Me revoilà ! Hm ? Ca va bientôt faire trois mois vous dites ? Je ne peux que présenter mes excuses... Moi qui voulait finir la traduction cette année, je pense que ça va être compliqué !

Bonne lecture !


Écrit par Cennis

Chapitre Vingt-Trois

Agni était un fantôme.

On pouvait l'entendre au loin avoir une conversation au bout du couloir, ou apercevoir un bout de son dos s'éloignant alors qu'il disparaissait à un angle, mais à part pour ces brèves preuves de sa présence, Sebastian n'arrivait absolument pas à lui tomber dessus. Comme en essayant d'attraper de la fumée du bout des doigts, il était toujours à un cheveux de réussir, chaque semi-rencontre l'agaçant de plus belle.

Leurs horaires ne correspondaient plus vraiment. Soit ils se manquaient au moment où ils devaient changer soit l'un d'eux était absent. Même dans le réfectoire, Sebastian ne semblait pas pouvoir l'intercepter, et frapper à la porte de chambre d'Agni s'avérait être tout aussi inutile que ses autres efforts.

Si Sebastian était plus susceptible, il penserait qu'on l'évitait.

Ce ne fut que d'une humeur légèrement meilleure que la veille que Sebastian se permit d'entrer dans la chambre de Ciel ce soir-là.

- Toujours pas de chance ? demanda Ciel, fronçant les sourcils en regardant un vieux livre usé sur son bureau.

Sebastian ne perdit pas de temps pour se mettre à son aise, jetant ses chaussures et s'étalant sur le lit.

- Aucune. À tel point qu'en fait, ça en devient inquiétant.

- Bonté divine, - Ciel semblait si tracassé-, étais-tu dans l'autre section aujourd'hui ?

Bien qu'il en connaissait le nom, Ciel ne semblait jamais appeler la Section V par son nom, ses lèvres se courbant toujours lorsqu'il disait l'autre d'un ton que Sebastian n'arrivait jamais à réellement identifier.

- Non, répondit-il brièvement.

Repos pour bonne conduite. Il ne partagea pas cette hypothèse avec Ciel. Être dispensé de son tour de garde par Ash le matin était devenu si anodin maintenant qu'il avait été choqué que ce ne soit pas arrivé. Il avait senti le poids de ces vieux ciseaux rouillés toute la journée dans sa main.

Ciel ferma le livre en soupirant.

- C'est bien ce qu'il m'avait semblé. Ash était aux quartiers aujourd'hui, alors je me suis dis que tu n'étais pas en bas non plus. Tu sais qu'il m'a demandé si je voulais jouer aux échecs ce soir.

Sebastian ricana de manière inélégante.

- Ça lui manque de jouer avec toi, comme c'est mignon, dit-il d'une voix traînante en secouant la tête. Vas-tu lui faire une fleur avec tes prouesses ?

- La seule chose pire que de jouer contre quelqu'un sans talent est de jouer contre quelqu'un sans talent qui pense être un cadeau de Dieu au monde, répondit Ciel avec le genre d'assurance que seul une personne étant sûr de ses compétences pouvait avoir.

L'arrogance était probablement plus appropriée que l'assurance, d'ailleurs.

- En plus, c'est cette période de l'année. Il voudra seulement me parler de cricket.

Sebastian leva un sourcil.

- Hmm, tu n'aimes pas le cricket ? Je pensais que c'était l'une de ces choses que tous les anglais aiment, comme les files d'attentes, la tombola, et Les Beatles.

- Tu as appris tout ce que tu sais de l'Angleterre à la télé, n'est-ce pas ? dit Ciel, incroyablement méprisant. Ces américains.

- Nomme n'importe quelle ville américaine qui ne soit pas New York ou Washington, mit Sebastian au défi, ses yeux se fermant alors qu'il ricanait. Et dis-moi une chose pour laquelle elle est connue qui ne commence pas par le ou la « plus grande au monde ».

Ciel resta sans surprise muet comme une carpe, ce qui ravit Sebastian.

- Pour en revenir à ce qui est vraiment important-

- Change le sujet plus vite, mauvais perdant-

- J'ai quelque chose pour toi.

Lorsque Sebastian rouvrit les yeux, Ciel se tenait devant lui, la main tendue entre eux. Une simple boîte noire se trouvait dans sa paume, ouverte, une bague en saphir reposant sur un coussin d'un bleu satin. La bague était solide comme un roc, une chevalière d'un élégant P gravée des deux côtés de la pierre, les parties en argent ternies après maintes et maintes utilisations. Elle semblait à la fois ancienne et en bon état, un objet chéri.

- Enfin, Ciel, dit Sebastian après une bonne minute de silence, attendant une explication qui ne vint jamais, tu ne t'es même pas mis sur un genou.

- Ne sois pas insolent, le gronda Ciel en le poussant jusqu'à ce qu'il y ait de la place pour s'asseoir sur le lit. C'était la bague de mon père. Son père lui a donné, et son père lui a donné, et ainsi de suite dans une tradition affreusement fleur bleue qui ne se fait honnêtement plus de nos jours. Il-

Le rythme des mots s'interrompit, le visage de Ciel se tordit un bref instant, comme s'il se préparait à continuer. Lorsqu'il reprit, ce fut avec précipitation, jetant les mots avant qu'il puisse y réfléchir à deux fois.

- Il me l'a donnée lorsqu'il a su que c'était sa dernière chance de le faire, et il est mort quelques semaines plus tard. C'est la seule chose que j'ai réussi à garder quand on m'a emmené ici. Personne n'est au courant autrement on me l'aurait déjà pris.

Sebastian regarda de nouveau la bague. Les éraflures sur l'argent. Les traces sales d'une empreinte de doigt sur la pierre. Combien de fois Ciel l'avait-il sortie de sa cachette pour la tenir dans ses mains, essayant de la faire tenir sur des doigts trop petits, pour se rappeler comment il l'avait obtenue ? Ciel avait beau ne pas reconnaître pareils sentiments, il était évident qu'il s'était accroché à une si petite chose, davantage un souvenir physique qu'un simple objet.

Sebastian ne comprenait pas pourquoi on lui montrait cela. Il s'agissait d'un fragment de Ciel, et Ciel ne donnait pas un bout de lui-même à qui que ce soit.

- C'est… très joli, dit Sebastian, ne sachant pour une fois pas quoi dire.

Ciel roula de l'œil.

- Oui, c'est la définition même de la beauté, mais ce n'est pas ce que j'essaye de te faire comprendre.

- Alors qu'est-ce que je dois comprendre ?

- Hier, tu m'as bien montré que ce qui te fait le plus peur est que ce qui est arrivé à Finny t'arrive, dit impatiemment Ciel, comme si Sebastian aurait dû être capable de lire dans ses pensées depuis le temps. Et, étant donné que nous ne savons pas comment c'est arrivé, qui l'a fait ou… eh bien, tout ce qui tourne autour de cette histoire, je ne peux pas vraiment t'assurer que cela ne t'arrivera pas. Alors. Je propose que nous fassions un échange. Je te donne un objet qui m'est important. En retour, tu me donneras quelque chose qui t'est tout aussi cher. Comme ça si quoi que ce soit de semblable arrive à l'un de nous deux, nous aurons sur nous un souvenir de l'autre, comme le post-it ou le chapeau de Finny, et cela stimulera notre mémoire comme la dernière fois.

La bague lui fut de nouveau tendue, les doigts tenant la boîte fermement d'une manière possessive même alors qu'elle lui était offerte. Sebastian ne voulait presque pas la prendre. Il n'avait pas quelque chose d'équivalent, rien qu'il gardait, et chérissait comme Ciel l'avait sans l'ombre d'un doute fait avec ceci. Il ne semblait pas correct de la prendre, que quelqu'un d'extérieur à la famille la touche. Mais sans le post-it, sans le chapeau ensanglanté, aucun d'entre eux ne se serait souvenu de Finny, et que lui serait-il alors arrivé ? Enfermé dans cette pièce, se perdant, si oublié qu'il aurait très bien pu n'avoir jamais existé.

