Je crois bien que c'est la première fois qu'un chapitre sort aussi vite. Seulement une semaine et quelques jours sont passés depuis le chapitre 19 ! Même si j'aimerais bien, ne vous y habituez pas, hein !
Bonne lecture~!
Écrit par Cennis
Chapitre Vingt
Ciel tint, au moins, trois minutes après que Sebastian se soit éclipsé de sa chambre, cet insupportable sourire narquois aux lèvres. Pendant ces trois minutes, il fit un véritable effort pour rester le plus immobile possible, le plus calme. Ce fut plutôt simple au début, le poids persistant de ce qu'il refusait de reconnaître comme étant une jouissance le submergeant encore, et penser s'avérait être une tâche compliquée. Malheureusement, son esprit avait toujours été son pire ennemi. Et lorsqu'il se manifestait, il frappait là où cela faisait mal.
Il avait déjà ressenti cela auparavant mais il refusait d'y associer un nom. C'était une émotion étouffante. Elle commençait lentement, comme les premiers pas de quelqu'un entrant dans l'eau. Elle se formait autour de ses pieds, se faisant encore assez discrète. Puis elle montait, et devenait plus dure à ignorer. Elle se mettait à tirer sur ses vêtements, rendant la traversée plus compliquée, jusqu'à ce le simple fait de bouger devienne une véritable lutte. Elle avait commencé sans se faire remarquer mais avec une vitesse qu'il ne pouvait pas rivaliser, elle était soudainement au-dessus de sa tête, dérobant la place dans ses poumons qui aurait dû accueillir l'air.
Alors que la honte l'étouffait cette nuit, Ciel écrasa ses lèvres contre la bouche de son inhalateur et s'étrangla avec le goût amer du médicament, ordonnant à sa poitrine de mettre fin à ses haut-le-cœur et à son esprit de ne plus hurler.
Il avait honte – il s'était offert comme une vulgaire prostituée, à l'une des rares personnes dont l'opinion, il devait l'admettre, était peut-être plus ou moins importante. Ce n'était même pas l'acte en lui-même qui le laissait sans air. Le sexe était du sexe, rien de plus que l'avarice d'une personne pour sa propre satisfaction, des bafouillages de second plan désespérés d'obtenir ce bref instant de plaisir. Ce n'était pas comme si tout cela lui était étranger. Oui, il avait aimé se penser au-dessus de tout cela, d'être aussi froid et insensible que possible, mais finalement, il n'avait pas menti en disant à Sebastian qu'il était aussi dépendant de ses hormones que n'importe quel autre adolescent. Avec la puberté venait les matins gênants de draps collants semblables à un agaçant rite pervers, autant mettre une carte de bienvenue, « Tu es un grand maintenant !», avec des mouchoirs dans l'enveloppe à la place de l'habituel billet de dix livres.
Non, ce n'était pas l'acte en lui-même qui obligeait Ciel à s'accrocher à son inhalateur comme si sa vie en dépendait, quelque chose qu'il n'avait plus fait depuis son arrivée à St. Victoria, où il était encore assez naïf pour espérer. Par dessus tout, il avait honte du fait qu'il ait dû y avoir recours. Il était fier de son ingéniosité, de son habilité à manipuler son entourage pour son propre compte. Y aurait-il eu un autre moyen ? S'il n'avait pas été aussi dérouté par ses séances avec Claude, par toute la situation avec Finny, ses propres doutes grandissants sur les souvenirs auxquels il s'attachait, aurait-il trouvé une manière plus tangible de remédier à la situation ?
C'était douloureux. Il avait trouvé une solution, en effet, mais une qui sacrifiait l'impénétrabilité qu'il s'était toujours assurée. En faisant cette offre à Sebastian, il s'était certainement éloigné de la position de manitou. Il avait été si prudent dans toutes ses interactions avec l'homme – pour Sebastian, il était quelqu'un qui détenait des réponses, une sorte d'allié. Le plan avait toujours été d'utiliser Sebastian comme un pion, les bras et lui le cerveau, celui qui ouvrait les portes. Cependant, Ciel s'était lui-même conduit dans une impasse, n'est-ce pas ? Même avant ce jour et l'évolution de leur relation, ce petit plan que Ciel gardait avait commencé à chanceler.
