Yooo, je suis là avec le chapitre vingt-et-un ! Et il est long, en plus, vous en avez de la chance, eh !
Bon, en vrai c'est tout ce que j'avais à dire, voilà.
Bonne lecture !~
Écrit par Cennis
Chapitre Vingt-et-un
- Beast, tu peux- ouais, merci.
Joker grogna d'un inconfort mal dissimulé tandis qu'elle passa son bras gauche dans la manche de son haut. Même après les soins minutieux de Jumbo, cela restait sensible bien que sur le chemin de la guérison, le plus doux des gestes pouvant provoquer une salve de douleur agonisante. Les morceaux restant de peau sur son avant-bras ainsi que les bouts de tendons retenant fermement les os ensemble étaient un véritable nid à infections, exposés et vulnérables. Bien qu'au moins six mois soient déjà passés avec seulement quelques cicatrices, Joker n'arrivait toujours pas à surpasser la peur de se réveiller un jour avec la peau noire de pourriture.
- Est-ce que je dois aller chercher Jumbo ? Y dort encore, mais- commença Beast, ses formes délicates hantées par une inquiétude continue.
Joker s'était rendu compte qu'il n'arrivait plus à se souvenir à quoi ressemblait son visage sans ce voile de tracas. Et cette idée ne lui plaisait pas.
- Nan, j'vais bien. J'préfère avoir une jolie fille qui m'habille, sourit Joker, faisant un clin d'œil qu'il savait être capable d'apporter des couleurs à ses joues.
Aussi bien réglée qu'une pendule, elle rougit comme prévu, essayant en vain de prétendre que ce commentaire ne lui faisait rien. Il n'y avait aucune timidité dans la manière qu'elle avait de retirer son bas de pyjama, cependant. Aussi clinique et professionnelle qu'elle pouvait l'être, un contact avec les patients qui ferait rougir de honte Angela. Elle tentait de ménager sa dignité, il le savait, mais elle s'en sortait aussi bien qu'en essayant de cacher son embarras.
La dignité n'était plus qu'un lointain souvenir pour lui désormais. Cela lui avait été extirpé de tous les côtés, arraché aussi facilement que la peau de son bras, bien loin de sa portée. Ils avaient fait de lui un enfant apeuré, se cachant d'eux comme le ferait un petit avec les ombres de son lit. Beast pouvait être aussi professionnelle et nonchalante qu'elle le voulait, le fait était qu'il avait besoin d'elle pour s'habiller et cela l'irritait. Vingt-et-un ans, pourtant presque incapable de mettre son propre pantalon, encore moins attacher la ficelle autour de sa taille. L'humiliation lui était aussi familière que le rougissement l'était pour Beast. La douleur dans son bras le lançait, mais son incapacité à se vêtir seul, à regarder dans un miroir sans déguerpir comme si l'objet pouvait lui faire du mal, c'était ces choses-là qui irritaient Joker.
- Sinon, - Beast mordit sa lèvre inférieure entre ses dents, lui donnant une couleur rouge brillant qu'aucun rouge à lèvres ne pourraient égaler -, l'état de Drocell a empiré. Une fièvre, a dit Snake, quand j'ai réussi à le faire parler.
- Oh ? fredonna Joker sans véritable intérêt, concentré à lacer ses chaussures à une main.
Il entendit Beast claquer de la langue avec impatience, puis il aperçut ses mains s'approcher pour lui venir en aide, et il les repoussa d'un coup sec. Il avait été plus violent qu'il ne l'avait voulu, étant donné la manière dont elle recula vivement. Une excuse fut instantanément à ses lèvres, les mots prêts à s'échapper lorsqu'il croisa son regard blessé, mais il les ravala alors que son humeur s'assombrit. Le lacet glissa entre ses doigts une nouvelle fois et il ne fut pas d'humeur à présenter des excuses.
- Il peut seulement se reposer. On n'a pas vraiment de médicaments cachés entre les coussins des canapés, tu sais.
Ses yeux sombres s'illuminèrent d'une lueur d'agacement passagère, pourtant elle ne lui aboya aucune remarque désagréable. Avant qu'il fusse emmené, lorsqu'il était encore leur héros invincible, elle n'aurait pas hésité à lui donner une bonne grosse tape derrière la tête. Allez, j'suis un enfoiré, dis un truc !Mais non, ces jours-ci elle passait son temps à marcher sur des œufs lors de leurs discussions, craignant tant de dire la mauvaise chose. Elle devrait mieux le connaître que cela. Elle devrait savoir qu'il n'y avait pas à être si prudente, à prendre ses mots avec tant de pincettes. Il mourait d'envie de lancer une dispute, de craquer pour provoquer une réaction. Il voulait la voir féroce, il voulait qu'elle lui fasse remarquer lorsqu'il était insupportable. Si elle ne le prévenait pas, comment pouvait-il savoir s'il agissait mal ? Il ne le supportait pas, être traité comme un enfant.
- Je suis au courant, répondit prudemment Beast, si prudemment, faisant de son mieux pour avoir l'air diplomate. Mais on a toujours réussi à improviser. On a aidé Smile la fois où-
- Le personnel a aidé, c'est différent, l'interrompit Joker, la langue sortant légèrement d'entre ses lèvres alors qu'il se concentrait pour essayer de nouer l'un des lacets autour de l'autre.
Mais encore une fois, la petite ficelle blanche lui échappa, et il grogna dans sa barbe. Beast se rapprocha une fois de plus mais il l'arrêta en lui lançant un regard mauvais. Elle semblait encore plus frustrée que lui, si c'était seulement possible. Toujours prête à aider, si désespérée de se rendre utile, mais il était de moins en moins d'humeur à se montrer sympathique.
- Ouais, eh bien... Je vois pas Sebastian se mettre en danger pour Drocell, pas toi ?
Si elle continuait à mordre sa lèvre ainsi, elle allait saigner. Elle devenait déjà violâtre sous ses dents. Ses ongles s'enfonçaient beaucoup trop là où elle tenait son bras autour d'elle, de petites marques roses s'imprimant sur sa peau. Joker voulait éloigner ses mains avant qu'elle se griffe à nouveau – il y avait déjà des marques rouges évidentes le long de ses bras, son inquiétude était toujours si évidente – mais il avait aussi besoin de sa seule main valide pour finir d'attacher sa foutu chaussure. Cela faisait déjà cinq minutes, et il n'en avait toujours pas faite une.
