Bienvenue dans ce que j'appelle la "dégringolade". Pourquoi me demandez-vous ? Tout simplement parce qu'à partir de maintenant les choses vont s'accélérer dans l'histoire et pour les personnages. J'exagère peut-être un peu, mais en tout cas je peux vous dire qu'on entre dans le dernier arc de cette fanfiction en somme.
Bonne lecture !
Écrit par Cennis
Chapitre Vingt-cinq
Ce genre de choses arrivent.
Sebastian resta aussi immobile que possible. Il y avait une cacophonie autour de lui, plus forte, plus animée, et plus effrénée que jamais dans la Section V. Il y avait plus de personnes dans l'Infirmerie qu'il en avait vues depuis des semaines, la moitié du personnel d'un seul coup alors que habituellement il était difficile d'avoir plus de deux ou trois personnes dans une pièce en même temps.
Les triplets entouraient Sebastian là où il était recroquevillé sur un lit. Timber et Cantebury ou l'autre, il arrivait à peine à faire la différence entre eux, tenaient chacun l'un de ses bras. Tiré autant que possible, la douleur était intolérable. Une torsion constante qui faisait larmoyer ses yeux en une mauvaise imitation de larmes.
Peut-être pleurait-il. Il n'arrivait pas vraiment à savoir. C'était comme s'il observait la scène d'en haut, un spectateur impartial. Mais il pouvait toujours sentir chaque torsion et chaque tiraillement de son corps en morceaux. Ce n'était pas très juste.
Ils jetaient tous un œil depuis la porte. Grey, Phipps, Brown, Grell, Ronald et même Will jeta un coup d'œil curieux. Ils ne faisaient preuve d'aucune sympathie. Ils le regardaient comme un animal dans un zoo, là pour les distraire, pour piquer leur intérêt. Les bras attachés, la porte bloquée, comment ne pas se sentir comme un animal en cage.
Tout ce temps, Sebastian avait craint cette cage vide au fond de la Section V. Finalement, il n'avait même pas besoin de cette cage pour être une attraction pour eux.
Ils le regardaient avec les mêmes yeux que les patients de la Section V l'avaient fait.
Ce genre de choses arrivent.
Les deux hommes identiques le tenaient par les poignets. Leur prise était ferme, assez pour que sa peau puisse facilement en prendre la marque, et il n'était pas certain qu'il aurait pu leur échapper même s'il avait été au meilleur de sa forme. Ils tirèrent ses bras autant que possible, une atroce position qui le fit trembler sous l'effort dans la minute qui suivit.
Son dos était aussi vulnérable là qu'il l'avait été lors de l'attaque.
Ils étaient tous en train de parler, de crier, le méli-mélo de leurs paroles se mélangeant pour devenir un monotone fredonnement. Sebastian n'arrivait pas à comprendre les mots ou à trouver du sens au bruit peu importe à quel point il essayait. Et il essayait vraiment, sachant qu'il était le sujet, son futur étant débattu juste devant lui avec la participation du poulailler à la porte.
Pourquoi ne pouvait-il pas les comprendre ? Pourquoi seule de la friture sortait de leurs bouches en mouvement effréné ?
Une quelconque décision fut prise alors que Docteur se hissa de nouveau vers lui, le visage rouge et plus agité que Sebastian l'avait jamais vu être. Il n'y avait aucun sourire, pas de tentative d'égayer la situation. C'était effrayant, surtout lorsque Sebastian était incapable d'entendre les mots maussades venant de lui.
Les deux qui le tenaient tirèrent soudainement plus fort. Sebastian avait peut-être crié. Il n'en était pas sûr. S'il avait crié, le bruit s'était perdu dans le fredonnement.
Sa chemise fut retirée, ou plutôt, arrachée. Le sang avait séché, la chemise plutôt rouge rouille que blanche désormais. Elle fut jeté au sol par le troisième triplet, ses mains gantées.
Ils portaient tous les trois des gants, réalisa Sebastian. Ils le touchaient seulement les mains gantées.
La chemise encrassée avait beau avoir été retirée il était toujours recouvert de sang. Il en avait partout, sur le torse, les épaules, les bras. Le sang craquelait et s'effritait en morceaux sur son cou et son visage chaque fois qu'il bougeait. Il ne pouvait pas regarder ses mains, ses propres gants toujours là, le turquoise de clinique complètement tacheté.
Un tissu humide. C'était ce qu'il désirait. Avoir la paix, le silence, et un tissu humide.
Ce genre de choses arrivent.
Personne ne prononçait cette phrase mais il n'entendait que cela. Était-ce Claude ou Docteur qui lui avait murmuré cela alors qu'on l'avait éloigné avec difficulté de la Section V ? La phrase avait été dite sur un ton réconfortant, un pardon pour ses fautes. Ces propos se manifestaient sans cesse dans sa tête comme la sonnerie en continue d'un téléphone.
- Non, c'est faux ! beugla Sebastian, presque une heure après qu'on lui ait dit cette phrase.
Ils le regardèrent tous, confus, pendant un instant. Puis ils reprirent leurs conversation, leur propres débats, ne prêtant pas attention à lui. Sebastian était le sujet mais il était superflu.
Plus de décisions furent prises, plus de temps passa. On s'occupait de lui avec une précaution gantée et une distance calculée. On fit des radiographies de son dos meurtri. La douleur allait et venait, s'intensifiant puis disparaissant tour à tour. Ses pensées ne lui revenaient jamais réellement. Il observait toujours d'au-dessus, détaché mais impliqué, n'entendant que le fredonnement.
Puis des paroles filtrèrent. Sans contexte, des voix reliées à des visages et ces visages reliés à la colère ou au mépris ou à la peur qui ne semblaient plus lui appartenir.
Cassé.
Tordu.
Anesthésie.
Chirurgie.
Il faisait nuit à l'extérieur au moment où les mots lui arrivèrent. Rien à voir à travers la fenêtre de l'Infirmerie à part le ciel noir. Il trouvait la nuit plus inquiétante que les quelques mots qu'il entendait.
Sebastian se força à réfléchir.
Je suis cassé et tordu, pensa-t-il, empruntant les mots, Ils vont me faire une anesthésie puis effectuer une chirurgie.
Mauvais.
C'est une mauvaise chose.
Des images, des souvenirs, ils passèrent par les trous que les mots avaient perforé dans son brouillard. Une pièce à l'arrière et un chariot d'instruments. Des instruments servant à faire du mal, pas à aider. Gardés si propre, plus propre que lui actuellement, plus propre qu'il ne le serait plus jamais. Une galerie pour que le public à sa porte observe. Une vitre pour les séparer, comme dans les cages de la Section V. Des regards apathiques l'observant être battu à mort, le regardant se faire découper et recousu, aucune différence entre les deux.
Qui lui donnerait un couteau cette fois ? Pourrait-il se sauver lui-même cette fois ?
Sebastian était couché sur le ventre, la moitié de son visage écrasé contre l'oreiller fin comme du papier. Cette position servait à soulager son dos, mais il lui était plus difficile de bouger. La porte était bloquée par la foule de spectateurs. Ses pensées étaient trop lentes pour que son corps suive.
Conclusion; il ne pouvait fuir.
Il pouvait voir, cependant. Il pouvait voir Docteur préparer l'anesthésie. Il pouvait voir deux des triplets revenir à ses côtés pour le restreindre à nouveau. Il pouvait voir le troisième pousser la chaise de Docteur jusqu'à lui. Et il pouvait voir le masque à oxygène qu'on posait sur son visage.
Inspirant par le nez, Sebastian tenta de retenir son souffle alors que le plastique se colla autour de sa bouche. Le plastique au bord semblait avoir l'effet d'une ventouse, s'accrochant à sa peau afin de ne pas pouvoir être retiré. Il y eu un moment où rien ne se passa qui lui fit presque reprendre son souffle, mais alors il sentit très vaguement quelque chose contre sa peau, une sorte de froid s'infiltrant.
Il eut une arrivée de sang dans ses oreilles. Il avait comme l'impression que quelque chose le gênait dans sa gorge. Ses yeux larmoyèrent, puis ruisselèrent. Sa poitrine le brûlait, une sensation désagréable au premier abord, puis impossible à ignorer. Le monde disparut petit à petit de sa vue, éclipsé par un clignotement statique.
Incapable de faire autrement, Sebastian ouvrit la bouche. L'air s'y précipita, lui rendant les idées claires, mais seulement pendant l'espace d'un instant. À peine était-il en mesure de revoir correctement que ses yeux étaient soudainement durs à ouvrir. Ses paupières étaient lourdes, prenant de plus en plus de temps à s'ouvrir à chaque fois, jusqu'à ce qu'elles ne s'ouvrent plus du tout.
La lettre était restée dans le tiroir depuis qu'il l'avait lue. Seulement une fois. Après cette première lecture, Ciel avait été heureux pour elle, jusqu'à ce que St. Victoria cause de nouveaux problèmes comme toujours. Son bonheur pour elle s'était perdu dans les pensées de sa propre situation, de ses propres problèmes, de lui. Il ne s'en voulait pas. Il avait accepté son égoïsme il y a des années de cela et, étant donné sa situation, s'il ne se mettait pas en priorité alors il n'aurait pas tenu aussi longtemps dans l'Institut.
