Je suis en vie, et encore dans les temps pour vous dire bonne année ! Et joyeux anniversaire à cette traduction qui a maintenant 2 ans ! Aah, ils grandissent si vite...

Allez, bonne lecture !~


Écrit par Cennis

Chapitre Vingt-deux

Sebastian n'avait jamais été lui-même emmené à la chaise électrique. Ce n'était pas très surprenant, étant donné qu'il respirait encore. Pourtant il aimait croire qu'il connaissait la même anxiété, la pression de l'appréhension battant contre sa peau avec chaque pas qu'il faisait et qui le rapprochait de la porte de la Section V. Entouré de Docteur et Ash, l'un roulant devant et l'autre suivant fidèlement ses pas, ils étaient pareils à des sentinelles. Fuir était une idée un peu trop audacieuse et pas vraiment tentante, et même si Sebastian y pensait sérieusement, vu comme il était cerné ce serait impossible.

Plus que dix pas et il imaginait qu'il était déjà en mesure de sentir la chaleur de la pièce. Un véritable étouffoir, pire que le métro bondé, l'air s'y faisant rare. La manière que les patients avaient de se déplacer, de sans cesse tourner en rond dans leurs cages, la sueur se collant à eux comme une deuxième peau.

Plus que huit pas et il pouvait les sentir. Leur odeur putride, des semaines et des mois de crasse, au point où cela aurait très bien pu faire partie de leur chair désormais. Ils laissaient leurs marques sur le sol, sur leurs enclos vitrés, sur Sebastian lui-même. Une marque qu'il grattait jusqu'à la chair rouge pour essayer de la laver.

Plus que six pas et la claustrophobie s'installait déjà. Les murs insonorisés, cette seule porte avec ses cliquetis mécaniques qui semblaient fatidiques chaque fois qu'il l'empruntait, la chaleur, l'odeur, et le bruit à donner des vertiges, impossible de s'en échapper.

Respire.

Sebastian devait fréquemment se rappeler de le faire dernièrement, une action autrefois instinctive, maintenant de plus en plus réfléchie. Respirer profondément et lentement, la seule manière d'empêcher la panique de prendre le dessus. Si la panique l'emportait un jour sur lui, il avait peur de ce qu'il ferait. Comme un animal piégé, il se défoulerait parce qu'il ne pourrait pas fuir, pas avec Ash ne le quittant pas d'une semelle et une porte fermée dans son chemin. Mais sur qui se défoulerait-il ? Docteur, Ash, ou les cibles acceptables ?

Respire.

Plus que quatre pas et l'une des mains de Sebastian se mit à tenir l'autre, sentant le coton rigide du bandage. L'adhésif tirait sur ses petits poils, une légère douleur de temps à autres. Sa main gauche palpitait de manière embêtante, deux jours après la morsure de Ciel et toujours aussi douloureuse, et il se concentra sur cette palpitation brûlante qui le lançait. La peau était déchirée en forme de croissant, de maladroites marques d'un rouge de croûte, entourées par des taches de violets et de bleus.

N'étant pas masochiste, la violente morsure aurait dû l'énerver, mais Sebastian trouvait du réconfort dans la preuve physique d'un allié. C'était ce que Ciel avait lui-même recherché, Sebastian en était certain maintenant, lorsqu'il lui avait fait cette maladroite proposition il y a tant de mois. Il n'avait pas compris à l'époque mais désormais c'était clair, tout tombait sous le sens. La morsure était une ancre dans les eaux turbulentes de la Section V.

Plus que deux pas et Sebastian commençait à faire le vide. Se concentrant sur la sensation du bandage en coton tressé s'emmêlant avec ses ongles beaucoup trop longs, il put mettre un pied dans la section sans être heurté de dégoût par l'odeur. Les cris étaient une véritable agression, maintenant qu'ils n'étaient plus étouffés par les murs et la porte, et il resserra son poing autour du bandage. Assez fort pour sentir une douleur vive, assez pour reprendre brutalement son attention et lui permettre de garder la tête froide alors qu'il était entièrement submergé par la Section V.

- Je pense que nous allons nous occuper du Patient V6 aujourd'hui, décida Docteur joyeusement, souriant à Ash en passant.

Plus Sebastian était avec cet homme, plus il le haïssait, encore plus que le reste du personnel. Il commençait même à battre Faustus. Avec son attitude perpétuellement joviale contrastant drastiquement avec ses actions brutes et le plaisir qu'il trouvait dans la souffrance qu'il infligeait. Docteur était facilement le membre du personnel le plus déboussolant jusqu'à maintenant. Son sourire était malsain, un signal de Pavlov qui faisait redouter à Sebastian ce qui suivrait.

Ash, comme il le faisait toujours lorsqu'il venait à la section, avait du mal à garder un niveau de propreté avec tout ce qui l'entourait. Il ne touchait rien s'il le pouvait, et s'il ne pouvait pas l'éviter, seulement avec des gants en latex protégeant ses mains de la crasse. Il portait un masque de chirurgie blanc sur le visage, semblable à celui qu'il avait porté lorsque Sebastian avait joué au malade il y a si longtemps, il devait en avoir un bon stock rangé dans son bureau. Ce fut avec une expression de dégoût qu'il prit V6 par le cou d'une main gantée, la sortant du coin où elle était blottie, et il la jeta au sol à leurs pieds.

V6 ne fit pas un bruit, contrairement aux autres banshees. Lorsqu'elle les regarda, ses yeux étaient vides, enfoncés dans son visage sale. S'il regardait de plus près, Sebastian pouvait presque voir plus que cela – la femme semblait jeune, pas plus âgée que lui, et elle avait l'air d'être asiatique – mais il mit fin à ces pensées. La dernière chose dont il avait besoin c'était de savoir différencier les patients, de les rendre humains dans ses pensées. Il était plus facile de les voir comme des numéros.

- Je ne suis pas un homme insensible, Sebastian. Je sais que vous pensez que je suis une sorte de monstre, et je peux comprendre pourquoi vous penseriez cela avec votre point de vue actuel, mais j'espère vous montrer un jour en quoi ce que nous faisons ici est bénéfique, pas seulement pour ceux dans la section du dessus mais sur une échelle globale, disait Docteur, aussi enthousiaste que d'ordinaire, n'ayant d'yeux que pour Sebastian en lui parlant. Ces patients ont depuis longtemps perdu tout espoir de réhabilitation. Pas de famille à qui ils manquent, pas assez de perception de soi pour se reconnaître eux-mêmes dans un miroir, ils sont un sacrifice nécessaire. Mais ! Comme je l'ai dit, je ne suis pas insensible à votre détresse. Vous les voyez encore comme des personnes. Notre erreur a été de vous jeter dans le grand bassin et à s'attendre à ce que vous nagiez immédiatement. Je vois à présent que nous avons besoin de vous mettre à l'aise.