Cette nuit où Sebastian avait accordé sa confiance pour en savoir davantage et où il avait accepté de le laisser sortir des quartiers afin d'aider Joker, Ciel avait fait un compromis. Pour calmer les doutes de Sebastian, il les avait liés, attaché leurs poignets avec un bout de tissu. Pour Sebastian, cela ne représentait probablement pas plus. Pour Ciel, ça avait été comme mettre toutes ses cartes sur la table. S'ils avaient été attrapés cette nuit-là, Ciel n'aurait pas été en mesure de fuir, du moins pas aussi vite que s'il avait été détaché. Non, ils auraient été attrapés ensembles, et Ciel aurait payé le même prix que Sebastian. Cela avait-il vraiment commencé si tôt ? Ces inhabituelles soumissions ?
Et tous les compromis qu'il avait fait en essayant de venir en aide à Finny. Il avait été mortifié en apprenant que Sebastian avait lu son dossier, une trahison, pas de confiance parce qu'il n'y en avait pas entre eux, mais une trahison tout de même. Pourtant Ciel n'avait-il pas rapidement oublié cette colère ? Ce n'était pas, contrairement à ce qu'il avait cru, parce qu'il avait été surpassé par le drame de leur situation. Malgré de nouveaux problèmes et des peurs refaisant leur entrée, il y avait eu une petite voix chuchotant constamment au fond de l'esprit de Ciel; il l'a vu. Il l'a lu. Il sait. Et chaque fois que ce vile murmure devenait plus fort que ses autres pensées, il y avait effectivement une colère montante. Sebastian n'avait pas eu le droit, surtout lorsque Ciel lui-même n'avait toujours pas eu l'opportunité de jeter un œil aux calomnies écrites à son sujet sur ces pages. Néanmoins, il ne l'avait pas confronté concernant cela comme il aurait dû le faire pour mettre les choses au clair une bonne fois pour toutes. S'il laissait Sebastian s'en tirer avec une chose pareille une fois, ce dernier recommencerait sans aucun doute. Le plus haut dédommagement qu'il avait donné avait été de laisser Agni derrière lui et de refuser d'essayer de le retrouver – ça n'avait pas réellement était de la cruauté envers Agni, plutôt un message pour Sebastian, que Ciel passait en premier, toujours.
Une règle qu'il lui avait bien fait comprendre étant donné que Sebastian l'avait suivi comme un chien fidèle malgré ses propres problèmes. Cependant, une règle ruinée lorsque Sebastian lui avait proposé de s'échapper. Pas de liens, pas de tu me le revaudras plus tard, passe et prends deux cent dollars, la liberté. Et Ciel avait dit non. Non parce que cela ne lui convenait pas, rôder dans l'ombre tel un lâche, perdre sa dignité et passer le restant de ses jours à sursauter devant des ombres. Non parce que – et cette pensée renvoya Ciel contre son inhalateur, toujours positionné au bord du lit où il avait glissé – Sebastian serait sans doute le premier à payer pour sa disparition. D'une certaine manière, pour une certaine raison, cela semblait ne pas être négligeable. À une époque, ce n'aurait pas été le cas. En fait, plus tôt cette nuit même, ce n'aurait pas été le cas. Mais le simple fait que Sebastian lui ait offert une telle chose, sans égoïsme et seulement pour le bien de Ciel, le fit réfléchir. Oh, il y avait pensé cette nuit-là. Retourné ce simple geste dans tous les sens dans sa tête jusqu'à n'en plus pouvoir. Mais peu importe comment le garçon tordait la chose, la brisant et la réparant, il ne trouvait pas une quelconque mauvaise intention.
Ciel, qui ne souhaitait rien de plus que de briser les murs de St. Victoria jusqu'à ce qu'ils ne puissent plus le retenir, avait tourné le dos à la chance de fuir, tout cela pour quelqu'un d'autre. C'était étrange, ce n'était pas le genre de choses qu'il faisait, et ça l'effrayait.
Sebastian le détruisait. Ciel avait toujours vu leur petite alliance comme à sens unique, alors que Ciel avait planté ses serres en Sebastian, mais c'était de moins en moins le cas. Si Ciel avait planté ses serres en Sebastian alors clairement Sebastian avait lui aussi une emprise sur lui, assez pour obtenir la même attention réticente que le garçon avait fini par laissé à Alois, Soma et Freckles, parfois Joker.