Sebastian prit la bague avec une attention particulière. Il s'attendit presque à ce que Ciel la reprenne brusquement, le regard avide qu'il avait de la voir dans la main de quelqu'un d'autre, mais il ne le fit pas. Elle était plus lourde qu'elle en avait l'air, l'argent froid. Elle siérait beaucoup mieux ses doigts que ceux considérablement plus fins de Ciel mais il ne la mit pas, la glissant prudemment dans la poche de son pantalon.

Leurs regards se croisèrent. Ciel attendait qu'il dise quelque chose, se disait-il, ou peut-être qu'il ne voulait simplement pas avoir à dire autre chose. Le silence s'éternisa jusqu'à ce que Sebastian, mourant d'envie d'y mettre un terme, dit simplement :

- Merci.

L'instant s'écroula.

- Tu ne vas pas la garder, ricana Ciel. Je la récupérerai, en aussi bon état que maintenant, lorsque nous partirons d'ici.

- Oh ? sourit vivement Sebastian. Lorsque, pas si ? Tu es certain que nous allons partir d'ici, alors.

- Je ne sais pas pour toi, mais je ne compte clairement pas rester plus longtemps.

Ciel se releva du lit, étirant ses bras au-dessus de sa tête. Le regard de Sebastian fut attiré vers le bout de peau exposé alors que le t-shirt se levait.

- Je m'attends à ce que tu aies quelque chose pour moi dès demain. Et je jure que si tu la perds-

- Je la protégerai avec ma vie, promit Sebastian avec un sourire narquois.

- Exactement, lui assura Ciel avec un air autoritaire.


Le lendemain, Sebastian ne fut pas aussi chanceux qu'auparavant. Il eut à peine posé un pied dans la section principale qu'Angela se tenait devant lui. Le visage tordu dans ce qu'elle pensait sans doute être un sourire, elle mit une main sur son bras pour l'empêcher d'avancer davantage. Il réussit à s'extirper de son toucher, mais de peu.

- Aujourd'hui vous serez à la Section V, Sebastian, si cela ne vous dérange pas, l'informa-t-elle poliment.

Le genre de civilité si clinique qu'au lieu d'avoir l'effet escompté, cela en redevenait impoli. Sebastian fut ravi de répondre avec autant de courtoisie.

- Absolument pas, dit-il avec un sourire qu'il avait du mal à maintenir. Votre frère me rejoindra-t-il ?

- Pas aujourd'hui. Il est de nuit cette semaine, alors il se repose la journée.

Son attention commençait déjà à se détourner de lui maintenant qu'elle considérait leur discussion comme terminée, regardant par-dessus son épaule d'un air désapprobateur deux patients – Dagger et Freckles, à en juger par les voix -, qui commençaient à se crier dessus.

- Allez-y. Vous êtes techniquement déjà en retard, Michaelis.

Dispensé comme il l'était, Sebastian n'eut pas d'autre choix que de revenir sur ses pas. Au moins, il était reconnaissant du sursis de la veille. Et l'absence d'Ash était toujours une bonne chose. Cela voulait-il dire que ce ne serait que Docteur et lui dans la section ? Il ne savait pas réellement comment le prendre. Docteur pouvait difficilement lui faire quoi que ce soit, mais il mentirait s'il affirmait que l'homme ne le faisait pas frissonner. Le mal était une chose, mais le mal qui pensait véritablement être bon en était une autre.

Sebastian toucha la bague, la laissant presque glisser sur son index alors qu'il s'enfonçait dans le bâtiment.

L'odeur et le vacarme de la Section V ne l'indisposaient plus autant qu'auparavant. Sebastian n'eut pas besoin de s'arrêter devant la porte pour se préparer comme il le faisait il n'y a pas si longtemps, passant simplement son badge, et pénétrant dans l'enclos. Le chaos qui régnait à l'intérieur était toujours le même, certains couinant comme des cochons, d'autres pleurnichant comme des enfants, et encore un ou deux autre fixant silencieusement. Il ne les regarda pas plus longtemps qu'il le devait, de brefs coups d'œil suffirent pour s'assurer que rien n'avait changé depuis sa dernière visite. Les cheveux de V6 étaient tout aussi en pagaille qu'auparavant, même s'ils étaient au ras de son crâne à présent. Il n'y avait pas de réel changement.

- Sebby !

L'attention de Sebastian se porta droit devant lui. Au fond de la pièce, aux côtés de Docteur dans sa chaise, se trouvaient Grell et Will. Les longs cheveux de Grell étaient coiffés en un chignon flou, son uniforme personnalisé pour bénéficier de manches en pattes d'éléphant et de vieille dentelle autour des boutons. Elle l'avait teint en rouge, une tache vibrante en contraste avec le blanc sale de la pièce, bien que certains endroits soient plus clairs là où la teinte n'avait pas aussi bien pris qu'autre part. Will était fidèle à lui-même, son expression grave et désapprobatrice alors qu'il regardait du coin de l'œil les modifications de Grell, son propre uniforme impeccablement standard. Il avait toujours l'air aussi ravi de voir Sebastian.

Sebastian sentit sa gorge se nouer et il se demanda un instant s'il allait vomir.

- Sebastian, bonjour ! le salua joyeusement Docteur, roulant jusqu'à lui. Désolé pour hier. Vous avez dû vous ennuyer en haut, mais il n'y aurait pas eu grand-chose à faire pour vous ici. Je m'occupais des visites médicales mensuelles. On retourne au boulot maintenant ! Vous avez rencontré Grell et William, je suppose ?

Grell se rua sur lui, attrapant son bras avec un grand sourire denté. Sebastian ne s'embêta même pas à la repousser. S'il ne se coupait pas le bras, rien ne détacherait la rousse pour de bon.

- Oui, ce sont mes voisins, dans un sens, répondit Sebastian avec un sourire. Bien que je ne les aie pas vu depuis un moment.

- Est-ce que je t'ai manqué ? demanda Grell d'une timidité qu'elle ne faisait que prétendre. Sebastian l'ignora.

- Je pense qu'à quatre nous allons être à l'étroit dans la pièce et stresser les patients, dit Will de manière autoritaire, s'adressant à Docteur même alors qu'il épiait les patients avec apathie. Est-il vraiment nécessaire que nous soyons aussi nombreux ?

- Oh, oui ! J'en ai bien peur ! se dépêcha de le contredire Docteur. En fait, j'espérais avoir une paire de mains en plus, mais Ash n'était pas disponible. Le traitement d'aujourd'hui va demander un peu de… force brute, voyez-vous, et il vaut mieux être trop nombreux que pas assez, juste au cas où le patient s'agite.

Sebastian palpa la bague entre ses doigts, la main toujours enfouie dans sa poche. De la force brute. Il n'aimait pas cela. Il n'avait jamais eu à les toucher auparavant, ni à les restreindre. Seul le fait d'être dans leur cage le mettait mal à l'aise.

Mais ni Grell ni Will ne semblèrent particulièrement perturbés par le choix de mots, et cela fit réfléchir Sebastian. Bien qu'il soit descendu à la Section V depuis plusieurs mois maintenant, les autres Aide-soignant avaient dû avoir à faire cela avant lui. Grell, Will, Ronald, même Agni, si Ciel avait raison. Ce n'était pas nouveau pour eux. Mais ça n'avait toujours été que Ash et Docteur avec lui dans la Section. Était-ce terminé alors, se demanda Sebastian, les yeux attirés par V6 et ce qui restait de ses cheveux noirs, cette étrange initiation dans la Section V ? Le considéraient-ils comme l'un des leurs désormais ?

L'envie de vomir se fit plus forte.

- Notre client d'aujourd'hui est le patient V8. Je ne crois pas que vous ayez eu affaire à celui-là auparavant, Sebastian, venez voir, dit Docteur en menant la marche jusqu'à l'une des cages les plus reculées, près de l'autre porte électronique qu'il n'avait pas encore eu l'occasion de voir ouverte.

D'une manière ou d'une autre, il avait le sentiment qu'il la verrait bien assez tôt.

