégorie de la furie lorsqu'il déboula dans sa chambre et claqua la porte derrière lui. Avant que l'homme plus âgé puisse ne serait-ce que le saluer, Ciel lui était passé devant, bouillonnant de l'intérieur.

Automatiquement, Sebastian se remua les méninges et tenta de se souvenir de quelque chose qu'il aurait pu faire pour mériter une réaction aussi négative. Cependant, alors que Ciel montra sa commode de la main, il sentit que cette colère n'était pas dirigée contre lui.

- Tes doigts, grimaça Sebastian en apercevant la chair à vif et les ongles mutilés, sentant sa propre humeur s'assombrir soudainement. Est-ce la faute de Faustus ?

- Mets-la contre la porte, fut la seule réponse que Sebastian reçu, la main blessée faisant à nouveau signe vers la commode.

Sebastian grimaça encore une fois.

- Impossible. Ça pourrait provoquer un incendie, t'sais.

C'était censé apaiser la tension, une petite plaisanterie, mais alors qu'il la faisait, toute la colère de Ciel s'évapora. C'était... étrangement perturbant. Il ne saurait pas l'expliquer, même pour lui, mais voir cette rage quitter le garçon lui donna l'air si petit et épuisé. Comme si un fort coup de vent pouvait le briser en deux.

Sebastian se pencha sur sa chaise, ne remarquant pas vraiment qu'il serrait les poings. Deux scénarios s'entrechoquaient dans son esprit; ce qu'il voyait actuellement, un Ciel épuisé et abattu aux doigts rougis, et ce qu'il avait vu cet après-midi, Claude Faustus enfonçant un marqueur rouge dans la chair d'un autre être humain sans vaciller, sans même y repenser à deux fois.

- Que s'est-il passé avec Faustus, Ciel ? demanda Sebastian, sa voix étrangement calme.

Cela suffit à provoquer une étrange réaction chez Ciel, qui releva soudainement l'œil du sol, le nez plissé, mal à l'aise. Il fixa Sebastian quelques instants avant de secouer la tête, battant en retraite dans son lit.

- Pas dormi depuis des lustres. Me sens mal, fut la réponse murmurée, le garçon enfouissant sa tête dans son oreiller.

- Alors dors.

- Impossible. Pas maintenant.

- Pourquoi ?

Ciel fit l'effort de se remettre droit, l'œil vitreux.

- Tu te souviens du bruit dont je t'ai parlé ? Eh bien... J'ai peut-être mis un peu de désordre dans le bureau de Faustus en essayant de trouver d'où ça venait.

Sebastian leva un sourcil.

- Un peu de désordre ?

Le garçon haussa brièvement les épaules.

- D'accord, je l'ai mis sens dessus-dessous. C'est pareil. Claude m'a pris sur le fait, et maintenant je risque d'aller dans La Pièce.

La soudaine montée de panique que Sebastian ressentit était clairement partagée, si l'expression de mal être de Ciel en était un bon indicateur.

- Et si je ne dors pas un peu, comme, hier, je suis... foutu.

La fatigue commençait à réellement atteindre Ciel, l'empêchant de s'exprimer fluidement.

- Mais je serai incapable de dormir s'il y a une chance qu'ils m'emmènent pendant que je suis inconscient, alors mets la commode contre la porte, d'accord ?

- Ciel-

- Roh, je t'en prie ! craqua Ciel, passant une main dans ses cheveux de manière agitée.

En fait, tout ce qu'il faisait semblait agité. L'œil fusant dans la pièce, les mains tremblantes, les jambes incapables de tenir en place. Il semblait vraiment au bout du rouleau.

Soupirant, Sebastian se leva et fit ce que Ciel demandait. Lorsque Ciel Phantomhive implorait, c'était que la situation était vraiment hors de contrôle. Comme il le faisait chaque nuit dans sa propre chambre, Sebastian agrippa les bords de la commode et la poussa à travers la pièce jusqu'à ce qu'elle soit devant la porte.

- Veux-tu que je parte ? demanda-t-il alors que Ciel s'installait sous les draps.

Une simple touffe de cheveux ardoise ressortait de sous la couette, Ciel marquant une pause, avant de répondre :

- Non. Je préférerais que tu restes.

Alors Sebastian reprit sa place sur la chaise de bureau. Pour la première fois en deux semaines, Ciel dormit.