V6 ne recula pas devant eux comme tous les autres le faisaient. Elle n'eut pas non plus recours à une quelconque agression, de se jeter à eux la bouche tordu en grognement et les mains imitant des serres. C'était son immobilité qui perturbait le plus Sebastian. Des yeux vides le regardaient, pas d'un air implorant ou même accusateur, juste vide. Les lumières étaient allumées, mais personne n'était à la maison. Bien que Sebastian détestait que les patients répliquent, ayant encore assez de volonté enfouie en eux pour le faire malgré ce que Docteur croyait, c'était beaucoup mieux que V6 et son apathie brisée.

S'était-elle recluse quelque part dans son esprit fracturé, Sebastian se posa la question alors que Ash sortit une paire de ciseaux du sac de Docteur, quelque part où elle était en sécurité loin des gens comme eux ?

- Il faut y aller petit à petit. Alors tout d'abord; nous devons corriger votre erreur. Ash ?

Ash s'exécuta face à l'ordre sous-entendu, offrant les ciseaux à Sebastian comme s'il s'agissait d'une véritable offrande. L'acier rouillé et les lames encrassées, il avait peur de s'imaginer par quoi, ce n'était pas vraiment le genre de cadeau qui donnait envie de remercier la personne. Ce ne fut qu'après avoir mis des gants en latex semblables à ceux d'Ash qu'il accepta la paire de ciseaux. Même à travers les gants, ses mains le démangeaient, souillées par l'idée de ce qui avait pu être fait à des gens avec cet instrument. Il était lourd dans sa main, une lourde culpabilité.

- Comme vous pouvez le constater, la Section V n'est pas exactement au même niveau d'hygiène que la section principale. Ce n'est pas une aussi grande priorité, ici. Mais si cela peut vous rassurer, nous pouvons faire quelques changements. Comme celui-ci – je veux que vous coupiez ces cheveux, s'expliqua Docteur, ne daignant pas ne serait-ce que jeter un œil à V6, avachi au sol, les regardant.

Sebastian lui rendait son regard, incapable de détourner les yeux de V6. Il y eut alors de la peur en lui. Une assurance non fondée qu'au moment où il briserait le contact, elle se jetterait sur lui. Avec plus de présence d'esprit que n'importe lequel d'entre eux pensait qu'elle possédait, elle prendrait les ciseaux et les enfoncerait dans sa gorge. Pour se protéger, pour préserver ses longs cheveux noirs, et pour prendre sa vie avant qu'il puisse la tondre comme un vulgaire mouton.

- Je ne vois pas en quoi cela serait plus propre, répliqua Sebastian un peu tard, sa voix agréablement monotone.

Il avait depuis longtemps maîtrisé l'art de parler à ses « supérieurs » avec un respect qu'il n'éprouvait pas.

- Un bon coup de balai serait plus efficace.

Ash ne semblait visiblement pas amusé, mais Docteur éclata de rire, comme si Sebastian lui avait raconté la plus drôle des plaisanteries. C'était déconcertant de voir à quel point il semblait apprécier Sebastian, encore plus en sachant que Sebastian était certain qu'il aurait apprécié Docteur dans d'autres circonstances. Comment un tel monstre pouvait avoir l'air aussi ordinaire ?

- Oui, oui ! Mais comme vous pouvez le voir, la longueur est un problème. Nous pouvons à peine leur faire confiance pour qu'ils se lavent tout seul et il nous est trop dangereux de le faire nous-même. Il y a plein de saletés qui s'y coincent.

Docteur grimaça, jetant enfin un œil à V6, seulement un très court instant. Sebastian aurait aimé penser que c'était de la culpabilité qui l'empêchait tant de la regarder, mais au vu de son expression, c'était plutôt dû au dégoût.

- Coupez, Sebastian. Jusqu'au crâne, s'il vous plaît.

Il ne put ignorer qu'il s'agissait d'un ordre à présent, pas une requête, et l'esprit de Sebastian s'égara à nouveau vers la cage vide dans le coin de la pièce. Les cheveux de V6 étaient longs, traînant au sol où elle était assise, emmêlés et pleins de nœuds, les bouts de certaines mèches cassés comme si elle les avait mâché. Son regard croisait toujours le sien, aussi vide qu'avant. Pourtant Sebastian imaginait qu'il y voyait quelque chose. Une imploration de ne pas le faire, ce qui semblait être un geste insignifiant à la surface mais qui ne ferait qu'empirer. Il n'y avait pas de telles pensées là, évidemment, aucune pensée chez V6, mais à cet instant, Sebastian voulait le voir plus que tout. De savoir qu'il y avait toujours un esprit fonctionnel là quelque part.

- Ça ne devrait pas se défendre mais juste au cas où, Ash, pourriez-vous ?

Docteur fit un signe à Ash et ce dernier s'exécuta sans poser de question, ses mains gantées forçant la tête de V6 au sol. Elle suivit le mouvement articulée comme un chiffon, se laissant être écrasée au sol, n'offrant aucune résistance de la part de son corps. Désormais prosternée devant Sebastian, il fut inexplicablement soulagé de ne plus avoir à croiser son regard.

Sans ce regard dans lequel il imaginait une accusation et une étincelle de vie qu'il savait ne pas réellement être là, ce fut du gâteau pour Sebastian de s'agenouiller à côté d'elle, de prendre une mèche graisseuse de cheveux et de la couper. Les ciseaux dans la main droite et la morsure bandée sur la gauche, il continua à couper tout en serrant autant que possible sur la blessure, réanimant la douleur. Ne se concentrant que sur cette douleur, il réussit à étouffer la voix exubérante de Docteur, la joie de voir Sebastian enfin suivre un ordre, et sa propre honte pour l'avoir fait.


De ses doigts adroits il remettait les pages ruinées et froissées dans les fentes du dos du journal. Sans colle pour les faire tenir, elles refusaient de rester en place, menaçant de glisser hors de la reliure en cuir avec chaque mouvement fait. Seules quelques pages avaient été écrites, le blanc à présent taché de son écriture en patte de mouche, les mots se faisant de plus en plus rares et illisibles au fur et à mesure. Même maintenant, alors qu'il avait la pointe de son stylo posée sur la première page blanche ruinée qu'il avait trouvée, sa main tremblait comme une feuille. Il ne remarquait pas ses tremblements, fronçant les sourcils comme si le stylo était responsable de ce désordre lettrique qu'étaient devenues ses pensées, et il continua à écrire.

Blotti sur le lit contre Alois se trouvait Luka, piquant du nez et ronflant plus fort que n'importe quel enfant de son âge. Autrefois cela empêchait de dormir la nuit, mais une fois le ronflement disparu, il avait été incapable de dormir correctement la nuit pendant des mois. Souriant tendrement, il écarta quelques mèches de cheveux du visage de Luka et reporta son attention sur ce qu'il restait du journal posé sur ses genoux repliés.