V8 était un crieur. Des cheveux platines emmêlés, si sales qu'ils passaient pour du marron foncé, des mèches ternes sur un visage décharné aux joues rougeâtres. La couleur de ses joues n'était pas un signe de bonne santé, cependant, le rouge presque violâtre alors qu'il continuait à brailler sans même s'interrompre pour respirer. Peut-être avait-il été attirant autrefois, mais cela devait bien faire une éternité, et à présent il était clair que son nez avait été cassé à plusieurs reprises, l'un de ses yeux trouble et ruisselant d'une infection, ses lèvres recouvertes de boutons ouverts. Restreindre ses mouvements était peu ragoûtant, mais clairement nécessaire, alors que V8 se jeta contre son enclos lorsque Sebastian y jeta un œil.

- L'un de nos spécimens les plus agressifs, fit inutilement remarquer Docteur en secouant tristement la tête. Tous les efforts ont été fait avec V8 mais aucune de nos méthodes n'a fonctionné. Au point où nous en sommes, nos seules options sont les plus… radicales. J'essaye de les éviter. Elles sont inhumaines, vraiment, mais c'est assez ironique ici, non ?

Docteur ria à sa propre blague, mais il semblait abattu, comme s'il était découragé par ce qu'il considérait comme son échec. Grell grimaça de dégoût en voyant l'état de V8, mais il n'y avait aucune pitié dans ses yeux, seulement de l'écœurement. Will semblait ne pas s'en préoccuper, une indifférence si développée qu'il avait forcément dû apprendre à le faire. Sebastian n'était pas sûr de savoir quelle était sa propre expression, mais il tenta d'imiter celle de Will. Ce manque d'intérêt était mieux que les deux autres bouts du spectre.

- William, Grell, si vous pouviez amener le patient. Sebastian, ouvrez la porte pour moi.

Il n'y eut aucune surprise lorsque Docteur se roula vers l'autre porte, celle dont Sebastian ignorait ce qu'elle renfermait, pas qu'il en ait eu particulièrement envie. Il déverrouilla la porte de son badge et la tint pour que Docteur passe. Will et Grell étaient entrés dans la cage, tous les deux équipés d'une longue tige. Une pince mécanique était attachée au bout, le sorte de pince utilisée pour attraper des animaux errants ou hostiles. V8 se jeta sur Grell, qui l'évita en effectuant une pirouette tout en ricanant, tandis que Will l'attrapa autour du cou avec la tige et le mit au sol. Ils avaient maîtrisé avec tant de facilité le patient qui se tortillait de douleur et ils le traînèrent hors de sa cage jusque dans la pièce arrière.

Sebastian n'avait peut-être pas eu à se préparer pour entrer dans la section ce jour-là mais il lui fallut un moment à présent, tenant fermement la bague dans sa poche, avant qu'il soit prêt à se retourner et à voir cette nouvelle pièce.

Ce n'était heureusement pas une véritable chambre de torture. Pour cela, St. Victoria aurait dû utiliser ses fonds pour quelques vierges de fer et un bassin-trempette, pour finir par baigner dans le cliché parfait.

La pièce était illuminée par des néons fluorescents aveuglants le long du plafond, le genre qui lui rappelait les hôpitaux et les écoles, et de grandes vitres le long des deux des quatre murs. À travers l'une d'elles il pouvait voir l'extérieur, les jardins de l'institut, une étendue d'herbe éparse et de fleurs définitivement persistantes. L'autre vitre était opaque, une salle vide avec un nombre de chaises tournées vers les jardins, comme pour voir ce qu'il se passait à l'intérieur. Sur les deux autres murs, il y avait des affiches, des avertissements de santé et de sécurité, des consignes d'hygiène, des radiographies. Au centre de la pièce se trouvait un siège inclinable, le genre que l'on retrouverait chez le dentiste, et plusieurs chariots avec divers type d'instruments à côté.

Docteur remarqua les observations de Sebastian et il ricana avec bonhomie.

- Ne vous inquiétez pas, pas de chirurgie aujourd'hui ! Allez tous les trois mettre une blouse et une paire de gants, aussi. Sebasitan, tenez V8 pour William quand vous aurez terminé.

Il y avait des porte-manteaux à côté des affiches détaillant les consignes de sécurité face à un incendie, des blouses d'un bleu raide pendouillant dessus. Grell fronça le nez alors qu'elle examinait la pâle couleur, son apparence peu flatteuse, mais étonnamment, elle la revêtit sans donner lieu à ses plaintes. Sebastian fut le suivant, mettant une paire de gants en latex.

V8 se débattit de plus bel contre la tige lorsque Sebastian prit la relève de Will, comme si le patient sentait son hésitation. Lorsque V8 se jeta brusquement en avant, il aurait perdu prise si Grell n'avait pas été là, cette dernière donnant un vif coup de pied dans le torse de V8 et refermant la prise de Sebastian sur la tige.

- Attention, Sebby. Tu ne peux pas laisser Ça te prendre par surprise, dit Grell sans une once de son habituelle gaieté, bien que ses mains soient restées sur celles de Sebastian un peu trop longtemps.

Sebastian essaya de chercher le sous-entendu dans ses paroles mais il n'y arriva pas. Il s'agissait peut-être de la chose la plus perturbante qu'il lui ait été donné de constater aujourd'hui.

- Par ici ! leur ordonna Docteur.

Sebastian fut mis sur la touche alors que Will et Grell suivirent les instructions de Docteur pour préparer V8. Il ne pouvait s'empêcher de regarder l'ensemble d'outils sur les chariots; des scalpels, un dermatome, un davier dentaire, des pinces. Il eut la chair de poule rien qu'en les voyant. Ils étaient en bien meilleur état que la paire de ciseaux l'avait été, clairement entretenus et nettoyés régulièrement. Lequel Docteur allait-il choisir ? Serait-ce salissant, s'il pensait les blouses nécessaires ? Quelqu'un viendrait-il regarder dans la salle d'observation comme si ce n'était qu'une vulgaire émission de télévision ?

Les pensées de Sebastian à propos de désordre et d'instruments s'évanouirent lorsqu'il vit Will apporter la machine. Il n'y avait aucun doute à avoir quant à celle-là.

- Je ne doute pas que vous avez entendu d'horribles choses à propos de ce genre de thérapie, Sebastian, se mit à dire Docteur dès qu'il aperçut Sebastian blêmir, mais cela venait sans doute de militants moralisateurs sans réelles idées de la science et de la méthode. Les électrochocs ont été prouvé comme, en terme simple, pouvant « réparer le câble défectueux» dans le cerveau d'un individu. Il a été prouvé à travers de nombreuses études que cela a entièrement guéri la dépression et les troubles de la bipolarité ! Hollywood fait passer cela pour une sorte de torture mais ça ne leur fait pas du tout mal, je vous l'assure.

Alors pourquoi utiliser des sangles, se demanda Sebastian tandis que Grell en serrait autour des bras de V8, de son torse et de ses jambes. V8 avait arrêté de hurler à pleine gorge, ne produisant à présent qu'un grognement semblable à des gargouillis, et son attention n'était plus sur eux. Il regardait frénétiquement à travers la fenêtre, vers les jardins de l'institut. L'effet que cela avait sur lui était impressionnant. Soudainement, V8 était plus calme, il ne se débattait que passablement pour se dégager de ses attaches, et les bruits qu'il faisait n'étaient plus aussi anxieux. C'était comme s'il était une toute autre personne, et non la bête sauvage de la cage.

- Cette méthode ne marche évidemment pas très bien toute seule, et bien que nous évitons normalement les traitements avec des médicaments pour les patients de la Section V, notamment parce qu'il est difficile de leur donner des médicaments, j'essaye de convaincre le Dr. Faustus pour voir ce que nous pourrions faire pour V8, reprit Docteur alors que Will attachait des électrodes des deux côtés du front de V8, tandis que Grell lui administrait une injection dans l'un de ses bras attachés. Je suis sûr que vous ne serez pas surpris d'apprendre qu'il me bloque à chaque fois. Il est même allé jusqu'à en parler aux Directeurs en passant derrière mon dos ! Il leur a dit qu'il n'était pas nécessaire de gâcher des fonds ici. Eh bien, j'ai deux ou trois choses à lui dire, ça je peux vous l'assurer.