Quoi qu'il en soit, il n'avait pas repensé à Lizzie depuis. Elle avait dit lui avoir écrit pour se libérer de sa propre culpabilité, mais elle avait fait plus que cela. Quelle que soit la responsabilité que Ciel avait sans doute ressenti envers elle, en l'honneur de leur enfance passée ensemble et le lien qu'ils avaient certainement eu un jour, il en avait été débarrassé. Cela avait été un poids dont il n'avait même pas conscience de moins sur ses épaules.
Un mariage en hiver.
C'était actuellement la mi-août, les vents froids pointant déjà le bout de leur nez. Lizzie avait toujours été très littéral, se souvenait Ciel, alors lorsqu'elle disait l'hiver, elle voulait très probablement dire Décembre.
Lizzie se marierait dans quatre mois.
Ciel s'assit à son bureau, la lettre en main. Il la lut une seconde fois, faisant attention aux mots d'une autre manière que la première fois. C'était étrange, trouvait-il, que quelqu'un parle de son enfance avec tant de désinvolture. Parce que cela avait été la leur aussi. Quelqu'un l'avait connu avant. Ces jours-ci, même Ann hésitait à lui parler aussi aisément. Elle restait dans le présent. Des nouvelles actuelles, des questions actuelles, rien qui lui rappelle ce temps-là.
Même Ciel avait un grand mal à se souvenir de comment étaient les choses avant St. Victoria.
Lisant la lettre de Lizzie, il tenta de faire revivre les souvenirs qu'elle décrivait. Ils avaient joué ensemble dans la neige, disait-elle, et il avait mis de la neige dans sa robe. Cela ne ressemblait pas à quelque chose qu'il ferait, beaucoup trop joueur, cependant, cela avait été un autre lui. Ils avaient dansé avec l'insistance de leurs Mères, la valse, et il avait marché sur ses pieds. Cela semblait correct au vue de sa coordination, mais il avait du mal à se souvenir d'une telle chose.
Il se souvient d'elle. Cheveux dorés, yeux verts pétillants, un penchant pour les robes à froufrous et les talons trop hauts pour elle. Pleurant et souriant tout aussi facilement. Un bon coup de poing lorsque énervée. Pas friande de sucreries, ce qui lui en laissait deux fois plus pour lui. De petites choses dont il se souvenait, mais pas les souvenirs qu'elle chérissait depuis tant d'années.
Elle affirmait vouloir connaître l'homme que Ciel était devenu, mais lorsque cet homme pouvait à peine se rappeler de l'enfant qu'il avait été, il n'était pas certain qu'elle aimerait ce qu'elle découvrirait.
Ciel remit la lettre dans le tiroir et le ferma avec un clic. Soupirant, il se leva, son dos douloureux après être resté assis aussi longtemps. Il faisait nuit dehors mais il pouvait encore entendre des voix dans les quartiers. Les nuits s'étaient-elles déjà rallongées aussi vite ?
Fronçant les sourcils, Ciel sortit de sa chambre. Le foyer était plus occupé qu'il ne l'avait jamais été si tard la nuit. La plupart n'étaient pas présents, ceux qui se couchaient tôt, ceux qui suivaient les règles, mais Joker, Beast, Drocell et Snake étaient assis tous ensemble sur les canapés. C'était une scène inhabituelle en soit. Drocell et Snake ne quittaient jamais leur coin dans la pièce, parlaient rarement aux autres. Pourtant ils étaient là, Drocell et Joker engagés dans une conversation animée.
Snake releva la tête et vit Ciel approcher, alertant les autres.
- 'Soir, salua Joker, tapotant la place vide à côté de lui en guise d'invitation.
Ciel jeta un œil à la chaise qui n'était pas très loin des canapés, certainement assez proche pour qu'il puisse quand même prendre part à la conversation. Il ne s'y résolut pas, s'asseyant à côté de Joker sans dire un mot. Joker faillit sourire, mais pas exactement. Maintenant que Ciel y pensait, cela faisait un bon moment depuis qu'il avait vu Joker sourire pour la dernière fois.
- Quelle heure est-il ? demanda Ciel, ne s'importunant pas de savoir quel était le sujet de conversation avant son arrivée.
- Huit heure passée, répondit Beast.
Elle semblait sans cesse agitée, un comportement qui semblait infecter les autres. Elle grattait la peau sèche de sa main gauche, les ongles assez longs pour faire sortir le sang.
- Après le couvre-feu.
- Ash et Angela étaient à la section aujourd'hui mais ce n'étaient pas leurs tours, les informa Drocell. Et ils n'étaient que brièvement là. Ça fait quelques heures qu'on ne les a pas vus. Ça va sans dire que ça ne leur ressemble pas de ne pas faire respecter le couvre-feu. C'est eux qui l'ont créé, après tout.
- On peut même pas retourner dans nos chambres maintenant, ria Joker, sans réellement trouver cela drôle. On dirait bien qu'on va camper sur les canapés ce soir.
- Les portes sont verrouillées ? demanda Ciel, fronçant les sourcils.
Beast tira la peau abîmée autour de son ongle, l'épluchant sans plus y penser. Ciel n'était pas certain qu'elle s'en rende compte.
- Ouais. On a entendu le bip. Personne nous a prévenu qu'il restait dix minutes par contre.
Il n'y avait aucunement besoin de dire oralement que quelque chose clochait. Il n'était pas étonnant pour les Aides-soignants de changer leurs tours mais que Angela et Ash prennent leurs places au même moment, c'était une première. D'autant plus que le couvre-feu ne soit pas respecté. Ciel et seul Ciel était exempté de couvre-feu, alors il savait mieux que quiconque que jamais auparavant les patients à l'exception de lui avaient été hors de leurs chambres avant qu'elles soient verrouillées.
- Qu'est-ce que tu en penses ? demanda Drocell, plus par curiosité qu'autre chose.
Il semblait être le seul qui ne s'importunait pas de la situation. Les autres n'arrivaient pas à rester en place. Beast rongeait ses doigts jusqu'à ce qu'ils deviennent rouge chair. Joker n'arrêtait pas de bouger dans son siège, comme s'il était incapable de trouver une position confortable. Même Snake jetait constamment des coups d'œil dans la pièce. C'était contagieux. Il fallut un moment à Ciel pour qu'il remarque qu'il s'était mis à mâchouiller son pouce, déjà mordu jusqu'à ce que cela soit douloureux. Dès qu'il s'en rendu compte, il arrêta, énervé contre lui-même.
- Je pense que quelque chose est arrivé, répondit simplement Ciel. Quelque chose de gros. Et soit ça a affecté tout le personnel, soit ça a été assez important pour obtenir toute leur attention.
- Des idées ? demanda Drocell sur un ton plutôt sec.
Ciel se froissa.
- Comment pourrais-je savoir ?
- Drocell, murmura Snake.
Un avertissement. Un avertissement que Drocell ignora.
- Tu devrais mieux le savoir que n'importe lequel d'entre nous, vu comme tu es proche du personnel ces jours-ci.
- Eh, s'interposa Joker, un avertissement beaucoup plus flagrant que celui de Snake.
Bien que Joker ait toujours été prêt à rire et à s'amuser, il y avait toujours eu quelque chose de plus sombre sous cette façade, quelque chose qui avait besoin de cette gaieté extérieure. Cette noirceur semblait de plus en plus se rapprocher de la surface chaque fois que Ciel le voyait.
Ciel n'aimait pas la tournure que la discussion prenait.
- Peu importe ce que tu es en train d'insinuer, tu ne pourrais pas être plus loin de la vérité. Tu devrais peut-être te rappeler que tu étais celui qui était bien content de pouvoir se servir de mes connections avec « le personnel » pour ramener Joker de La Pièce.
Ciel s'assit bien droit sur son siège, mettant une jambe sur l'autre. Le menton levé et la lèvre courbée, c'était le retour de l'attitude qu'il avait négligé. Pendant trop longtemps, si Drocell pensait pouvoir lui parler ainsi.
- C'était il y a longtemps, le défia Drocell, et tu n'as fait que te rapprocher d'eux depuis.
- Eux ? Mais de qui parles-tu ?
- L'aide-soignant et le psychiatre. Si tu n'es pas caché dans ta chambre avec l'aide-soignant, tu es hors des quartiers avec Faustus. Et toutes ces nuits passées seul avec eux pendant des années, je n'arrive pas à ne pas croire qu tu n'as pas réussi à t'accaparer les faveurs des autres.
C'était une accusation pure et dure, il n'y était pas allé par quatre chemins. Drocell n'avait jamais été particulièrement chaleureux avec lui, bien que, il n'avait jamais été particulièrement chaleureux avec qui que ce soit d'autre à part Snake. Toujours était-il que, il n'avait jamais suspecté Ciel aussi ouvertement. Ça lui échappait sans qu'il le veuille, son regard, sa manière d'être, la façon qu'il avait de s'asseoir directement face à Ciel malgré le fait que ce soit une position désagréable à garder.
Snake les regarda nerveusement, fermant et rouvrant les mains. Il ne montrait aucun signe d'une telle accusation. Il en allait de même pour Beast, qui se contenta de lever les yeux au ciel quant à la direction qu'avait prise la conversation, Joker également, qui regardait froidement Drocell.