- On doit au moins réussir à garder sa température basse sinon il va finir à l'infirmerie.
C'était bas de mentionner l'infirmerie, et peut-être que Beast n'était pas si prudente que ça avec lui mais plutôt stratégique. C'était mieux, beaucoup mieux, cette infime ruse dans son regard. Elle savait comment se jouer de lui, depuis toujours. Jouer de son inquiétude, de ses sympathies. Tirer sur ses cordes jusqu'à ce qu'elle obtienne le son qu'elle voulait. Une visite dans le petit repaire de Docteur n'augurait jamais rien de bon. S'il restait là, à pourrir avec son propre tempérament, seulement pour que Drocell disparaisse et ne revienne jamais – eh bien, il devrait aussi gérer la culpabilité, et c'était bien la dernière chose dont il avait besoin.
Beast retenait un sourire narquois. Abandonnant sa chaussure, il tendit le bras vers elle, dégageant l'une de ses mains de son bras avant qu'elle ne puisse se faire plus de mal, et il la tira vers lui sur le lit. Il ne pouvait pas s'empêcher de sourire. Qui aurait pensé que le chantage affectif puisse être de bonne augure ? Au moins elle ne le traitait pas comme sur un champ de mine. Beast avait toujours du mordant lorsqu'elle pensait qu'il le fallait.
- J'irai parler à Snake, m'assurer qu'il sache faire baisser la température de Drocell. Vérifier qu'il hallucine pas – si on arrive à ça, l'infirmerie sera la seule solution – mais croisons les doigts et ce scénario n'arrivera pas. On fera tous des tours alternés pour les surveiller pendant la journée. D'accord ?
Beast lui accorda un sourire, approchant son épaule de la sienne de manière amicale, entremêlant leurs doigts ensemble un bref instant avant de s'agenouiller devant lui.
- Je comprends pas pourquoi t'acceptes que je te mette ton pantalon mais tu t'énerves pour tes chaussures, murmura-t-elle en les laçant facilement, levant instantanément les yeux au ciel avant même que Joker ait la chance de faire un commentaire salace.
Pour être franc, la mauvaise humeur de Joker n'était pas seulement dû à cette impuissance encore étrangère. Ça jouait beaucoup évidemment – on avait envie de baisser les bras, sans mauvais jeu de mots, passer de pouvoir tout faire soi-même à nécessiter de l'aide pour lacer ses chaussures – mais aujourd'hui c'était plus par rapport à Drocell. À peine le nom avait-il quitté la bouche de Beast qu'il avait pensé; qu'est-ce que ça peut bien me faire. C'était cruel, oui, mais c'était également ce à quoi il pensait immédiatement concernant les malheurs des autres patients ces jours-ci. Après tout, c'était en essayant de venir en aide à Peter qu'il s'était retrouvé ainsi. Il devrait vraiment être fou pour avoir eu à subir cela et ne pas avoir de pensées égoïstes.
Joker n'était pas sûr de savoir quand ou pourquoi il était devenu le meneur des patients. Il n'avait certainement pas postulé pour cette dangereuse position, ça, c'était sûr et certain. Il ne doutait absolument pas que c'était ainsi que le personnel et ses congénères le percevaient, aussi illogique que cela lui paraissait. Contrairement à Smile, il n'était pas le plus renseigné concernant l'Institut, ni le plus ancien résident. Et contrairement à Peter et Wendy, il n'était pas le plus âgé, il n'avait donc pas cette autorité naturelle des aînés qui pouvait imposer le respect. Pourtant, malgré son âge et ses années passées ici n'étant pas aussi impressionnantes que d'autres, il était celui que le reste des patients avaient suivi. Lui vers qui ils se tournaient pour demander conseil et pour être protégé. Lui qu'ils mettaient en avant lorsque pour survivre il fallait être invisible.
La vérité était qu'il leur en voulait. La plupart du temps ce n'était qu'un peu. Juste une petite douleur dans sa poitrine lorsqu'il les regardait, bien cachée dans son ombre. D'autres fois, lorsqu'il se réveillait en sueur à cause de la douleur et qu'il était incapable de mettre un pied dans la salle de bain de peur de voir un bout de son reflet, cette douleur devenait un coup de poignard dans sa poitrine, menaçant de le déchirer de l'intérieur à l'extérieur. Il n'avait jamais rien demandé, c'était injuste. Où était son bouclier lorsqu'ils étaient occupés à se cacher derrière lui ? Smile était venu le chercher la dernière fois, effectivement, mais même ainsi, il était arrivé trop tard pour lui éviter l'attaque du personnel. Et qu'avaient fait les autres, son petit groupe, à part rester assis à se lamenter ? Il savait ce qu'ils auraient attendu de lui pour eux si la situation avait été inversé. Qu'il vienne à eux, évidemment, les sauver tel un chevalier en armure. Eh bien, Joker était désolé de les décevoir, mais un simple sweatshirt ne faisait pas une très bonne armure, et ça ne l'avait pas protégé lui.
Il était trop facile de se laisser avoir de la rancune envers eux, mais il n'était pas du genre rancunier. Malgré le fait qu'il souhaiterait qu'ils ne dépendent pas autant de lui, et malgré toute la haine qu'il ressentait lorsqu'il se retrouvait seul, ils étaient pour lui ce qui se rapprochait le plus d'une famille. La haine passagère en faisait juste partie, supposait-il. Il n'y avait pas de famille sans disputes. Alors lorsqu'ils revenaient d'un mauvais traitement et qu'ils avaient besoin de réconfort ou de divertissement, il se portait volontaire sans aucune hésitation ou sans qu'on ait à lui demander.
C'était exactement ce pourquoi, pensait-il, ils se mettaient derrière lui. Au moment où l'un des autres patients – ses frères et sœurs, en lien plutôt qu'en sang – atteignaient leurs limites, son ressentiment venant de son statut de bouclier humain disparaissait et était remplacé par de l'inquiétude. Il ne pouvait pas s'empêcher de les aider, ses seuls alliés, qu'ils le veuillent ou non. Pas seulement son petit groupe, ceux qui l'entouraient quotidiennement, mais les autres aussi. Smile, Soma, Drocell, Snake et même Alois, ils étaient tout aussi important pour lui, même s'il ne les voyait pas autant que les autres. Drocell et Snake étaient là l'un pour l'autre, en retrait dans les coins, absorbés par leur petit monde. Soma était toujours en mouvement, impossible de tenir une conversation avec lui, mais il bougeait comme bon lui semblait. Smile, eh bien, Smile se faisait plus de soucis qu'il ne le laissait voir. Puis il y avait Alois.
