Ce chapitre aurait dû sortir beaucoup plus tôt mais j'ai pris beaucoup plus de temps que nécessaire pour le faire. Manque de motivation, désolée ! Enfin, bref, il est là maintenant, youpi !
Bonne lecture !
Écrit par Cennis
Chapitre Vingt-quatre
La mi-août et l'été étaient enfin arrivés en Angleterre, du moins pour quelques jours. Tout le pays se plaignait du temps tout en prenant des congés afin d'en profiter. De ce côté-là, St. Victoria n'y échappait pas.
Le soleil rayonnait sur les jardins négligés de St. Victoria. Les patients étaient éparpillés sur l'herbe non tondue, la majorité d'entre eux profitant de la chaleur et de l'air frais, quelques-uns grommelant et se cachant sous les ombres des arbres. Une poignée des membres du personnel les supervisait, n'étant qu'à moitié concentrés sur leur tâche. Avec cette chaleur, il y avait peu de chance que l'un d'eux ait l'énergie de mettre une grande évasion en place, après tout.
La main d'Alois était glissante alors qu'il tirait Luka loin du groupe. Celle de Luka était aussi sèche qu'un os dans sa main, mais il choisit de ne pas y faire attention. Il choisissait de ne pas faire attention à beaucoup de choses ces temps-ci.
Il y avait un parterre de pâquerettes à quelques pas du mur. Il s'agissait du seul coin de blanc dans la cour d'herbe jaunâtre. Alois fonça vers ledit coin avant que quelqu'un d'autre le prenne, déterminé à avoir le seul bel endroit des jardins pour eux. Si cet endroit se trouvait être à l'abri des oreilles curieuses, c'était un bonus.
- Il y a pas de bourdons, observa Luka d'un air abattu.
- Heureusement, répondit Alois, tirant la langue. Tu ne les aimes que pour leur nom. Chaque fois qu'il y en a un qui s'approche de toi, tu t'enfuis.
- C'est faux ! objecta Luka. Je les aime beaucoup ! Ils ont des jolies couleurs, et ils sont tout doux. Ils sont cool.
- Ce n'est pas ce que tu disais quand l'un d'eux t'avait piqué. Tu te souviens ?
- C'était même pas un bourdon. C'était une guêpe.
Luka fit une grimace, secouant la tête.
- C'est elles que j'aime pas.
Alois aimait ce souvenir. De ceux qu'ils partageaient tous les deux, c'était l'un de ses préférés. Luka n'avait été âgé que de quelques mois de moins qu'il en avait l'air actuellement, et il n'avait pas arrêté de pleurer jusqu'à ce que Alois prenne sa main pour retirer le dard. Personne d'autre n'avait réussi à le faire arrêter de pleurer, peu importe à quel point ils avaient essayé, rien que pour avoir la paix. Il avait comme eu l'impression d'avoir un super pouvoir. Alois s'était vraiment senti spécial ce jour-là.
- Ils vous laissent avoir du miel ici ? demanda curieusement Luka, arrachant des poignées d'herbe du sol.
- Non, ricana Alois. Enfin, on n'arrive pas à savoir si ça a un jour été du miel quand on le voit.
Alois toucha l'une des pâquerettes à côté de lui. Sa tige était duveteuse au toucher, si fine que son doigt était gigantesque en comparaison. Il enroula son index jusqu'à ce qu'il encercle entièrement la tige puis il l'arracha de la terre. Cela n'avait demandé aucune force – une aussi petite fleur partait facilement – mais lorsqu'il en prit une autre, il la tira quand même avec beaucoup plus de force que nécessaire. Bien vite, il eut un tas de fleurs.
Elles n'étaient plus aussi jolies maintenant qu'il les tenait, remarqua Alois. Le mal être le démangeait au plus profond de lui, le sol autour de lui un désordre de terre.
- Je sais comment tu peux les rendre à nouveau jolies, Jim ! s'exclama Luka.
Il arrachait encore des poignées d'herbe du sol, mais peu importe à quel point il répétait cette action, il y en avait toujours autant là où il visait. Alois décida de ne pas non plus remarquer cela.
- Fais une jolie couronne.
Alois sourit.
Autrefois ils se faisaient de petites couronnes dès qu'ils avaient du temps à perdre, et un moment de paix. Alois en faisait une et la donnait à Luka. Luka en faisait une et la lui donnait. Ils les portaient jusqu'à ce que les tiges des fleurs cassent ou que l'un des adultes, le visage rouge, les force à les jeter.
Alois appuya son ongle contre le bas de la tige de la première fleur, perçant un trou assez large pour que l'autre tige de pâquerette passe. Encore et encore, jusqu'à ce que ses doigts soient collants et que des fleurs sur ses genoux ne restent que quelques pétales.
- Elles sont tellement fines, je ne sais pas si ça va tenir très longtemps, observa Alois, choisissant quelle fleur serait celle qui fermerait la boucle.
Lorsque Luka ne répondit pas, son attention fut immédiatement détournée de sa tâche.
Luka lui répondait toujours.
Luka continuait à arracher l'herbe visiblement régénératives du sol mais son attention était dirigée vers l'autre bout des jardins. Son visage, toujours potelé par la jeunesse, était accablant. Ses yeux reflétaient plus de haine qu'Alois aurait cru possible, les lèvres retroussées en un rictus qui serait plus approprié pour un animal plutôt qu'à un petit garçon. Il montrait les dents comme prêt à mordre.
Alois sentit son estomac se retourner. Luka n'avait jamais arboré une telle expression auparavant. Malgré la vie qu'ils avaient menée, il n'y avait jamais eu assez de haine dans son cœur pour être transmise ainsi sur son visage. Pourtant c'était une expression familière, quoi qu'il en soit.
- L-Luka, dit Alois en inspirant, eh, regarde, quelle fleur sera assez forte pour tenir le tout d'après toi ?
Luka répondit cette fois-ci, bien que ce n'ait aucun rapport avec le sujet.
- Il pense qu'il vaut mieux que nous.
La main d'Alois se figea, la couronne de pâquerettes restant mollement sur son genoux. Devant le peu d'herbe, Ciel était installé à l'ombre d'un arbre, faisant la moue comme si le beau temps n'était là que pour l'embêter. Comme toujours, il n'était pas seul, Soma et Freckles de chaque côtés discutant joyeusement ensemble. Même alors que Ciel était assis en protestation, il donnait tout de même l'impression d'être avec eux, faisant si aisément partie du groupe.
Luka arracha l'herbe plus vicieusement.
- Ne le prends pas personnellement, dit Alois avec une nonchalance qu'il n'avait pas, un sourire qui ne semblait pas naturel sur ses lèvres. Il pense être mieux que tout le monde.
- Pourquoi ? demanda Luka, de cette manière enfantine qu'il avait.
Tout remettre en question, réduire les plus complexes des problèmes à un seul mot.
Alois eut du mal à répondre.
- Il n'est pas mieux que nous, affirma Luka, la voix plus grave que ce dont se rappelait Alois.
Les souvenirs ne pouvaient pas être crus, cependant. Il se souvenait juste mal. C'était ce qu'il y avait juste en face de lui qui était vrai et il croirait en cela.
- Juste parce que Claude fait attention à lui. Il n'est pas mieux que moi-
Une soudaine nausée humidifia la bouche d'Alois. Pendant un moment, le sol en-dessous de lui sembla pencher, essayer de se débarrasser de lui. Il se rattrapa de justesse avant de tomber sur le côté, s'agrippant à une poignée d'herbe comme si elle l'empêcherait de vaciller. Sa tête tournait, le monde perdant de sa consistance, de sa solidité comme s'il était fait de peinture fraîche et ruisselante, et il ferma les yeux aussi fermement que possible.
Et aussi brusquement que cela avait commencé, cela s'arrêta.
- Jim, la couronne, dit Luka, plaintif.
Sa voix était de nouveau douce et enfantine, pas cette sonorité adulte d'il y a peu. Son visage ne montrait plus aucune colère, plus aucune haine, juste une moue alors que Alois écrasait une partie des fleurs de la couronne entre ses mains tremblantes. Il relâcha la couronne immédiatement, la laissant tomber mollement sur ses genoux.
- Ne-
La voix d'Alois craqua, sa gorge toujours prise par la menace de rendre.
- Ne dis pas ce genre de choses, d'accord ? C'est… C'est mon ami.
Luka le regarda d'un air confus.
- Quel genre de choses ?
Alois ne répondit pas, regardant au-delà de l'herbe. Freckles était partie rejoindre ses amis, mais Soma restait avec Ciel, discutant sans se préoccuper du fait qu'il ne recevait pas de réponse. Ciel faisait semblant de dormir, sans doute en espérant que Soma se taise. Pourtant, pensa Alois, s'il voulait vraiment ne pas être dérangé, il serait parti.
Il y eut une impression désagréable nouant l'estomac d'Alois qui n'avait rien à voir avec le fait d'être malade. Il savait de quoi il s'agissait, mais il rejeta ce sentiment, le remplaçant de force par de la culpabilité, de la culpabilité quant aux paroles de Luka sous la colère.
- Où tu vas ? demanda Luka alors qu'Alois se leva.
Lorsque Alois ne répondit pas, il le suivit à contrecœur, ayant l'air de plus en plus contrarié alors qu'ils approchaient de l'arbre.
- Euh, salut, salua Soma d'une fausse gentillesse.
Soma ne l'aimait pas. Il ne lui avait jamais pardonné pour l'œil de Ciel. Est-ce que Ciel le préférait, se demanda Alois. Il n'arrivait pas à comprendre pourquoi ce serait le cas. Soma était si faux. Une fausse gaieté, de fausses mondanités, faux faux faux.
Arrête, se gronda Alois, la culpabilité se tordant davantage dans son estomac.
- Salut, répondit Alois.
Son inconfort était palpable.
- Jim, et nos fleurs ? chuchota Luka, comme s'il était inquiet que les deux autres l'entendent.
Alois aimerait qu'ils puissent l'entendre.
- Quelqu'un va prendre notre place.