- C'est très intéressant toutes ces tragédies entre services, Docteur, mais pourrions-nous procéder ? lança froidement Grell. La petite dose ne durera pas bien longtemps sur un patient de cette envergure.

- Oh, oui, vous avez raison, - Docteur se racla la gorge, embarrassé -, Mes excuses, messieurs. Eh bien, comme je le disais, ne laissez pas la masse désinformée nuire à cette sorte de traitement, Sebastian ? Voyez cela ainsi; si le moteur de votre voiture arrêtait de fonctionner et qu'il s'avérait qu'un câble nécessaire se soit délogé de sa place, traiterez-vous votre mécanicien de monstre parce qu'il le remet à sa place ?

V8 était passé dans un état végétatif, ses yeux violets vitreux observant les nuages bloquer le soleil, rendant la pièce encore un peu plus maussade. Les boutons sur sa bouche s'étaient percés à cause de ses cris et un filet consistant dégoulinait le long de son menton. Était-ce de la pitié que Sebastian ressentait, ou une sorte de dégoût ? De la salive se mit à couler du coin de la bouche de V8, se mélangeant avec le pus dans une flaque coagulante, et Sebastian n'arrivait pas à savoir. Ilvoulait que ce soit de la pitié, il le voulait vraiment.

- Les voitures ne sont pas capable de donner leur consentement, Docteur, répliqua-t-il, oubliant de tenir sa langue dans un moment de dégoût, un dégoût de lui-même plus que contre n'importe qui d'autre dans la pièce.

Docteur se contenta de ricaner, comme toujours.

- Et vous pensez que ces patients oui, Sebastian ?

- Ne sois pas stupide, Sebby, dit Grell en attrapant la tête de V8 pour enfoncer sans délicatesse le protège dent en caoutchouc dans la – sa– bouche. Demanderais-tu à un cheval la permission de le monter ?

- Ça a l'air cruel maintenant, Sebastian, mais c'est le résultat final qui compte. Au bout du compte, c'est dans l'intérêt du patient, insista honnêtement Docteur.

Il semblerait que cela lui tienne à cœur que Sebastian voit sa vision des choses, qu'il soit un allié. Sebastian se demanda un instant si peut-être Docteur essayait de se convaincre lui-même, mais il laissa tomber cette idée. Il ne ferait qu'espérer, et tomberait dans le panneau.

Ils le regardaient tous les trois à présent – Docteur, avec espoir; Grell, avec curiosité; Will, avec prudence – et Sebastian sut qu'il devait faire un choix. Rester sur sa position et les défier, et il se pourrait qu'il ne quitte jamais cette pièce. Mentir, prétendre être berné par leurs croyances, et être sauf pour un jour de plus. Le choix était simple, mais il hésita. Il hésita parce que leurs arguments étaient trop convaincants. Parce que à l'instant où il avait obéi à l'ordre et coupé les cheveux de V6, il avait choisi le chemin le plus dangereux qu'il soit. Parce qu'il était déjà énervé contre les patients, tous les patients, de leur faiblesse et du fait qu'il fasse de lui le vilain juste parce qu'il était plus fort. Il serait beaucoup trop simple que de rendre vrai ses mensonges, de prétendre être d'accord avec eux maintenant seulement pour réaliser plus tard qu'il ne faisait plus semblant, que leur vérité était devenue la sienne. Et cela lui faisait plus peur que le chariot rempli d'instruments.

Mais, la cage vide à côté de celle de V9, non, de Peter. La possibilité si tangible de devenir le Patient V10. Il devait encore rendre la pareille à Ciel. Il pouvait encore être pardonné. Il n'était toujours pas en sécurité. Un mot là, et un geste contre une créature qui pouvait à peine remarquer quoi que ce soit, et il pourrait être pardonné. Sauf assez longtemps pour donner quelque chose à Ciel qui lui appartenait et ne plus avoir à s'inquiéter, pas à propos de cette cage vide au moins.

Ils le regardaient toujours, attendant encore, et le silence commençait à devenir la réponse que Sebastian ne voulait pas donner.

Sebastian fit un pas en avant, s'avançant définitivement vers un choix précis.

- Combien de volts ?


- Ça ne te gêne pas.

Will s'arrêta en haut des escalier, daignant regarder derrière lui alors que Sebastian avait du mal à le suivre. Tandis que Sebastian avait l'air plus secoué que d'ordinaire, les cheveux en bataille et l'uniforme froissé, Will était présentable et impeccable. Contrairement à Sebastian, il n'avait aucun dilemme quant à l'utilisation de la force pour soumettre V8 en essayant de remettre le patient réveillé dans sa cellule.

Will ne prit pas la peine de demander à Sebastian ce dont il voulait parlait, répondant brièvement.

- Bien sûr que non.

Le traitement n'avait même pas duré une heure, mais malgré le fait que la matinée soit juste passée, Sebastian avait eu l'impression d'avoir été piégé dans cette salle pendant une journée entière. Dès qu'ils eurent terminé, Docteur et Grell s'étaient volatilisés, chacun retournant à ses occupations, et cela leur avait laissé à tous les deux la charge de s'occuper de V8. En effectuant cette tâche, Sebastian avait été à nouveau frappé par la parfaite indifférence de Will. Comment était-il possible de regarder de telles personnes, dépouillées de ce qui les avait autrefois rendues humaines, et ne rien ressentir ?

- Pas même une fois ? demanda-t-il d'un ton calme qui ne trahissait pas son désir désespéré de sa réponse.

Will ne tenait pas à passer plus de temps avec lui qu'il le devait, ce n'était pas dur à voir, mais il sembla y réfléchir avant de répondre à contrecœur.

- J'ai peut-être eu des doutes au début.

Sebastian sauta sur ce fil, tirant vivement dessus.

- Qu'est-ce qui a changé ?

Will s'arrêta de marcher, le regardant dans les yeux. Il y eut une pause. Ce ne fut pas une pause d'incrédulité, une pause où l'on était incapable de trouver une réponse, mais plutôt une pause pour trouver les bons mots pour être compris sans en dire plus qu'il ne le voulait. Cette discussion ne serait que très superficielle, Sebastian pouvait le sentir, mais cela valait mieux que rien.

- Contrairement à vous autres, je suis un professionnel, dit Will en tirant les manches de sa chemise, ou était-ce un geste nerveux ? J'ai signé un contrat. J'accepte la nourriture qu'ils me préparent. Je dors sous leur toit. Je prends l'argent qu'ils me donnent. Il m'ont acheté, je ne suis pas fier de le dire, parce que c'est un travail. Ce que nous faisons n'est pas différent des autres professions – nous échangeons nos services contre leur argent. De la même manière qu'un plombier répare un tuyau, ou qu'un travailleur social nettoie la crasse de ceux qui ne peuvent pas le faire eux-mêmes, c'est notre travail de garder ces gens qui sont trop dangereux pour être libre dans la société normale. Est-ce allé trop loin à St. Victoria ?

La voix de Will baissa de volume. Ce n'était pas un chuchotement, mais ce n'était certainement pas aussi fort qu'auparavant, aucune chance que quelqu'un d'autre l'entende de loin à présent.

- Oui. La séparation des patients, la différence de traitement qu'ils reçoivent; cela m'a alarmé au début, je vous l'accorde, mais je suis passé au-dessus de cela. J'ai mis mes doutes de côté et j'ai continué à avancer, parce que j'avais un travail à faire. Et vous aussi.

Ayant dit ce qu'il avait à dire, Will adressa un hochement de tête à Sebastian et s'apprêta à partir, mais Sebastian n'arriva pas à accepter cette réponse.

- Ils t'ont acheté – c'est ça? Soit nous ne sommes pas du tout sur les mêmes longueurs d'ondes soit ton humanité est beaucoup plus médiocre que la mienne, cracha Sebastian, bien qu'un triste sourire tordait ses lèvres. La paie n'est pas si bonne. Quelle est la véritable raison ?

Il commençait à perdre patience. L'argent n'était pas la réelle raison. Ça ne pouvait pas être la réelle raison. Pas pour les choses que Will avait sans doute faites. Des choses que Sebastian devrait sans doute bientôt faire lui aussi.