Dès l'instant où Alois Trancy avait été emmené dans la section, yeux vitreux et silencieux, un petit poing serrant la manche du Dr. Faustus comme s'il s'agissait de son seul espoir, Joker avait compris qu'il fallait être prudent. Il y avait eu quelque chose chez lui qui avait donné la chair de poule à Joker, une absence de volonté chez le garçon qui le terrifiait. Cette première impression s'était avérée être juste avec le temps. Enclin à de soudaines humeurs, souriant trop facilement pour que ce soit sincère ainsi qu'avec d'effroyables tendances à la violence, Joker n'était pas fier d'admettre qu'Alois lui faisait peur. Et parfois, bien que ce soit cruel, il regardait Alois et se demandait si St. Victoria n'était pas l'endroit fait pour lui après tout. Pour quelqu'un qui n'avait aucun problème à enfoncer ses doigts dans l'œil d'un innocent, ces murs semblaient être le meilleur endroit pour lui, et pour la sécurité du reste de la population.
Aussi présente que cette peur pouvait parfois l'être, cela ne changeait rien au fait qu'Alois était tout autant une victime que le reste d'entre eux, et également le frère de Joker. Bien que ce dernier détestait son rôle de chef, il ne faisait rien pour le rejeter, jouant le jeu du mieux que possible. Depuis ce poste, il voyait plus que ce que les patients voyaient entre eux. Il remarquait lorsque Wendy fixait sa gauche ou sa droite sans aucune émotion, cherchant quelqu'un qui n'était plus là. Il remarquait lorsque Dagger commençait à perdre patience et avait besoin de s'éloigner du groupe quelques temps. Il remarquait même lorsque Freckles sautait une nuit de sommeil, peu importe à quel point elle essayait de le cacher aux autres. Alors il ne manqua pas de voir que Alois et Smile, autrefois comme manche et bouton, bien qu'à contrecœur pour Smile, s'évitaient activement ces temps-ci.
Joker s'en inquiétait. Beaucoup.
Même pour un aveugle, la cause de leur soudaine distance serait évidente, le cache-œil que Smile portait depuis quatre ans maintenant une preuve de la tension constante régnant entre les deux amis. En voyant à quel point ils s'étaient rapprochés, personne n'aurait pu deviner que c'était Alois lui-même le responsable de la perte de l'œil de Smile, mais Joker avait vu l'attaque de ses propres yeux. La raison était la même qu'aujourd'hui; Dr. Claude Faustus.
Smile n'avait rien fait pour provoquer Alois, à part peut-être être la cible de l'attention de Faustus, bien que contre son gré. Contrairement à la plupart des patients, Smile n'avait pas approché Alois, n'avait pas proposé une amitié rencontrée par de l'hostilité et de la méchanceté. Quasiment tous avaient essayé d'accueillir Alois avec bienveillance, mais il n'avait rien fait pour s'intégrer dans le groupe, et encore maintenant, Joker était le seul qui tentait toujours de créer un lien. Une partie de lui espérait que les autres feraient de même, aussi futile que ce fusse. Mais même Joker avait jeté l'éponge après qu'Alois, voyant Smile revenir à la section après une séance avec Faustus, se soit jeté sur le plus petit garçon sans qu'il y ait eu de provocation au préalable. Cela n'avait pas duré longtemps. À peine avait-il mis Smile à terre et enfoncé ses doigts dans son œil droit que Soma, pas paralysé par le choc comme les autres, s'était précipité pour dégager Alois.
Alois avait visité La Pièce pour la première fois après cet incident, et lorsqu'il était revenu il n'était plus exactement la même personne, mais à ce moment-là, aucun des patients n'avaient voulu ne serait-ce que s'intéresser à lui. L'agressivité et la méchanceté était une chose, attendu même, et ils auraient pu lui pardonner. Mais attaquer un autre patient, l'un d'eux, il n'y aurait pas dû y avoir de pardon. Et pourtant.
- Si tu as essayé de me tuer, alors tu as besoin d'entraînement.
Smile, la moitié du visage cachée par des bandages blanc serrés, avait approché Alois sans hésitation au moment où il l'avait aperçu recroquevillé sur l'un des fauteuils. La Pièce n'avait pas été clémente avec le blond, le laissant tremblant, sursautant à chaque bruit, une ombre de la petite chose énervée qu'il avait été il n'y avait qu'une semaine. Il se raidit lorsque Smile se tint devant lui, comme s'il se préparait à un coup, mais il ignorait que Smile ne blessait jamais avec un poing alors que la parole suffisait.
- Je... commença Alois, même ce simple mot si faible et tremblant, mais il n'avait rien à dire.
Il se contenta de fixer Smile avec prudence, s'attendant à une quelconque revanche de la part de ce dernier. Les autres patients du foyer faisaient plus ou moins la même chose, observant curieusement. Même Joker n'était pas sûr d'intervenir s'ils en viendraient aux mains.
- La gorge aurait été une meilleure idée. Ça, c'était plus embêtant que mortel, reprit Smile lorsqu'Alois ne répondit pas, parlant si nonchalamment que cela aurait pu être à propos de la météo plutôt que de la perte de son œil. Calme-toi. Si je comptais me venger, je l'aurais déjà fait.
Ce ne fut évidemment pas rassurant pour Alois qui ne fit que davantage se recroqueviller sur lui-même, fixant Smile avec une peur à peine dissimulée. Cela semblait amuser Smile qui arbora ce qui ressemblait le plus à un sourire, malgré son surnom.
- Enfin, ce n'est pas tout à fait vrai, ria-t-il du nez, un peu mesquin. Je l'ai déjà fait. Je peux voir que tu as apprécié ton petit tour dans La Pièce.
Alois sursauta, montrant finalement autre chose que de la peur. Joker n'était pas sûr de ce qu'il vit sur le visage du garçon ensuite, de la surprise oui, mais autre chose. Lorsqu'Alois dit :
- Tu m'as envoyé là-bas ? Mais... comment ?
Joker reconnut cela comme une quasi admiration.
- Faustus peut être conciliant, surtout lorsqu'il essaye de plaire. Avec moi en tout cas. Mais tu l'as déjà remarqué, - les lèvres de Smile se courbèrent avec ironie -, Prends cela comme un avertissement. Je tiens pas mal à l'autre œil, je détesterai le perdre lui aussi.