Alois l'ignora.
- Ahh, le soleil t'a pas manqué ! Assis-toi ici un moment, c'est sympa et frais, sourit Soma, tapotant l'herbe à côté de lui.
Alois eut du mal à voir l'effort dans son sourire mais il savait qu'il ne pouvait pas être sincère, pas lorsqu'il lui était adressé. Alors que le silence s'éternisa, ledit sourire s'effaça quelque peu.
Ciel rouvrit légèrement l'œil, juste assez pour éviter la force du soleil.
- Il fait trop chaud, dit spontanément Ciel, comme si Alois pouvait y faire quoi que ce soit.
- Il est de mauvaise humeur parce qu'il s'est déjà pris un coup de soleil, dit Soma en un chuchotement moqueur, tirant la langue lorsque Ciel roula de l'œil. Oh, c'est joli ! Je peux voir ?
Soma tendit la main vers la couronne de fleur.
- Non, c'est pas pour eux ! cria Luka, les yeux commençant à briller, prémices des larmes.
L'expression se tordit dès que Alois le regarda à nouveau, cependant, et l'inquiétude devint de l'agressivité. Le rictus était de retour, la voix méconnaissable alors que Luka reprit.
- Il la mérite pas. Il est pas mieux, il l'est pas, il l'est pas !
Alois tituba en s'éloignant rapidement, hors de portée de la main de Soma. Il vit le visage de Soma se contrarier mais ça lui fut égal. Soma lui était superflu, il l'avait toujours été.
La culpabilité était une écharde enfoncée trop profondément dans sa peau. Trop dur à retirer, impossible à ignorer, la douleur une piqûre de rappel constante.
Ciel ouvrit entièrement l'œil cette fois, se tenant sur ses coudes. Il regarda Alois d'un air confus, et Alois eut un moment d'espoir. Ciel verrait Luka. Ciel parlerait à Luka et montrerait à Luka qu'il n'était pas mauvais. Luka ne ferait plus peur comme tout à l'heure. Tout se remettrait en place.
Mais non, réalisa Alois, il regardait juste pour voir pourquoi Alois s'était brusquement retourné. De la confusion, parce qu'il ne pouvait rien voir.
- Alois, commença Ciel, sa voix si prudente qu'Alois voulut hurler, tu es resté assis au soleil trop longtemps. Assis-toi un peu à l'ombre. Rafraîchis-toi.
Ils le regardaient tous les deux à présent avec ce qui aurait pu être de l'inquiétude. Luka était devenu si silencieux derrière lui qu'Alois n'était pas sûr qu'il soit encore là, mais il n'osa pas se retourner pour regarder à nouveau. Ciel lançait encore de furtifs coups d'œil derrière lui.
- Tiens, dit Alois, pas aussi stablement qu'il l'aurait souhaité.
Il offrit la couronne de fleurs à Ciel. Après un moment d'hésitation, Ciel la prit prudemment, ayant l'air encore plus confus désormais. Il ouvrit la bouche pour parler, probablement pour demander qu'est-ce qui n'allait pas avec Alois, alors Alois tourna sur ses talons et partit aussi lentement qu'il pouvait le supporter.
Il ne fut pas réellement surpris de découvrir que Luka n'était plus dans les jardins.
De la sueur coulant sur son front, Sebastian s'avachit contre le mur et attendit. La clé à molette était mollement tenue entre sa main.
Son quinzième travail éphémère avait été plombier. Une bonne paye, un travail désagréable la majeure partie du temps. Il avait aimé l'aspect technique, tant de différentes parties réunies ensemble pour créer un système cohérent, un jeu de devinette pour savoir quel endroit était devenu celui défectueux qui empêchait tous les autres de fonctionner. Mais il n'avait pas aimé que le jeu de devinette devienne aussi prévisible qu'un stéréotype. Si X n'allait pas, alors Y était forcément le problème. Jour après jour, jusqu'à ce que la monotonie ait eu raison de la patience de Sebastian. Il avait tenu six mois dans le métier. Un record pour lui, jusqu'à maintenant.
Une chose qu'il avait retenue de ce travail était une connaissance parfaite des vieux systèmes de plomberie. N'importe quoi d'après 2010 lui serait équivalent à une langue étrangère qu'il ne parlait pas, il en était certain, mais quoi que ce soit développé dans les quinze années avant cela lui était parfaitement approprié.
Heureusement pour lui, et malheureusement pour Agni, St. Victoria n'avait pas remplacé sa plomberie depuis 2002.
À ses pieds gisaient une douzaine de boulons de divers rouille et deux très importants tuyaux connecteurs. Sans ces composants, la douche au deuxième étage des dortoirs ne fonctionnerait pas. Agni, après une matinée passée à travailler dur et à suer sur des formulaires dans un bureau sans air conditionné et désespéré de prendre une douche maintenant que le travail était terminé, découvrirait cet injuste fait à n'importe quel instant.
Une petite dose de karma, ça ne pouvait pas faire de mal.
Sebastian était prêt à attendre. Il avait estimé entre quinze et vingt minutes avant qu'Agni comprenne et descende dans la chaufferie afin de voir s'il pouvait régler le problème de douche. Il n'aurait pas le temps de faire cela avant d'être confronté au problème plus inquiétant d'une porte verrouillée, une pièce étroite, et un Sebastian énervé avec une clé à molette.
Sebastian cherchait des réponses, pas la violence. Mais son tempérament était instable, ne nécessitant que le plus petit des catalyseurs ces temps-ci. Il refusait de le laisser prendre le dessus –tu es plus en colère que je ne l'ai jamais été– et il était certain, d'une manière désespérée, que s'il avait les réponses qu'il recherchait, il serait capable de reprendre le contrôle de lui-même.
Cela dépendait entièrement de si Agni finissait par parler, cependant. Sebastian ne retenait pas son souffle. Il avait beaucoup de questions pour Agni; pourquoi avait-il eu l'air si coupable la veille; qu'avait-il fait pour éviter d'être piégé dans la Section V; mais le plus important, la question qui était devenue un bruit blanc dans son esprit : pourquoi m'as-tu convié à venir ici ?
Ces derniers mois, Sebastian avait donné à Agni le bénéfice du doute. Il ne savait sûrement pas ce qu'il se tramait à St. Victoria et ce dans quoi il avait embarqué Sebastian, parce que s'il savait, alors il n'aurait jamais encouragé Sebastian à postuler. En mettant leur amitié de côté, Agni n'aurait jamais entraîné quelqu'un dans un endroit comme St. Victoria.
Mais c'était arrivé. Il avait semé l'idée dans son esprit, l'avait encouragée alors que cela germait en une décision contre laquelle Sebastian donnerait tout pour la renverser. Il avait même fait passer sa demande auprès des Directeurs. Sebastian ne s'était pas plus posé de questions que cela, si ce n'est se demander si Agni se sentait seul en Angleterre, et ce travail aurait bien sûr été divertissant pendant un ou deux mois, il n'avait pas réfléchi à deux fois quant à l'idée de revoir un vieil ami.
C'est faux, pensa Sebastian à présent, la main serrée contre la clé, peu importe pourquoi il m'a amené ici, ça n'avait rien d'affectif.
Il allait trouver quelle était la raison maintenant. Ils ne quitteraient ni l'un ni l'autre la chaufferie tant qu'il n'aurait pas parlé.
Des bruits de pas résonnèrent à l'extérieur de la porte. La poignée tourna d'un vieux grincement. Sebastian mit sa main libre devant son torse, arrêtant la porte silencieusement avant qu'elle puisse le heurter, alors qu'Agni s'aventurait davantage dans la petite salle, il la referma, le verrou revenant à sa place avec un lourd « clic ». Agni se retourna rapidement, la panique brillant dans ses yeux.
- C'est juste moi, dit Sebastian, s'avançant.
Sans trop de surprise, cela ne sembla pas calmer Agni. Ses yeux furent attirés par la clé dans la main de Sebastian.
- Ne t'inquiète pas, c'est facile à réparer. Ça ne devrait prendre que, oh, dix minutes ? Je ne me passerai pas d'une deuxième paire de mains, par contre.
Les yeux baissés et la position ferme, Agni ne comptait même pas prétendre ne pas savoir ce qu'il se passait. Feindre l'ignorance n'aurait fait que l'aider à finir du mauvais côté de Sebastian. Il était déterminé, cependant, Sebastian pouvait le voir, qu'il n'était toujours pas prêt à donner des réponses aussi facilement. Ce fut un bref aperçu de l'Agni dont il se souvenait. Bien qu'il soit toujours prêt à se soumettre, il n'avait jamais manqué de volonté.
- Tant que je peux être utile, répondit Agni, un peu trop tard pour que cela semble naturel.
Ils travaillèrent en silence au départ, à part pour quelques instructions de Sebastian. Maintenant qu'il avait enfin réussi à piéger Agni dans une pièce avec lui, les questions qu'il voulait lui poser lui échappaient. Il savait ce qu'il souhaitait savoir, mais les mots pour obtenir ces réponses s'étaient désolidarisés de sa langue. Parler lui était toujours venu naturellement tant que ce n'était pas important. Les choses importantes, des choses qui auraient un impact réel sur lui et sa vie, il avait du mal avec cela. Maintenant qu'il pouvait, il avait presque peur de la réponse.
- Agni, commença Sebastian, ses mains s'arrêtant alors qu'elles remirent un boulon en place. Il est évident que tu as… fait quelque chose dont tu as honte. Je sais que tu a été dans la Section V; Docteur l'a dit, et même s'il est complètement fou, il n'est pas du genre à mentir, de ce que j'ai vu. Il n'a aucune raison de mentir sur cela. Alors que toi tu as toutes les raisons de le faire.
Agni se contenta de le regarder droit dans les yeux, sans dire un mot.
- Je ne suis pas en train de demander des détails explicites. Peu importe ce que tu as fait, ça a fonctionné. Génial. Je ne juge pas. Dis-moi juste ce que c'était, autant que tu veux, juste l'essentiel, pour que je puisse aussi le faire.