- Tu étais un avorton en grandissant, c'est ça ? Tes parents ne t'ont pas assez cajolé. Les gamins à l'école étaient méchants avec toi. Mais maintenant tu es celui qui a du pouvoir –c'est ça ?!

Sebastian attrapa la main qui visait sa gorge, empêchant Will d'être en position de l'étrangler, mais Will réussit tout de même à le pousser jusqu'au mur. Leurs visages séparés de quelques centimètres, si proches qu'ils respiraient le même air, Will faillit sourire.

- Tu es si en colère, dit-il, sa voix aussi monotone que d'ordinaire malgré la lueur tordue dans son regard. Et c'est tout. Nous pensons être mieux que ça, mais c'est faux. Aucun de nous. C'est la colère qui fait cela. Et tu es plus en colère que je ne l'aie jamais été.

Sebastian le repoussa avec un grognement. Il ne perdit même pas l'équilibre.

- Vous avez tenu plus longtemps que la plupart d'entre nous, admit Will avec un haussement d'épaules méprisant, se retournant déjà pour partir.

Sebastian ne l'arrêta pas cette fois-ci.

- Mais je doute que cela dure encore longtemps.

Il n'y avait aucune moquerie. Là était le problème. N'importe quel autre membre du personnel et Sebastian aurait pris cela comme une tentative pour lui faire perdre pied, d'essayer de l'effrayer. Mais pas Will. Will ne se souciait pas assez de lui pour s'en donner la peine. Ce qu'il disait était la vérité parce que, pour Will, gaspiller sa salive pour mentir à Sebastian ne valait pas le coup. Sebastian ne pouvait pas simplement oublier ce qu'il avait dit.

C'est la colère qui fait cela. Et tu es plus en colère que je ne l'aie jamais été.

Il serrait les poings le long du corps, réalisa-t-il, un geste inconscient. Il les rouvrit avec effort. Il prit une profonde inspiration, puis une autre, et une autre, jusqu'à ce que le voile rouge devant ses yeux se soit dissipé. Il ne s'était jamais considéré comme ayant le sang chaud, mais il avait de plus en plus de soudaines sautes d'humeur négatives ces derniers temps. Si la colère en était vraiment la cause, comme Will l'affirmait, alors il devait se reprendre avant de franchir la ligne de non-retour.

Sebastian se tint dans la cage d'escalier vide pendant bien plus que quelques minutes, comptant simplement ses inspirations tout en touchant la bague dans sa poche. Il n'était que onze heures passé, pas même l'après-midi, alors il savait que l'on s'attendait à ce qu'il fasse une apparition dans la section principale à un moment ou un autre. Cependant, avant cela, il comptait faire quelques détours.

D'abord, sa chambre.

Sebastian n'était pas quelqu'un de sentimental. Il ne tenait pas particulièrement à ses biens, à part pour leurs usages évident. Les téléphones étaient utiles pour communiquer, les sacs pour garder des choses en sécurité, les vêtements pour respecter les lois de décence, c'étaient les seules choses auxquelles il les associait, sans aucune marque affective. Ce n'était que cela – des choses. Il ne possédait rien si imprégné de souvenir et de sentiments comme la bague de Ciel. Pourtant, il devait donner quelque chose à Ciel en retour, quelque chose que Ciel pourrait associer à lui au cas où le pire arrivait.

Sa chambre n'était pas plus encombrée qu'elle l'avait été il y a plus d'un an, lorsqu'il était arrivé ici. Le lit parfaitement fait, l'étagère vide, seulement la moitié des tiroirs utilisée pour des vêtements. Le tiroir gémit lorsqu'il l'ouvrit, cependant, le cliquetis métallique de quelque chose qui glissait à l'intérieur.

En découvrant qu'il avait complètement oublié la petite montre de poche bon marché rangée dans le fond du tiroir derrière une rangée de chaussettes enroulées, cela ne fit que conforter Sebastian dans l'idée qu'il n'avait aucune attache et aucun intérêt pour les choses matérielles.

Mais il s'en souvenait à présent. Rien de particulièrement spécial. Venant d'atterrir à Heathrow, alors qu'il attendait le train qui l'emmènerait rencontrer le représentant de St. Victoria qui avait été envoyé, sa montre-bracelet avait cessé de fonctionner. N'étant pas du genre à ne pas avoir de montre, Sebastian s'était promené vers les alentours des petits commerces et il avait trouvé cette montre de poche, conçue pour avoir l'air plus élégante qu'elle ne l'était vraiment, seulement pour cinq livres. Il l'avait achetée, mise dans le tiroir lorsqu'il était arrivé, et il avait subitement oublié son existence.

- Ça fera l'affaire, murmura Sebastian pour lui-même, la sortant du tiroir et la mettant dans sa poche avec la bague.

La prochaine destination était les jardins.

Bien qu'ils n'aient jamais été proches de la beauté, les jardins étaient devenus un véritable chantier depuis le départ de Finny. Sans ses fidèles soins, rien ne vivait longtemps. Le peu d'herbe qu'il y avait était plus marron que vert, la terre majoritairement présente. Il n'y avait pas une fleur.

Les arbres étaient d'imposantes sentinelles, le genre qui grattait à la fenêtre les nuits de vent et qui effrayaient les enfants.

C'était approprié, alors.

La bague et la montre s'entrechoquaient et produisaient un bruit métallique à chaque pas qu'il faisait, ses pieds le tirant vers les murs de brique qui les enfermaient. Ç'aurait été un jeu d'enfant de se jeter par-dessus, se tenir au bord du mur avec les mains et le passer, comme Finny, Bard et Meirin l'avaient fait. Un simple saut, c'était tout ce qu'il leur avait fallu pour être libre. Où étaient-ils à présent ? Finny s'en était-il remis ? Des années semblaient s'être écoulées depuis cette nuit-là, mais en réalité cela ne faisait que quelques mois. Peut-être avaient-ils été attrapé, si l'on avait ne serait-ce qu'essayé de les retrouver.

D'une certaine manière, Sebastian doutait qu'on le laisserait s'échapper aussi facilement.

Il aperçut la fenêtre quelques instants plus tard. Ça avait semblé être d'une importance capitale de voir cette pièce de chirurgie depuis l'autre côté, mais maintenant qu'il était ici, regardant dans la salle sombre et vide, il n'arrivait pas à se souvenir pourquoi.

Pourtant, il resta un petit moment avant de se rendre à la section principale, fixant l'autre côté de la vitre sans réellement voir. Rien n'était caché. Le siège inclinable, taché là où V8 s'était sali durant le processus, et le chariot d'instruments à côté pouvaient facilement être vu de là où Sebastian se tenait, presque un mètre plus loin. Ce n'était pas un secret.

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- Eh, eh, arrête, tu vas finir par saigner ! réprimanda Soma, giflant légèrement les mains de Ciel.

Ciel sursauta. Il mordillait ses ongles sans s'en rendre compte et il lui avait fallu un moment pour réaliser pourquoi Soma le grondait. Il avait assez mâchouillé l'ongle de son pouce pour que cela devienne douloureux, mais ça n'avait pas saigné. Commençant à se poser des questions, Ciel mit ses mains le long du corps, entre lui et la chaise là où il ne pourrait pas recommencer.

- Y a-t-il un problème ? demanda Agni, le ton doux et inquiet.

Ce n'était que eux trois dans un coin, le reste des patients éparpillés dans la pièce, ou dans le cas d'un patient, simplement absent. Ciel jeta un œil vers la porte de chambre d'Alois. Il ne l'avait pas vu de la journée. De la semaine, maintenant qu'il y pensait. Ciel n'avait pas remarqué qu'il s'était éloigné jusqu'à ce que Alois en fasse de même.

- Non, rien, répondit vaguement Ciel, mordillant sa lèvre à la place de ses ongles.

Il ne vit pas le regard que Soma et Agni échangèrent. S'il l'avait vu, il aurait été plus subtil dans son inquiétude. Ça ne lui ressemblait pas d'être aussi visiblement inquiet.

- Ah ! s'exclama soudainement Soma, cherchant quelque chose à dire pour attirer l'attention de Ciel. On va dans les jardins demain, pas vrai, Agni ?