Joker n'était pas sûr de savoir à quoi s'attendre ensuite, mais ce n'était certainement pas Alois éclatant de rire. Pour la première fois depuis qu'il était arrivé aux quartiers, Alois avait l'air d'avoir son âge, ricanant de manière puérile comme si cette menace était la chose la plus drôle qu'on lui ait jamais dite. Smile attendit qu'il s'arrête, l'agacement devenant évident alors que sa menace perdait de son impact, mais finalement Alois se calma et Smile put reparler.
- Viens, - Smile inclina la tête, un signe de le suivre -, tu dois nettoyer cette coupure. Si ça s'infecte, tu seras envoyé à l'infirmerie. Si tu trouves que La Pièce est horrible, attends un peu de voir cet endroit.
Alois regarda Smile avec une méfiance évidente.
- Pourquoi... Est-ce que tu m'aides ?
Smile roula de l'œil, réussissant encore à rendre cela signifiant malgré que son efficacité ait pris un coup.
- Les patients doivent se serrer les coudes, Einstein.
Puis il se retourna pour partir. Joker savait que c'était une des démonstrations les plus bienveillantes que Smile pouvait faire généralement. Le garçon désormais borgne n'eut même pas à regarder derrière lui, certain qu'Alois le suivrait. Et il le fit, sans trop d'assurance, cependant.
Si on avait dit à Joker à quel point Smile et Alois se rapprocheraient par la suite, il n'y aurait pas cru. Smile était difficilement gentil avec lui, se moquant plus qu'autre chose, et le réconfort n'était pas dans ses cordes. Pourtant une amitié s'était formée, bien qu'inattendue, et une qui avait duré à travers les ans. Jusqu'à maintenant. Comme la faveur de Faustus avait fait craquer Alois à l'époque, ce fut ce flagrant favoritisme qui créa un gouffre entre eux aujourd'hui. Contrairement à toutes ces dernières années, cependant, Alois ne mettait pas cela de côté, et Smile ne semblait plus s'en faire assez pour faire le plus petit des efforts, apparemment.
Joker ne pouvait pas dire qu'il appréciait Alois. Même si Smile avait mis l'agression derrière lui – Joker ne doutait pas qu'il y avait un autre but derrière tout cela – Joker ne pouvait jamais vraiment l'oublier. Il y avait une tendance animale dans la colère d'Alois, et c'était le genre de colère qui ne pouvait jamais véritablement être contrôlée. Cela les mettait tous en danger, et ça effrayait Joker. Et pourtant, Joker se faisait actuellement du souci. Il les voyait s'éloigner, se repoussant comme les deux pôles opposés d'un aimant, et il ne pouvait s'empêcher de s'en faire.
Smile était entouré. Il avait beau ne pas l'avoir souhaité, prétendu que la compagnie de Joker et celle de Soma étaient irritantes et indésirées, que même Freckles allait un peu trop loin, mais ce n'était jamais plus qu'une plainte lancée en l'air. Qu'il le veuille ou non, Smile n'était pas seul. Il ne l'avait jamais réellement été. Malgré sa morosité, il attirait les autres, même lorsque sa langue bien pendue réussissait à les garder en quelque sorte à distance.
Alois n'avait pas cette attirance là. Il était culotté et imprévisible, capable de faire preuve d'une grande violence, et tous les patients l'avaient qualifié comme n'en valant pas la peine. Même Joker. Le seul qui lui avait laissé une réelle chance était Smile, mais il n'avait même plus cela.
Alois était seul, et Joker n'arrivait pas à trouver cela correct.
Dagger chantait comme une casserole. Comparer cela à un étranglement de chat aurait peut-être était un peu fort, mais quelque chose de semblable, oui, comme tirer sur la queue de ce pauvre chat. C'était une vieille berceuse qu'ils avaient entendu de nombreuses fois déjà, qui passait à un air générique qui n'allait pas avec les paroles, et cela commençait à tous leur taper sur les nerfs.
- Bouc'-là, Dagger ! Ma chasse d'eau a d'jà mieux chanté ! craqua Wendy, jetant l'un des coussins du canapé sur lui.
Joker essaya de ne pas lever les yeux au ciel, mais cela s'avérait être compliqué. Évidemment, maintenant Dagger allait crier encore plus fort pour agacer Wendy, évitant les projectiles lancés sur lui.
Ils étaient à l'intérieur depuis trop longtemps. Il n'y avait rien de nouveau à dire. On pouvait presque voir une frustration agitée tatouée sur leur peau.
- Est-ce que je devrais les arrêter, ou... offrit à moitié convaincu Joker, aussi enthousiaste qu'un cuisinier interrompant le dernier repas d'un détenu.
Wendy s'était levée de son siège à présent, se mettant à sa poursuite, mais il n'y avait pas l'habituelle gaieté. Ils étaient à fleur de peau. Parfois, Joker pensait que ce serait l'ennui qui les achèverait.
- Nan, laisse-les, dit Beast en ayant l'air aussi vivante que lui, rongeant un de ses ongles. Soit il se taira soit Wendy se calmera. Elle est insupportable, cette semaine.
Wendy était toujours insupportable ces jours-ci, mais Joker ne s'embêta pas à le dire.
Détournant les yeux de ce comique digne de Benny Hill, Joker regarda par-dessus son épaule la porte de la chambre d'Alois, bel et bien fermée comme elle l'était depuis ce matin. Midi déjà bien passé maintenant, bien plus tard que l'heure habituelle à laquelle Alois émergeait, mais aucun signe du garçon.
- J'reviens dans une minute, dit Joker, s'extirpant du canapé.
Il avait attendu toute la matinée, mais Alois ne semblait pas prêt de sortir de son plein gré. Eh bien, si le combat ne venait pas à lui, alors Joker devrait aller au combat.
Levant sa main valide pour frapper à la porte, un son venant de l'intérieur arrêta Joker. La confusion lui faisant froncer les sourcils, il baissa la main et se rapprocha à la place, essayant de mieux entendre à travers le bois. C'était le résonnement d'une conversation, les mots indiscernables mais pourtant fluides, portée par la douce voix d'Alois. Il se retourna, vérifiant qui était dans la pièce, quelles portes étaient fermées, qui il savait être hors des quartiers. Le compte était bon, personne d'oublié, alors à qui Alois parlait-il ?