Sebastian laissa la clé dans sa main tomber dans un vacarme, se mettant sur les genoux afin de faire complètement face à Agni. Agni ne faisait aucun mouvement.
- Cette section, ces patients, je ne peux pas continuer à le faire. La seule idée de – de juste, obéir à leurs ordres devient trop simple à imaginer. Agni, je ne veux pas finir comme eux. Et je parle de deux choses; les patients de la Section V et le personnel. Mais je me retrouve ici parce que je ne trouve pas d'autres solutions.
Sebastian se leva pour être entièrement sur ses genoux, prenant le bras d'Agni.
- Tu l'as fait. Tu es sorti, Agni, et tu en es sorti en une pièce. Comment ?
Lentement, Agni retira la main de Sebastian de son bras. Ses mouvements semblaient crispés, la manière dont il dit :
- Toi.
Agni avait parlé si bas que Sebastian était certain de ne pas bien avoir entendu. L'instant s'éternisa, une lente réalisation.
- Moi.
Sebastian semblait tout aussi crispé à présent.
Agni craqua finalement, incapable de regarder Sebastian dans les yeux. La culpabilité était de retour. Curieusement, cela lui donnait un air fatigué, comme si l'effort de garder cela caché pendant plus d'un an maintenant avait été horriblement exténuant.
Il semblait être une autre personne ainsi, quelqu'un que Sebastian ne connaissait pas.
- Lorsque je suis arrivé ici, en Angleterre, personne ne voulait m'engager. Ils sont xénophobes, ces anglais. J'ai un master en ingénierie mais on me refusait tous les métiers qui en débouchent. L'argent que j'avais économisé s'est rapidement envolé. C'en était arrivé au point où j'ai dû choisir entre payer le loyer et manger. J'ai commencé à postuler pour n'importe quoi, sans prendre en compte le fait que j'étais surqualifié. Lorsque j'ai répondu à l'offre vacante pour St. Victoria, je ne m'attendais à aucune réponse. Des métiers comme celui-ci, il faut généralement toutes sortes de qualifications juste pour être autorisé à se trouver dans le bâtiment, et près des patients. Sans parler de l'entraînement à faire après avoir été pris. Mais j'ai reçu une réponse; ils voulaient que je commence immédiatement. Cela voulait dire un toit sur ma tête, une paye stable, je gagnerais mon propre chemin dans la vie. Je n'y ai même pas pensé à deux fois, Sebastian, je n'allais pas faire le difficile. Alors je suis venu ici.
Agni marqua une pause, choisissant ses prochains mots prudemment. Sebastian se retint de dire quoi que ce soit et attendit, ses mains tremblant imperceptiblement sur ses genoux.
- Ça aurait dû être la première chose qui aurait dû me faire comprendre que quelque chose n'allait pas avec cet endroit. Un hôpital psychiatrique, ce genre d'endroits, il y a toutes sortes de protocoles en place, des règles et des régulations à suivre pour chaque chose. Embaucher du personnel – des gens qui seraient en charge de personnes vulnérables et dangereuses – ils doivent faire des recherches, vérifier s'ils ont un casier judiciaire, au moins des connaissances basiques pour s'occuper d'autres personnes d'une manière ou d'une autre. Mais ils n'ont rien fait de cela avec moi. Et je me suis juste dit que j'étais chanceux.
Agni eut un rire amer, les yeux toujours collés au sol.
- Je me souviens encore du premier… Je n'appellerais pas cela un doute, mais le premier moment où j'ai senti que quelque chose n'allait pas. Il y avait un homme qui travaillait ici, son nom était Aleister. Tanaka lui avait dit de me montrer les locaux, alors j'ai eu l'occasion de beaucoup le fréquenter. C'est lui qui m'a présenté aux patients pour la première fois. Et… il était étrange. Il prêtait à peine attention aux patients hommes, et il ignorait même Beast et Freckles, mais il ne lâchait pas Wendy. Ce n'était jamais explicite. Il ne la touchait pas, de ce que j'ai vu, mais il la mettait très mal à l'aise, et ça me dérangeait. Mais ça n'a pas été la première chose qui m'a choqué à St. Victoria. C'est lorsque j'ai essayé de le signaler. Les Directeurs n'étaient plus là. Un endroit pareil, il devrait y avoir des règles pour ce genre de choses. Avec trois directeurs, comment était-ce possible que les trois soient absents en même temps ? Et c'était toujours comme ça, Sebastian. J'essayais encore et encore de les voir, au moins l'un d'eux, mais ils n'étaient jamais là. C'était comme si Angela s'occupait de tout. Alors… Je suis allé la voir. À propos d'Aleister. Je lui ai dit ce que je pensais, ce que j'avais vu, et elle m'a dit qu'elle s'en occuperait. Quelques jours plus tard, elle m'a dit qu'ils l'avaient licencié. J'étais rassuré, mais… Il a fallu un bon bout de temps avant que je découvre ce qui lui était réellement arrivé.
Sebastian serra les poings, ses jambes lui faisant mal à cause de la position dans laquelle il était.
- Bien que ce soit très intéressant, ce n'est pas ce que je veux savoir, dit-il, sinistrement calme. Qu'est-ce que cet Aleister a à voir avec moi ?
- Sebastian, c'est ce que j'essaye de te faire comprendre, répondit Agni, le regardant enfin. Il a tout à voir avec nous. Il est nous. Ce qui lui est arrivé, c'est ce qui peut nous arriver dès l'instant où nous franchirons la limite. Tu ne reconnais pas ce nom ? Je sais que tu le connais. C'était à cause de cela que nous nous étions disputés l'autre fois, non ? Tu l'as vu dans le dossier de Soma. Aleister, Aleister Chambers.
Sebastian était déjà prêt à répliquer, à nier, contre Agni, l'accuser de changer de sujet, et est-ce qu'il pensait que Sebastian était un idiot ? Mais le nom lui était familier. Et alors qu'il se laissa être distrait, se demandant tout du long s'il s'agissait du but d'Agni, il se rappela où il avait vu le nom.
Un dossier sur le bureau de Claude. Une trace écrite du seul passage de Soma dans La Pièce. Une punition pour le meurtre d'un Aide-soignant, Aleister Chambers.
- Non, ça, - Sebastian eut du mal à trouver les mots, secouant la tête -, ça n'a aucun sens. Le dossier disait que Soma avait convaincu Chambers de l'emmener dehors pour l'attaquer. C'est pour ça que Soma a été envoyé dans La Pièce. Il n'a pas été licencié.
Agni baissa de nouveau la tête, une honte que Sebastian essayait de comprendre de son point de vue.
- Ils ont seulement décidé que cela était arrivé six mois après qu'Aleister ait été licencié par Angela. Parce que… parce que Soma et moi nous nous sommes rapprochés à ce moment-là. Plus proches que ce que j'aurai dû laisser arriver. Et lorsqu'ils ont remarqué cela, ils ont décidé qu'il était temps de m'introduire à la Section V.
Les jambes maintenant trop douloureuses, Sebastian s'assit complètement au sol, résigné au fait qu'il n'allait pas partir de si tôt. Il y avait encore des boulons par terre entre eux, la plomberie défectueuse bien oubliée.
- Ils t'ont envoyé dans la Section V à cause de Soma, dit Sebastian, ayant besoin de répéter ce fait à voix haute.
- Et ils t'ont envoyé dans la Section V à cause de Ciel, dit Agni, confirmant les doutes de Sebastian. Mais c'est… ce n'est pas une punition, du moins pas comme ils le voudraient. Et ça n'a pas tantà voir avec le fait de développer une relation avec un patient. Ce n'est pas une conséquence directe. Ils avaient toujours prévu de nous envoyer dans la Section V, mais l'attente, la… l'initiation est censée être plus longue. Notre flagrante sympathie pour un patient est ce qui leur fait penser qu'ils nous perdent d'une certaine manière, ou du moins c'est l'impression que j'ai. C'est lorsqu'ils pensent que nous sommes plus du côté des patients plutôt que du leur qu'ils nous jettent plus tôt dans la Section V.
C'était logique, bien que extrêmement tordu. La section principale était assez directe, un endroit où le personnel pouvait jauger leurs personnalités, leurs empathies, jusqu'à où ils seraient prêts à aller pour aider les patients. La section principale était l'entrée en bouche. La Section V était le spectacle, la fierté de St. Victoria. S'ils ne pouvaient pas supporter la section principale, comme l'incapacité d'Agni à tenir sa langue concernant le comportement inapproprié d'Aleister envers Wendy, alors la Section V était bien loin pour lui. Mais la sympathie était une chose, tandis qu'une réelle amitié, ou quelque chose de plus si c'est le cas, était beaucoup trop dangereux pour être ignoré. Alors la Section V était présentée prématurément, une tentative lourde et forcée d'initier un changement chez eux.
- Tu me demandes comment je m'en suis sorti indemne de la Section V, et la réponse est que ce n'est pas le cas. Personne ne le peut. À l'instant où j'ai vu cet endroit, quelque chose à l'intérieur de moi s'est juste… brisé. Ces pauvres gens, Sebastian. Ils sont si impuissants, enfermés comme des animaux. C'est inhumain. Et les choses qu'ils souhaitaient que je leur fasse.
Agni ferma les yeux, les mots lui manquant. Même maintenant, probablement un long moment depuis qu'il avait été dans la Section V, ça le hantait encore. Sebastian sentit son estomac se retourner, voir une compassion aussi sincère de la part d'Agni. À quel point c'était opposé au dégoût que Sebastian éprouvait chaque fois qu'il regardait les patients de la Section V et devait se rappeler de ne pas les désigner comme des objets.
- Et est-ce que tu l'as fait ?
- Oui.
- Avant d'arriver dans la Section V, je savais déjà de quoi cet endroit était capable. La disparition de Peter, l'horrible mutilation de Joker, et tout le reste avec Finny. Je savais déjà très bien ce qu'ils pouvaient me faire, dit Sebastian, le ton plat. Mais pas toi. Quelle est ton excuse, Agni ? Comment justifies-tu avoir suivi leurs ordres ?