Agni fut ravi de jouer le jeu, répondant avec le même enthousiasme.

- Oui ! J'y serai également, j'ai vérifié le temps qu'il fera et apparemment ce sera une bonne journée pour y être.

- J'espère qu'il y aura du soleil, dit Soma, songeur. Je n'ai pas pris de bain de soleil depuis des lustres. Même si les jardins ne ressemblent à rien. Ils pourraient au moins engager un jardinier.

Agni ria, un peu mal à l'aise. Les jardiniers étaient un sujet sensible à St. Victoria, se disait-il.

La conversation prit fin alors que Ciel se mit debout, une expression déterminée sur le visage. Ils savaient tous que ça n'augurait rien de bon.

- Où est-ce que tu vas ? demanda Soma, attrapant la manche de Ciel.

- J'ai pas vu Alois depuis un bon moment, répondit Ciel d'un ton désinvolte. Je vais vérifier s'il est toujours vivant.

Soma bafouilla tandis que Ciel se mit à marcher à grands pas vers la porte de chambre d'Alois, bien qu'il n'essaya pas de l'arrêter. Quasiment tous les patients observaient la scène au moment où Ciel frappa à la porte.

- Alois ? appela Ciel lorsqu'il ne reçut pas de réponse après avoir frappé.

Il pouvait entendre du mouvement dans la pièce, mais il devenait de plus en plus évident avec chaque minutes qui passaient qu'Alois ne comptait pas répondre. Ciel fronça les sourcils, son agacement empirant. Être ignoré n'était pas quelque chose à laquelle il était habitué.

- Alois, est-ce que tu m'as entendu ?

Toujours pas de réponse. Sa main alla vers la poignée. Avant qu'il puisse ouvrir la porte, cependant, une autre main recouvrit la sienne.

- Quelque chose me dit qu'il est pas d'humeur à avoir de la compagnie aujourd'hui.

Joker retira la main de Ciel de la poignée, une expression désolée sur le visage. Il inclina la tête vers la porte de la section.

- En plus, ton pote est là.

Ciel retira brusquement sa main, regardant Joker du coin de l'œil avec mécontentement. Il regarda une dernière fois la porte avant de suivre Sebastian dans sa propre chambre.

- Que se passait-il ? demanda Sebastian une fois que la porte fut fermée, retirant ses chaussures.

Ciel se hâta de prendre le lit avant qu'il puisse le prendre, s'étalant dessus pour ne lui laisser aucune place. Il prit la chaise sans se plaindre, son épaule craquant alors qu'il s'étira.

- Je pense que je suis en mauvais terme avec Alois, dit Ciel d'un ton incrédule. Même si je n'ai pas la moindre idée de quand ça a commencé ou pourquoi.

Sebastian fronça les sourcils.

- Probablement lorsque tu as commencé à l'ignorer.

Ciel se mit sur ses coudes, sincèrement confus.

- De quoi parles-tu, je ne l'ignore pas. Il a commencé à être bizarre quand mes séances avec Faustus ont été augmentées, alors je lui ai laissé de l'espace pour qu'il s'y fasse. C'est tout. Je ne sais pas du tout pourquoi il est comme ça maintenant. Il n'est pas encore en train de bouder, si ?

Sebastian plissa le nez, retenant un rire.

- C'est vraiment une longue façon de dire « Je l'ai ignoré et maintenant ça m'énerve qu'il m'ignore aussi». Tu n'as pas l'habitude de ça ? J'ai du mal à croire que ça ne te soit jamais arrivé auparavant, je veux dire, aussi… charmant que je te trouve, il faut vraiment se faire à ton tempérament, c'est le moins qu'on puisse dire.

- Je ne vois pas de quoi tu parles, répondit Ciel, impassible. Je suis un amour pour tout le monde. S'il y a un problème, alors c'est eux.

- Quelle merveilleuse manière de voir les choses, ricana Sebastian. Tu n'es clairement pas en tort ici. Alois doit voir ses erreurs. Comment ose-t-il t'ignorer à son tour. Qui pense-t-il être – Ciel Phantomhive ?

Ciel roula de l'œil, sa lèvre se courba, reflétant son amusement malgré lui.

- Je lui parlerai plus tard, dit-il, mettant de côté ce sujet pour l'instant. Alors, est-ce que tu m'as apporté quelque chose ?

Sebastian sortit docilement la montre de sa poche, la mettant dans les mains tendues de Ciel. Ciel la fit tourner entre ses doigts, retraçant le motif du boîtier, et il l'ouvrit pour inspecter l'intérieur. Il n'y avait rien qui la rendait spéciale, une simple montre de poche tout à fait banale pour les gens qui aimaient les antiquités mais qui ne souhaitaient pas payer pour en avoir une vraie. Elle ne montrait même plus l'heure, remarqua-t-il, les aiguilles immobiles sous la vitre.

Ciel le regardait appréhensif. Lorsque Sebastian resta silencieux, il leva un sourcil, lui faisant un signe de parler.

- Quoi ? demanda Sebastian, n'étant pas certain de savoir ce qui lui était demandé.

- Alors? dit Ciel en soupirant d'exaspération, posant la question pour lui. Alors quelle est son histoire ? Ça doit être important ou ça ne fonctionnera pas.

- Tu veux rire ? ria Sebastian. Ça doit juste être…quelque chose. Pas que je ne comprenne pas ce que représente ta bague, je le sais, mais soyons honnête, tu t'es souvenu de Finny grâce à un vieux post-it sur lequel il n'y avait rien d'autre que des ragots à propos d'un feuilleton. Si ça nous a bien appris quelque chose, c'est que ça ne doit pas forcément être un objet important et chéri-

- Qui a dit que la note n'était pas un objet chéri ?

Ciel ne semblait pas énervé, mais il était loin d'être ravi.

- Ce n'était pas ce qui était écrit sur la note qui était important, Sebastian, c'était la noteelle-même. Je ne suis pas du genre sentimental, mais au vu de ma situation et du fait que l'on me voit comme quelque chose de moins humain que les autres gens, ça a… Ça a toujours eu une importance que Finny me traite comme il l'a fait. Il n'y avait rien à y gagner, mais Finny était tout de même aimable avec moi. Alors c'était un misérable post-it, mais cela avait quand même un sens. Cette montre a donc intérêt à en avoir un sinon elle nous est inutile.

Bien que Ciel adorait faire remarquer son manque d'émotions, il avait une vision sentimentale pour beaucoup de choses. Plus Ciel baissait sa garde autour de Sebastian, plus il pouvait voir quel menteur Ciel se montrait aux autres, le gouffre entre ses paroles et ses actions. Sebastian s'était autrefois battu pour voir ces petits instants d'humanité chez Ciel, mais à présent cela le mettait mal à l'aise. C'était comme si plus Ciel devenait humain, moins il était humain entre les murs de St. Victoria.

- Ce… n'est pas une superbe histoire, commença Sebastian en mettant ses pieds sur le bureau.

Il était rare d'avoir toute l'attention de Ciel, mais il l'avait à cet instant.

- Je n'ai grandi qu'avec ma mère. Nous vivions au jour le jour. Dès que je fus assez âgé, j'ai commencé à travailler, pour que je puisse aider à ramener de l'argent chez nous. Mon premier boulot était dans une supérette au coin de notre appartement. Un horrible endroit, un horrible patron, et une paie épouvantable. Mais c'était un travail, mon premier, alors lorsque j'ai eu mon premier chèque, j'ai voulu faire quelque chose de spécial avec. Quelque chose pour marquer le coup, je suppose. Et j'ai acheté ça, - il mentionna la montre dans la main de Ciel -, Je l'ai immédiatement regretté parce qu'elle a arrêté de marcher une semaine plus tard, et le prix d'une batterie neuve était deux fois plus cher que celui de la montre, mais voilà. C'est l'histoire. Pas génial, mais… Il y a un sens. Ça te va ?

Ciel jeta sans précaution la montre au sol en riant.

- Tu aurais au moins pu faire un effort. Bon sang, n'arnaque pas un arnaqueur. Elle est datée de 2011. Elle devrait avoir au moins sept ans pour que ton histoire marche.