L'inquiétude de Joker se transforma en quelque chose de plus tordu. Il frappa fort contre la porte avant que la petite voix qui lui disait de partir ne commence à paraître de plus en plus raisonnable. Instantanément, le murmure étouffé de l'autre côté cessa, comme si quelqu'un avait coupé le son.
Il y eut un bref raffut à l'intérieur, des pas étouffés se rapprochant de là où il se tenait, et la porte s'ouvrit enfin. Alois sortit à peine la tête, la porte assez ouverte pour ne voir que des yeux bleus méfiants le regarder.
- Quoi ?
Pas de salutations, de comment vas-tu. Pas que Joker se soit attendu à être chaleureusement reçu, mais la franche hostilité de la part du garçon était injustifiée. Il avait l'air aussi prêt à claquer la porte au nez de Joker qu'à lui parler.
- Salut.
Joker arbora un grand sourire, aussi chaleureux qu'il le pouvait, reculant d'un pied. Il n'avait jamais eu l'air imposant – trop petit, trop maigre, et maintenant un air faible – mais il tentait de cacher encore plus cela. La main nonchalamment dans sa poche, un peu éloigné, laissant de l'espace à Alois. Tout chez lui disait « pas de danger».
- Ça fait un moment qu'on t'a pas vu. J'vérifie juste que tu sois pas mort ou autre.
Le regard qu'Alois lui asséna ne pouvait être que décrit comme brutal, un mépris qui aurait rendu Smile fier.
- Je suis vivant, cracha-t-il d'une manière qui rappelait plus Smile que lui, les mots dégoulinant de dédain.
Sa lèvre sautilla, comme s'il voulait sourire, et il jeta un vif coup d'œil derrière lui.
- Ouaip, je vois ça, répondit Joker, essayant de ne pas faire transparaître à quel point il détestait avoir à avoir cette conversation avec Alois.
Ils étaient difficilement les meilleurs amis, mais il ne put s'empêcher d'être surpris par le niveau d'hostilité qu'il recevait. Alois ne rendait pas les choses faciles.
- … Au revoir, dit-il catégoriquement, s'apprêtant à fermer la porte.
Joker se retrouva à la bloquer, mettant son pied entre la porte et le mur. Quelque chose n'allait pas, quelque chose n'allait vraiment pas. Il ne savait pas quoi, mais il ne pouvait pas s'arrêter là. Qu'il le veuille ou non le fait était que Joker avait une responsabilité envers les autres patients. Si cela avait été l'un des autres, il n'aurait pas battu en retraite aussi facilement. Il n'avait pas le droit de traiter Alois différemment.
- Qu'est-ce que tu – bouge, s'indigna Alois, tirant la porte afin de l'écraser contre le pied de Joker.
Réprimant une plainte, Joker en profita pour regarder par-dessus son épaule, voyant sa chambre totalement vide.
- T'es enfermé là-dedans depuis le début de la journée. Et si tu venais t'asseoir un peu avec nous, petit ? offrit Joker en ignorant la voix dans sa tête qui prenait de l'importance.
Va-t'en. Il est perdu. Laisse tomber. Il aurait été facile de l'écouter, mais serait-ce aussi facile de dormir cette nuit s'il le faisait ?
Ce fut inutile, cependant, alors que le regard méfiant d'Alois s'intensifia. Était-ce à ce point étrange, se demanda Joker, blessé, qu'il s'intéresse à Alois ? Alois était-il incapable de voir plus dans ce geste qu'une bonne raison d'être douteux ?
- Je ne préférerai pas, répliqua Alois, dégageant le pied de Joker et claquant la porte avant qu'il puisse l'arrêter.
Pendant un moment, Joker se contenta de rester au même endroit et de fixer la porte, un mauvais pressentiment. Que ce soit de la culpabilité ou juste de l'inquiétude, il ne savait pas, mais ça ne semblait pas important que ce soit l'un ou l'autre. Alors que les murmures derrière la porte reprirent, Alois parlant dans le vide, Joker eut l'impression qu'il avait tendu la main trop tard.
Se détestant un peu comme toujours pour cette raison, Joker se demanda encore une fois si peut-être Alois n'avait pas réellement sa place à St. Victoria.
Les chaises étaient conçues de manière à être juste assez petites pour ne pas bloquer efficacement les poignées de portes, mais Alois essaya tout de même, l'illusion d'un barrage lui suffisant. Il attendit jusqu'à ce qu'il ne puisse plus voir l'ombre à travers le bas de sa porte avant de reprendre la parole.
- Désolé pour ça.
Se retournant avec un grand sourire, Alois reporta son attention sur Luka, s'asseyant en tailleur sur les draps. Ses traits, si semblables à ceux d'Alois mais adoucis par la jeunesse, étaient marqués par un choc si fort que cela aurait semblé exagéré sur n'importe qui d'autre.
- C'était qui ? chuchota Luka.
Il semblait toujours chuchoter, Alois trouvait, comme si chaque mot était un secret juste entre eux. C'était un véritable contraste avec la bruyante exubérance dont il se souvenait, mais, la mort changeait tout le monde.
- Joker, balaya Alois. 'Sais pas ce qu'il voulait par contre. Il ne me parle jamais d'habitude.
Reprenant sa place à la tête du lit, Alois s'installa contre l'oreiller, encourageant Luka à se rallonger la tête sur le genou d'Alois. La chaleur contre sa jambe était réconfortante, réelle et terre à terre, chassant cette voix tordue au fond de son esprit qui lui disait des choses qu'il ne voulait pas entendre.
- Mais, son bras, - Luka écarquillait les yeux, son ton si incrédule -, qu'est-ce qu'il avait ?
Il était bien trop facile de revenir aux ancienne habitudes. Une histoire à peine formée dans sa tête avant qu'elle s'échappe de ses lèvres, Alois fabriqua une explication en un claquement de doigts, une histoire de fantaisie qui réunissait toutes les qualités des comtes préférés de Luka.
- Tu dois me promettre de ne rien dire, commença Alois, comme il le faisait à chaque fois.
- Promis ! cria Luka, enthousiaste.
- Parce que si tu le dis, la malédiction va se propager.
Une promesse, un fil tentant pour que son frère l'attrape et sans problème, il le fit.
- Quelle malédiction ?