Le journal avait été un cadeau de Claude, un cadeau qu'il avait détruit dans un accès de colère. Il avait immédiatement regretté, il n'avait rien détruit d'autre que quelques de ses propres affaires durant son accès de rage contre Claude et Ciel, et il avait essayé de remettre en morceau le journal depuis. Un effort en vain sans colle ou ruban adhésif. Il savait que s'il en demandait à Claude, Claude acquiescerait probablement, mais seulement une fois qu'il saurait quelle en serait l'utilisation. Laisser Claude voir ce que Alois avait fait au seul cadeau qu'il lui avait fait était déjà assez dissuasif, encore plus en sachant qu'il pourrait voir ce que Alois y avait écrit ces derniers mois.

Le secret le plus compromettant; Mon frère mort est revenu.

Le simple fait que Alois reconnaisse la gravité de la chose signifiait qu'il n'était pas trop perdu, il se le répétait intérieurement, et ce n'était pas la première fois qu'il le faisait depuis le retour de Luka. S'il avait toujours la capacité mentale de reconnaître à quel point sa désillusion était dangereuse alors il lui restait certainement assez de bon sens pour continuer à se leurrer un peu plus longtemps. Il était trop facile d'essayer de se justifier; tout le monde lui mentait sans remord, alors pourquoi pas lui ? Lorsque Luka deviendrait un événement anodin, quelque chose qui ne lui procurerait plus un horrible sentiment de culpabilité, alors à ce moment-là il irait voir Claude pour lui avouer dans quel cercle vicieux il se sentait sombrer.

MON FRÈRE EST MORT. CE N'EST PAS RÉEL.

Il remplissait la page de cet avertissement, la même phrase imprimée en capital encore et encore, jusqu'à ce que l'encre tache le côté de sa main et que son index soit douloureux après avoir tenu le stylo trop longtemps. Alois avait refusé de se laisser s'attarder sur ce fait depuis l'instant où Luka l'avait quitté, mais à présent, avec cette chaleur blotti contre lui et ce ronflement agaçant brisant le silence, cela ne semblait plus être la fin du monde. Les mots n'étaient que cela, des faits qu'il devait tenir, même lorsqu'il se laissait croire l'inverse.

Après tout, qu'y avait-il de faux dans la manière dont Luka avait de lui sourire ? Il n'y avait rien d'autre que de la sincérité dans le monde qu'ils partageaient, des plaisanteries et des rires. La façon qu'avait Luka d'absorber chaque parole des histoires d'Alois était aussi honnête aujourd'hui qu'il y avait cinq ans. Luka était plus réel que n'importe qui au-delà de la porte de sa chambre. Plus réel que Ciel et ses mots de réconfort vides, plus réel que Claude et ses promesses en l'air, et certainement plus réel que Joker et sa soudaine inquiétude.

Le stylo de Alois s'arrêta alors que la pensée se précisait, empirait.

Il était beaucoup trop simple que de prétendre que ce n'était que cela, mais son esprit avait toujours été son pire ennemi, et il refusait de lui accorder une minute de repos. Bien que la personnalité et le comportement soient une réplique parfaite du Luka dont il se souvenait, il y avait des différences qui se faisaient savoir. Ses vêtements qui ne changeaient jamais ou qui ne se salissaient, et ne se froissaient pas comme ils le devraient lorsque Luka était assis d'une certaine manière ou lorsqu'ils s'enlaçaient. Un visage de garçonnet épargné par le temps, les années depuis qu'il était parti ne laissant aucune marque sur lui, mais des années qui avaient changé Alois d'une manière qu'on ne pouvait simplement pas oublier. Le plus déconcertant cependant, ce qui rendait Alois malade à cause d'un tel réalisme, c'était les grognements et les soudains accès de colère pas propre au garçon et qui le possédaient parfois. Des deux frères, Luka n'avait jamais été celui enclin à la colère.

MON FRÈRE EST MORT. CE N'EST PAS RÉEL.

MON FRÈRE EST MORT. CE N'EST PAS RÉEL.

MON FRÈRE EST MORT. CE N'EST PAS RÉ-

Les paupières d'Alois étaient lourdes alors qu'il continuait à gribouiller les mêmes mots sur une page vierge. Deux bonnes heures étaient passées depuis qu'il avait commencé à écrire pour se souvenir. Désormais l'écriture monotone servait seulement à chasser le sommeil dont il aurait bien besoin. De toutes ses inquiétudes à propos de Luka, celle qui inquiétait le plus Alois était la peur irrationnelle de s'endormir à côté de lui et de se réveiller seul, Luka de nouveau parti.

Personne ne pouvait résister au sommeil éternellement, cependant, et assez vite le stylo ne bougeait plus et Alois tomba dans les bras de Morphée. Lorsqu'il se réveilla quelques heures plus tard, le soleil marquant midi était déjà haut dans le ciel, pénétrant la pièce par la fenêtre sans rideaux, et son réveil s'accompagna d'une panique instantanée qui le rendit nauséeux. Il était seul dans le lit, les draps froids à côté de lui, personne d'autre dans la pièce.

- Luka ?

Se levant du lit, le journal tomba de ses cuisses sans qu'il ne s'en importe, les pages s'éparpillant à nouveau au sol. Au moins quatre pages étaient recouvertes de la devise, au recto et au verso, une confession écrite qui pourrait le mener à sa perte si elle tombait entre de mauvaises mains. Alois n'y fit pas attention, marchant sur les pages sans se retourner alors qu'il se ruait dans la salle de bain, le seul endroit où Luka pourrait se cacher.

- Luka !

La lumière de ladite salle de bain était aveuglante. La salle de bain était vide.

Alors que la panique se faisait plus vive, une petite voix l'appela depuis la chambre.

- Jim ?

Luka était là. Jetant un œil d'un regard trouble depuis le bout du matelas, ses cheveux en pagaille et son visage toujours marqué par le sommeil, Luka était là où il n'était pas il y a quelques instants. Alois aurait pu en pleurer de soulagement.

- Qu'est-ce qui a ? demanda Luka alors qu'Alois l'enlaçait, le menton tremblotant même lorsqu'il se disait que pleurer serait stupide.

Il n'y avait aucune raison de pleurer à cet instant.

- Je pensais que tu étais parti, admit Alois, la voix tremblante avec un rire d'autodérision.

Luka rejoignit le rire, sans se moquer, et il l'enlaça tout aussi fort.

- Je t'abandonnerai pas une deuxième fois, Jim, promis.