Agni sembla incapable de répondre pendant de longues minutes, le visage se décomposant en entendant les paroles de Sebastian. En racontant cela ainsi, peut-être avait-il espéré éviter cette question, mais Sebastian ne prenait plus de gants. Pas maintenant qu'il savait ce que Agni avait fait, le jetant aux loups sans hésitation.
C'était la faute d'Agni s'il était là, dans cette situation, forcé à prendre ces décisions. Tout cela pour sauver sa peau.
- Ils m'ont convaincu, murmura Agni après quelques minutes de silence, si bas que Sebastian n'entendit presque pas.
- Ils t'ont convaincu, répéta-t-il d'un ton neutre.
- Qu'ils en avaient besoin. Ils étaient bien pires que les autres patients, alors le traitement devait être plus intense afin de faire effet, pour les faire réagir, - Agni ne pouvait plus croiser son regard, fixant ses poings avec honte -, Ils ne m'ont pas demandé de les blesser, pas au début. Je devais juste les restreindre, ou les asperger avec un tuyau d'arrosage, juste de petites choses qui permettaient de mieux les canaliser.
La désensibilisation. Restreindre, asperger, couper les cheveux.
- Mais ensuite, ensuite ça a empiré. Je sais que c'est différent maintenant mais à l'époque ils ne mettaient pas chaque patient séparé dans un espace, - Sebastian ne put s'empêcher de pouffer par rapport au choix de mots, ce qui agaça Agni -,une cage, dans ce cas. De chaque côté de la pièce, il y en avait juste une très grande. Du coup ils se battaient entre eux, évidemment. La première fois que c'est arrivé alors que j'étais là, ils voulaient que j'y mette un terme. J'hésitais – se mettre au travers d'un combat entre deux d'entre eux était du suicide – alors j'ai essayé de les arroser avec de l'eau. Ça les a juste distrait pendant quelques minutes, et ils ont recommencé à se battre. En fait, ils étaient encore plus virulents. Ils ont fait venir Phipps et Grey, et je savais que ce n'était pas normal, ces deux-là faisaient partie du département psychiatrique. Et ils avaient, ces, comme des matraques de policiers, et ils se sont mis à attaquer les patients. À les frapper sans aucune pitié, même bien après que les patients aient arrêté de riposter.
Le dégoût sincère qu'Agni éprouvait rendait son récit difficile, Sebastian pouvait le voir, et même si tout cela était arrivé il y a longtemps, il semblait aussi horrifié par ce qu'il avait vu maintenant qu'à l'époque.
- Et puis ils m'ont donné un bâton, « pour plus tard». C'était si naturel, Sebastian. Personne ne s'est offusqué. Personne ne leur a rien dit. Et j'ai réalisé, c'est parce que c'était naturel. C'était ce qu'ils faisaient. Ils ne l'avaient simplement pas fait devant moi.
Agni s'assit, la honte s'envolant.
- Je ne pouvais pas passer l'éponge.
Sebastian fronça les sourcils.
- Qu'est-ce que tu veux dire ?
- Je me doutais que quelque chose n'allait pas. Au moins en ce qui concernait l'hygiène et la sécurité, j'avais de quoi me plaindre. Mais désormais j'avais des preuves tangibles, répondit Agni. J'avais été témoin de brutalité envers les patients, on m'avait plus ou moins confirmé que ça faisait partie du processus. Alors, je pouvais le rapporter aux autorités.
Sebastian s'assit en tailleur, son attention enfin éloignée de sa propre colère.
- Tu l'as fait ?
- Oui. Comme tu le sais, ça ne vaut pas le coup d'essayer d'éviter toute la paperasse pour sortir d'ici sans une bonne raison et avec la permission des supérieurs, et tenter de partir juste après que ce soit arrivé leur aurait seulement donnés un avertissement pour couvrir leurs arrières. Alors j'ai écrit des lettres. J'ai écrit à la police locale, aux services sociaux, et à la seule adresse que j'ai pu trouvée pour les Directeurs.
- J'imagine qu'il y a un mais.
Agni croisa de nouveau son regard, vide d'expression.
- Mais à mon réveil trois jours plus tard j'ai trouvé deux des lettres sur ma table. Celle pour la police, et celle pour les services sociaux. Elles n'avaient jamais été ouvertes. Et à côté d'elle, une réponse pour la troisième lettre.
- Quelle était cette réponse ?
- « Vos préoccupations seront prises en considération. »
- Alors ils savent, dit Sebastian, plus pour lui-même que pour Agni. Les Directeurs savent ce qu'il se passe ici.
- L'un d'eux sait, répondit Agni, et il s'en fiche.
Le silence s'installa entre eux, chacun perdu dans ses propres pensées.
Sebastian joua sans y faire attention avec la clé à molette, la faisant tournoyer d'une main puis la passant à l'autre main, se concentrant plutôt sur le métal froid que sur ce que impliquaient les paroles d'Agni. Agni n'avait pas désigné Tanaka ou Undertaker par leurs noms, alors était-ce au Troisième Directeur que la lettre était arrivée ? Si c'était le cas, qu'en était-il de ce Directeur ? Était-il au courant de ce qu'il se passait dans l'Institut, et si oui, en avait-il quelque chose à faire ?
Les deux lettres adressées à la police et aux services sociaux avaient été interceptées avant même d'atteindre leurs destinations. Ça avait plus marqué Sebastian que la réponse qu'Agni avait reçue. Au contraire, c'était cela le message que le Troisième Directeur avait envoyé. Qu'ils avaient la capacité de faire cela, plus de pouvoir que la police ou les services sociaux. Une incroyable prévoyance, ou plutôt, ils observaient Agni, épiaient ce qu'il faisait, et étaient prêts à contre-attaquer.
- Tu as dit qu'ils ont seulement décidé que Soma avait tué Chambers six mois après qu'il soit licencié, dit Sebastian pour reprendre la conversation. Qu'est-ce que tu voulais dire par là ?
Agni se frotta péniblement les yeux, exténué par toute cette discussion.
- J'ai su dès que j'ai posé un pied dans la Section V que Angela m'avait menti. Aleister était là, dans la cage, l'un d'eux. Je ne sais pas ce qu'ils lui ont fait mais il n'était plus le même homme. Ils l'ont brisé, je suppose, même si je n'ai pas bien compris pourquoi. Mon hypothèse est qu'ils s'intéressaient plus à moi et à ce que je serais capable de faire qu'à lui, alors lorsque je me suis plaint de lui, ils en ont profité pour se débarrasser de lui. Le jour où j'ai découvert les lettres dans ma chambre, je ne savais pas quoi faire. J'étais de garde dans la section principale alors j'y suis juste… allé. Je me suis habillé, j'ai mangé mon petit-déjeuner, je me suis rendu aux quartiers et j'ai essayé d'oublier les lettres. Ce ne fut pas avant midi passé que je me suis rendu compte que quelque chose n'allait pas. Soma n'a jamais été un lève-tôt, mais il se lève toujours avant midi. Il dit qu'il a l'impression d'avoir gâché sa journée autrement. Mais ce jour-là, midi arriva et passa, et rien. Alors j'ai commencé à m'inquiéter – et s'il est malade, ou contrarié à propos de quelque chose et se cache dans sa chambre ? Donc je m'y suis rendu pour voir.
- Il n'y était pas, supposa Sebastian. Agni acquiesça.
- Je ne m'en rends pas compte au début. Je suis juste confus, me demandant où il est. Et puis Ciel vient. Et, c'était bien avant que tu le connaisses, il était… différent à cette époque. Il était à St. Victoria depuis un moment mais pas depuis si longtemps que ça. Il était encore énervé, à sang chaud, il n'avait pas encore appris à se contrôler. Et il vient vers moi, une attitude hostile, et me dit, « ils l'ont pris hier soir ». Et c'est une accusation, Sebastian. Je pouvais l'entendre me dire que c'était ma faute. Je ne m'en étais même pas encore rendu compte, mais dès qu'il m'a dit que Soma n'était plus là, tout s'est mis en place.
- Ils ont emmené Soma dans La Pièce pour te punir à cause des lettres, dit Sebastian. Comme un avertissement pour que tu te tiennes à carreaux.
Agni fut alors possédé par une rage, une colère vieille d'au moins deux ans tout aussi fraîche que ce jour-là.
- Je suis allé voir Angela, parce que si quelqu'un était responsable, c'était elle. Et elle a commencé à me raconter cette histoire, tous ces petits détails, qu'elle avait appris comme un texte. Aleister n'avait jamais été licencié, de quoi est-ce que je parlais ? Aleister avait été assassiné trois jours plus tôt – le jour où j'ai envoyé ces lettres – par Soma. Soma l'avait appâté dans les jardins d'une manière ou d'une autre. Une fois qu'ils furent seuls, il l'aurait attaqué, lui aurait enfoncé dans le cou un stylo qu'il aurait volé quelque part. Le temps que Angela et Ash les trouvent, le pauvre Aleister était déjà mort. Soma avait essayé de s'enfuir. Mais heureusement, ils réussirent à l'attraper avant qu'il puisse s'échapper. Pour la sécurité de tous, Soma a été mis au trou, avec la considération qu'on l'envoie dans la Section V.
Sebastian ferma les yeux, toutes les pièces du puzzle s'assemblant enfin pour lui.
- Tu as passé un marché, n'est-ce pas, Agni ?
Lorsque Sebastian les rouvrit, Agni le regardait droit dans les yeux sans aucune honte.
- Oui. Et je m'en excuse, mais je ne peux pas dire que je ne le referai pas, si je devais tout recommencer.
- Quel était ce marché ? demanda Sebastian, plus calmement qu'il ne l'était.
Et Agni s'expliqua, tout aussi calmement.
- Je tiendrai ma langue. Soma serait renvoyé dans la section principale sans que plus de mal ne lui soit fait. Je n'aurais plus jamais à retourner dans la Section V. En échange, je… je ramènerai quelqu'un d'autre ici, à ma place. Quelqu'un qui ne ferait pas les mêmes erreurs que moi.