Ce n'était pas de l'amour. Ça n'y avait jamais ressemblé. C'était une nécessité. Le garçon puissant rendu impuissant à cause de certaines circonstances et l'homme envoyé avec du pouvoir à partager, leur marche dans la lucidité commençant à s'éroder et enfonçant leurs serres dans l'un et l'autre plus profondément, jusqu'à ce que ce soit la seule chose qui les fasse tenir.
C'était terrifiant, cette codépendance alarmante à laquelle Ciel se retrouvait soudainement rattaché, et alors qu'il frissonna au bord de son lit, il trouva l'inhalateur inefficace pour calmer ses inspirations franches et paniquées. L'objet lui était inutile désormais alors il le mit de côté, rassemblant à la place ses draps et un oreiller dans ses bras, se rendant tant bien que mal dans la salle de bain. Le verrou de la porte était froid et lourd tandis qu'il le ferma, la petite pièce se mettant en place en émettant un « clic » tonitruant dans cette petite salle de bain privée, et déjà l'isolation faisait ce que l'inhalateur n'arrivait pas à faire – avec aucun autre bruit à part sa propre respiration irrégulière, il était facile de prétendre qu'il avait enfermé le monde derrière cette porte, verrouillé ses peurs, ses démons, même sa logique à glacer le sang qui lui disait qu'il était ridicule, si Sebastian le changeait alors c'était un changement que le liait mieux à l'homme et les rapprochait de la sortie.
Ciel s'était fait une raison à propos de l'évasion, toute indulgence une fantaisie, mais juste cette nuit-là, il s'était laissé un moment de vulnérabilité. C'était quelque chose qu'il n'avait pas fait depuis ses treize ans et réaliser que Vincent ne viendrait pas à son secours le bouleversa, qu'il pourrait attendre éternellement en vain. Comme il l'avait fait cette nuit d'il y a quatre ans, Ciel jeta sa literie dans la baignoire, se mettant à l'intérieur et tirant le rideau le plus loin possible. Comme en verrouillant la porte, Ciel se laissa imaginer que le monde avait soudainement disparu. Il n'y avait que lui, dans sa couette en guise de cocon, caché du monde dans son coin. Au-delà du rideau jaunâtre de la douche, il n'y avait rien. Du vide, grand et désert, sans aucun bruit. Une isolation parfaite.
Lorsqu'il se réveilla le lendemain matin, ce fut avec des crampes et des courbatures, mais la tête reposée. La peur, la panique, la honte – tout s'était dissipé. C'était une nouvelle matinée et il repensait à la veille avec un tout nouveau point de vue. Ce qu'il avait enclenché avec Sebastian, qu'il ait pu trouver une alternative plus sûre ou non, ce n'était pas quelque chose qu'il devait regretter. Il y avait des risques, évidemment, mais chaque pas était un risque à l'Institut.
Il s'était douché, habillé et avait mis cette nuit de côté. Ce serait le seul instant de faiblesse qu'il s'accorderait pour le reste de son séjour à St. Victoria et qui ne serait pas oublié.
À dix heures, Ciel sortit de sa chambre avec la même assurance qu'il avait durement mise en place. Pour les autres patients s'affairant dans le foyer, il n'y avait aucune différence chez Ciel Phantomhive, pas une once de vacillement dans cet œil d'un bleu rebelle.
- Mais qu'est-ce qu'ils font, bon sang ? demanda Sebastian en jetant un regard confus à travers le foyer, s'asseyant dans la place vide en face de Ciel.
La jovialité était au menu aujourd'hui, le rire dans l'air, la pièce encore plus bruyante que d'ordinaire.
Ça n'arrangeait pas la migraine de Ciel.
- Je suis sûr que sur une autre planète c'est considéré comme du jonglage. Sur Terre, par contre... grommela Ciel, ne daignant pas regarder en direction de la troupe.