Les yeux grands ouverts, croyant chaque mot qu'on lui disait. C'était l'une des choses qui avait le plus manqué à Alois, l'attention qu'il recevait, lui et simplement lui, comme si ses paroles étaient la seule vérité qui soit. Alois la seule chose au monde qui comptait. Et c'était le cas, non ? Maintenant, dans cette pièce, Luka n'existait que pour lui. Défiant toute logique, Luka était revenu juste pour qu'Alois n'ait plus à se sentir seul, et personne ne pourrait le lui reprendre.
- Celle du démon. Personne ne sait exactement pourquoi le démon est venu pour Joker, ni ce que Joker a fait pour provoquer sa colère, mais tous les ans depuis qu'ils se sont rencontrés, la malédiction s'est propagée petit à petit. Au début, personne ne remarquait, parce que c'était à l'intérieur. Il se mettait de très mauvaise humeur, ou devenait triste sans raison, et personne ne pouvait le voir. Mais alors la malédiction est devenue plus forte, et maintenant on peut lavoir. Ça le consume. Petit à petit, ça va continuer, jusqu'à ce qu'il ne soit plus qu'un squelette !
De la même manière que Luka donnait du pouvoir aux mensonges qu'Alois racontait à cause de sa confiance aveugle, il donnait également du pouvoir à Alois. Sa simple existence, le voir ici, l'entendre, pouvoir le toucher, cela rendait Alois puissant d'une manière qu'il n'avait jamais connu à St. Victoria. C'était Alois qui avait ramené Luka à lui grâce à sa seule volonté, par le pouvoir de son désir. Pourquoi voudrait-il quitter cette chambre, abandonner ce pouvoir qu'il n'avait jamais connu auparavant, perdre cette fascination qu'on lui donnait après tant d'années ? Au-delà de cette porte, il n'y avait rien pour lui. Mais à l'intérieur, c'était juste lui et Luka, comme ça avait toujours été. Comme ça aurait toujours dû être.
- Je peux ?
Snake sursauta comme si l'on venait de le frapper. Toujours timide, il semblerait que ce trait de caractère ait évolué vers un extrême, les yeux de l'homme hantés alors qu'il les leva vers Ciel. Même malgré son habituel manque de couleur, il semblait malade à cet instant, le genre de maladie qui réveillait l'instinct de survie, garder une distance de ce qui pourrait être contagieux. Ayant déjà ignoré cet instinct et sa propre aversion quand il s'agissait de parler aux gens, et de simplement se préoccuper des autres en général, Ciel ne vacilla pas et montra de la main le siège vide à côté de celui de Snake.
Après une hésitation si longue que n'importe qui d'autre aurait été insulté, Snake inclina à peine la tête, et Ciel s'enfonça dans le fauteuil sans plus de cérémonie.
Le foyer était bruyant ce jour-là. Joker et sa troupe jouaient à un jeu ou alors ils se disputaient, difficile à dire avec eux, tandis que Soma cria un commentaire déplacé depuis son perchoir de l'autre côté de la pièce. Grell et Ronald s'occupaient des quartiers, se disputant sur les mérites artistiques du film Titanic. Secrètement, Ciel était d'accord avec Ronald sur le fait que la beauté de Leonardo Dicaprio ne suffisait pas à faire un bon film, mais il aurait fallu être courageux pour essayer de rétorquer ça à Grell.
Avec le bruit qu'il y avait, c'était étonnant que Snake ait posé un pied dans la pièce, surtout sans sa fidèle ombre pour lui tenir compagnie. Mais là encore, peut-être que le bruit était mieux que le silence de sa chambre vide.
Ciel attendit patiemment, le silence lui venant facilement. Snake trifouillait quelque chose autour de son poignet, une chaîne détériorée avec un pendentif de fleur de lys se balançant dangereusement de son socle bon marché. Le genre de babiole qu'on trouverait dans une pochette cadeau au supermarché, mais que Ciel savait que Drocell avait considéré comme le plus précieux des or.
- Ash l'a emmené ce matin, finit par murmurer Snake, la voix douce et exténuée, il a dit qu'il pourrait nous infecter.
Ciel l'avait deviné, mais c'était toujours mieux de l'entendre de la sorte plutôt que de se baser sur des suppositions. Bien qu'il n'avait fallu qu'un regard vers Snake pour comprendre. Sans Drocell à ses côtés, il avait l'air d'une moitié d'image, sans les traits qui contenaient ses couleurs. Il n'essayait absolument pas de cacher sa vulnérabilité, quelque chose qui rendait Ciel mal à l'aise, qu'il le veuille ou non. Même s'ils étaient cassés par défaut, les patients faisaient d'habitude attention à le cacher, mettre un masque et avoir l'air fort, au moins un minimum. Snake ne faisait aucun de ces efforts, la seule personne pour qui il se serait forcé devenue la raison pour laquelle il aurait eu besoin de le faire, et lorsqu'il regarda Ciel, ce fut avec des yeux pâles et implorants. De réconfort, d'encouragements, rien que Ciel saurait donner.
À la place de platitudes vides, Ciel se contenta d'acquiescer, les laissant retomber dans le silence. Lorsque assez de temps passa pour qu'il ne donne pas l'impression de fuir, il s'excusa et retourna dans sa chambre. Il était facile de prétendre qu'il n'avait pas remarqué le regard déçu de Snake le suivre alors qu'il partit.
- Grell a coincé Ronald, Sebastian informa Ciel en fermant la porte du pied derrière lui, étouffant les braillements dans le foyer. Quelque chose en rapport avec Gangs of New York ?
- Ne demande pas, tu ne veux pas savoir. Et moi non plus, d'ailleurs.
Ciel mit de côté le livre de poche écorné, lu tant de fois qu'il pouvait le réciter mot pour mot, accordant son attention à Sebastian à la place. Il plissa le nez en sentant une odeur désagréable mais familière suivre Sebastian à travers la pièce.
- Qu'est-ce que c'est ?
- Hm ?
Sebastian semblait distrait. S'étirant sur le lit de Ciel, il avait presque l'air en aussi mauvais état que Snake plus tôt, blême et raide comme une corde. Il fronçait les sourcils, de frustration ou d'épuisement, probablement les deux. Il était dans son uniforme, le col à boutonné de sa chemise et son pantalon beaucoup trop froissés, mais il n'avait pas été dans la section. Ça avait dû être un jour de Section V, alors. Cela expliquait son humeur moins bavarde, au moins.
- Laisse tomber.