- Moi.
- Toi.
Le silence fit son retour.
Les mêmes erreurs, avait-il dit. Faire de preuve de compassion envers les patients. Refuser de blesser les patients. Développer une relation avec un patient en particulier. Bon, il en avait presque un sur trois, supposa Sebastian. Sebastian n'était pas vexé par le fait qu'Agni le croyait incapable d'éprouver assez de compassion pour le choisir. Cela avait plus à voir avec le fait qu'il était le seul ami qu'Agni avait plutôt que de l'opinion de ce dernier. Avait étant le mot clé.
Sebastian se leva, plus stable qu'il n'en avait l'impression.
- Ça vaut ce que ça vaut mais, je suis désolé, dit Agni alors que Sebastian se rendait vers la porte. Je n'ai jamais pensé que tu resterais assez longtemps pour qu'il y ait des conséquences.
Si Agni était resté silencieux, Sebastian serait sorti de la pièce sans dire un mot. Là où la colère bouillonnait depuis des semaines au fond de sa poitrine se trouvait un certain calme, mais lorsqu'Agni reprit la parole, apportant la plus piètre des justifications, la colère entra en éruption.
Avant qu'il réalise ce qu'il faisait, Sebastian avait ramassé la clé à molette et l'asséna contre son ami toujours à genoux. Agni évita de justesse l'attaque, la clé s'écrasant dans le mur à côté de sa tête. Le plâtre s'écroula dans un nuage blanc, une toile de fissures se gravant sur le mur.
Sebastian lâcha la clé, soudainement à bout de souffle. Son torse se soulevait alors qu'il peinait à respirer et s'étouffait à chaque tentative, comme si quelque chose bloquait l'arrivée d'air.
- Frappe-moi, si ça peut aider, dit Agni, éloignant la clé d'une coup de pied.
Il observa Sebastian avec une inquiétude grandissante alors que sa respiration se faisait de plus en plus haletante.
Les mains serrées en poings, il n'était que trop tentant de donner un coup de poing à Agni, mais Sebastian n'arrivait qu'à penser au fait que l'on étouffait dans cette minuscule pièce. Il n'y avait pas assez d'air ici. Ils l'avaient épuisé, appauvri avec des révélations et une trahison. S'il restait ici, il s'étoufferait, et peut-être était-ce ce que souhaitait Agni. Qu'il meurt à St. Victoria à la place de Soma, à la place d'Agni.
- Sebastian, respire.
Agni s'était levé, prenait la main de Sebastian et la mettait sur son torse. Il s'élevait et se rabaissait dans un rythme régulier sous la main moite et glissante de Sebastian.
- Tu dois te calmer. Respire avec moi, d'accord ?
Le toucher d'Agni était comme un sceau d'eau glacée. Non, comme des menottes autour de sa main le piégeant avec lui dans la chaufferie jusqu'à ce qu'il n'y ait plus d'air, jusqu'à ce que les murs se fissurent et s'écroulent sur lui à cause du coup de la clé à molette. Il serait enfoui comme un secret, toute la culpabilité d'Agni disparaissant d'un seul coup.
- Sebastian ! l'appela Agni, se remettant de la force avec laquelle il avait été repoussé.
Un peu trop tard, étant donné que Sebastian s'était déjà rué vers la porte, fulminant contre le verrou qu'il avait lui-même mis. Ses jambes étaient frêles, à peine capable de le supporter alors qu'il s'échappait de cet étouffoir.
Pas dans sa chambre, ce serait le premier endroit où Agni irait s'il voulait partir à sa poursuite. Pas les quartiers, il ne pouvait pas laisser Ciel le voir dans cet état, haletant pathétiquement et craignant tout et n'importe quoi. Sebastian courut sans destination précise, juste loin loin loin.
Les jardins.
Il pouvait entendre les voix des patients – Dagger criant quelque chose à Joker, Beast criant en retour à Dagger, Dagger se lamentant du fait que sa chère sœur lui criait dessus, des rires provenant des autres – alors il changea de direction, ralentissant sa course en une marche rapide jusqu'à ce qu'il n'entende plus aucune voix.
Il avait fait un bon bout de chemin, reconnaissait l'endroit. Il était près de la fenêtre de la pièce arrière de la Section V. Sebastian s'arrêta là où il était, s'écroulant au sol sans aucune grâce, refusant d'errer plus proche de cet endroit.
Sa respiration commençait à se calmer. Les inspirations étaient plus aisées. La panique qui l'avait cerné telle un brouillard inévitable se dissipait.
Pour avoir quelque chose à faire de ses mains, il arracha l'herbe, prenant des poignées et les laissant retomber au sol comme des confettis. Bien vite, le sol autour de lui était inégal, des brins d'herbe coupés éparpillés partout. Lorsqu'il n'eut plus que de la terre à arracher, il respirait lentement et régulièrement.
Les mains recouvertes de boue, Sebastian se releva et retourna dans la bâtisse résidentielle.
Ciel marchait plus lentement que nécessaire, laissant une assez large distance entre lui et le Dr. Faustus. Il y avait assez de distance pour que le silence se matérialise et marche avec eux, étant donné le nombre de paroles échangées entre eux depuis que Claude était parti le chercher dans les jardins.
Ciel avait de la visite, un événement rare à l'institut. Cela faisait des mois depuis que Ann était venue le voir pour la dernière fois, un fait qu'il n'avait pas réalisé jusqu'à aujourd'hui. Elle se sentirait coupable, il le savait, mais il pouvait difficilement lui en vouloir parce qu'elle détestait venir à St. Victoria. De plus, elle s'était mariée depuis un bon moment maintenant, alors elle était sans aucun doute distraite par son nouveau bonheur conjugal.
Il était heureux pour elle, d'une manière quelque peu indifférente. Il espérait qu'elle soit heureuse, de la même manière qu'il espérait qu'un personnage qu'il appréciait ne meurt pas à la fin d'un livre, ou qu'il ait au moins une mort convenable et poignante.
La couronne de fleurs que Alois lui avait donné pendouillait toujours à sa main, ses doigts tachés de terre après l'avoir tenu pendant trop longtemps. Il avait presque pensé à la mettre, ne serait-ce que pour voir si cela arracherait un sourire à Alois. Alois s'était enfui beaucoup trop vite pour que cette pensée devienne plus que cela, cependant.
C'était la première fois qu'Alois lui avait parlé depuis des semaines. Il était encore moins rassuré.
Claude ralentit son allure afin d'être en synchronisation avec Ciel. Ciel résista à la tentation de subitement accélérer.
- Quel dommage que tu n'aies pas pu aller au mariage, dit Claude. J'ai essayé de faire quelque chose, mais je ne pouvais pas obtenir la permission des Directeurs. J'espère que ta tante n'était pas trop déçue.
Il était déconcertant que Claude ait fait de son mieux pour que Ciel aille au mariage, comme pour enterrer la hache de guerre. C'était lorsqu'il faisait des efforts pour être bienveillant que Ciel se sentait le plus facilement malade. Il préférait une malveillance flagrante. Au moins c'était plus simple à déchiffrer.
- Je doute de cela, répliqua rapidement Ciel, continuant à regarder droit devant lui.
- J'imagine qu'elle a ramené des photos pour te les montrer, supposa Claude, et Ciel savait qu'il ne serait pas loin de la vérité. Lorsque tu en auras marre de les regarder, fais-moi signe et je dirai que tu dois retourner aux quartiers.
Ciel sentit ses poils se hérisser. C'était une réaction beaucoup trop visible à avoir devant lui. Cela faisait un moment qu'il n'avait pas été l'objet d'attention de Claude, il avait oublié à quel point Claude pouvait être proche de ce qu'il pensait parfois.
- Puisque vous n'avez pas réussi à me faire aller au mariage, pourquoi ne voudrais-je pas regarder les photos ? répliqua Ciel, juste pour faire l'enfant.
Il savait qu'il se condamnait à au moins une heure de faux intérêt pour des robes de demoiselles d'honneurs et beaucoup trop d'angles où l'on coupait le gâteau, mais c'était le prix qu'il était prêt à payer pour prétendre que Claude ne le connaissait pas aussi bien qu'il le pensait.
Claude s'arrêta de marcher, plaçant une main sans y être invité sur l'épaule de Ciel. Ciel se raidit sur le champ, s'énervant contre lui-même pour avoir donné à Claude la réaction qu'il attendait.
- Je suis désolé. Les Directeurs étaient presque d'accord, tant que je t'accompagnais, mais… tu as eu cette petite crise dans mon bureau. J'ai essayé tant bien que mal d'étouffer l'affaire, mais il y a très peu de choses arrivant ici qui ne remontent pas à l'oreille d'au moins l'un des Directeurs, - Claude avait réellement l'air désolé. Ciel en eut la chair de poule -, Si une telle occasion se représentait, je ferai tout mon possible pour m'assurer que tu puisses y aller, tu as ma parole. Mais cela demandera une coopération de ta part, Ciel. Tu devras te comporter au mieux.
Immédiatement, Ciel pensa au mariage de Lizzie, dans seulement quelques mois. En décembre, il en était sûr, ayant relu cette lettre plus de fois qu'il ne l'admettrait. Ça lui ressemblait bien de vouloir un mariage en hiver. Mais Claude ne savait pas pour les fiançailles de Lizzie, alors Ciel s'imaginait certainement le sous-entendu dans ce qu'il disait.
- Je ne croule pas vraiment sous les invitations. La prochaine fois qu'on m'invitera à une soirée de Gala, vous serez la première personne au courant, répondit sèchement Ciel, dégageant la main de Claude d'un haussement de l'épaule.
Claude ne tenta pas de marcher à nouveau à côté de Ciel, aucune réponse à ce qu'il venait de dire en cours.
Ciel n'était pas assez stupide pour penser qu'il s'agissait d'une quelconque victoire.
- Tu as encore grandi ! s'exclama Ann alors que Ciel entra dans la salle de visite.