- On en a parlé, dit Joker, et on a décidé que c'était contre-productif de se monter les uns contre les autres. Smile est pas un traître. Il les déteste autant que nous. Plus, s'il faut. Il a eu beaucoup plus de temps pour que sa haine se propage, beaucoup plus de raisons de les détester. Alors qu'est-ce que tu penses de laisser tomber parce que ça nous amène nulle part.
Drocell ne sembla pas énervé contre l'objection de Joker mais il lui lança un regard glacé. Il y eut un certain temps de pause avant qu'il reprenne la parole, comme s'il avait eu besoin de recharger son arme avant d'attaquer.
- Tu passes tellement de temps à jouer le gars sympa, Joker, mais au final, ce n'est qu'un acte. Tu es naïf si tu penses que la solidarité est tout ce dont nous avons besoin pour survivre. La mentalité du Nous et de Eux est faible lorsqu'on fait des concessions pour Eux. Tu as déjà laissé Peter payer le prix de ta dernière folie; qui vas-tu utiliser comme bouclier la prochaine fois ?
Même Ciel fut surpris par une attaque aussi vicieuse et injustifiée et il fut prêt à défendre Joker. Il s'arrêta juste à temps, réfléchissant.
Beast ne sentit pas le besoin de s'arrêter, sautant sur ses deux pieds et assénant une gifle sans retenue à Drocell.
- Comment t'oses utiliser Peter comme ça, grogna-t-elle, fidèle à son nom. Tu sais rien de ce qu'il s'est passé.
- Mes excuses, dit Drocell, sa joue rougissant rapidement. C'était… déplacé.
- Ouais. Pour que tu saches, j'ai fait tout c'que je pouvais pour Peter. J'arrive à dormir la nuit en sachant ça. J'ai échoué, ouais, et ça sera toujours quelque chose que j'devrais porter, mais j'ai fait ce que je pouvais. Et si tu veux parler de solidarité, peut-être que tu devrais te demander pourquoi vous deux vous restez toujours ensemble. Tu penses que ça marche pas ? Nan, mon pote, ça marche. Mais ça marche pas pour vous deux, parce que vous restez dans votre p'tit coin, comme si vous étiez mieux que nous. J'peux rien y faire, c'est votre choix. Mais le jour où quelque chose vous arrive, vous attendez pas à ce que je vienne à votre secours comme pour Peter. J'joue pas le gars sympa, Drocell, t'en as juste l'impression parce que tu te mets à la limite de tout ça.
Joker n'avait pas levé la voix une seule fois mais il fut clairement entendu. Ciel se mit à détourner le regard, sentant qu'au moins une partie du discours lui était dirigé. Il était aux bords de ce groupe aussi, seulement considéré comme l'un d'eux lorsque cela l'arrangeait, mais bien trop souvent, il les regardait et se pensait au-dessus d'eux. Qu'arriverait-il, se demanda-t-il, si on l'emmenait comme Peter. Est-ce que Joker serait prêt à tout perdre pour lui comme il l'avait fait pour Peter ? Ciel voudrait-il vraiment qu'il le fasse, si cela voulait dire qu'il serait à nouveau redevable envers quelqu'un ?
- Quoi qu'il en soit, dit Beast, ayant l'air ennuyée.
Son agitation la trahissait cependant, continuant à ronger son doigt à présent ensanglanté. Ce devait être douloureux mais elle ne semblait pas remarquer.
- On peut dire que quelque chose est arrivé. Quelle brillante déduction. Mais quoi ?
- J'arrive honnêtement à penser à rien, dit Joker en haussant les épaule d'un air las, passant sa main dans ses cheveux dont les pointes se relevèrent, ayant grand besoin d'être lavés.
- J'ai bien peur de savoir qu'est-ce qui pourrait bien engendrer une telle réponse, répondit Drocell. Et pire encore, ce que ça pourrait signifier pour nous.
Ciel croisa les bras, regardant la porte de la section.
- Je pense que ça n'a rien à voir avec nous, suggéra-t-il. Ce n'est pas à propos de nous, je ne pense pas. Quoi qu'il soit arrivé, c'est assez important pour que… qu'ils nous aient oubliés, pour l'instant. Ou alors nous ne sommes pas leur priorité.
- Je trouve ça beaucoup plus inquiétant, dit Beast en secouant la tête.
- Ouais, je veux dire, qu'est-ce qui a bien pu arriver pour qu'on en arrive là ? Ça peut rien être de bon.
Ils tombèrent dans le silence, tous les cinq, se regardant pour trouver des réponses qu'aucun d'eux n'avaient. Il n'y avait pas grand-chose d'autre à dire lorsqu'il ne s'agissait pas de spéculations et d'hypothèses alarmantes. Ils devraient attendre que le matin arrive, et avec un peu de chance quelques réponses.
Lorsque Sebastian se réveilla, ce fut dans le silence.
Les paupières lourdes, les pensées floues. Il ne put rester éveillé longtemps. Il replongea dans le sommeil.
À son deuxième réveil, il faisait de nouveau nuit. L'infirmerie était faiblement éclairée par les lampes sur pied de chaque côté de la pièce. Elles ne faisaient que produire une faible lueur jaune, mais Sebastian en était reconnaissant. Son réveil était accompagné d'une migraine aiguë que même la lumière tamisé aggravait. Un peu plus et il était sûr et certain que son crâne s'ouvrirait parfaitement en deux.
Chirurgie.
Sebastian referma les yeux, non pour dormir mais pour évaluer les dégâts. Son corps était mou, comme engourdi vers les extrémités. Il ne pouvait sentir aucune douleur à part sa tête, mais il y avait des parties de lui – son bras et son épaule gauche, le haut de son dos, sa mâchoire – qui avaient l'air quelque peu désynchronisés du reste. Elles semblaient plus lourdes, ou plutôt, il les sentait contrairement au reste.
Sebastian rouvrit les yeux et se regarda.
À la place d'une chemise, son torse était pansé de bandages. Blanc pur, ils faisaient le tour de son torse, au-dessus et autour de ses épaules, tenus en place par des fermoirs en argents pointus. Le bandage de son bras droit était encore plus serré, empaqueté en une écharpe et bloqué contre son torse. Ces pansements ne permettaient de faire presque aucun mouvement. Les bandages semblaient un peu différents en haut de son bras droit. Plus serré, quelque chose en-dessous d'eux.
Il était toujours encrassé de sang. Encore plus à présent, une partie étant le sien. Les gants étaient toujours sur ses mains.
La tête de Sebastian pulsa à nouveau. C'était une douleur si vive, comme si les veines dans son crâne étaient en feu, l'incendie se répandant comme un court circuit dans sa boîte crânienne. Aucune parcelle n'était épargnée.
Un grognement lui échappa.
- Il est réveillé, annonça une voix à côté du lit.
Les yeux de Sebastian se rouvrirent rapidement.
Claude Faustus était assis au pied du lit. Des papiers éparpillés autour de lui, il était courbé au-dessus d'un dossier sur ses genoux, stylo à la besogne. Il regarda à peine Sebastian, bien qu'il ne se gêne pas pour se servir de ses jambes comme surface pour arranger ses feuilles de papier.
Quelque chose était étrange chez lui et il fallut un moment à Sebastian pour trouver exactement quoi; Claude ne portait pas son uniforme. C'était bien la première fois que Sebastian le voyait habillé de manière décontractée. Un pull-over s'accordant à sa morphologie, un pantalon noir, une paire de lunettes différentes glissant jusqu'au bout de son nez. Il avait l'air horriblement apathique, pas plus menaçant qu'un professeur d'école.
Claude regarda par-dessus son épaule, et claqua de la langue avec agacement.
- Il était là pendant des heures. Maintenant que vous êtes enfin réveillé, il a disparu.
Sebastian n'était pas sûr de savoir de qui Claude parlait, il avait du mal à en avoir quelque chose à faire à ce moment-là. Le flou s'éclaircissait, mais lentement. Il s'y intéresserait bientôt.
Claude le regarda. Il était clairement fatigué, Sebastian remarqua, les yeux alourdis d'ombres.
- Comment vous sentez-vous ?
Le stylo continuait à se mouvoir sur le papier, quelques mots rejoignant le tas d'encre. Sebastian se rendit compte qu'il voulait les voir. Il était certain qu'il ne pouvait pas expliquer pourquoi son nom y était.
- Vous écrivez quoi ? demanda Sebastian, bien qu'il n'ait pas donné à sa bouche la permission de dire cela.
Claude leva un sourcil. Son stylo s'arrêta enfin.
- Ce genre d'incidents engendre beaucoup de paperasse. Je prends de l'avance sur ma part.
Sebastian acquiesça malgré le fait qu'il avait du mal à réellement comprendre la réponse.
Claude ne parla pendant un bon moment après cela, remplissant lentement feuille après feuille d'un récapitulatif de ce qui était arrivé. À quel point c'était honnête, Sebastian n'en était pas sûr, mais d'un autre côté, il n'était pas vraiment sûr de ce qui était arrivé non plus. Qui lui avait envoyé le couteau, qui avait délogé le patient V7 assez longtemps pour qu'il puisse s'en servir. Ces choses là étaient perdues dans le résultat.