Ciel se dirigea vers son bureau, s'occupant en prétendant réarranger certaines choses, juste afin de mettre un peu de distance entre lui et l'odeur nauséabonde. Il connaissait cette odeur, cette impression dedéjà vu dansant juste au-delà de la portée de sa mémoire.
- Comment était-ce ?
- Sur une échelle de un à dix ? Onze.
Même sa voix semblait vouloir éteindre les lumières et dormir.
- C'était avec Docteur aujourd'hui. Je n'arrive pas à croire que j'ai pu le voir comme quelqu'un de décent un jour. Il a essayé de me pousser à les brûler toute la journée. Sans but, sans raison, il voulait juste que je les ébouillante.
- L'as-tu fait ? demanda Ciel.
Cela provoqua une réaction.
- Non, lança Sebastian, lui assénant un regard affligé.
Il avait clairement touché une corde sensible. Pas d'humeur à se disputer, Ciel haussa simplement les épaules, un geste qui se rapprochait le plus d'une excuse chez lui.
- Je m'obstine à dire non, et il continue à demander que je le fasse. Il en a eu marre que je refuse et l'a fait lui-même.
Ciel réprima la soudaine envie de se toucher le dos, serrant les poings, alors que le bas de sa colonne vertébrale le picotait de manière désagréable. Il connaissait cette odeur, l'odeur de la chair grillée et fondue, la façon qu'elle avait de se loger dans les narines. Maintenant qu'il l'avait reconnue, il était impossible d'ignorer le fait qu'elle s'installait dans la pièce, comme de l'eau remplissant un verre à ras bord.
- Sebastian, viens ici.
Sebastian soupira mais le suivit de manière obéissante dans la salle de bain. Il leva les sourcils jusqu'à la raie de ses cheveux, lorsque Ciel ferma la porte derrière eux et dit :
- Déshabille-toi, direction la baignoire.
Après un moment de stupeur, Sebastian arbora un grand sourire bêta.
- Eh bien, c'est un véritable progrès par rapport à la sucette, mais il faut revoir les préliminaires.
- Tu t'en sors sans préliminaires, répliqua Ciel. Mais ce n'est pas ce que je veux dire. Tu vas prendre une douche. Je ne veux pas avoir cette odeur autour de moi, ça me rend malade. Allez, monte. Tu peux même utiliser mon savon.
Le sourire de Sebastian s'évanouit, l'épuisement revenant comme s'il n'était jamais parti.
- Eh bien, tu es trop bon.
Malgré cette répartie et le ton pas très heureux, il fit ce qu'on lui dit, se déshabillant avec de grands gestes inutiles, montant dans la baignoire. Sa silhouette contre le rideau de douche blanc et sale semblait incompatible cependant, n'ayant pas l'habituelle grâce que Sebastian possédait, mais peut-être que c'était simplement dû au fait qu'il était conscient que Ciel ne faisait aucun mouvement pour quitter la salle de bain. Pas qu'il ait envie de se rincer l'œil, mais si quelqu'un entendait l'eau couler et voyait qu'il n'y était pas, des questions seraient posées et des suppositions qui se rapprocheraient trop de la vérité seraient faites.
Comme le pensait Ciel, Sebastian était beaucoup trop conscient de la présence de ce dernier, qui pouvait probablement voir chaque mouvement de ses bras et de son corps à travers le plastique de mauvaise qualité du rideau. Savoir cela ne faisait pas resurgir une sorte de timidité. De toutes les choses que Sebastian était, la timidité n'en avait jamais fait partie, et il appréciait les coups d'œil de Ciel s'éternisant un peu sur lui depuis que leur petite liaison avait commencé il y avait environ deux mois. Non, pas de la timidité, mais définitivement un sens d'inconfort. À n'importe quel autre moment il aurait rebondi sur les commentaires salaces, provoqué Ciel dans des tentatives de drague déloyales, l'incitant à monter dans la douche avec lui.
Mais pas aujourd'hui. Aujourd'hui il était beaucoup trop obnubilé par les braillements des patients de la Section V. La simple idée de toucher Ciel se transformait en une vision de sa main tenant une tige en métal brûlante contre la peau de Ciel. Sebastian avait beau ne pas avoir cédé sous l'insistance de Docteur et fait ce qu'il ordonnait, les yeux vitreux du patient l'avaient regardé avec une peur non dissimulée de toute façon, et même ça, c'était mieux que le néant absolu des autres patients, déjà trop perdus. Il ne les avait pas plaqué au sol, il n'avait pas brûlé leur chair, mais leurs cris avaient été autant pour lui que pour Docteur quoi qu'il en soit.
La peau d'un beau rose tendre et rougeâtre, Sebastian coupa finalement l'eau, les doigts fripés et l'air autour de lui lourd de vapeur. Il s'apprêta à tirer le rideau, à accepter la serviette qu'il voyait l'ombre de Ciel prête à lui donner, mais il s'arrêta. Le rideau était comme une barrière à cet instant. Un bouclier derrière lequel il se cachait. Il était plus simple de se laisser parler maintenant qu'il n'avait pas à voir le regard sur le visage de Ciel lorsqu'il prendrait la parole.
- J'y ai pensé.
Les mots étaient à peine plus qu'un chuchotement, une confession honteuse qui perçait avec difficulté le rideau de douche.
- C'était le Patient V2. Une femme. Elle avait dû être belle autrefois. C'est une hurleuse. La plus forte de tous, même lorsque l'on ne la touche pas. J'ai considéré la chose, Ciel. De juste... la blesser, sans raison, juste pour pouvoir partir de cette section.
Sebastian n'était pas sûr de savoir ce qu'il attendait comme réponse, en disant à un autre patient une telle chose. Des hurlements, du dégoût, qu'on le chasse et qu'on lui dise de ne plus jamais parler à Ciel. Elles étaient toutes plausibles, des réponses toutes justifiées, mais Ciel n'en fit rien.
Tirant le rideau, Ciel se pencha sur le côté de la baignoire, ne se préoccupant pas de la nudité de Sebastian. Il ne le regardait même pas l'œil collé au mur en face sans vraiment le voir.
- Il n'y a rien de mal à considérer les choses.
Malgré la gravité du sujet, la voix de Ciel était nonchalante, désinvolte presque.