Elle était la seule giclée de couleur dans la pièce crème. Son impressionnante chevelure rouge était coiffée en un élégant et haut chignon, sa robe rouge cramoisi plus appropriée pour une soirée chic qu'une visite de famille. Elle était sans aucun doute passée sur un podium à Milan pas même une semaine plus tôt. Ses chaussures semblaient mortelles, les talons ressemblant davantage à des lames qu'à autre chose, mais elle marchait avec aise.
Elle n'avait pas du tout changé.
- Encore heureux, répondit Ciel, laissant un petit sourire faire son apparition lorsqu'il fut certain que son dos était tourné vers Claude.
Ann le prit tout entier dans ses bras, l'écrasant contre elle. Ses talons la rendaient encore plus grande qu'elle l'était déjà, sa tête au niveau de sa poitrine. Elle n'éprouva que de l'amusement lorsqu'il rougit d'un rouge assorti à sa robe et se dégagea.
- Plus grand, mais pas plus mature, visiblement.
Elle fit un clin d'œil, adoucissant sa remarque ainsi. Elle salua joyeusement Claude puis emmena Ciel pour s'asseoir à la table la plus éloignée, là où personne ne pouvait les entendre sans vraiment le vouloir.
Son sourire disparut immédiatement.
- Je suis désolée de ne pas être venue plus tôt.
Au vue de son expression, on pourrait penser qu'elle avouait un terrible péché. C'était sans aucun doute ce qu'elle ressentait. Ciel savait ce qu'elle souhaitait entendre – ce n'est pas grave, pas de problème, je vais bien – mais aussi facile qu'il aurait été de dire cela, il n'était pas d'humeur à soulager sa culpabilité.
- Tu ne devrais pas te sentir obligée de venir me voir, dit-il à la place, ne s'embêtant pas à retenir son animosité.
Elle pouvait le prendre de deux façons.
Ne te sens pas obligée de venir me voir s'il te plaît. Tu as ta propre vie, je comprends.
Je ne suis pas une obligation. Viens ou ne viens pas.
Même Ciel n'était pas certain de laquelle il insinuait.
Ann ne sembla pas particulièrement prise de cours par son attitude, souriant tristement.
- Comment ne pourrais-je pas ?
Ciel ne savait pas quoi répondre à cela, alors il ne dit rien. Heureusement, Ann n'était jamais accoutumée aux silences gênants, alors elle changea rapidement de sujet.
- J'ai de bonnes nouvelles.
Ann retenait à peine son sourire à présent. Ciel avait toujours était déconcerté par la rapidité avec laquelle elle pouvait passer d'un sujet à l'autre, d'une émotion à l'autre, comme si ses pensées allaient si vite que le reste de son corps n'arrivait pas à suivre. Il savait que lui avait du mal à suivre.
- Oh ?
Ann mit sa chaise de l'autre côté de la table afin d'être assise à côté de lui, prenant l'une de ses mains. Son geste ne le repoussa pas comme cela aurait été le cas des mois plus tôt.
- Je mourrais d'envie de venir te le dire dès que nous l'avons su mais Arthur m'a convaincu d'attendre. En y réfléchissant bien, nous voulions être sûr que ce soit vrai avant de le dire à quelqu'un, - Ann serra fort sa main, son sourire rayonnant -, Et tu es la première personne à qui je voulais le dire, alors; nous attendons un enfant.
La bouche de Ciel se mouva toute seule pendant un instant un peu trop long, les mots juste au-delà de sa portée. Lorsqu'il retrouva sa langue, tout ce qu'il put dire fut :
- Oh.
- Je t'en prie, calme ta joie, le réprimanda Ann, seulement à moitié sérieuse.
Elle était trop heureuse elle-même pour voir le malheur chez un autre, bien qu'il y ait une sorte de réaction négative chez Ciel en entendant la nouvelle.
- Désolé, - Ciel secoua la tête, serrant sa main en retour -, C'est juste que… Tout ira bien ? Pour toi ?
Ce n'était plus qu'un vague souvenir pour lui à présent – des nuits où Ann venait chez eux à Renbon, inconsolable sans qu'il n'y paraisse. Elle se comportait étrangement avec lui ces fois-là. Beaucoup trop affectueuse puis terriblement distante une fois sur l'autre. Il n'avait pas compris à cette époque, trop jeune pour savoir ce genre de choses, mais il était plus âgé désormais et il voyait tout cela d'un nouveau point de vue. Les tentatives ratées de son Père pour essayer de faire des plaisanteries étaient plus logiques. La profonde tristesse de sa Mère jumelée à celle de sa sœur, qui l'avait déconcerté à l'époque, était douloureusement évidente maintenant.
Le sourire d'Ann s'amoindrit, mais elle semblait reconnaissante quant à la question, pour cette inhabituelle considération.
- Ça n'allait pas au début. J'avais parlé à Arthur de – enfin, il savait à quoi s'attendre, ou à quoi ne pas s'attendre, ici. Alors lorsque nous l'avons découvert, ce… n'était pas exactement un événement joyeux. J'étais si certaine que j'allais encore le perdre. Il ne voulait pas que j'aie à repasser par là, - Ann tient sa main plus fermement, lui faisant presque mal -, Mais on nous a donné le feu vert. J'en suis à plus de cinq mois maintenant, des rendez-vous chez le docteur quotidien, bien qu'il ne me dise pas quoi que ce soit que je ne sache pas déjà, bien sûr. Ça m'a l'air prometteur, Ciel.
Ciel ravala cette quelconque négativité en lui. Il ne comprenait pas, mais ça n'avait pas sa place dans cette conversation, alors il l'enferma pour une prochaine réflexion. Lorsqu'il arbora un sourire, ce dernier ne fut pas entièrement faux.
- C'est bien. Promets-moi juste une chose.
Ann inclina la tête, curieuse.
- Ça ne me dit rien de bon. Quoi ?
- Laisse Arthur choisir le nom, répondit Ciel. Je ne veux même pas penser à quel nom la femme qui appelait mes jouets Amadeus ou Tron donnerait à un bébé.
- Mais c'est un si beau mélange de l'ancienneté et de la modernité ! protesta Ann en éclatant de rire.
- Les enfants qui frappent les autres au parc à jeux ne sont même pas un problème, je suis quasiment certain qu'il se frapperait lui-même si tu choisissais son nom.
- D'accord, d'accord ! ria Ann, de cette manière sans gêne qu'elle avait.
Il ne voyait quelqu'un rire ainsi que lorsqu'elle venait lui rendre visite.
- Mais tu dois aussi me promettre quelque chose alors.
Ciel réussit à ne pas froncer les sourcils.
Ann sentit tout de même son hésitation. Passant ses doigts entre les siens, elle se rapprocha, jetant furtivement un œil vers Claude. Il faisait exprès de ne pas les regarder d'une manière qui montrait qu'il venait à peine de détourner les yeux.
- Promets-moi de venir me voir, dit Ann, soudainement sérieuse. Je parlerai à n'importe qui concerné ici. Je ferai autant d'arrangements qu'il le faut. Mais je veux que tu le rencontres. Je veux qu'il te connaisse. Je te considère déjà comme son frère, et je veux que tu sois autant impliqué que possible. Je sais que tu ne veux pas jouer à la famille heureuse, tu me l'as bien fait comprendre, et je ne vais pas te forcer si tu ne veux pas. Mais rencontre-le, au moins une fois. Je t'en prie.
Ciel fixa leurs mains entrelacées. Même ses ongles étaient teints de rouge pétant, le vernis lisse et poli, sa manucure parfaite. Les siens étaient un véritable chantier en comparaison, ses ongles rongés jusqu'à la peau. Elle serra sa main, encourageant une réponse, et il la serra également.
- Ann, tu sais que je ne peux pas promettre ça, dit-il, aussi gentiment qu'il le pouvait.
Ce fut tout de même sec, même pour lui.
Ann lâcha sa main.
- Tu n'essayerais même pas ? demanda-t-elle, abattue. Parce que moi, oui. Je ferai tout mon possible de mon côté. Mais cela serait inutile si tu ne faisais rien. Ciel, cet endroit n'a jamais été pensé pour être sur le long terme. Penses-tu que je souhaite te voir passer ta vie ici ?
Ciel détourna le regard, vers la porte. Sans le vouloir, il croisa celui de Claude. Se détestant, il lui fit le plus subtil des signes.
Claude fut à leurs côtés en un instant.
- J'ai bien peur de devoir prématurément mettre un terme à votre visite, Mme Durless. Ciel a un rendez-vous de routine à l'infirmerie, dit Claude, touchant légèrement l'épaule de Ciel.
Ciel s'empêcha de se raidir cette fois-ci, résista au besoin de fuir.
L'expression d'Ann se durcit.
- Il n'a pas besoin d'aller à l'infirmerie. Il va bien, dit-elle avec fermeté. C'est la première fois que je réussis à obtenir un permis de visite en sept mois. Je pense que vous pouvez me donner cinq minutes de plus.
- Je m'excuse pour la gêne occasionnée, mais il doit vraiment s'y rendre, répondit aisément Claude, impassible. Sa santé n'est pas optimale ces derniers temps et nous devons nous assure que ce n'est rien de grave.
- Alors je m'occuperai de lui, défia Ann, se levant.
Avec ses talons, elle n'avait aucun problème pour être à la même taille que Claude.
- Je m'occupais toujours de lui lorsqu'il était petit. Je suis sûre d'être aussi qualifiée que votre médecin. Je vous suis.
-Non, dit Ciel avant que Claude puisse répondre à sa place.
Ann perdit de sa posture, un sentiment semblable à la trahison traversant son regard. Il n'y prêta pas attention, ignora la douleur que cela provoqua dans sa poitrine.
- Rentre, Ann.
Ann le regarda, attendant quelque chose. Un signe qu'il était contraint de faire cela, peut-être. Il la vit fusiller du regard la main sur son épaule. Mais non, elle laissa tomber.
Alors que Claude commençait à l'emmener hors de la pièce, le dirigeant avec cette main désagréable sur son épaule, Ann parla à nouveau.
- As-tu lu la lettre ?