Sebastian avait encore le temps de s'y attarder. Le flou l'empêchait de réfléchir correctement. Il n'était pas certain de savoir ce qui arriverait une fois que la réalité lui retomberait dessus. Il n'était pas pressé de le découvrir.
Cela dût faire au moins une heure avant que Claude reprenne la parole.
- Vous avez mal ?
Sebastian cligna mollement des yeux, ayant du mal à comprendre la question pendant un instant.
- Non, répondit-il après quelques longues minutes. Je vais bien ?
Les mots lui revenaient, lentement mais sûrement. Ils lui semblaient maladroits dans sa bouche.
Claude ne répondit pas tout de suite. Avec ce qui sembla être pour Sebastian une cruelle lenteur délibérée, il feuilleta ses papiers, les arrangeant dans peu importe l'ordre dans lequel ils devaient être. Il les mit dans un dossier marron et traversa la pièce afin de le laisser sur le bureau de Docteur. Il garda le stylo, le faisant tournoyer entre ses doigts filiformes alors qu'il revint lentement aux côtés de Sebastian. La vitesse devait être intentionnelle. C'était trop mesquin pour ne pas l'être.
Sebastian fut choqué de réaliser à quel point Claude semblait différent d'ordinaire. Était-ce juste à cause des vêtements de tous les jours, se demanda-t-il, ou y avait-il quelque chose d'anormal dans son comportement ? Le Claude que Sebastian connaissait était brusque, se comportant avec un détachement clinique cliché. Peut-être était-ce les médicaments, mais à cet instant, Sebastian n'arrivait pas à trouver ce détachement. Claude le regardait d'une manière qui, s'il était n'importe qui d'autre, Sebastian aurait appelé cela de l'intérêt.
Claude se mouilla les lèvres, réfléchissant apparemment à la réponse.
- Vous allez bien, dans un sens.
Sebastian attendit la suite mais ce fut tout ce que Claude dit.
- Qu'est-ce qu'vous voulez dire, - Sebastian avait encore du mal à s'exprimer, un marmonnement d'ivrogne -, dans un sens ?
- Je veux dire que les dégâts n'étaient pas aussi sévères que nous le pensions, mais cela ne signifie pas que vous vous en êtes sorti indemne, répondit Claude, le stylo faisant une boucle autour de son index. Il y a des contusions en plus, surtout sur le haut de votre dos. Heureusement pour vous, votre colonne vertébrale n'a pas trop souffert de l'attaque, ce qui était notre principale inquiétude. Votre épaule a été déboîtée, et d'une telle manière qu'il y a eu un déchirement musculaire. D'où la chirurgie. Docteur semble confiant quant au fait qu'il ait réparé les dégâts, alors je ne m'en ferais pas si j'étais vous.
Sebastian s'adossa de nouveau contre le lit. Il n'avait pas remarqué qu'il s'était assis en premier lieu.
Il allait bien.
Il allait bien.
Cela avait semblé tellement plus grave lorsque c'était arrivé. On aurait dit que V7 allait le briser en mille morceaux, comme s'il était encore plus fragile que de la porcelaine. Mais Docteur l'avait réparé, recollé les morceaux du vase, et il allait bien.
- Comme je l'ai dit, les contusions sont importantes, alors lorsque les anti-douleurs ne feront plus effet, j'imagine que vous serez assez endolori. Docteur dit que vous devrez garder l'écharpe pendant une semaine, au moins. J'ai parlé à Angela; vous n'aurez pas à travailler dans les quartiers pour l'instant. Prenez quelques jours de repos. Reposez-vous. Nous progresserons à partir de là.
Claude continua à parler, ce parfait ton monotone, mais Sebastian n'y prêtait une nouvelle fois pas attention. Intentionnellement, cette fois-ci. Le soulagement était submergeant. Il faisait tout disparaître; les paroles de Claude et sa présence, la migraine, les gants ensanglantés toujours sur ses mains.
Sebastian fut tiré hors de sa transe volontaire par une main se pressant fermement contre son torse.
- Vous m'écoutez ? demanda Claude, la main étendue sur les bandages de Sebastian.
Sebastian fronça les sourcils, fixant la main jusqu'à ce qu'elle soit partie.
- Je disais que jusqu'à ce qu'il soit décidé que vous êtes en assez bon état pour retourner à la section, vous vous occuperez d'autres tâches. Parfois ici à l'infirmerie, parfois en assistant Angela et Ash avec leurs travail, et parfois avec moi. Si vous finissez par préférer cela, ou si vous préférez ne pas retourner à la section, alors nous pouvons nous arranger pour que ce soit permanent. Sebastian ?
Claude pensait qu'il n'écoutait toujours pas. Probablement parce qu'il ne le regardait pas. Il fixait encore l'endroit où Claude avait posé sa main. Cela lui semblait être une étrange manière d'avoir l'attention de quelqu'un, se disait Sebastian, plutôt que de le secouer ou de bouger sa main devant lui.
Pourquoi était-ce Claude d'ailleurs ? De toutes les personnes qui auraient pu lui dire ces choses là, Claude était juste en-dessous de Angela et Ash pour être le moins partant à se porter volontaire. Ça aurait dû être Docteur. C'était plus approprié avec son travail, après tout. Ou Agni. Agni se serait sûrement offert pour rester avec lui. Ils n'étaient peut-être plus amis dorénavant, mais ils n'étaient pas si éloignés, si ?
La main de Claude revint sur son torse, une pression ferme pour avoir son attention.
- Sebastian, avez-vous entendu ce que j'ai dit ?
Claude ne semblait absolument pas impatient. Avait-il toujours été aussi tactile ?
- Oui, j'ai entendu, répondit Sebastian après un moment, prenant le poignet de Claude.
Il lui fallut plus d'effort que d'ordinaire pour faire bouger son bras, pour ouvrir ses doigts. Ce fut avec moins de force qu'il le voulait qu'il retira la main de Claude de son torse.
- Merci.
Claude le fixa. Ses yeux étaient désarmants, presque couleur ambre, étirés comme ceux d'un chat. Ils avaient l'air d'en voir trop.
- Je vais vous laisser vous reposer, dans ce cas, dit Claude, se levant.
Lorsque Sebastian lâcha son poignet, il s'empressa de l'essuyer avec l'ourlet de son pull-over, comme si le sang séché toujours incrusté sur les gants de Sebastian l'avait atteint.
Claude s'arrêta à la porte. Sa voix porta à travers la pièce sans qu'il ait à la lever.
- Ce qui est arrivé est… malheureux, mais c'est un risque que nous prenons dans ce métier. Vous vous en êtes occupé du mieux que vous le pouviez. Si vous jamais vous nécessitez d'en parler, vous êtes le bienvenu dans mon bureau.
Il partit sans en dire davantage.
Un sentiment de mal être se mit à fourmiller sur la peau de Sebastian.
Claude agissait étrangement dernièrement. Moins distant, moins froid. Ne se retenant pas pour toucher. Ses vêtements ne pouvaient avoir l'air que d'un costume pour Sebastian. Une comédie de normalité. Combien de temps était-il resté assis là, à attendre que Sebastian se réveille ? Pourquoi s'était-il embêté à le faire ? Il y avait un poids fantôme appuyant sur le torse de Sebastian. Une main qui n'était pas la bienvenue. Un toucher qu'il n'avait pas invité, n'avait pas attendu.
Une perche tendue.
Sebastian écarquilla les yeux alors que la réalisation le frappa.
Je suis l'un d'eux maintenant.
L'initiation était terminée. Dès qu'il avait pris le couteau, attrapé avec une intention de fer en tête, sa loyauté avait été établie. L'un du personnel, une partie d'Eux.
Un tueur de patient.
Sebastian prit une profonde inspiration, sa poitrine se soulevant et se rabaissant sous les bandages. Son cœur battait la chamade sous son torse, une panique traversant ses veines, la sorte qu'il n'avait pas ressenti même lorsqu'il avait été mis au sol par V7. Pourtant son esprit était complètement vide.
C'était fait.
Il était… sauf.
Lentement, Sebastian s'assit sur le lit. Il se sentait encore engourdi mais son corps répondait plus vite à ses ordres qu'avant. Il n'y avait qu'un petit décalage entre son envie de bouger ses pieds au sol et ses membres suivant la commande. Après cela, il fut aisé de se lever, encore plus de se traîner en avant, un pied devant l'autre.
De pas maladroits, Sebastian quitta l'infirmerie.
Claude venait juste de quitter la pièce mais il était introuvable dans les couloirs dans lesquelles Sebastian se traîna, sans but mais déterminé. Déterminé à faire quoi, il ne savait pas vraiment. Accompagné de la panique qu'il ne pouvait pas encore réellement ressentir, il était animé d'une agitation, d'une énergie qui le forçait à se mouvoir, à continuer à avancer quoi qu'il arrive.
D'abord il y eut le linoléum froid sous ses pieds, puis le carrelage plus froid des marches, la pierre dure de l'entrée, et finalement le gravier. Sebastian s'arrêta alors, son corps meurtri commençant à protester. Pendant un moment, il se tint immobile dans l'allée, fixant le chemin vers les portes.