Les mains de Sebastian continuaient à le démanger, une impression désagréable qui persistait même après qu'il ait quitté la Section V. La peau poisseuse à cause de la poudre dans les gants, il lui fallut faire preuve de plus de maîtrise de soi qu'il n'en faudrait pour résister à l'irrépressible envie de se gratter. Il n'y avait eu aucune goutte de sang, se rappela Sebastian, ni de cris. Il n'avait pas blessé V6. Il l'avait même aidé, d'une certaine manière. Sans d'aussi long cheveux, elle serait beaucoup plus propre. Aucun dégât fait, et Docteur le laissait tranquille, pour un moment, au moins. C'était gagnant-gagnant.

Ces excuses semblaient fades.

Sebastian avait passé beaucoup moins de temps à la Section V, cette fois. Ce n'était pas surprenant puisque les heures passées à refuser des ordres et à se disputer avec Ash, ou peu importe qui le supervisait, n'avaient pas eu lieu d'être. Cela lui laissait beaucoup de temps pour aller à la section principale et voir Ciel, mais d'abord, il décida de faire un détour à l'infirmerie. Il se demanda distraitement s'il y verrait Hannah. Elle n'avait pas été à l'Institut depuis des mois. En fait, la dernière fois qu'il se souvenait l'avoir bien vu c'était justement à l'infirmerie, l'ayant emmenée là-bas après que Alois l'ait attaquée. Avait-elle été envoyé dans un véritable hôpital ? Connaissant St. Victoria, son absence n'avait rien d'innocent.

Les triplets étaient les seuls membres du personnel dans l'infirmerie lorsque Sebastian arriva. S'occupant de la dose du soir des patients, aucun d'eux ne fit attention à lui lorsqu'il entra. Il les ignora également, se rendant tout droit vers le lit occupé.

Drocell toussa, un bruit rauque et crû, signe d'une toux grasse. Les yeux reclus et les cheveux collant bouclant autour de son visage, les lèvres gercées et le nez rouge, il était plus blanc que les murs de l'infirmerie. Va voir s'il est réellement malade, lui avait dit Ciel la veille, et en le voyant à présent, il n'y avait aucun doute sur la véracité de sa maladie. Sebastian pourrait donner la nouvelle avec soulagement. Ce que Ciel aurait fait si Drocell n'avait pas été malade, il pouvait seulement se l'imaginer, mais une autre mission de sauvetage était loin d'être une bonne idée. La Section V avait été une punition suffisante après leur dernière promenade d'héroïsme amateur. La cage vide au fond de la Section V était beaucoup trop remarquable par son inoccupation.

- Sebastian ?

La voix de Drocell était pire que son apparence, chaque syllabe un rasoir contre sa tendre gorge. Bien qu'il n'avait pas l'air surpris de voir Sebastian, il n'avait pas non plus l'air particulièrement ravi. Le titre de Staff était dur à porter, malgré ses nombreuses actions allant à l'encontre de ce dernier.

- Tes amis sont inquiets, dit Sebastian en guise de salutation, plaçant une chaise près du lit.

Ami était probablement un grand mot, et il doutait que l'inquiétude de Ciel pour le bien-être de Drocell soit véridique, mais le regard méfiant qu'il recevait le convainquit d'essayer et de bien se comporter.

- Alors j'ai dit que je passerai. Quel est le diagnostic ?

Drocell n'eut pas l'air convaincu, le ton sec lorsqu'il répondit froidement :

- Une grippe après un traitement.

Un traitement. Sebastian ne put s'empêcher d'être curieux. Si ce qu'on lui ordonnait de faire à la Section V était considéré comme un traitement pour les patients condamnés, quels genre de traitements étaient administrés aux patients qu'ils essayaient apparemment de soigner ? Son évidente curiosité n'aidait en rien la méfiance de Drocell, c'était certain, mais Sebastian se devait de lui demander de s'expliquer.

- Ils voulaient que je leur dise des choses. Des choses qui sont fausses. Mais ils ne voulaient pas la vérité, ils voulaient que je crois leur vérité.

Chaque mot était prononcé à contrecœur, le regard de Drocell accusateur, comme si c'était Sebastian lui-même le responsable.

- Alors ils ont attaché un tissu sur mon visage et ils ont versé de l'eau dessus. Je ne pouvais pas respirer. Ils ont continué jusqu'à ce que je leur donne les réponses qu'ils voulaient.

Sebastian fronça les sourcils.

- Alors tu leur as quand même dit les choses qu'ils voulaient entendre ?

Drocell ne fut pas ravi par le ton employé, plus dévalorisant qu'il l'avait voulu, et il se répéta.

- Je ne pouvais pas respirer. J'aurais dit n'importe quoi pour que ça s'arrête.

- En leur donnant exactement ce qu'ils voulaient, - Sebastian secoua la tête comme s'il était déçu -, Qu'est-ce qu'ils essayaient de te faire dire ?

Sebastian put voir Drocell se refermer et il sut qu'il avait eu toutes les réponses qu'il aurait pu lui extirper. Il était plus mécontent qu'il ne s'y était attendu. Finalement, le sort de Drocell était-il si important ? Sebastian lui avait à peine adressé la parole avant aujourd'hui. Ça ne faisait pas une grande différence sur le long terme. Pourtant alors qu'ils échangèrent des au revoir retardés et qu'il quitta l'infirmerie, le sentiment de démangeaison continu contamina le reste de sa peau, partant de ses mains pour couvrir le reste de son corps. Agitation, frustration et irritation. Ça se propageait comme une infection jusqu'à ce qu'il n'y ait plus une seule partie de lui épargnée.

La morsure sur sa main le lança alors qu'il serra le poing et il tenta de se concentrer sur la douleur, le tiraillement de la peau déchirée, le léger craquement du peu de croûte qui s'y trouvait, la colle qui tirait ses poils, mais ça ne marchait pas comme la dernière fois. Ça ne le fit que réfléchir.

Nous ne sommes pas indestructibles.

Il était du Personnel, autant que les autres. Même s'il ne prenait pas du plaisir dans la torture et ne se leurrait pas dans un sentiment de bonne action, il portait tout de même l'uniforme, il pouvait toujours quitter les Sections à la fin de la journée. Il était du Personnel, et il n'était pas infaillible. Un patient l'avait mordu et il avait saigné. Il ressentait encore cette douleur. Il était humain, ils n'étaient tous rien d'autre que de la chair et du sang, alors pourquoi ? Pourquoi Drocell, aussi grand que les autres, se recroquevillait et se repliait au lieu de répliquer ?