La main de Claude se tendit. Ciel ne l'avait pas laissé voir la lettre.
- Oui, répondit Ciel, jetant un œil vers elle.
Cela sembla l'apaiser, pour une raison ou pour une autre.
- Je n'ai pas écrit de réponse. Je n'ai pas le droit aux stylos.
- Ce n'est pas grave, dit Ann, le sourire revenant, bien que moins radieux. Y a-t-il un quelconque message que tu souhaites lui faire passer ?
Après un instant de réflexion, la réponse de Ciel fut simplement :
- Dis-lui félicitations. Et… bonne chance.
- Luka, ne sois pas comme ça.
Alois se tenait à une certaine distance, se sentant comme un intrus dans sa propre chambre. Même s'il s'agissait de sa chambre, il n'y était pas le bienvenu. Luka refusait de le regarder, recroquevillé sur le lit dos au reste de la pièce. Il n'était pas endormi. Sa posture était beaucoup trop tendue. Il ignorait juste Alois, d'une manière beaucoup plus dure qu'une simple moue.
- Je suis désolé.
Alois s'avança. Un pas, deux pas, à l'arrêt. Il n'avait pas peur de Luka, au contraire. Entre eux deux Luka n'avait jamais été celui violent, après tout. Il était juste inquiet que, s'il se précipitait vers Luka alors que Luka ne voulait pas, il pourrait disparaître en un clin d'œil. Aussi vite qu'il était apparu, aussi silencieusement que lorsqu'il bougeait aux côtés d'Alois, sans qu'Alois ait une seule chance de l'empêcher de partir.
Luka ne répondait pas. Il refusait de l'écouter.
Alois tenta une tactique différente.
- Eh, et si je te racontais une histoire, hein ? Je n'ai jamais fini de te raconter celle du Fils de Piper-
- Tu l'aimes plus que moi, murmura doucement Luka, tristement.
Alois se força à rire brièvement.
- Qui, le Fils de Piper ? Je l'ai jamais rencontré.
Luka ne trouva pas cela drôle. Il regarda enfin Alois, de par-dessus son épaule. Il n'y avait aucune trace de la chaleur à laquelle Alois s'était attendu. Il semblait presque blessé, mais pas exactement.
- Tu l'aimes plus que moi, dit Luka, ne laissant pas place à un débat. Mieux vaudrait que je ne sois pas là.
C'était dur de répondre à cela, la voix dans sa tête qu'Alois avait appris à haïr chuchotant mais c'est déjà le cas. Il passa d'un pied à l'autre sans répit, laissant son attention digresser à propos des fibres rugueux du tapis frottant la plante de ses pieds, le bruit des autres patients juste de l'autre côté de sa porte, le pressentiment d'une tempête à l'extérieur de sa fenêtre.
La canicule disparaissait si vite. Trop vite.
- Honnêtement non, répondit Alois après un moment, lorsqu'il ne put plus se distraire avec quoi que ce soit, tu as toujours été celui que j'aime le plus.
Luka secoua la tête, un geste vif qui aurait dû faire bouger ses cheveux, mais ça n'arriva pas.
- Non. Tu es venu ici, et tu l'as rencontré, et tu m'as complètement oublié.
- Je peux m'approcher ? demanda Alois, recevant un rejet immédiat.
Il se sentait trop loin pour avoir cette conversation. Il devait être plus proche, pour être capable de le toucher, pour attraper Luka et l'empêcher de disparaître à nouveau.
- Luka, c'est le seul ami que j'ai jamais eu ici. Bien sûr qu'il est important. Mais pas plus que toi. Tu es ma famille. Je t'aime plus que tout au monde.
Luka s'assit, lui faisant enfin face. Une petite position en tailleur sur le lit, il avait l'air incroyablement jeune. Plus jeune qu'il ne devrait l'être à présent.
- Alors prouve-le, dit Luka – commanda, ordonna, ce ton était trop familier – avec un petit sourire de chérubin, prends l'autre œil.
La demande ne surprit même pas Alois, pour une raison ou pour une autre. Il s'y était presque attendu. Fermant ses propres yeux avec exaspération, il secoua la tête.
- Non, Luka.
- Et pourquoi pas ? geint Luka, comme si on lui refusait des bonbons ou un nouveau jouet. Tu lui as déjà pris le premier.
- J'ai dit non, Luka.
Alois avait oublié cette sensation de fermeté, d'avoir une once de détermination en lui. Le plus âgé des deux, il avait toujours tracé la ligne dans le sable, décidé des règles. Pendant un moment, le plus bref des moments, il fut heureux. Mais alors Luka reprit la parole, et l'illusion de leur passé se brisa.
- Donc tu le préfères vraiment ! cracha Luka, son hostilité une arme maniée à la perfection. Mieux vaudrait que je ne sois pas là !
C'était une menace, Alois le savait, et il souhaitait que cela n'ait pas autant d'impact sur lui. Luka savait exactement quoi dire, quoi faire, comment se comporter, comment se frayer un chemin dans les fissures de l'armure d'Alois.
C'était injuste. Que pouvait-il bien faire contre cela ?
Alois craqua.
- Ciel, Ciel, Ciel, tu n'as que son nom à la bouche maintenant ! hurla-t-il, n'accordant aucune importance aux personnes juste de l'autre côté de sa porte. Tu ne vaut pas mieux que Claude ! Quoi, tu t'en fiches de moi maintenant ? Pourquoi est-ce qu'il est la seule chose qui t'intéresse maintenant ?! Tu es censé être pour moi !
Et alors que ces mots quittèrent la bouche d'Alois, ils furent répétés par Luka. Ils crièrent en unisson, au même volume et au même ton, leurs voix se mélangeant jusqu'à ne faire plus qu'une.
Lorsque Alois fut épuisé, les mots une lamentable frustration, Luka continua avec la même malveillance.
- Tu es inutile. Tout ce que tu avais à faire était de t'occuper de moi et tu n'as même pas réussi à faire ça correctement. Tu as raté, raté, et raté encore et encore et encore. Tu ne fais que ça. Tu n'as même pas réussi à garder l'attention de Claude. Dès que tu es arrivé ici, il s'est lassé de toi. Et Ciel aussi, tu ne penses pas qu'il en a marre de toi ? Tu as essayé de me remplacer avec lui et même ça tu l'as raté. Il a d'autre gens, tout comme Claude, mais qui as-tu, toi ?
Même si Alois avait eu une réponse à cela, il était beaucoup trop submergé par les larmes pour la donner, se laissant tomber au sol sans précaution. Sa gorge lui faisait mal après avoir hurlé, parce qu'il pleurait, et il n'entendit que la haine de Luka.
- Laisse-le tout seul, y veut pas savoir.
- Je ne peux pas juste l'ignorer. Regarde dans quel état il est.
- Personne. Personne ne veut de toi. Regarde toi. Pourquoi voudrait-on de toi ? Qu'aurais-tu de bon à apporter ? Tu es inutile, Jim.
Alois éclata encore plus en sanglot, ayant du mal à respirer. Il n'entendit pas la porte de sa chambre s'ouvrir, ni les bruits de pas l'approchant prudemment. Il n'arrivait pas à détourner les yeux de Luka. Pendant un instant, il espéra que l'assaut était terminé, alors que le visage de Luka n'arborait plus aucune colère. Mais non, Luka avait encore un dernier coup.
- À quoi sers-tu, Jim ?
Il comprit alors.
Alois s'écroula, le visage une mosaïque de rouges et de traces de larmes, un cri douloureux s'arrachant de sa gorge irritée. Il remarqua à peine qu'on l'enlaçait, sa tête mise sous le menton de Soma, ses bras l'entourant fermement.
- L-Luka…
Joker les observa avec méfiance depuis la porte, secouant légèrement la tête en regardant Soma. Soma se contenta de frotter le dos tremblant d'Alois, incertain de ce qu'il pouvait faire d'autre.
Agni n'avait pas réessayé de parler à Sebastian. Trois jours étaient passés depuis leur discussion dans la chaufferie et Sebastian n'avait plus entendu parler de lui. Cette fois, ça ne le gêna absolument pas. Il n'était pas certain d'être en mesure de voir Agni sans lui asséner un coup de poing bien placé dans l'estomac. Il n'était pas même certain qu'il se sentirait coupable.
Après s'être calmé dans les jardins, Sebastian était retourné travailler. Il était étrangement indifférent quant à tout cela. À ce que Agni avait fait, à ce qu'il avait appris à propos des Directeurs et leur impossibilité à être joint. Ce n'était pas une bonne sorte d'indifférence, cependant. C'en était une désespérée.
Pas d'échappatoire, impossible d'avancer, une lente et indéniable stagnation.
Pas même Ciel ne pouvait l'aider désormais.
Cette réalisation fut tristement acceptée. Tout ce temps, Sebastian avait compté beaucoup plus qu'il ne le pensait sur une quelconque solution miracle de la part d'Agni. Ça avait été naïf, il le voyait à présent. Si Agni avait une telle solution miracle alors il ne serait plus coincé entre les murs de St. Victoria.
Il s'était pathétiquement reposé sur Agni.
- Vous allez bien, Sebastian ? demanda Docteur en fronçant légèrement les sourcils, se hissant vers la porte de la Section V. Vous semblez plus silencieux que d'ordinaire.
Plus silencieux. Que restait-il à dire ? Le silence était le mot exact. Son esprit était incroyablement silencieux à présent. Pas de panique déferlante, pas de précipitations désespérées pour des solutions qui n'existaient pas. Simplement un calme perpétuel. Ce n'était probablement pas une bonne chose, mais Sebastian n'avait plus la force de s'en faire.
- Je vais parfaitement bien, Docteur, répondit Sebastian un peu trop tard, un sourire vide.
Si Docteur n'était pas convaincu, il n'en dit rien, lui souriant joyeusement en retour.
La Section V était tout aussi désagréable que d'habitude. Les odeurs, les scènes et les bruits avaient toujours plus ou moins effet, peu importe le nombre de fois où Sebastian finissait ici. Ses yeux furent attirés par le patient V8, le patient électrochoc. Aucun changement depuis le traitement. Ça braillait toujours aussi sévèrement. Sebastian détourna les yeux avec dégoût alors qu'un filet de pus dégoulina de l'infection de ses yeux.