Curieusement, Snake était au centre du groupe. Un Snake à l'air très embarrassé. Ses cheveux ivoires étaient en bataille, ses vêtements en pagaille et Sebastian pouvait voir depuis l'autre bout de la pièce que s'il s'avançait d'un pas il risquait de faire un vol plané à cause des nombreuses chaussettes en boules à ses pieds. Ce n'était pas le bon roux à ses côtés. Plutôt que Drocell, son compagnon de toujours et qui aurait très bien pu être son siamois au vu de l'espace qui se trouvait entre eux généralement, se trouvait Joker. Alors que Sebastian observait l'inhabituel duo, Snake glissa sans trop de surprise sur l'un des dangers à ses pieds et fut retourné à cent quatre-vingt degrés. Joker tenta de le rattraper avec son bras valide, finissant seulement étalé sous lui en riant de bon cœur sans s'importuner d'un Snake confondu en excuses.
- Où est Drocell ?
Sebastian regarda le groupe, l'habituelle bande de Joker, le roux taciturne pas parmi eux.
- Malade, apparemment, - en voyant son froncement de sourcil, Ciel s'empressa d'ajouter -, Rien de grave, de ce que je sais. Il a attrapé froid, rien à voir avec le personnel. Snake déprimait dans un coin alors Joker a voulu le distraire.
- Ce n'est pas très concluant, ricana Sebastian.
Alors qu'il disait cela, les balles de jonglage fait maison volèrent à nouveau dans toutes les directions, l'une d'elles touchant Beast sur la tête. Elle réagit de son habituelle grâce naturelle, son joli minois grimaçant, jetant la balle là d'où elle venait d'un revers qui rendrait jaloux n'importe quel athlète.
- Qui est le génie ayant eu l'idée de laisser un homme à un bras enseigner un jonglage aussi maladroit ?
C'était, pensa Ciel, un peu trop normal. S'il s'agissait d'un satané rêve mouillé, il penserait que ce qui était arrivé la veille n'avait été qu'un rêve particulièrement réaliste. Il n'était pas sûr de savoir à quoi s'attendre désormais. Pour être franc, il avait été agité toute la journée en attendant que Sebastian finisse par se montrer pour son tour dans les quartiers – quelque chose qui arrivait de plus en plus tard dans la journée jusqu'au point où il semblait inutile pour lui de simplement venir.
Ciel devrait-il se mettre à agir ? Eh bien, c'était lui qui avait fait cette proposition, après tout. Il pouvait difficilement être surpris si Sebastian le poussait à le faire. Toujours est-il que, l'anxiété qui le rongeait n'était pas ce qu'il avait prévu. Le but de la manœuvre avait été de l'aider à se débarrasser de son anxiété, pas de l'empirer. Une erreur, malheureusement. Il ne pouvait rien y faire, supposait-il. Il avait du mal à gérer ce qu'il ne connaissait pas, les relations sexuelles étant probablement la première chose concernée. Pas assez d'informations.
L'agitation durant l'attente de l'arrivée de Sebastian l'avait même sorti de sa chambre. Une partie de lui avait eu peur que s'il restait, même s'il n'était pas couché sur son lit comme d'habitude, ce serait pris comme une invitation. C'était l'une des dernières choses qu'il voulait actuellement.
Ciel avait mis la machine en marche. Ce serait à Sebastian de s'occuper du reste.
Une partie de lui – une très petite partie – avait peut-être été un peu déçue par ce nouveau développement. Maintenant qu'il avait pris les choses à un autre niveau, rien ne serait plus pareil. Il n'y aurait plus de jeux innocents pour passer le temps et exercer ses compétences supérieures, savourant l'évident coup porté à l'amour propre de Sebastian. Il n'y aurait plus de simple discussion – enfin, étant donné que leur discussions étaient souvent assez pesantes à cause du sinistre personnel et des potentiels dommages corporels, peut-être pas aussi simple, mais tout de même. Maintenant que le sexe avait été ajouté à l'équation, l'étrange camaraderie qu'ils avaient mise en place à travers les mois depuis l'arrivée de Sebastian, autant de camaraderie que d'antagonisme, ne serait plus jamais la même.
Ciel avait gagné un allié mais perdu un compagnon, et au vu du nombre lamentable de ceux qu'il avait, c'était plus décevant que ce qu'il aurait imaginé.
- Je sais jongler, tu sais. Très bien, d'ailleurs.
Sebastian avait continué de parler malgré le manque de réponse de Ciel, semblant presque s'y être attendu.
- Et je dois dire qu'il y a beaucoup moins de blessés lorsque je le fais.