Ils n'étaient pas des enfants. Ciel, à dix-sept ans, était le plus jeune, et Sebastian avait vu sa force. Au moment où il s'était senti dans une impasse, du haut de son mètre soixante-dix Ciel avait mis au tapis un Agni plus grand et physiquement plus fort sans une once d'hésitation. Si Sebastian n'avait pas été là, il aurait pu étrangler Agni cette nuit-là. Si Ciel pouvait faire une chose pareille, le plus jeune, si enclin à tomber malade, alors ils pouvaient sûrement tous le faire. Bon sang, Alois avait enfoncé son doigt dans l'œil de quelqu'un le tout premier jour de Sebastian, et en faisant cela il avait perturbé tout l'Institut. N'était-ce pas un pouvoir d'un autre genre ?

Ils étaient capables. Ils avaient la force et la motivation, sans l'ombre d'un doute. Alors pourquoi, Sebastian se le répétait avec de plus en plus de jugement, pourquoi jouaient-ils les victimes, se laissaient être harcelés et brisés comme s'il n'y avait pas d'autre option ? Il y avait une autre option, il y en avait toujours eu une. Un bousculement, un coup de poing, une arme au pire, il y avait toujours une autre option.

C'était pathétique.

Drocell était allongé là-bas, malade comme un chien, blâmant ceux qu'il avait laissé le noyer. Mais non, il était hors de question de contre-attaquer, qu'il ne les laisse pas lui faire de mal. Ils n'étaient que des humains, aussi éphémères et fragiles que lui ! Il affirmait leur avoir dit ce qu'ils voulaient pour qu'ils arrêtent, mais un coup de poing bien placé aurait eu le même effet, si seulement il avait eu le bon sens de le faire.

Plus Sebastian se rapprochait de la section principale, continuant à ruminer, plus il s'énervait.

Les patients étaient ceux qui l'avaient mis dans cette situation. Sebastian n'aurait jamais pu affirmer être un homme bon, non, mais il n'était pas non plus mauvais. Sur le spectre noir et blanc, il était un gris ferme et stable. Même ainsi, il ne faisait pas de mauvaises choses. Il n'avait jamais fait de mal à personne. Il n'avait jamais gravement menti. Il n'avait jamais volé. Tout ce qu'il avait fait c'était d'accepter la recommandation d'un ami et de se présenter pour le travail. Son seul crime avait été d'essayer de se frayer un chemin dans le monde, de gagner respectueusement de l'argent. Qu'y avait-il de si terrible à cela, qu'est-ce qui justifiait un tel châtiment ? Pourtant maintenant on lui ordonnait de blesser des innocents sous prétexte de les aider, des innocents qui ne faisaient pas un mouvement pour se défendre, le laissant crouler sous toutes les responsabilités de ce qui arrivait, tandis qu'il ne pouvait penser qu'à la menace constante de ce qui avait été fait à Finny et à cette cage vide de la Section V.

Au moment où Sebastian arriva aux quartiers, il était inexplicablement enragé. Il fila directement dans la chambre de Ciel, ne remarquant pas ou ignorant le regard mauvais que Grell lui adressa, mais tout en sachant que cela remonterait à Angela avant la fin de la journée. Il ne remarqua même pas que Ciel n'était pas dans sa chambre jusqu'à ce qu'il arrive après lui, une expression se rapprochant le plus de l'inquiétude à cause du fait qu'il soit venu.

- Que se passe-t-il ? demanda Ciel, ne fronçant même pas les sourcils lorsque Sebastian prit le lit à la place de la chaise.

Affalé sur le matelas les chaussures sur les draps, d'ordinaire c'était plus que suffisant pour déclencher une réprimande, mais cette fois, Ciel se retint. Démarrer une dispute était tout un art.

- Je suis passé à l'infirmerie, annonça Sebastian avec nonchalance. Drocell est malade mais il reviendra probablement dans quelques jours. Pas de quoi s'affoler.

- Et ?

Sebastian le regarda du coin de l'œil.

- Et quoi ?

- Et quelque chose te dérange clairement – est-ce qu'il a vomi sur tes chaussures ? demanda Ciel, montrant Sebastian de la main comme s'il y avait un nuage noir au-dessus de sa tête. Je ne vois pas en quoi le fait que Drocell soit malade te rende aussi hystérique.

- Et rien.

Au lieu de craquer, la voix de Sebastian était parfaitement amicale, ce qui ne faisait que réconforter Ciel dans l'idée que quelque chose était arrivée pour l'énerver.

- Tout va bien.

Ciel roula de l'œil.

- Oh, alors nous mentons maintenant. D'accord, acquiesçant, il prit un ton mielleux, les mots si lourds de sarcasme qu'ils auraient pu servir d'armes lourdes. Le savais-tu ? Tu es aussi un patient, ici. Quel retournement de situation, je sais. Et je suis en fait de mèche avec les Directeurs. Tout ça, ce n'est qu'une ruse.

- Hilarant, dit Sebastian, impassible. Tu aurais dû être un comédien.

- Grell est amoureux d'Angela, répondit Ciel. Tu es juste une couverture pour lui.

Sebatian s'assit correctement, le début d'un regard mauvais luttant contre la nonchalance forcée de son visage.

- Je ne t'aurais pas imaginé du genre à vouloir parler des sentiments. Allons-nous bientôt nous tresser les cheveux, aussi ?

- Je ne veux pas parler de sentiments, dit Ciel, crachant le mot, mais de quoi préférerais-tu parler, du beau temps et de la pluie ? Est-ce que nous avons fini avec ta crise, parce que tu dois sortir dans environ cinq minutes. Alors soit tu continues à être un bâtard passif-agressif, soit tu me dis simplement ce qui est arrivé. Les tresses sont plus que facultatives.

Ils se fusillèrent du regard un long moment, mais comme assez souvent, Sebastian fut le premier à craquer, détournant les yeux en soupirant. Lorsqu'il répondit, ce ne fut pas bien plus qu'un murmure, une question qu'il se posait plus à lui qu'à Ciel.

- Pourquoi tu ne te bats pas ?

Ciel entendit tout de même et il eut l'air confus, encourageant Sebastian à développer.

- Je veux dire, je t'ai vu. Tu n'es pas sans défense, tu n'es pas faible. J'ai vu maintes et maintes fois que tu es plus intelligent qu'eux. Pourtant tu vas à tes petites séances de psy sans poser de question. Tu te comportes bien et tu baisses la tête comme le petit garçon intimidé que tu es. Je t'ai vu battre à plate couture Agni à mains nu pourtant tu es terrifié par une simple pièce. Une pièce qui n'a rien de menaçant, juste des miroirs ! Crois-le ou non, tu n'es pas aussi affreux que cela à regarder, Ciel.

Le visage de Ciel était devenu neutre dès la première mention de La Pièce, ce qui cachait efficacement sa confusion. Il y avait de la colère dans la voix de Sebastian, de la colère contre luiet il ne comprenait pas d'où elle venait. Elle n'était pas justifiée, il en était certain. Il était l'une des quelques cibles acceptables, l'une des deux ou trois personnes au plus contre qui Sebastian pouvait râler et éviter de sévères répercussions après. Néanmoins, il se retrouva irrité, et même alors qu'une voix rationnelle lui répétait que c'était une colère mal placée qui devait être gérée avec précaution, il n'aimait pas avoir à la subir.