- Je considère les choses tout le temps. Il y a quelques années, j'ai vraiment pensé à étouffer Soma avec l'un des coussins des canapés, juste pour qu'il me laisse enfin seul. Il parlait tout le temps, ça semblait être la seule façon de le faire taire. Une fois, j'ai volé l'un des stylos de Faustus – je l'ai caché dans la ceinture de mon pantalon – et je suis resté pendant des heures à me demander si je ne l'enfoncerai pas dans l'œil qu'il me restait. Et lorsque tu es arrivé ici pour la première fois, j'ai pensé à t'utiliser pour sortir d'ici. Je me fichais de savoir comment. De ce que cela t'aurait coûté, s'ils t'enfermaient à ma place. Je n'avais pas du tout pris en compte les conséquences. Penser à certaines choses ne fait de mal à personne, Sebastian. Ça aide même, avoir un plan de secours, une mesure de protection juste au cas où tout s'effondre. Savoir qu'il y a une alternative permet de rester lucide. Ça n'a rien de mal, tant que ça reste cela – une pensée.
Sebastian glissa pour s'asseoir dans la baignoire, croisant le regard de Ciel lorsqu'il décolla enfin son œil du mur. Il y avait de la compréhension, oui, mais surtout c'était un avertissement. La menace dans son expression était dissimulée par la douceur alors que Ciel passa sa main dans les cheveux de Sebastian, écartant les mèches mouillées de son visage.
- Le fait est que, tu n'as pas blessé V2. Tu y as pensé, oui, peut-être que tu l'as même voulu, mais tu ne l'as pas fait. Et c'est là, qu'est la distinction. C'est ce qui te sépare du reste du personnel.
La main de Ciel se serra dans ses cheveux, tirant presque de manière douloureuse, et Sebastian entendit la fin non prononcée de cette phrase; reste ainsi. Réprimant le sourire narquois qui le démangeait aux coins des lèvres, il se laissa tomber en avant, reposant son front contre le dos de Ciel. Il sentit le garçon se raidir de la tête aux pieds, une pointe de satisfaction le traversant lorsque cette rigidité fut intentionnellement rejetée et que Ciel ne bougea pas, ne le repoussa pas. Il retira sa main, tordue derrière son dos maintenant que Sebastian avait bougé, la laissant reposer sur son épaule à la place.
Ce ne fut pas avec la même inquiétude qu'auparavant que Sebastian reprit la parole.
- Ce n'est pas la première fois que j'y ai pensé. Cet endroit c'est l'Enfer, Ciel. La chaleur, les odeurs, tous ces cris. Tout ce qui s'y trouve te déchire, t'horripile. Même si je n'y suis plus maintenant, je peux encore les entendre. J'y pense, et je pense à les faire taire, que peut-être les cris s'arrêteront. Et cela me fait peur. Que je sois capable de penser une telle chose. Et je me demande si c'est ainsi que les autres membres du personnel ont commencé. Peut-être qu'ils étaient comme moi, mais ils voulaient arrêter ces cris, eux aussi ? Et je ne peux m'empêcher de me dire, combien de temps reste-t-il jusqu'à ce que les pensées deviennent dangereuses, jusqu'à ce que je considère commence à avoir l'air moins monstrueux ?
Ciel ne bougea toujours pas, ses doigts jouant sans cesse avec la clavicule de Sebastian, mais il fut silencieux pendant un moment avant de reprendre la parole. La menace avait disparu de son discours, et de la même manière que l'inquiétude inconsciente de Sebastian, évaporée.
- Je peux le comprendre. C'est... difficile, de chanceler sur cette ligne. Je vacille entre les deux extrêmes depuis plus longtemps que je puisse me souvenir.
Ciel se retourna un peu afin de le regarder, quelque chose dans son expression que Sebastian n'arrivait pas à définir.
- Ne pas être capable de se faire confiance, c'est la pire chose que ces gens peuvent te faire. Mais ça ne veut pas dire que tu as déjà perdu le jeu. Il n'y a qu'à trouver quelque chose d'extérieur sur lequel dépendre, quelque chose que en quoi tu peux croire et qui te permettra de garder les pieds sur Terre.
Sebastian prit le poignet de Ciel, immobilisant sa main en mouvement, la tenant assez légèrement pour qu'il puisse s'échapper s'il le voulait.
- Je ne veux pas devenir comme eux, Ciel.
- Alors ne le deviens pas, répondit Ciel, comme si cela pouvait être aussi simple.
Un regard pensif passa alors sur son visage, quelque chose que Sebastian aurait qualifié comme de l'espièglerie sur n'importe qui d'autre, avant qu'il se retrouve sur le dos dans la baignoire avec Ciel chevauchant son estomac nu. Ses vêtements s'assombrirent avec l'humidité partout où leurs corps se touchaient, mais Ciel ne sembla pas remarquer, examinant le corps de Sebastian pensivement avant de s'arrêter sur sa main gauche, la levant comme pour l'inspecter.
Puis, sans une once d'hésitation, Ciel se pencha et lui mordit la main. Sebastian avait été mordu de nombreuses fois, à différents endroits, mais le haut de sa main était un nouvel emplacement. La violence de la morsure l'était tout autant, pas le genre de morsure joueuse ou aguichante. Alors que les dents de Ciel s'enfoncèrent dans sa peau, Sebastian, pas étranger à un peu de douleur, se retrouva à japper d'une manière pas très humaine. Du sang germa des papules en forme de croissant, coulant le long de son bras, une quantité inquiétante pour une simple morsure. La peau était bel et bien déchirée, et un peu de sang était étalé sur les lèvres de Ciel alors qu'il sourit en se penchant en arrière avec un air satisfait. Ses lèvres tachées d'un rouge effroyable, il avait définitivement l'air sinistre.
- Tu ne deviendras pas l'un d'eux, Sebastian. Tu n'as pas le droit. Je t'ai eu en premier. Et chaque fois que tu penseras oublier cela, je veux que tu regardes ta main et que tu te souviennes. C'est ma marque.
Sebastian ne put que rester incrédule un long moment, dévorant des yeux une goutte de sang glissant le long du menton de Ciel, avant de lâcher un rire secoué. Il s'avança, rapprochant assez leurs visages pour qu'il puisse sentir le souffle de Ciel sur sa peau, voir le mouvement alarmé lorsque Ciel pensa qu'il allait essayer de l'embrasser. À la place, il laissa une main léviter autour de l'arrière du cou de Ciel, désirant toucher, les rapprocher, mais résistant à l'envie, et il passa sa langue sur le sang qui tachait sa lèvre inférieure.
L'ombre d'un baiser, la meilleure chose pour eux.