Ciel humma à peine en réponse, regardant dans sa direction sans réellement le voir. Une ombre voilait son œil, un épuisement profond se collant au garçon comme des miasmes – il n'avait pas dormi, et si ça avait été le cas, ça n'avait pas été un sommeil de tout repos.
Sebastian réalisa quelque chose, bien que ce ne soit pas la première fois. Ciel avait un esprit vif, ainsi qu'une approche de la manipulation qui rendrait vert n'importe quel politicien. Cependant, malgré tout cela, peu importe à quel point il était mature, parfois Ciel était tout aussi perdu que n'importe quel adolescent.
Sebastian réduisit l'espace entre eux, s'étant attendu au soudain sursaut de Ciel, et murmura :
- Tu réfléchis trop.
Avant que le garçon ait eu le temps de répondre, Sebastian s'était levé de son siège, marchant à grands pas en direction du groupe afin d'emprunter quelques chaussettes enroulées. Il revint aussi vite qu'il était parti, faisant signe à Ciel de se mettre debout.
Ayant un mauvais pressentiment, Ciel se résolut à rester dans son siège.
- Hors de question.
- C'est plus dur que ça en a l'air, tu sais. Ça demande une certaine concentration. C'est plus dur de passer son temps à cogiter lorsque l'on jongle, dit Sebastian en jetant l'une des balles en l'air tout en passant les deux autres entre ses mains avec une facilité expérimentée et plus de grâce que l'on aurait pu croire venant de quelqu'un qui jetait des chaussettes.
- Ça n'a rien avoir avec la concentration. C'est simplement une coordination entre la main et l'œil et, je suis prêt à parier, de la perception de la profondeur. Impossible pour moi, dit Ciel en haussant les épaules, n'essayant même pas de feindre la déception.
- Ne me sors pas l'excuse du handicap. En tant que receveur de beaucoup de projectiles gracieusement lancés par toi, je suis le mieux placé pour savoir à quel point tu vises bien, objecta Sebastian, les balles passant maintenant à travers l'air et ses mains dans un cycle parfait.
Ciel roula de l'œil. Frimeur.
- Rien à voir. Tu es juste une cible facile, répondit Ciel en résistant à l'envie de le frapper au menton pour voir s'il pouvait continuer à jongler. Tu ne penses pas sérieusement réussir à me faire faire ça, si ? Même ton égo n'est pas aussi gonflé.
- Hmm. Impossible que tu y arrives de toute façon. Tu as la coordination de Bambi, et la moitié de son charme.
- N'utilise pas la psychologie inversée sur moi. C'est insultant, pouffa Ciel, croisant les bras sur son torse, indigné.
- Je crois me souvenir que tu l'as utilisée sur moi une fois. « Peur de perdre», c'était ça ?
Sebastian arbora un grand sourire lorsque Ciel pouffa de rire, et avec ce ricanement, une partie de la tension du garçon sembla s'évanouir.
- Je n'arrivais pas à croire que ça avait fonctionné. C'était si facile, sourit Ciel, narquoisement. Nostalgique, hein ? Ça doit être l'âge, Sebastian.
- Retrouver ma jeunesse d'antan, soupira-t-il longuement, retournant à sa place sans perturber le rythme de ses mains et des chaussettes.
Ciel observa attentivement et lâcha un « pff » lorsque aucune des balles ne tomba.
- Frimeur, cracha le garçon, bien que le mot n'ait pas le même tranchant qu'autrefois.
Sebastian n'avait pas réussi à faire jongler Ciel, ce qui n'était pas étonnant. Il n'était pas trop déçu cependant, se délectant d'un autre succès alors que Ciel se permettait un autre rire nasal, le voile sur son œil disparaissant petit à petit.
Son reflet était flou.
La douche avait été trop chaude, laissant la pièce embuée par la condensation, une chaleur suffocante. Le miroir était tellement marqué par la buée, que son reflet n'était qu'un simple flou de jaune, de bleu et de rose. Ses formes étaient indiscernables, le faux miroir ne montrant pas les grands yeux bleus qui se retrouvaient toujours sur cet homme, rien des lèvres qui étaient restées trop longtemps souriantes, rien de l'amertume qui le briserait en tentant de la contenir. C'était une bonne chose, être flou, et il préférait observer le flou de couleur qu'il était devenu plutôt que de quitter la salle de bain et de faire face à ce qu'il avait infligé à sa chambre.