Il réussit à contrôler son propre tempérament avec plus de difficulté qu'il l'aurait voulu, demandant calmement :

- Sebastian, que vois-tu quand tu regardes dans un miroir ?

Sebastian souffla, exaspéré.

- Nous avons déjà eu cette conversation; je réponds mon reflet, tu insultes mes cheveux. On connaît la chanson.

Ciel secoua la tête, répondant de manière courte.

- Pas cette fois.

Il se laissa tomber sur la chaise de bureau avec une soudaine fatigue désarticulée. La plupart du temps, il avait l'air de ne pas être touché par St. Victoria, infaillible d'une manière que Sebastian ne pouvait qu'espérer reproduire. Mais parfois, dans ces moments-là, l'épuisement profond de l'âme se faisait savoir.

- Tu as bien de la chance. D'être capable de regarder ton reflet et de te dire, « oui, c'est moi ». De ne pas douter une seconde. J'envie cette assurance. Je ne l'ai pas eu depuis longtemps. Tu ne peux pas imaginer à quel point un miroir peut être terrifiant lorsque l'on ne se connaît plus soi-même. Il n'y a nulle part où se trouver dans La Pièce pour échapper à ses propres yeux, et même en les fermant, tu sais que cette... chose avec ton visage te regarde toujours, t'observe, te juge. Ton reflet sait tout, Sebastian, et ça, ça m'effraie. Je ne me vois plus dans le miroir... Ce que je vois... Je ne sais même pas comment appeler cette chose qui me regarde, mais je ne me laisserai pas la devenir. Ce n'est pas moi et je ne laisserai pas cela changer. Tu peux rire et faire autant de commentaires sarcastiques que tu le souhaites, mais à moins que tu aies été enfermé dans cette pièce avec seulement ça pour te tenir compagnie, tu n'as aucun droit de me dire que cela ne mérite pas ma peur.

Sebastian eut la décence de baisser les yeux un moment, comme s'il regrettait d'avoir abordé le sujet, et dans d'autres circonstances, il aurait également mis fin à la conversation. Mais pas aujourd'hui. Aujourd'hui il était en colère, aujourd'hui il avait besoin de comprendre.

- D'accord. Tu as raison. Je ne comprends pas ça et je ne veux pas particulièrement le comprendre. Mais tu n'as pas répondu à ma question – pourquoi tu ne te bats pas ?

Ciel s'esclaffa quelque peu, incrédule.

- Tu penses que je ne me bats pas ?

- Oui, tu ne fais rien.

Quelque chose chez Sebastian se brisa alors, une corde un peu trop tirée, et il s'emporta.

- Tu les laisses juste faire ce qu'ils veulent et je sais que tu pourrais faire quelque chose, vous pourriez tous faire quelque chose, mais vous restez assis là à attendre que quelqu'un vienne vous sauver. Et je trouve cela pathétique. Vous êtes pathétiques parce que vous vous laissez être des victimes, et ils sont pathétiques parce qu'ils se laissent devenir exactement ce que Angela et Faustus et tous les autres voulaient qu'ils soient-

Sa tirade prit brusquement fin lorsque Ciel en eut assez, se rapprocha et gifla Sebastian sans se retenir. Sa joue devint immédiatement rouge, son silence reflétant sa surprise. De toutes les réactions auxquelles il s'était attendues, la gifle n'en faisait pas partie.

- Si tu as fini, dit froidement Ciel. Heureusement, son mépris s'effaça petit à petit alors qu'il continua. Je comprends. Se sentir inutile est l'une des pires sensations au monde, mais t'emballer à cause de cela ne va pas t'aider. Je ne vais pas te mentir, ta position est tout aussi délicate que la mienne actuellement. Tu es à leur merci, tu es le pauvre petit garçon de St. Victoria tout autant que nous autres, et il n'y a rien que tu puisses y faire. Mais je t'interdis de remettre la faute sur nous. Nous ne t'avons rien fait. Je comprends. Tu veux que les patients expérimentaux se défendent, n'est-ce pas ?

Sebastian ne voyait plus rouge, et il regretta profondément de s'être emporté ainsi. Il n'avait pas réalisé à quel point il en avait gros sur le cœur jusqu'à ce qu'il explose. Sa joue le brûlait, et bien qu'une partie de lui était inquiète qu'il se mette réellement à apprécier ce genre d'attaque, il était reconnaissant de son efficacité.

Sebastian hésita soudainement à relever les yeux. S'il voyait ne serait-ce qu'une infime forme de pitié sur le visage de Ciel, il n'était pas sûr d'être capable de le supporter. Il n'avait pas besoin de pitié, pas de la part d'un patient, et certainement pas de la part de Ciel. Une fois que le silence fut présent juste un peu trop longtemps, il se força à lever la tête. Ce fut avec soulagement qu'il ne vit rien d'autre que de l'impatience chez Ciel. De l'impatience, de l'agacement, la seule inquiétude là étant qu'il se demandait s'il avait giflé Sebastian si fort que ses neurones contrôlant la parole avaient été touchés. C'était mieux ainsi, ce pied d'égalité, cette balance parfaite.

Sebastian retrouva sa voix une fois de plus.

- Cela rendrait les choses beaucoup moins... faciles, admit honteusement Sebastian. Tu as dit que je pouvais penser à les blesser autant que je le souhaitais tant que je ne le faisais pas vraiment. Alors je fais exactement cela et ça aide. Et ce n'est pas imaginer leur faire du mal qui aide. C'est de penser à ce que cela voudrait dire pour moi si je le faisais. Docteur, Ash et le reste qui ne seraient plus sur mon dos, de ne pas avoir à repenser à deux fois chacun de mes faits et gestes, de me sentir un peu plus en sécurité. Je suis égoïste, Ciel, je suis le premier à l'admettre. Je ne veux pas finir comme Finny, et savoir que blesser ces patients est la seule chose qui peut me permettre de ne pas finir comme lui, c'est beaucoup trop tentant. Et je me dis que, s'ils n'essayent même pas de se battre pour eux-mêmes, alors pourquoi devrais-je ? Je me préoccupe encore assez de moi-même. Je ne veux pas mourir, ou pire, finir comme eux.

Ciel acquiesça, répondant simplement.

- Tu as peur.

- Je n'ai pas peur, dit Sebastian en haussant la voix, s'offusquant sans raison. Mais je ne peux pas indéfiniment leur dire non, Ciel. Ce n'est pas de la peur, c'est de l'instinct. Je sais que si je continue à leur dire non, c'est ma vie qui est en jeu. Je ne me laisserai pas être le prochain Peter.