Sa poitrine s'alourdissait, réalisa-t-il. Respirer devenait de plus en plus compliqué.
Il ne pouvait toujours pas ressentir la panique qu'il savait être là.
Sebastian se mit à courir.
J'ai tué cet homme, je l'ai tué, je l'ai tué, je l'ai tué -
non, cette chose, j'ai tué cette chose, cette chose essayait de me tuer, cette chose essayait de me tuer en premier -
j'ai tué cet homme, je l'ai tué, je l'ai tué, je l'ai tué -
ce n'était pas ma faute, cette chose m'a attaqué en première, ce n'est pas ma faute, ce n'est pas -
l'un deux maintenant, je suis l'un d'eux maintenant, je suis sain et sauf, c'est sain et sauf -
j'ai tué cet homme, je l'ai tué, je l'ai tué, je l'ai tué -
seulement sain et sauf d'eux, les patients, les patients sont dangereux, ils -
Ciel
ils sont dangereux, cette chose essayait de me tuer en premier, pas ma faute -
Ciel m'accusera-t-il
c'est leur faute, c'est votre faute, CE N'EST PAS MA FAUTE -
- Sebastian !
- J'ai tué cet homme, je l'ai tué, je l'ai tué, je l'ai-
Des mains plus fortes que les siennes attrapèrent Sebastian, le tirèrent de là où il s'agrippait aux portes, tout du long répétant fermement son nom. Il n'y avait pas de panique dans cette voix mais cela ne réconforta absolument pas Sebastian. La voix aurait dû paniquer. Comment ne pouvait-elle pas. Un tueur, il était un tueur.
- Sebastian ! répéta la voix.
Les mains le restreignirent, des bras entourant fermement son corps pour tenter de l'immobiliser. C'était douloureux, réalisa distraitement Sebastian, son bras s'était libéré de l'écharpe.
- Sebastian, réponds-moi, ordonna la voix, et il y avait de l'inquiétude à présent.
Il se débattit contre l'homme le retenant. Un faible coup. Un coup de pied d'enfant. Les mots continuaient à sortir de sa bouche sans aucun contrôle. Ces mots devaient s'arrêter. Ils bloquaient son oxygène. Il ne pouvait pas respirer s'il continuait à avouer.
- J'ai tué cette chose, j'ai tué cette chose, j'ai tué cette chose, j'ai tué cette chose !
La voix de Sebastian devint plus forte, plus étendue, comme essoufflée. Forte et faible à la fois.
- Tout va bien, Sebastian, insista la voix, le tenant plus fort, ce – tu n'es pas à blâmer.
La voix ne semblait pas si sûre de cela.
Les débats de Sebastian faiblirent, mais seulement parce que sa tête commençait à tourner. Sa poitrine se serrait, ses poumons brûlaient, il n'y avait pas assez d'air dehors peu importe à quel point il inspirait.
Brusquement, Sebastian se plia en deux, vomissant. Ses mains gantées agrippèrent les bras qui le tenaient. Ses doigts tachés grattèrent l'homme, ses ongles tirant à l'intérieur du latex recouvert de talc. Son estomac était déjà vide mais il continua à rendre jusqu'à ce que ce soit douloureux. Ses yeux se remplissaient de larmes à chaque soubresaut interrompu.
La prise de l'homme sur lui se relâcha alors que Sebastian devint plus détendu dans ses bras. Il frotta son dos avec précaution, une tentative inutile de réconfort.
- Sebastian, dit doucement Agni, tout ira bien.
Sebastian resta muet. Il resta ainsi alors qu'Agni l'aida à se relever, le tint jusqu'au bâtiment, l'emmena dans sa propre chambre. Il ne réagit à rien jusqu'à ce qu'Agni s'apprête à retirer les gants pour lui.
- Je vais juste pre-
- Non. Laisse-les.
Agni marqua une pause, les mains juste au-dessus de celles de Sebastian.
- Sebastian, c'est sale. Je vais juste les jeter et ensuite tu pourras te nettoyer.
Sa voix était raisonnable à présent. Très raisonnable. Sebastian se demanda s'il parlait aux patients de cette manière.
- Non, répéta calmement Sebastian.
Sa gorge était irritée. Parler était douloureux.
Agni s'agenouilla pour être faire face à Sebastian.
- Tu te sentiras mieux lorsqu'ils ne seront plus là, lui assura Agni, comme un parent promettant qu'il n'y avait pas de monstres sous le lit.
Il vérifiait. Il pouvait être crû.
- Je me sentirais mieux lorsque tu seras parti, répliqua Sebastian, regardant fixement Agni.
Il n'était pas sûr que ce soit vrai, mais il préférait le découvrir plutôt que de passer plus de temps en compagnie de quelqu'un d'autre. La présence d'Agni était étouffante.
Était-ce de la souffrance qui traversa les yeux d'Agni ?
Agni s'éloigna, se remettant sur ses talons. Il fut silencieux pendant une minute, puis une autre.
- D'accord. Si c'est ce que tu souhaites. Tu sais où je suis, si besoin.
Hésitant, Agni se leva. Sa réticence alors qu'il quittait la pièce, fermant doucement la porte derrière lui, était palpable.
Je ne savais jamais où tu étais lorsque j'avais besoin de toi avant, pensa amèrement Sebastian, se positionnant sur le matelas.
L'écharpe s'était enroulée sous son bras lançant mais il n'arrivait pas à trouver la détermination pour y faire quoi que ce soit.
Qu'avait-il tenté de faire ?
Les portes avaient été verrouillées. Le lourd cadenas en fer aurait dû être une assez bonne indication de cela. Même si elles n'avaient pas été verrouillées, Sebastian n'était pas sûr qu'il serait réellement parti. Il n'était pas sûr qu'il aurait réellement pu partir.
Même s'il était l'un d'eux dorénavant, il doutait qu'on le laisserait partir aussi facilement.
Il n'avait pris aucune décision. Ses pieds l'avaient simplement emmené là-bas. C'était ce qu'il voulait, alors. Fuir. S'échapper de St. Victoria et de toutes les personnes qui y étaient et de ce qu'il avait fait.
J'ai tué cette chose -
- Non, grogna Sebastian à haute voix, serrant les dents jusqu'à ce que sa mâchoire fasse mal.
S'il recommençait, il n'était pas certain d'être en mesure de s'arrêter.
Il enfonça sa tête dans l'oreiller, laissant une longue expiration sortir de son nez. Sa respiration semblait normale désormais mais il y avait toujours une apesanteur dans sa tête, la même qu'auparavant.
Ses mains le grattaient.
- Un. Deux. Trois, compta silencieusement Sebastian, à peine un chuchotement, dans l'espoir de se calmer.
Il avait vu cela à la télévision une fois, peut-être, ou il l'avait lu dans un livre. Ce n'était pas très efficace.
- Quatre. Cinq. Six.
Son dos commençait à pulser.
- Sept. Huit. Neuf. Dix. Onze.
Son bras droit n'était pas normal.
- Douze. Treize. Quinze. Seize. Non – Quatorze. Quinze. Seize.
Il sentait la mort. L'odeur était de plus en plus dure à ignorer.
- Dix-sept. Dix-huit. Dix-neuf. Vingt.
Il compta mal deux autres fois. Il sauta toute la trentaine. Lorsqu'il en fut à cinquante-trois, sa respiration faisait de nouveau des siennes. Alors qu'il faisait son compte monotone, son esprit se mit à chanter à nouveau ses accusations. Il arriva à soixante dix-huit et craqua.
Sur sa table se trouvait les choses qu'il avait eu sur lui dans la Section V ce jour-là. Un stylo, de petits bouts de papiers déchirés, son badge.
Sebastian ne fut pas surpris de découvrir que la bague de Ciel manquait à l'appel.
Attrapant son badge, il quitta la pièce en courant à moitié.
Ciel était en train de se laisser emporter. C'était ce moment à mi-chemin entre la nuit avancée et l'aurore, où tout était toujours noir dehors. Il était lui aussi piégé entre ces deux extrêmes. Pas tout à fait éveillé, pas encore endormi. S'en rendant assez compte pour que ce soit agaçant.
Quatre jours.
Les choses étaient revenues à la normale le lendemain matin de leur discussion après le couvre-feu. Il y avait constamment eu deux membres du personnel dans les quartiers toute la journée. Les escales aux jardins étaient devenues plus quotidiennes qu'elles ne l'avaient jamais été, ce qui étonnait fortement Ciel puisque la météo ne faisait qu'empirer. Les séances de thérapie en groupe se faisaient deux fois par semaine, plus d'irrégularités comme auparavant.
Quatre jours maintenant, et Sebastian n'avait pas été à la section une seule fois.
Ciel changea sans arrêt de position sous sa couette, trop étouffante mais trop fatigué pour y faire quoi que ce soit. Les nuits étaient encore loin d'être agréables et de devenir parfaitement froides. À la place, elles étaient lourdes, une chaleur pesante et désagréable. Voilà pourquoi il ne pouvait pas dormir. Cela n'avait rien à voir avec l'insupportable voix dans sa tête répétant les deux mêmes mots comme s'il risquait de les oublier.