La colère qui l'avait dévasté quelques jours plus tôt avait tout détruit sur son passage. Sa chambre était la seule pièce au monde qu'il pouvait considérer comme la sienne, mais il l'avait lui-même saccagée. Les quelques biens gisaient au sol, les quelques meubles sans dessous-dessus, le journal, autrefois chéri, mis en lambeaux et désormais inutilisable sans une chance de retrouver son état originel.
La colère était partie aussi vite qu'elle était venue, et il ne restait qu'un flou de couleurs sur un faux miroir de salle de bain. Il était juste... perdu. Que faire, se demanda Alois alors qu'il observa une gouttelette d'eau couler le long du miroir et brouiller davantage ses couleurs, lorsque les deux seules personnes qui comptent le plus pour nous ne veulent plus de nous dans leur vie ?
- C'pas juste.
C'était la première fois qu'il parlait à voix haute depuis plusieurs jours et sa voix lui était méconnaissable. Vide, rauque après si peu d'utilisation, incroyablement basse. Sa voix était-elle elle aussi brouillée ? Était-elle elle aussi indiscernable à présent ?
Alois sursauta en sentant quelque chose s'enrouler fermement autour de sa taille, et il se raidit sur place. Une chaleur solide contre son dos, quelque chose de chatouilleux caressant doucement sa peau encore humide. Il lui fallut quelques secondes avant d'être en mesure de bouger à nouveau, alors que les petits bras enroulés autour de son torse se resserrèrent très légèrement et Alois se retourna brusquement, adoptant un mouvement sec du bras tout en reculant. Les bras n'essayèrent pas de résister, le relâchant dès qu'il se mit à se débattre. L'évier était froid contre le dos d'Alois et il regarda l'intrus.
Des cheveux châtains en bataille qui commençaient à boucler à cause de la condensation encadraient un visage rose et potelé, des rondeurs d'enfant dont il ne se lasserait jamais. De grands yeux noisettes, toujours avec cet émerveillement qui en agaçait plus d'un mais qui n'était là que pour ne rien rater, fixant Alois avec la même affection qu'il ne pouvait oublier. Habillé de la même manière que la dernière fois qu'ils s'étaient vus, des bretelles marrons clair assorties à ses yeux avec une chemise à peine trop large, les manches dépassant ses mains. Le devant de ses vêtements était un peu plus foncé que le reste – humide, là où il avait enlacé un Alois pas encore sec. Le garçon gigota nerveusement, son petit sourire content ne restant pas en place alors qu'il attendait patiemment.
Il y eut d'abord un hoquet, à mi-chemin dans la gorge d'Alois qui ne sortit pas, le laissant hoqueter encore et encore, et encore. D'abord silencieusement, juste un léger petit ricanement qui grandissait avec chaque hoquets jusqu'à ce que Alois soit plié en deux, se tenant l'estomac comme si cela permettrait de calmer le nœud qui s'y resserrait. Son rire était beaucoup trop fort pour la petite salle de bain et sa propre tête, ne sonnant pas comme le sien, comme si les murs se moquaient de lui, son propre esprit le narguant.
- P-Pourquoi tu rigoles ? demanda timidement Luka, de doux yeux noisettes animés par la confusion et l'inquiétude.
Oh, cette voix. Cette voix qui avait hanté Alois pendant des années, le même ton, la même sonorité, la même douceur aiguë tant attendue.
Alois put à peine parler à cause du fou rire apparemment sans fin sortant de ses lèvres, réussissant finalement à dire :
- J-J'imagine que je suis vraiment devenu fou !
L'expression de Luka s'assombrit et le rire s'arrêta instantanément. Les sourcils froncés, les lèvres pâles en grimace – une expression qui pouvait, même après toutes ces années, arrêter Alois en un instant.
Le petit garçon s'avança timidement, hésitant, regardant son frère à la recherche du moindre signe de rejet. Alors qu'il se rapprochait, il leva les bras afin d'enlacer à nouveau Alois mais il les relaissa tomber de manière gênée, marquant une pause tout en laissant une petite distance entre eux. La douleur dans sa voix était indéniable lorsqu'il prit la parole :
- Je pensais que tu serais content de me voir, Jim.