Sebastian haussa les épaules, indifférent.

- Tu voulais une histoire, je t'en ai donné une. La vraie ? Je l'ai prise à l'aéroport avant de venir ici parce que ma montre s'est arrêtée. Je l'ai mise dans un tiroir en arrivant et je n'y ai pas touché depuis. Comme tu peux le voir, cette version est beaucoup moins touchante.

- Ça va déjà plus avec le personnage, fit remarquer Ciel en étirant les bras au-dessus de sa tête, ses orteils se repliant alors qu'il bâillait.

Son t-shirt se releva à nouveau. Cela agaçait Sebastian, qu'il n'arrête pas de voir quelque chose d'aussi banal de manière excitante. Ce devait être un bon indicateur de son désespoir.

- Et si nous lui donnions une histoire, dans ce cas ?

Sebastian reprit du poil de la bête.

- Eh bien, Ciel, est-ce que tu viens de réussir à me faire du rentre-dedans sans être horriblement gênant ?

- Eh bien, Sebastian, savais-tu qu'il y avait un lien direct entre ton agaçante personnalité et tes chances de tirer un coup ?

- Alors je devrais probablement arrêter de parler immédiatement.

Sebastian était déjà en train de déboutonner sa chemise sans qu'on ait à lui dire, la faisant glisser et tomber au sol. Il s'arrêta un instant, se baissa, la ramassa, et la plia correctement sur le dos de la chaise.

Ciel ria.

- Est-ce que j'ai manqué le moment où nous avons établi des points pour la propreté ?

- S'il y a un système de points en jeu ici, je pense que j'ai le droit à un bon nombre de points pour m'être retenu aussi longtemps, répondit Sebastian. Mais non, je pense juste qu'il vaut mieux que je ne sorte pas de ta chambre tout à l'heure en ayant l'air de m'être fait défloré, voilà tout.

Ciel tilta au premier commentaire alors qu'il se leva et laissa Sebastian s'étaler sur le lit à sa place.

- Quoi, tu voulais ? Tu aurais dû le dire. Je ne lis pas dans les pensées.

Ciel monta au-dessus de lui, enjambant la taille de Sebastian avec une certaine élégance. Il sembla quelque peu perdu ensuite, incertain de la marche à suivre, alors Sebastian prit les rênes, entrechoquant ses hanches contre celles de Ciel. Il s'assura de garder sa prise sur Ciel lâche, pas trop astreignante.

- Je ne savais pas que j'avais le droit. Je pensais que c'était probablement contre tes règles.

- Non, il n'y en avait que trois – pas de baiser, pas d'anal, pas de nudité – à part ça, tout est permis, bredouilla Ciel tout en haletant alors que Sebastian se mit à bouger dans un certain but, une main sur le bas du dos de Ciel pour le maintenir en bonne position.

Il lui fallut plus de contrôle de soi qu'il pensait en avoir pour que Sebastian résiste à l'envie d'échanger leur place et d'avoir Ciel en-dessous de lui, mais bien que ce dernier dise que tout était permis, il savait que Ciel n'aimerait pas être en-dessous.

- Alors tout ce que j'ai à faire c'est demander, c'est ce que tu es en train de me dire ?

- Considère cela comme la permission de me dire lorsque tu es excité.

Ciel tenta de froncer les sourcils, mais l'expression était dur à garder alors qu'ils se mirent à bouger plus vite l'un contre l'autre.

- Je vais regretter d'avoir dit cela, n'est-ce pas ? Dis-moi lorsque tu veux, ça ne veut pas dire que je ferai toujours quelque chose pour y remédier.

- Ça me semble être un bon marché, sourit Sebastian en levant la tête afin de jouer avec le cou de Ciel.

Ciel reculait normalement lorsqu'il faisait cela, en pensant qu'il comptait briser la première règle, mais cette fois-ci il inclina la tête sur le côté pour donner un meilleur accès à Sebastian.

- Pourrais-tu arrêter ? grogna brusquement Ciel, et Sebastian se raidit.

Ciel sembla encore plus irrité lorsqu'il reprit.

- Non, pas ça. C'est juste… Est-ce que tu es obligé de me fixer pendant qu'on fait cela ? C'est étrange.

Ciel rougissait, et peut-être n'était-ce pas dû à l'effort qu'ils faisaient. Sebastian sourit à nouveau.

- Je suis désolé, est-ce que tu interdits le contact visuel aussi maintenant ?

Ciel mit une main sur le torse de Sebastian et il le repoussa contre le lit, ses joues encore plus rouges.

- Qui donc fixe quelqu'un comme ça en baisant ? C'est bizarre. Tu vois mon visage tout le temps. Tu devrais sans doute en profiter pour regarder d'autres endroits, vu la situation.

- C'est le sexe le plus tyrannique que je n'aie jamais eu, dit Sebastian avec un rictus, bien qu'il n'ait pas l'air particulièrement mécontent, sa main se déplaçant pour défaire son pantalon. Mais je vais prendre ça comme une invitation.

Défaisant le nœud du cordon sur le pantalon de Ciel, il le baissa également, et ils se retrouvèrent tous deux nus. Il les prit en main et leur donna un bon coup. Il croisa intentionnellement le regard de Ciel, se délectant du rouge qui s'intensifia sur ses joues. Il rapprocha son visage de celui de Ciel, assez pour être en mesure de l'embrasser, mais Ciel était certain qu'il n'oserait pas. Effectivement, il se contenta de poser son front contre celui de Ciel alors qu'il les amena tous les deux jusqu'au point de non retour, leurs souffles se mélangeant ensemble étant donné les quelques centimètres qui les séparaient.

Ciel se dégagea de haut-dessus de lui, s'affalant au bord du lit. Sebastian se traîna pour lui laisser de la place, tous les deux haletant et luisant de sueur. Ils restèrent allongés en silence quelques minutes avant que Sebastian ait besoin de parler.

- Je tuerais pour une cigarette là tout de suite.

- Tu fumes ? demanda Ciel, sans avoir l'air surpris.

Si les fumeurs avaient certaines caractéristiques, Sebastian les aurait toutes.

- De temps à autres. Il est facile d'arrêter, mais parfois on en a juste envie d'une, ria Sebastian en soufflant du nez. Je te vois mal fumer, par contre. Tu t'étoufferais probablement.

- Je devrai être suicidaire si je voulais fumer, vu comme je suis en bonne santé, acquiesça Ciel. Ne fume pas tant que tu me côtoieras. Je ne supporte pas l'odeur.

- Oui, chef.

Le silence revint. Et une fois encore, Sebastian se sentit le besoin de le rompre, même si Ciel était prêt à piquer un somme.

- Du coup… est-ce que ça suffira pour créer un souvenir ?

Ciel ne regardait pas Sebastian, mais il n'avait pas besoin que ce soit la cas pour savoir qu'il avait un grand sourire arrogant jusqu'aux oreilles.

- Je suis déjà en train de refouler cette expérience, répliqua Ciel, souriant narquoisement alors que la seule réponse de Sebastian fut de l'imiter sarcastiquement. Je ne suis pas d'humeur bavarde. Tu voulais parler à Agni, non ?

- Un conseil, grimaça Sebastian, nettoyant sa main sur les draps, essaye de ne pas subitement mentionner les autres juste après que nous ayons couché ensemble. Pas qu'Agni ne soit pas un bel homme, mais ça a tendance à casser l'ambiance.

- Alors, soit tu restes silencieux, soit tu emmènes ton bavardage autre part, bâilla Ciel, se mettant en boule de son côté. Mais, sérieusement. Tu n'as pas réussi à intercepter Agni, n'est-ce pas ?

- Non, fronça des sourcils Sebastian. Est-il dans les parages ? Je ne l'ai pas vu en arrivant, et il n'est pas de garde aujourd'hui.

- Il était là tout à l'heure, haussa Ciel des épaules.

Il commençait déjà à parler d'une voix somnolente. Il serait endormi dans quelques minutes, Sebastian le savait, alors il en profita pour lui passer par-dessus maintenant, avant que le risque de le réveiller existe.