Quatre jours.
Ciel sentit être de plus en plus tiré vers un éveil total. Il se débattit pour ne pas laisser s'échapper les dernières traces d'épuisement mais elles lui filèrent entre les doigts comme de l'eau.
Heureusement pour lui, étant donné que pas même quelques secondes plus tard la porte de sa chambre s'ouvrit abruptement, heurtant le mur dans un bruit sourd.
Quand on parle du loup, se rappela Ciel alors qu'il sursauta et examina l'intrus, il apparaît.
Sebastian chancela en entrant dans la chambre, bataillant pour refermer la porte derrière lui. Avant qu'il y arrive, Ciel jeta un œil à l'extérieur, vérifiant que Ash ne soit pas là. La chance était de leur côté pour une fois. Le foyer était désert.
Ciel fut sur le point de dire quelque chose de sarcastique, de faire un commentaire vache sur l'apparence de Sebastian ou sa courte disparition, n'importe quoi pour enfouir le soulagement soudain qu'il ressentit. Mais les mots restèrent coincés dans sa gorge lorsqu'il regarda bien Sebastian.
Les bandages, le sang et la sueur furent les premières choses qui sautèrent à l'œil de Ciel. Puis l'odeur nauséabonde de vomi. Beaucoup de sang. Il ne portait pas de chaussures, le dessous de ses pieds sales ramenant de la boue sur la moquette. Beaucoup de sang, mais pas frais. Il y avait des bleus visibles sous les bandages, des éclaboussures noires et violettes comme des bavures d'encres. Beaucoup trop de sang.
Quatre jours.
Beaucoup de choses pouvaient arriver en quatre jours.
La respiration de Sebastian était trop bruyante, trop rapide. Il tituba, tenta d'aller vers Ciel, et tomba maladroitement à genoux après seulement deux pas.
Le voyant effondré au sol, s'étouffant en respirant, l'inquiétude qui avait rongé le calme de Ciel ces quatre derniers jours fut fondée.
Ciel se leva de son lit. Il traversa la pièce en quelques grandes enjambées, s'agenouillant aux côtés de Sebastian. Il tendit la main, sur le point de toucher, mais y repensa au dernier moment. S'il était dans un tel état, la dernière chose qu'il voudrait soit qu'on le touche. Cependant, il n'était pas un très bon exemple. Cela aiderait-il Sebastian ? Le calmerait-il ou empirerait-il encore plus les choses ?
Sa main restant inutilement dans les airs, Ciel posa ce qui lui semblait être la question la plus importante.
- Sebastian. Est-ce ton sang ?
Il y eut des mots murmurés en même temps que la respiration saccadée, mais Ciel n'arrivait pas à comprendre. Sebastian ne le regardait même pas, fixant les yeux écarquillés le sol à seulement quelques centimètres de lui. C'était un regard vide, il ne voyait rien. C'en fut assez pour Ciel.
Tirant ses bras en arrière, il ne se retint pas pour asséner une gifle à Sebastian.
Ciel s'attendit à ce que des couleurs reviennent chez Sebastian. Un regard mauvais, un reproche bien assaisonné, un coup joueur en retour. Ça avait fonctionné auparavant.
Sebastian tomba avec la force du coup, s'écroulant désossé de côté. C'était comme si les fils qui le retenaient avaient soudainement été coupés. Mou et haletant, il était allongé sur la moquette, la crasse, le sang, la sueur et le vomi un miasme se développant autour de lui.
- Sebastian.
Pas de réponse. Pas même une réaction.
- Sebastian ?
La joue de Sebastian était rouge là où Ciel l'avait frappé. Sa propre main lui faisait mal avec la force avec laquelle il avait donné cette gifle. C'était définitivement arrivé. Pourquoi ne répondait-il pas, alors ?
Avec beaucoup plus d'hésitation à présent, Ciel se baissa au sol, regardant plus amplement Sebastian.
Des bandages et une écharpe. Il a été blessé. Le sang est le sien – non, pas entièrement, ça ne colle pas avec l'emplacement des bandages.
Il porte des gants. C'est là où il y a le plus de sang. Sebastian, qu'as-tu fait ?
Est-ce une crise d'angoisse ? Il va bientôt s'évanouir s'il ne s'arrête pas de faire de l'hyperventilation comme ça. Je dois le faire respirer normalement s'il compte me dire quoi que ce soit.
Ciel se sentit se calmer d'une tension qu'il n'avait pas remarqué prendre de l'ampleur. Tant qu'il avait un plan d'action, il pouvait être calme. Quelque chose à accomplir, un but à atteindre.
- Sebastian, je vais m'approcher de toi maintenant, d'accord ? annonça Ciel, s'assurant que sa voix soit aussi stable que possible.
La dernière chose dont il avait besoin était d'effrayer Sebastian et d'être la cible d'une attaque à l'aveuglette sous le coup de la frayeur. Il en avait eu affaire avec assez pendant des années pour savoir à quel point elles pouvaient être brutales.
Aucune réponse à part la respiration bruyante.
Prudemment, Ciel avança sur les genoux le long de la moquette. Plus il s'approchait, plus la respiration de Sebastian semblait empirer.
- Je vais prendre ta main maintenant. D'accord ?
Ciel marqua une pause, mais là encore, pas de réponse. Prenant cela pour un oui, il prit la main de Sebastian la plus proche et la mit contre son torse. Le sang séché s'écailla sous le toucher. À l'aide de sa main libre, il releva le menton de Sebastian afin de croiser son regard.
- Si tu continues comme ça, tu vas t'évanouir. Je préférerai éviter cela. Tu as déjà assez ravagé ma moquette pour aujourd'hui. Alors nous allons respirer ensemble, - Ciel inspira profondément, sa poitrine se levant sous leurs mains jointes -, comme ça. Pendant que je compte jusqu'à trois, tu inspires, puis pendant que je compte jusqu'à cinq, tu retiens l'air. Quand je dis cinq, tu peux expirer.
Sebastian resta silencieux, mais ses doigts se resserrèrent contre la poitrine de Ciel. Ciel tint fermement sa main en réponse.
- Très bien. Un, deux, trois.
Il avait l'air ridicule, essayant de compter à haute voix tout en inspirant de manière exagérée, mais Sebastian suivit l'exemple sans broncher.
- Quatre, cinq.
Il expira, un souffle d'air.
- Encore. Inspire, deux trois. Bloque, quatre, cinq. Expire.
Ils continuèrent ainsi un bon moment, blottis l'un contre l'autre au sol en comptant les inspirations. Petit à petit, Sebastian se mit à murmurer les nombres lui aussi, ses doigts s'accrochant au torse de Ciel à chaque inspiration et expiration. Il se mit en boule, les paupières prêtes à se fermer.
Ciel pensa à le laisser dormir là. Il en avait décidément besoin.
- Sebastian, non. Tu ne peux pas encore dormir.
Son besoin de comprendre prit le dessus sur cette pensée. Étirant ses propres jambes engourdies, Ciel s'assit en tailleur, tirant la main de Sebastian. Sans protester, Sebastian se laissa être positionné verticalement, non sans gémir de douleur.
- Quoi ? demanda Ciel, lâchant sa main.
- … Mal à l'épaule.
Ce fut à peine plus qu'un murmure mal articulé, mais dans le silence de la pièce, il était impossible de ne pas le comprendre. Son élocution était presque aussi mauvaise que son état actuel.
- Cette écharpe n'est probablement pas là juste pour faire joli. Tu auras sans doute plus de chance avec ton bras dedans.
C'était également le bras que Ciel avait tiré. Sebastian ne passait vraiment pas une bonne nuit.
Après quelques maladresses et complications, Ciel réussit à replacer le bras de Sebastian dans l'écharpe, remarquant que les bandages sur ses épaules étaient plus serrés que les autres.
Cela semblait être un bon endroit pour commencer, alors Ciel demanda :
- Qu'est-ce qui ne va pas avec ton bras ?
Clignant toujours difficilement des yeux, il fallut un moment à Sebastian pour comprendre la question. Encore plus longtemps pour former sa réponse. C'était comme s'il y avait une sorte de décalage entre ce qu'il se passait et le moment où Sebastian s'en rendait compte.
- Déboîtée. Il y a eu… un déchirement musculaire.
La manière qu'il eut de le dire, Ciel avait l'impression qu'il citait quelqu'un. Il répétait les paroles de quelqu'un d'autre.
- Alors chirurgie.
La panique qui submergea Ciel fut semblable à une douche glacée.
- Chirurgie ? Sur toi ?
Sebastian acquiesça, regardant Ciel sans cligner des yeux. Il avait encore ce regard vide. Même maintenant qu'il respirait de nouveau correctement, ce regard ne disparaissait pas.
- Alors c'est ton sang.
Ce n'avait pas été posé comme une question mais Sebastian répondit tout de même.
- Non.
Il le fixait toujours. Cela commençait à le mettre mal à l'aise.
Ciel s'humidifia les lèvres, hésitant à poser la question mais sachant qu'il le devait. Avec une réticence qu'il ne comprenait pas vraiment, il dit :
- Si ce n'est pas le tien, alors à qui est-il ?