Ciel répondit comme s'il n'avait pas entendu, n'ayant évidemment pas oublié l'accusation de Sebastian.

- Tu as dit que je ne me battais pas. Loin de là. Je n'utilise peut-être pas mes poings mais être une victime, c'est bien la dernière chose que je me laisserai être. Il n'est pas nécessaire de donner des coups pour se battre et je préfère briser un esprit plutôt qu'un os.

- Oui, oui, c'est très poétique, souffla Sebastian du nez, mais je ne te suis pas vraiment.

- Ce que j'essaye de dire, c'est que nous luttons comme nous le pouvons. Je préfère garder les mains propres. Je ne peux pas leur donner plus de munitions à utiliser contre moi, alors tout ce qu'il me reste c'est la stratégie. Mais toi, le fait que tu puisses résister est ta lutte. Tu n'es pas impuissant, tu les défies et il n'y a rien qu'ils puissent y faire.

Hier encore cela aurait suffi pour apaiser ses maux, mais même avant que Ciel finisse de parler, Sebastian pouvait sentir le poids fantôme des ciseaux rouillés dans sa paume et l'impression de poudre des gants qui ne faisaient rien pour garder ses mains propres. V6 et son regard vide, aucune résistance, exécuter l'ordre de Docteur devenant alors si simple. Ciel était si sûr que Sebastian résistait, lui faisant presque confiance dans son ignorance. Inexplicablement, c'était pareil à une trahison. La culpabilité se changea en irritation sur sa langue.

- Tu aurais été remarquable dans les années soixante, ria-t-il. Ça a l'air bien en théorie, Ciel, mais nous ne sommes pas dans l'épisode spécial d'une émission quelconque. Je ne peux pas dire cela et ne pas en subir les conséquences.

Ciel lui renvoya ses pics comme il se le devait, réussissant à faire transparaître tant de dédain dans un seul œil.

- Vraiment ? Parce qu'il me semble qu'Agni s'en soit parfaitement sorti.

Sebastian dut s'avouer vaincu. C'était Agni qui lui avait recommandé St. Victoria, le seul autre membre du personnel sain d'esprit ici, qui était ici depuis beaucoup plus d'années que Sebastian. En voyant à quel point son amitié avec Soma était flagrante, c'était le moins qu'on puisse dire, il était impensable qu'Agni n'ait pas eu à subir un traitement similaire de la part du personnel comme il en recevait un actuellement. Tout aussi impensable que de se dire qu'Agni puisse blesser un des patients, expérimental ou non. Il n'avait même pas voulu ne serait-ce que dégager Ciel au-dessus de lui alors que les mains du garçon avaient été autour de sa gorge. Quelque soit le changement qui s'opérait chez les personnes qui travaillaient à St. Victoria, un changement que Sebastian sentait sur lui, Agni l'avait combattu et il en était ressorti vainqueur.

- Il n'y a rien que je puisse dire, reprit Ciel. Nos situations ne sont pas les mêmes, peu importe comment nous les regardons. Mais Agni, il pourrait t'aider. Va lui parler. Demande-lui comment il a tenu aussi longtemps. Au moins, tu sais qu'il est de ton côté.


- Je pense qu'il y a quelque chose qui vit dans ses cheveux, chuchota Luka de manière conspirationniste à l'oreille d'Alois, regardant Docteur d'un air suspect en fronçant les sourcils. Enfin, c'était vivant.

Il lui fallu faire un effort monstre pour ne pas rire à gorge déployée des mots que personne d'autre ne pouvait entendre, un sourire traître apparaissant furtivement, un que le regard assidu de Docteur ne manqua pas. C'était une autre sonnette d'alarme pour l'homme depuis que leur visite mensuelle avait commencé, pourtant une autre petite différence fuitant qu'Alois oublia de cacher.

Docteur était très bon dans ce qu'il faisait. Bien qu'il ne soit pas psychologue, il était fier de ce qu'il faisait et se servait de son temps libre pour s'informer sur les domaines dans lesquels il avait des lacunes. Il lui fut donc clair en quelques minutes alors qu'il fermait la porte de l'infirmerie que quelque chose n'allait pas. Savoir quoi était simplissime.

Alois partageait rarement un contact visuel aussi déterminé. Bien que son comportement puisse passer d'extraverti à réservé en un instant, une chose ne changeait jamais, sa capacité à ne pas pouvoir tenir un contact visuel avec la majorité du personnel, excepté le Dr. Faustus, pendant longtemps. Il le cachait bien normalement, prétendant un changement d'attention, quelque chose par la fenêtre ou quoi que ce soit de nouveau dans la pièce attirant toute son attention. Aujourd'hui, cependant, il croisait le regard de Docteur de manière délibérée. Un geste beaucoup trop réfléchi. Alarme numéro une.

Sa manière d'être assis. Alois n'était pas quelqu'un de naturellement à l'aise, peu importe la situation ou l'endroit. Surtout pas dans l'infirmerie, ce que lui et ses congénères considéraient sans aucun doute comme un « territoire ennemi ». Il avait toujours cette attitude renfermée, donnant l'impression d'être capable de potentiellement agresser n'importe qui et qui gardait les gens à distance comme les pics d'un hérisson. Il se recroquevillait sur lui-même, se faisait aussi petit que possible, toujours sur la défensive, pourtant aujourd'hui il était différent. Aujourd'hui il était assis avec un calme forcé, enfoui dans les coussins, les muscles détendus. Un changement trop soudain, un changement qui n'avait pas raison d'être. Alarme numéro deux.

Ses pupilles. Pas leur taille, elle était correcte. Cependant, Alois avait beau fixer intensément Docteur, son regard stable, ses pupilles ne restaient pas en place. Il essayait peut-être de garder son attention sur Docteur, mais la manière que ses pupilles avaient de légèrement aller vers la gauche, et plus d'une fois, était inquiétante. Surtout que chaque déplacement était suivi d'une réaction humoristique. Un sourire retenu, un rire étouffé, ce genre de chose. Il n'y avait rien pouvant expliquer une telle hilarité que Docteur puisse voir. Alarme numéro trois.

Docteur n'avait pas pour habitude d'ignorer des avertissements aussi flagrants. Il mit de côté la dose de Zydrate du jour et appela le Dr. Faustus. Il ne lui fallut pas longtemps pour arriver, répondant à l'appel de Docteur. Au moment où il passa la porte de l'infirmerie, un léger changement se produisit chez Alois, facile à manquer mais que Docteur attendait. Le contact visuel disparut, il se raidit, et il ne se laissait plus distraire par sa gauche. Le contact visuel restait le plus intéressant à observer. Tout l'inverse – se forçant à regarder Docteur alors qu'il ne le ferait pas habituellement, et maintenant il refusait de regarder le Dr. Faustus alors qu'il serait incapable de regarder autre chose habituellement – très intéressant.