- Bonjour, les salua Claude alors qu'ils entrèrent entièrement dans la section.
Sebastian n'eut même pas la force d'être perturbé par la compagnie du jour. Il se mit à y réfléchir. Qu'il ne soit plus agacé par la présence de Claude, c'était que quelque chose ne devait vraiment pas aller chez lui.
- Bonjour, Dr. Faustus, salua à son tour Docteur quelque peu à contrecœur.
Du drama interdépartemental, pensa Sebastian, chouette.
- Bonjour, Claude, dit Sebastian, assez poliment.
Il accepta les gants que Claude lui donna, les mettant sans y penser à deux fois. Autrefois, les démangeaisons du talc en poudre à l'intérieur des gants l'auraient dérangé pendant des heures une fois les avoir retirés. Il ne s'en préoccupait pas particulièrement maintenant, étirant le latex jusqu'à ce qu'il recouvre ses doigts sans un pli.
- Le patient V7 doit être déplacé dans la compartiment vide de l'autre côté de la pièce. Le sien est devenu trop dangereux, comme vous pouvez le voir, expliqua Docteur, montrant ce qui était autrefois une cage.
V7 était l'un des violents, si le linoléum tordu et les murs troués était une bonne indication. Même avec ses ongles rongés jusqu'à la peau, Ça avait tout de même réussi à faire tout ce désordre.
- V7 est volatile, alors deux paires de mains seront nécessaires pour le processus. Dr. Faustus a été assez généreux pour se porter volontaire.
Docteur ne semblait pas très ravi. Rien ne rapprochait Sebastian plus de quelqu'un d'autre que le mépris mutuel envers une autre personne.
- Tant que cela ne prend pas trop longtemps, dit Claude, probablement conscient mais choisissant d'ignorer l'atmosphère quelque peu hostile. On aura bientôt besoin de moi en haut.
- Bon, allons-y alors ! s'exclama Docteur, bien content de passer le moins de temps possible avec Claude.
Sebastian était dans le même état d'esprit, bien que de manière détachée, alors il prit volontiers en main l'une des perches contre le mur au fond.
Claude lâcha ce qui était sans doute un soupir, inclinant la tête vers le chariot en plein milieu du chemin.
- Il pourrait y avoir un incendie.
Le sourire de Docteur était définitivement forcé à présent.
- Désolé, désolé ! C'était pour la séance de V2, hier. J'étais certain de l'avoir rangé… Pas d'inquiétude, ça ne posera aucun problème ici. Laissez-le.
Claude ne répliqua pas, étonnamment, et suivit Sebastian alors qu'ils approchèrent l'enclos de V7. Activant le panneau électrique, il émit un bip sonore, la porte en plastique transparent s'ouvrant vers l'intérieur.
Immédiatement, l'attention de V7 fut attirée. Ça ne s'approcha pas d'eux, les épiant avec méfiance depuis le coin de son enclos. Du sang recouvrait ses doigts décrépits, une palette de couleurs similaire à celle qui teintait les crevasses sur la surface du mur. Quelle force fallait-il, se demanda Sebastian, pour laisser une telle marque avec des ongles émoussés ?
- Vous prenez la gauche, ordonna Claude dans sa barbe, se plaçant déjà à droite.
Sebastian s'exécuta, se traînant lentement vers la gauche, les mains tenant fermement la perche.
V7 lâcha un grognement gargouillesque alors qu'ils approchèrent, son dos collé contre le mur comme pour tenter de passer à travers. Ses pieds étaient plantés au sol, prêts à se mouvoir, mais Claude fut plus rapide. Avant que V7 puisse rassembler assez de force pour bouger, il avait passé la perche autour de son cou, forçant son visage contre le sol.
V7 fut facilement soumis et sans incident.
- La porte, ordonna Claude, luttant contre V7 pour le mettre debout.
Maintenant que c'était attrapé, c'était devenu rapidement désespéré, répliquant contre le fil de fer autour de son cou. Plus ça se débattait, plus le fil se resserrait autour de sa gorge. Ça n'eut pas l'intelligence de voir ce lien, cependant, et ça continua à se débattre encore et encore, resserrant son propre nœud.
Sebastian fit ce qui lui était demandé, passant devant Claude et V7 pour s'assurer que le chemin soit libre.
Ce fut le vide dans son esprit, réaliserait-il plus tard, qui le mena à faire une erreur aussi ridicule. Ce ne pouvait être qu'une pure idiotie qui l'incita à montrer son dos, pas seulement au patient, mais à Claude Faustus.
Il réalisa son erreur dès l'instant où V7 se débattit si violemment, que Claude perdit sa prise sur la perche. Enfin c'est ce qu'il affirmerait plus tard, bien que Sebastian ne le croirait pas. À cet instant, V7 s'élança, heurtant le dos de Sebastian avec une incroyable force. La même brutalité que Ça avait utilisé pour détériorer les murs seulement avec ses doigts abîmés et brisés.
Sebastian fut bloqué sur l'estomac, l'oxygène le quittant. V7 était lourd, l'un si ce n'est le plus imposant des patients de la Section V, et tout ce poids empêcha Sebastian de se relever.
V7 abattit ses mains contre ses épaules. Un coup terrassant, un craquement audible, puis une soudaine agonie.
Sebastian ne put s'empêcher de hurler de douleur. La douleur mise de côté, son épaule n'était pas normale, et il savait qu'il pouvait au mieux espérer une dislocation.
La douleur dissipa le brouillard dans son esprit qui s'était installé ces derniers jours. Avec V7 sur son dos, ses poings déferlant, Sebastian se réveilla. Et il ne put que s'étrangler sous la panique.
Au loin, il entendait Docteur crier, une véritable détresse dans sa voix. Puis Claude, son ton monotone et calme, n'éprouvant aucun remords en observant.
Il se peut que Sebastian ait appelé à l'aide. Il n'était pas sûr. Sa propre voix semblait perdue parmi les braillements de V7.
Un autre coup accablant, la sensation de quelque chose qui se déchire. Ce n'était même plus douloureux à présent. Il ne se rendait pas compte de la douleur, mais des autres sensations, si. Le cartilage étant dégagé de sa place par la force. Les éclats d'os alors qu'il se brisait. Un bleu qui s'étendait, un nuage noir et violet grandissant sur la surface de son vulnérable dos.
Ma colonne, réalisa Sebastian, Ça vise ma colonne.
Sebastian vit du coin de l'œil quelque chose d'argenté briller. Claude n'avait peut-être pas bouger pour arrêter V7, mais avec un demi-sourire, il s'éloigna du chariot et fit glisser sur le sol ce qui permettrait à Sebastian d'arrêter V7 lui-même.
Je ne peux pas-
V7 hurlait plus sauvagement, s'emportant de plus en plus alors que Ça continua son assaut. Un assaut beaucoup trop précis pour que cela soit du hasard. Ça savait ce que Ça faisait. Ça savait où Ça frappait. Ça avait su attendre jusqu'à ce que Sebastian ait le dos tourné.
Je ne peux pas-
Les autres patients commençaient à s'agiter. Ils se mirent à l'entrée de leurs cages. Ils collèrent leurs mains et leurs visages contre la vitre incassable. Il y avait une lueur dans leurs yeux, une étincelle de vie que Sebastian n'avait pas vu auparavant. De l'excitation. De l'espoir. La justice. Ils hurlaient aussi, les spectateurs, le public frénétique de la mort de Sebastian.
Je ne peux pas mourir ici !
La peur le rendit fort, si ce n'est pour un instant. Luttant sous le poids de V7, bougeant son corps de gauche à droite pour dégager la bête ne serait-ce qu'un peu, Sebastian réussit à libérer un de ses bras. Le mouvement raviva la douleur dans ses épaules et il hurla, il hurla alors qu'il étendit son bras en morceaux aussi loin que possible. Les doigts avançant sur le carrelage de terre, ses ongles grattant de petits trous dans le sol, il finit par sentir la surface froide du manche.
Il lui fallut toute sa force pour refermer sa main autour de la poignée. Alors qu'il ramena son bras, une action beaucoup plus compliquée que celle de tout à l'heure, V7 sembla se rendre compte que ses mouvements n'étaient pas dénués de but. Ça frappa de plus bel, dément, et Sebastian pensa pendant un instant qu'il agissait en vain. Il était cassé, plus aucune volonté.
Puis le coup de pied d'un des témoins, une perche tendue. V7 ne fut plus sur son dos.
Sebastian ne perdit pas une minute.
Mettant tout son poids sur un coude, Sebastian s'élança. V7 avait déjà repris son équilibre, se préparant à revenir à la charge, mais Sebastian fut plus rapide. Les deux mains autour du manche du couteau, il l'enfonça sans hésitation de côté dans le cou de V7.
La peau aurait très bien pu être du papier. Elle s'écarta si facilement sous sa lame. Cela aurait dû s'avérer être plus compliqué, pensa Sebastian, de tuer quelqu'un. Mais ça ne l'était pas. Le couteau pénétra aussi facilement que si cela avait été du beurre. Puis le sang. Chaud, giclant de la blessure inlassablement, se répandant autant sur l'un que sur l'autre. Sebastian en était recouvert. Ses mains, ses vêtements, son visage. Ça n'avait pas de fin, c'était ce qui lui semblait.
V7 le regardait dans les yeux. Ça ouvrit sa bouche comme pour parler, mais tout ce qui en sorti fut une giclée de sang. Ses yeux étaient plus vivants que ce que Sebastian avait vu jusqu'à maintenant. Conscient. Il verrait ces yeux pendant très longtemps.
Lentement, comme si le temps s'était arrêté, V7 s'écroula au sol avec le couteau toujours planté dans sa gorge. Autour d'eux, les patients s'étaient tus. La Section V n'avait jamais été aussi silencieuse.
Jusqu'à ce que Sebastian hurle.