Il s'attendait à une réponse directe. Un aveu sans détours, sans une seule trace prouvant que Sebastian l'avait dit. Dès qu'il avait retrouvé une respiration régulière, il s'était comme refermé. Une retraite mentale, un procédé que Ciel ne reconnaissait que trop bien. Il n'arrivait plus à compter le nombre de fois où la réalité l'avait précipité dans le seul endroit où il serait toujours en sécurité; à l'intérieur de lui-même.
À la place d'un aveu sans détours, la question sembla ramener Sebastian d'une quelconque barrière qu'il s'était forgé. Il fixait toujours Ciel, sans faiblir, même alors que tout le reste de son corps se mit à trembler. La vie revint sur son visage petit à petit; d'abord une mâchoire fermée, puis un embarras naissant, et enfin des yeux écarquillés d'horreur qui furent rapidement dissimulés lorsqu'il les ferma.
Sebastian s'avachit davantage, son front heurtant l'épaule de Ciel pour s'y poser.
- V7.
Ciel se sentit raidir. Ce n'était pas intentionnel, mais son être entier sembla se glacer, s'immobiliser. Sebastian était un poids chaud contre lui mais Ciel avait le sang glacé.
Éloigne-toi de moi.
Ces mots étaient sur le bout de sa langue. Sa main, la main qui avait tenu celle de Sebastian, elle se mit à le démanger comme si des milliers d'écœurants petits insectes fourmillaient le long de sa peau. Il avait touché cette main, touché le sang séché duquel elle était recouverte. Il se mit à la regarder comme s'il serait capable de la voir tachée, comme il la savait à présent souillée.
Le sang d'un patient. Il avait touché le sang d'un patient.
Sebastian était un poids pesant contre lui, se portant à peine de lui-même. Ciel réalisa alors quelque chose, pas pour la première fois mais définitivement pour la première fois depuis bien longtemps, à quel point Sebastian était plus imposant que lui. Pas juste imposant, mais également plus fort, sans l'ombre d'un doute. S'il fallait avoir recours aux poings, Ciel doutait de sa chance. Il serait incapable de faire quoi que ce soit contre lui.
V7 avait-il aussi été impuissant ? Coincé dans une cage, pas d'armes et pas de chances de s'enfuir, comment V7 aurait-il pu s'en sortir ?
- non. Arrête. Tu n'as pas encore entendu l'histoire.
Calme-toi.
Tu n'as pas encore perdu.
Ciel ravala la panique et le dégoût qui s'étaient manifestés, si intenses qu'ils formaient une solide bosse dans sa gorge. Cela finirait mal s'il perdait la tête. Il y avait encore une chance de contrôler les dégâts.
- Sebastian, dit Ciel, s'efforçant pour garder une voix aussi calme que possible.
Sa main continuait à le démanger. Il lui fallut tout son contrôle de soi pour ne pas faire disparaître la tache fantôme de sa moquette.
- Sebastian, tu dois me dire ce qui est arrivé.
Sebastian ne se rassit pas, restant vautré contre Ciel. Être touché par Sebastian ne le rebutait plus depuis des mois, que ce soit parce qu'il s'y était habitué ou pour une autre raison, il n'en était pas sûr. Mais à cet instant cela le rendait mal à l'aise. La position dans laquelle ils étaient pouvait facilement devenir dangereuse, si Sebastian le voulait. Mais si Ciel réagissait comme il en avait envie – le repousser, l'accuser, le rejeter entièrement – alors cela mettrait à mal tous ses efforts pour construire quelque chose entre eux.
Un pas et tout cela n'aurait servi à rien.
Il avait du mal à se retenir. Plus Sebastian restait silencieux, plus son esprit s'empressait de remplir lui-même les trous. Autant de sang, cela ne pouvait provenir que de quelque chose de fatal. Pas seulement une attaque, mais un meurtre. Les patients de l'autre section étaient enfermés, mentalement absents et vulnérables, Sebastian l'avait dit lui-même. Le personnel avait-il réussi à le corrompre ? Persuadé ? Ou avait-il simplement craqué, laissé les pensées qu'il avait avoué avoir devenir réalité ?
Les paroles que Ciel avait prononcé il y a des mois lui revinrent.
« Penser à certaines choses ne fait de mal à personne, Sebastian. Ça n'a rien de mal, tant que ça reste cela – une pensée. Le fait est que, tu n'as pas blessé V2. Tu y as pensé, oui, peut-être que tu l'as même voulu, mais tu ne l'as pas fait. Et c'est là, qu'est la distinction. C'est ce qui te sépare du reste du personnel. »
Stupide. Stupide, stupide, stupide !
Cela avait semblé être la bonne chose à dire à ce moment-là. Ce que Ciel pouvait lui offrir se rapprochant le plus d'une solution. Mais désormais, cela ne ressemblait qu'à une invitation. Penser à blesser les patients, tout en étant sous la pression de le faire, avec la peur constante pour sa propre sécurité planant au-dessus de lui – quel autre débouché Ciel aurait-il pu espérer ?
Sebastian bougea contre Ciel, se reposant davantage sur lui. Ciel résista au besoin de le repousser.
Il ne parlait toujours pas, et cela ne faisait que laisser plus de temps à l'imagination de Ciel pour parler à sa place.
Avait-ce été un « traitement », se demanda Ciel. Et avec cette pensée suivirent une nouvelle panoplie de possibilités. Des images, des souvenirs, ils traversèrent son esprit. Ses propres traitements qu'il avait subi par le passé – de l'eau dans ses poumons, d'atroce voix l'incitant à mentir, une forte chaleur puis un froid glacial qui était resté pendant des semaines dans ses os, du sang versé, pas toujours le sien – ils se tordaient dans son esprit, une base pour dépeindre le crime de Sebastian. Et dans chaque scénario écœurant, Ciel se donnait le rôle du patient. Il était V7, son sang recouvrait les gants de Sebastian, enduisant le blanc linge de ses bandages -
oh.
Tout s'arrêta brusquement. Des bandages et des blessures. Une épaule déboîtée, un déchirement musculaire, de la chirurgie. Sebastian était blessé. Le bras dans une écharpe, des bleus répartis au hasard sur sa peau, Sebastian était lui aussi blessé.
Ses pensées se calmant enfin, Ciel inspira profondément, compta jusqu'à cinq, puis expira. Sa main propre, celle qui n'avait pas touché le sang, se leva pour se poser sur le haut de la tête de Sebastian. La passant lentement dans les cheveux de Sebastian, il posa la question qui aurait dû être la première à traverser son esprit.
- Sebastian. Est-ce que tu vas bien ?
Sebastian tourna son visage vers le cou de Ciel, se collant à lui pour être le plus proche possible. Sa respiration était toujours régulière, bien qu'il devait constamment la maintenir lui-même ainsi. Il eut l'air quelque peu essoufflé en disant :
- Non.
Les mots lui échappèrent alors, comme s'il ne pouvait pas les arrêter.
- C'était un acc- je ne voulais pas – cet enfoiré de Faustus l'a laissé partir et Ça m'a plaqué au sol, et – Ciel, Ça allait me tuer. C'était si fort. Je ne pouvais pas bouger et Ça continuait à frapper. Ça savait qu'il fallait viser ma colonne vertébrale, Ça savait ce que Ça faisait ! Et puis l'un d'eux m'a envoyé un couteau, je ne sais pas qui, et je ne pensais pas, j'ai juste – j'étais effrayé, d'accord, je sais que je ne suis pas censé l'admettre, je sais que l'on n'apporte pas d'importance aux sentiments, mais j'avais peur. Je ne voulais pas mourir là-bas. Je ne veux pas mourir ici. Alors je l'ai tué. Pas intentionnellement, ce n'est pas comme si je l'avais prévu. J'ai juste – J'ai attrapé le couteau et je l'ai brandi et j'essayais juste de dégager Ça de moi. Mais j'ai touché Son cou. Et je… Je ne crois pas que c'était intentionnel ?
Ciel resta silencieux, continuant à caresser les cheveux de Sebastian. Alors ç'avait été de la légitime défense. Ce… n'était pas si mal. Ç'avait été une mise en scène, plutôt qu'une véritable décision de la part de Sebastian. Ça n'avait pas été accompli par malveillance. Ça n'avait pas été Le Changement qui avait consumé Sebastian.
Ciel ne l'avait pas perdu au personnel.
Pas encore, en tout cas. Mais à en juger par la façon dont Sebastian avait de se remettre en question, le besoin que Ciel avait de le repousser, cela pouvait toujours ruiner les liens que Ciel avait eu tant de mal à créer entre lui et Sebastian tout ce temps. Ce serait un désastre. Cela ruinerait toutes ses chances de s'échapper de St. Victoria.
Luttant contre son propre dégoût, Ciel tira sur les cheveux de Sebastian afin de lui faire lever les yeux.
- De la légitime défense, alors.
Un froncement de sourcil se forma sur le visage de Sebastian.
- Le patient t'a attaqué en premier, expliqua Ciel avec une désinvolture qu'il n'avait pas, et tu t'es défendu. Quoi, étais-tu censé te laisser être tué ? Tu t'es juste protégé.
Sebastian se rassit et ouvrit la bouche afin d'argumenter, commençant à avoir l'air paniqué.