Attrapant sa chemise du dos de la chaise, Sebastian se rendit dans la salle de bain. Après une toilette rapide, il avait l'air plus ou moins présentable, dans le sens où il ne serait pas flagrant de comprendre ce qu'il avait fait. Il se sentait pressé, une légère impression qu'Agni serait déjà bien loin le temps qu'il sorte de la chambre de Ciel. Il n'y était que depuis une demi heure, mais c'était bien assez de temps pour qu'Agni trouve une raison de s'excuser de la section et disparaisse, comme il le faisait depuis plusieurs jours.

Pour la première fois depuis qu'il était sorti de ce train à Londres, la chance souriait à Sebastian Michaelis. Un rapide coup d'œil dans le foyer et il vit Agni se diriger vers la porte des quartiers. Pas assez vite pour que Sebastian le rate, cependant.

- Agni ! appela Sebastian depuis l'autre côté de la pièce, assez fort pour être sûr qu'Agni, et tous ceux présents dans la pièce, l'entendraient.

Pourtant Agni ne s'arrêta pas, ayant l'audace de prétendre ne pas avoir entendu Sebastian. Il était évité, ça ne faisait plus aucun doute.

- Eh là, y a pas le feu, dit Freckles en se mettant en travers de sa route, arrêtant Agni assez longtemps pour que Sebastian puisse traverser la pièce. J'pense que Black veut un truc.

- Ah, oui, désolé, Sebastian.

Agni frottait l'un de ses poignets avec l'autre main, un tic nerveux que Sebastian avait remarqué il y a des années. C'était particulièrement énervant sur l'instant.

- Il y a quelque chose que je dois faire-

- Alors je ferai le chemin avec toi, sourit placidement Sebastian, se tournant vers Freckles afin d'ignorer les protestations plus ou moins sincères d'Agni. Je te remercie, Freckles.

Freckles jeta des coups d'œil entre eux, la tension semblable à une quatrième personne avec eux. Un rire mal à l'aise s'échappa de ses lèvres.

- Euh, pas de quoi. J'crois que Jumbo a besoin de moi, alors…

- Bonne journée à toi, dit Sebastian, lui faisant au revoir de la main.

Agni n'avait pas essayé de filer à l'anglaise pendant que Sebastian parlait, c'était déjà ça, la défaite visible dans la manière de se tenir et à son froncement de sourcils. Lorsque Sebastian s'apprêta à les faire sortir de la section, Agni le stoppa.

- Quoi, je pensais que tu devais être quelque part ?

- Ça peut attendre, répondit Agni, son ton presque un écho convaincant de son habituelle gaieté. Quoi de neuf ?

- J'ai l'impression qu'on a pas eu l'occasion de se parler depuis un bon bout de temps, dévia Sebastian, le ton quelque peu accusateur. C'est comme si tu n'arrêtais pas de disparaître au coin d'un couloir. Tu es occupé ?

Agni afficha un sourire ressemblant un peu moins à une grimace.

- Plus que d'habitude, oui. Undertaker était là pour sa visite annuelle. On m'a demandé de superviser.

Sebastian ne se laissa pas froncer les sourcils. Cela avait presque l'air plausible, et Agni était un incroyablement mauvais menteur. Mais cela sonnait faux pour lui, qui savait que Agni n'avait été qu'à un ou deux pas de lui chaque fois qu'il avait essayé de le rattraper. Il n'avait vu ni la peau ni un cheveux d'Undertaker, non plus. Ce Directeur était dur à rater, c'était le moins qu'on puisse dire. Il n'allait définitivement pas traiter Agni de menteur, cependant, alors il acquiesça simplement avec ce même sourire placide et dur.

- Je pense pas que ça a du être très drôle. Est-ce qu'il est toujours…

Sebastian fit une grimace. Cela voulait tout dire.

- Oui, toujours.

Agni fit sa propre grimace. Sebastian pouvait presque croire à cette exaspération.

- Un homme correct, mais épuisant.

- Je ne t'envie pas cette tâche.

- Sinon, de quoi avais-tu besoin ? demanda patiemment Agni bien que ses yeux regardèrent brièvement la porte, une claire envie de partir.

Sebastian savait ce qu'il devait demander, mais le comportement d'Agni le décourageait, si différent de d'habitude. Toujours passif, il n'avait jamais autant montré son envie de ne pas être avec quelqu'un, surtout pas avec Sebastian, qui était son plus proche, si ce n'était son seul ami. Le doute grandissant en lui, cela faisait plus mal que ça ne le devrait, et anéantit sa réserve de répartie.

- Eh bien, dit bonjour à Undertaker de ma part, - Sebastian s'appuya contre la porte, croisant un pied devant l'autre -, J'ai été occupé moi aussi. Tu as remarqué ?

Agni eut l'air momentanément désarmé, comme s'il s'était attendu à ce que Sebastian dise autre chose que cela.

- Hum, eh bien, tu n'as pas souvent été dans les quartiers. Je pensais que tu étais probablement à nouveau de nuit.

- Non, pas de garde de nuit, répondit Sebastian, ayant l'air désintéressé. J'étais dans l'autre section.

Alors qu'il prononça ces mots, il observa le visage d'Agni, à la recherche du moindre changement. Même le plus infime des signes de compréhension ou d'alarme seraient une réponse suffisante. Ce ne fut pas bien compliqué. Il n'y avait rien de subtil, un cri plutôt qu'un murmure. Le visage d'Agni devint blanc comme un linge beaucoup trop vite. La panique se voyait dans ses yeux, comme attendue, mais curieusement, la culpabilité aussi.

Et subitement, Sebastian ne savait plus quoi faire du résultat obtenu. Pourquoi était-ce la culpabilité qui l'animait lorsque l'autre section était mentionnée ? Ciel se trompait-il – Agni ne s'était-il pas échappé de cet enfer indemne ? Ou plutôt, avec les mains encore propres ?

- Ah, oui, fut tout ce qu'Agni put dire en réponse.

- Oui, un endroit charmant. Une bonne ambiance, ça manque peut-être d'un coup d'aspirateur. Alors tu en as déjà entendu parler ? demanda Sebastian, restant aussi nonchalant que possible.

De la culpabilité, pourquoi de la culpabilité ? Plus il se posait la question, plus il avait l'impression que le sol s'effondrait autour de lui, lui laissant de moins en moins de place.

- En effet, - Agni haussa légèrement les épaules, son attention se dissipant à nouveau -, Je n'ai jamais eu à y aller. J'ai toujours été en haut.

Menteur.

Le tempérament de Sebastian commençait à se perdre, mais ce fut la panique qui lui porta le coup final. Ce ne fut qu'alors que ses chances de s'en sortir lui glissaient des mains qu'il réalisa à quel point il avait espéré qu'Agni lui donne une solution miracle.

- C'est bizarre, répondit Sebastian avec une nonchalance qu'il ne ressentait pas.

Si Agni comptait lui mentir au nez, alors pourquoi ne ferait-il pas de même ?

- Ce n'est pas ce qu'a dit Docteur.

Agni serra la mâchoire.

- Il doit se tromper.

Sebastian n'avait pas entendu Agni utiliser ce ton depuis leur dispute à propos de Soma. En parlant du loup, il était en train de les approcher lentement, le pas hésitant et les yeux pleins d'inquiétude.

- Agni, dis-moi, craqua Sebastian, sa patience disparue. Je me fiche de ce que tu as fait. Je dois juste savoir comment tu en es sorti.

La bouche d'Agni se mouva silencieusement pendant un moment. Ce n'était pas qu'il était sans voix, il avait trop de choses prêtes à être dites, pourtant il s'abstint. Une réponse, la réponse de Sebastian, celle dont il avait le plus besoin à l'instant. Mais Agni régnait en maître dessus, la gardant pour lui comme un trésor.

Ce qu'il dit ne fut d'aucun réconfort.

- Je suis désolé, Sebastian.

Puis Soma arriva, envahissant leur moment, mettant fin à la conversation avant que Sebastian puisse répondre. Avant qu'il puisse demander les réponses qui lui faisaient défaut.

Qu'as-tu fait ?

Je peux aussi le faire ?

Pourquoi as-tu l'air aussi coupable ?