Oh. Quelque chose chez Alois fut déchiré en entendant ces mots là, de doux yeux le regardant avec une prudence qu'il ne devrait jamais avoir à ressentir, pas avec Alois, pas avec son grand frère. La peur d'être indésiré qu'Alois ne connaissait que trop bien – il ne pouvait pas l'infliger à Luka, pas à son Luka.
Et pourtant... ce n'était pas réel. Bon sang, ça ne pouvait pas l'être. Il le savait, il n'était pas assez fou pour ne pas l'ignorer.
Une autre salve de rire hystérique échappa à Alois alors qu'il répondit.
- Je serais beaucoup plus content de te voir si ce n'était pas le signe que je perds complètement les pédales.
Luka risqua un petit et timide sourire, comme pour tâter le terrain, haussant les épaules.
- Qu'est-ce que ça peut faire ? Au moins t'es pas seul.
Le garçon se rua une nouvelle fois vers lui, reprenant soudainement courage, et il enroula ses bras autour de la taille d'Alois une fois de plus. Alois avait à nouveau dix ans, avec son petit frère dans ses bras, la seule chose qui suffisait à faire fuir tout le malheur qui les entourait; Cet Homme devint un souvenir lointain, quelque chose tout droit sorti d'un cauchemar qui disparaissait au réveil; les douloureux tiraillements de la famine étaient beaucoup plus facile à supporter, le délire de la déshydratation bien loin; toutes pensées de Claude et Ciel, Ciel et Claude, individuellement, ensemble, disparurent.
Ça n'avait plus d'importance. Il n'y avait rien d'autre que les bras autour de lui, si chaleureux, si fermes, si réels. Oh, il savait que ce n'était pas le cas. Ça ne pouvait pas être le cas, pas lorsqu'il avait vu de ses propres yeux le corps froid de Luka dans la terre, mais il était difficile de repenser à cela alors que sa voix résonnait dans les oreilles d'Alois et que son corps était chaud contre celui d'Alois. Ce qui était vrai, c'était que Claude ne se souciait plus de lui, que Ciel n'avait plus besoin de lui, c'était sa propre capacité dégénérescente à ignorer les pensées les plus sombres de son esprit.
Alois s'agenouilla au niveau de son petit frère, et il rapprocha le garçon de son torse. Cachant son visage dans le cou de Luka, et sentant la chaleur d'une autre personne l'entourer, Alois sut que quelque chose à l'intérieur de lui avait fini par lâcher, brisé sans espoir d'être réparé un jour. Mais il était si dur de s'en soucier.
Lorsque la lucidité était si solitaire, peut-être que la folie n'était pas si mal.
- As-tu repensé à ton Père, Ciel ? demanda Claude avec ce que l'on pourrait confondre avec de l'hésitation.
Une réticence réfléchie d'aborder un sujet qui s'était avéré ne pas être très bien reçu. Ciel ne fit pas cette erreur, sachant pertinemment que tous les mots choisis et les pauses faites dans son discours étaient planifiés par Claude.
- Oui, avoua Ciel, imitant le même ton réticent avec une meilleure approche de la sincérité. Et je – enfin, j'avais dix ans lorsqu'ils sont morts. Je ne peux pas vraiment affirmer que je me souviens parfaitement de tout. Qui se souvient de son enfance à la lettre ? Je suis... prêt à accepter le fait que je me souviens de choses à travers les yeux d'un enfant.
Mensonges.
Chaque mot était un mensonge.
Ciel avait enfin choisi quoi faire. Penser qu'il pourrait se contenter de sourire et de tout supporter avait été stupide, arrogant même – plus que n'importe qui, Ciel aurait dû savoir qu'il ne fallait pas sous-estimer Claude Faustus. Bien qu'il détestait devoir l'admettre, Ciel était sur le territoire de Claude. Dans une bataille entre docteur et patient, le docteur avait un avantage naturel. Encore plus en prenant en compte le nombre inquiétant d'informations que Claude avait sur le passé de Ciel. Cela avait vraiment été naïf de la part de Ciel de penser qu'en restant muet comme une carpe, il pourrait s'en sortir dans ces séances avec Claude. Cette stratégie avait si vite échoué, crise après crise provoquée chez lui, au point où il en était à la merci de Claude.