- J'étais occupé, dit le Dr. Faustus en faisant signe à Docteur de se mettre sur le côté, n'ayant toujours pas fait attention à la présence d'Alois.

Il parlait avec le respect habituel dont il faisait preuve avec ceux un cran en-dessous de lui dans la hiérarchie. Docteur l'ignora, comme il le faisait toujours.

- Je m'excuse de vous avoir dérangé, mais j'avais pensé que vous désireriez vous occuper de cela en personne, voyez-vous, s'expliqua Docteur avec un enthousiasme qui ne collait pas à la situation. J'ai remarqué quelques anormalités chez le patient. Des changements de comportement que vous voudriez peut-être connaître.

- Tel que ?

Bien que son expression était loin d'avoir changé, il y avait plus d'intérêt dans la voix du Dr. Faustus à présent. Autant d'intérêt qu'il en laissait paraître, du moins. Il jeta un regard pensif à Alois, prenant en note les différences qu'il pouvait immédiatement voir, mais alors son attention fut attirée par la seringue inutilisée sur la table.

- Vous ne lui avez pas administré sa dose.

- Enfin, non, - Docteur marqua une pause, sentant que ça ne lui plaisait pas -, Cela ne me semblait pas raisonnable alors que nous n'avons pas répertorié tous les effets que cela à déjà eu.

Le Dr. Faustus n'eut pas l'air convaincu, ne continuant pas la conversation et il alla s'adosser contre la table devant Alois. Alois ne montra aucun signe qu'il avait remarqué sa présence, fixant le sol avec une expression figée dans la pierre.

- Alois.

Docteur faillit tomber des nues en entendant le changement dans la voix du Dr. Faustus, de son habituelle froideur indifférente à un ton presque chaleureux.

- Y a-t-il quoi que ce soit dont tu aimerais me parler ?

Alois secoua sa tête toujours baissée, ses cheveux tombant sur ses yeux.

- Non.

Ce n'était pas une réponse très enjouée, comme un enfant pris sur le fait mais qui essayait encore de feindre l'innocence. Ça ne se passerait pas ainsi.

- Très bien. Alors je vais poser quelques questions et je voudrais que tu y répondes honnêtement, d'accord ?

La gentillesse que le Dr. Faustus simulait, ça ne pouvait être que simulé, marchait déjà. Alois n'était plus aussi tendu, relevant lentement la tête. Docteur observa avec intérêt, épiant chaque mouvement qu'Alois faisait.

- Quand était notre dernière séance ?

- Il y a trois semaines.

Un plissement du nez, un spasme au coin de la bouche, ce n'était pas agréable à dire.

- Et tout allait bien à ce moment-là, tu ne m'as pas menti ?

- Non.

Froncement de sourcil, offense d'une telle accusation.

- Et tu ne vas pas me mentir maintenant ?

- … Non.

Une hésitation évidente rattrapée trop lentement, les débuts d'un inconfort.

- Depuis notre dernière rencontre, as-tu eu affaire à de quelconques nausées ?

- Non.

Une réponse immédiate, une expression de soulagement, de l'honnêteté.

- Depuis notre dernière rencontre, as-tu rencontré des pertes de sommeil ?

- Non.

Un léger changement de ton, bien que la réponse soit rapidement donnée, un mensonge.

- Alois.

- … Oui.

Sa garde faiblissait à présent, Docteur pouvait le voir, et ses pupilles recommençaient leur aller à gauche. Était-ce de la panique, il se le demanda, se rapprochaient-ils trop de la limite de confort du patient ?

- Et depuis que ton cycle de sommeil a été perturbé, as-tu connu de quelconques hallucinations visuelles ou auditives ?

- Non.

Le Dr. Faustus et Docteur durent marquer une pause. La réponse était trop rapidement donnée mais il n'y avait aucun changement de ton, pas de mouvement des yeux. Vérité ou mensonge, ni l'un ni l'autre ne pouvaient en être certain. Sans pouvoir choisir quelle direction prendre avec cette réponse, l'interrogatoire prit fin.

- Très bien. Merci pour ton honnêteté, Alois, dit le Dr. Faustus, la voix aussi dangereusement douce. Si quoi que ce soit change, tu sais que tu peux m'appeler et je viendrais dès que j'en aurais le temps. Maintenant, nous allons te donner ceci et tu pourras retourner aux quartiers.

Le Dr. Faustus prit derrière lui le Zydrate, le liquide bleu néon barbotant dans le tube étroit. Docteur fronça les sourcils, se hissant vers la table tout en toussant poliment.

- Dr. Faustus, peut-être vaudrait-il mieux davantage étudier les effets avant de continuer ce traitement en particulier ? interrompit Docteur d'un ton qu'il voulait être le moins intrusif possible.

D'après le regard qu'il reçut, c'était un effort en vain.

- Je ne vous aie pas demandé votre avis, dit le Dr. Faustus de la même manière, retroussant la manche qu'Alois présentait.

Docteur s'avança, mettant une main ferme sur le Dr. Faustus avant qu'il puisse approcher de plus près l'aiguille de la jointure du bras d'Alois. Le Dr. Faustus se tendit sous le toucher inattendu.

- Nous devons nous dire qu'au point où nous en sommes, cela fera plus de mal que de bien, essaya de raisonner Docteur, lançant un sourire rassurant à Alois, mais le garçon avait de nouveau la tête baissée.

Abruptement, Docteur se retrouva repoussé, les yeux froids ambres du Dr. Faustus brûlant.

- Occupez-vous du zoo en bas, Docteur, et je m'occuperai des patients.

Sans plus de cérémonies, il se retourna vers Alois et enfonça l'aiguille avec plus de force qu'il n'en fallait réellement. Un geste clairement exagéré rien que pour Docteur. Docteur vit rouge pendant un moment, un coup porté à sa fierté, mais il se prit en mains pour ne pas s'énerver. Avec un sourire moins sincère qu'à son habitude, il leur dit au revoir alors que Faustus ramenait Alois à la Section principale. Avec le rappel de son zoo, ses pensées retournèrent à la Section V et ses résidents, mais il était dur de se concentrer dessus après avoir vu les débuts d'une dégradation flagrante devant ses yeux. Une dégradation qui pourrait pourtant être sauvée.

Occupez-vous du zoo, Docteur se remémora, même alors que cela le démangeait de rappeler Alois. Il y avait tant qu'il pouvait faire pour le garçon, seulement au bord de la ruine, des méthodes de traitement qui pourraient le ramener avant que l'esprit pourrisse sans espoir de retour en arrière. Mais non. Comme le Dr. Faustus avait eu la bonté de lui rappeler, ce n'était pas son travail.