S'il avait un désavantage auquel il ne pouvait pas remédier alors la seule option restante était de jouer au jeu selon les règles de Claude. De toutes les stratégies auxquelles Ciel avait pensé, l'une d'elles ressortait le plus, celle où il mentait. Si la « guérison » était le but de ce jeu – être réhabilité dans la société moderne, capable d'y remettre un pied – alors une guérison qui n'impliquait pas d'électrocutions ou une méthode barbare était définitivement ce qui était prévu. Il devrait mentir comme il respirait, salir le nom de son Père, mais c'était un sacrifice nécessaire. Tant qu'il savait lui-même ce qui était réellement arrivé à cette époque, ce que Claude croyait, ou pensait que Ciel croyait n'était pas important. Il ferait tout ce qui lui permettrait de se rapprocher de ce portail en fer blindé une bonne fois pour toutes.
- Je vois. C'est une bonne chose que tu commences à voir les choses d'une manière plus rationnelle, répondit lentement Claude, le regard neutre alors qu'il l'observait de près.
Pas une once de croyance, évidemment, et c'était à prévoir. Après toutes ces années, le Docteur s'était résolu à voir tout ce que Ciel disait comme un mensonge. Il n'avait pas tout à fait tort. Ciel ricana.
- Nous verrons cela. Pour l'instant, je vais vous ménager, si ce n'est pour faire un peu bouger les choses. Je pense toujours que vous dîtes n'importe quoi, mais allez-y, voyons à quel point vous pouvez rendre vos mensonges plausibles.
Ah, c'était parfait. Juste la bonne dose de condescendance et d'irritation, avec un ajout copieux de réticence.
- Un esprit ouvert, c'est tout ce que je demande, répondit Claude, et ça recommença.
Un discours qui diffamait Vincent à un niveau spectaculaire, plaçant Rachel comme la demoiselle en détresse, et puis Ciel, comme le pauvre garçon qu'il ne se laisserait jamais vraiment être.
Ciel laissa le poison le recouvrir, s'assurant de garder son calme, acquiesçant au bon moment et faisant parfois un commentaire pour rester crédible. Et lorsque Claude alla encore plus loin, essayant de forcer une réaction que Ciel ne pouvait pas se laisser avoir, ce dernier se mit à penser à Sebastian.
Le développement de leur relation avait été à double tranchant. Protéger l'homme Du Changement était la motivation principale, ainsi que de se procurer une source de rationalité externe qui lui servirait lorsque le propre esprit de Ciel ne serait plus aussi fiable qu'autrefois. Cependant, il y avait eu une autre raison, moins importante.
Alors que Claude continuait de parler, Ciel se laissa aller dans la lune tout en réprimant un sourire satisfait. Il y avait quelque chose d'incroyablement... puissant en sachant quelque chose que Claude ignorait. Même s'il était effectivement piégé sous le joug de Claude et entre les murs de l'Institut, il y avait quelque chose que Ciel contrôlait complètement, un secret qui enragerait Claude autant que les mots de ce dernier l'exaspéraient.
Sur la clavicule de Ciel, une vilaine morsure rouge faisait tâche sur sa peau pâle, et alors que Ciel y repensait, il pouvait presque sentir une douleur latente là où les dents de Sebastian s'étaient trop enfoncées et avaient percées la chair.
Que penserait Claude s'il voyait cette morsure ? Une marque physique de quelqu'un d'autre sur lui. La tentation d'accidentellement laisser sa chemise glisser sur son épaule et de laisser la marque être visible, juste pour faire disparaître ce manque d'émotion du visage de Claude se fit savoir. Pour voir qu'il était en mesure de faire tomber Claude à la renverse aussi facilement que Claude avec lui depuis ces dernières séances.
Mais, non. Ce serait puéril, et contre-productif. Après tout, ce n'était pas pour Claude. C'était sien, quelque chose qu'il était le seul à savoir, quelque chose auquel Ciel pourrait se tenir lorsque Claude briserait la réalité qu'il pensait être sienne avec des mensonges si plausibles.
Pourtant, il y avait une satisfaction suffisante dans le petit secret de Ciel. Claude le retenait dans cette cage dorée et pensait que cette situation tordue durerait. Mais désormais quelqu'un d'autre était là, voyait Ciel et touchait Ciel d'une manière dont Claude pouvait seulement rêver.
C'était une victoire, pas seulement pour lui mais pour Sebastian aussi, sur ce malveillant docteur. C'était leur victoire.