Ciel le coupa avant qu'il puisse parler.
- Si quelqu'un te frappait, ne serait-ce pas justifié de le frapper en retour ? Ou es-tu supposé rester inerte et le supporter ? Si quelqu'un t'attaque avec l'intention de tuer alors il ne mérite pas moins que la même chose en retour, non ?
- Ciel ! l'interrompit Sebastian, révolté qu'on passe l'éponge sur ce qu'il avait fait. Ce n'est pas pareil. Bon sang, j'ai – j'ai tu-
- Si, c'est la même chose, insista Ciel, et il ne savait plus vraiment qui il essayait de convaincre à présent. V7 essayait de te tuer, alors il est normal que tu ais agi ainsi. Tu n'as fait qu'y répondre, Sebastian.
Sebastian secoua la tête, fermant douloureusement les yeux.
- Ciel, j'ai tué V7.
- Non, tu ne l'as pas tué.
Sebastian le regarda comme s'il parlait une langue étrangère qu'il ne connaissait pas.
- … Quoi – Si.
- D'accord, écoute.
Ciel semblait désespéré même en s'entendant lui-même parler, mais il devait les faire sortir de cela d'une manière ou d'une autre. Il pouvait voir le mauvais chemin qui s'offrait à eux – Sebastian se brisant, le personnel gagnant, tous les deux piégés à St. Victoria jusqu'à la fin de leurs vies – et il devait empêcher cela avant que ce soit trop tard. Il y avait encore une chance. Il pouvait encore réparer les dégâts.
- Ils veulent que tu sois ainsi. Tu ne le vois pas ? Ils n'ont pas arrêté d'essayer de te tirer vers leur côté mais ils ont échoué à chaque fois. La Section V était leur carte maîtresse mais ça ne marchait pas, parce que tu continuais à leur résister. Chaque fois que tu avais un choix à faire, tu choisissais de dire non. Alors ils t'ont pris ton choix, Sebastian. Ils t'ont mis dans une impasse où tu devais faire exactement ce qu'ils attendaient de toi. Ils ont laissé le patient t'attaquer. Ils n'ont pas essayé de t'aider. Ils ont littéralement mis le couteau entre tes mains. Tu ne le vois pas ?
La bouche de Sebastian bougeait sans dire un mot, le fixant avec incrédulité. Ses yeux suivirent les mains de Ciel lorsqu'elles prirent celles de Sebastian.
- Regarde, dit Ciel, mettant la main en bon état de Sebastian au niveau de sa vue.
Sebastian grimaça, dégoûté en voyant le sang, un rappel de ce qu'il avait fait. Ciel se mit à retirer les gants de chaque main, la couche de sang séché craquelant et tombant au sol, révélant sa peau pâle.
- Regarde à quel point tes mains sont propres. Pas une goutte de sang. Pas une seule.
Sebastian les fixait comme s'il ne les avait jamais vues auparavant. La cicatrice sur le revers de sa main gauche, la marque de la morsure de Ciel, elle semblait plus ressortir que jamais. Comme s'il savait à quoi Sebastian pensait, Ciel passa son index sur la cicatrice en croissant de lune. C'était un toucher plus délicat que ce à quoi Sebastian aurait jamais pu s'attendre venant de Ciel. Encore plus délicat lorsque le doigt fut remplacé par les lèvres de Ciel, un baiser bouche fermée contre la cicatrice.
La vantardise quitta alors Ciel, le besoin urgent de justifier ce que Sebastian avait fait à Sebastian et à lui s'effaçant. La bouche touchant toujours le revers de la main de Sebastian, il reprit la parole, ayant l'air beaucoup moins sûr de lui à présent.
- Nous avons été stupides de croire qu'une forte volonté et une suffisance bien-pensante suffiraient à nous épargner. Stupide de croire que nous pourrions sortir d'ici sans séquelles. Je… J'ai toujours été arrogant, à me dire que tout ce que je pense est exact seulement parce que je suis celui qui le pense. Je n'ai pas… nous n'avons pas le luxe de cette arrogance dorénavant. Nous ne contrôlons rien. Ça n'a jamais été le cas.
Ciel baissa leurs mains, continuant à tenir le poignet de Sebastian.
- Nous devons faire un choix et nous devons le faire maintenant, Sebastian. Soit nous continuons à être arrogant et nous finissons par mourir, soit nous faisons tout ce que nous pouvons et un jour nous sortons de cet endroit vivant. Et si nous sommes très chanceux, peut-être plus ou moins en une pièce.
Glissant l'une de ses mains en bas, Ciel entremêla ses doigts avec ceux de Sebastian. Plus que n'importe quoi jusqu'ici, cela prit de court Sebastian. Sans parler du sexe, cela semblait être beaucoup plus intime que ce à quoi Ciel était habitué. Le baiser sur sa main aussi. C'était la première fois que Ciel l'embrassait.
- Ce n'est pas que je tiens désespérément à vivre. C'est encore cette arrogance, vois-tu. Je suis juste trop fier pour me laisser mourir dans un tel endroit, des mains de pourritures comme eux. J'ai encore ma dignité, au moins. Et si, à court terme, je dois mettre de côté cette dignité, je le ferai. Je ferai n'importe quoi. Tant que sur le long terme, je puisse sortir par ces portes sur mes deux pieds et la tête haute. Qu'en est-il de toi ?
Sebastian ne semblait pas pouvoir détourner les yeux de leurs mains entremêlées. Il resserra la main de Ciel dans la sienne.
- … Je ne veux pas mourir ici. Ce n'est pas de l'arrogance. Ça n'a rien à voir avec la dignité. Je ne veux… juste pas mourir ici, à cause de ces gens, répondit Sebastian après un long silence.
C'était la chose dont il semblait le plus sûr cette nuit.
Ciel leva son menton de son autre main, s'assurant que Sebastian le regarde dans les yeux.
- Alors fais ce que tu as à faire, Sebastian. Dans cette section, avec ces patients, fais tout ce qu'on te dit, pour qu'un jour tu puisses traverser ces portes avec moi.
Sebastian déglutit avec difficulté, se demandant s'il avait bien entendu Ciel pendant un moment.
- … Tu veux que je leur fasse du mal ? demanda-t-il.
- Je veux que tu vives, répondit Ciel, une expression froide.
Il ne réalisa pas la vérité derrière ces paroles avant de les prononcer, mais elles semblèrent soudainement l'emporter sur son propre dégoût par rapport à ce qu'il disait. Son dégoût était probablement la peur de voir Sebastian changer, d'une telle façon qu'il ne serait plus lié à Ciel, qu'il rejoindrait le personnel.
Il ne connaissait pas ces patients de la Section V. Quoi qu'il arrive, ils n'étaient rien pour lui. Si certains d'entre eux devaient payer le prix de sa liberté, de celle de Sebastian, alors ce serait ainsi.
- Même si cela veut dire devenir l'un d'eux ? demanda Sebastian.
Ciel secoua la tête.
- Tu ne deviendras jamais l'un d'eux, Sebastian. Pas réellement.
De sa main libre, ignorant la voix dégoûtée dans sa tête, Ciel ramassa les gants souillés en latex. Sebastian continuait à éviter de les regarder, mais contrairement à tout à l'heure il était capable de poser les yeux dessus plus longtemps à présent.
Ciel arborait un petit sourire narquois.
- Voilà ce que tu vas faire, Sebastian – tu vas aller à la Section V lorsque l'on te le demandera. Avant de passer cette porte, cependant, tu laisseras le nom de Sebastian juste là, devant la porte de la section. Puis tu entreras. Avant de faire quoi que ce soit, tu mettras une paire de ces gants. Et fais ce qu'on te dit, peu importe quoi. Puis lorsque ce sera terminé, tu repasseras par cette porte, tu jetteras les gants, et avec eux, tout ce que tu auras fait dans cette pièce. Et alors tu pourras redevenir Sebastian, et tu pourras revenir me voir. Tant que tu portes une paire de ces gants, tes mains seront toujours propres, tu comprends ?
Sebastian aurait dû rire en entendant une solution aussi ridiculement simple pour les atroces choses qu'il lui demandait de faire, Ciel en avait l'impression, mais il savait qu'il ne rirait pas. Il savait que Sebastian n'hésiterait pas à prendre la perche tendue, l'absolution de responsabilité pour les actes effroyables qu'il commettrait. Il le savait aussi bien qu'il savait qu'il jouerait lui-même les aveugles. Pour lui, pour protéger le peu de terrain qu'il avait gagné cette année, non seulement il ignorerait mais il rationaliserait également les actions de Sebastian.
D'ailleurs, Sebastian semblait agir selon les instructions de Ciel, plutôt que celles du personnel. C'était beaucoup plus facile à accepter, pour chacun d'eux.
- Oui, répondit Sebastian.
Un poids sembla disparaître de ses épaules. Il était beaucoup plus simple de se relaxer sans avoir à supporter la responsabilité de ses actions.
- Je comprends.
Ils semblaient avoir passé la nuit à parler, mais il faisait encore nuit noire, à peine une heure étant passée depuis que Sebastian avait trébuché dans la chambre. Ciel n'avait pas réussi à dormir jusqu'ici, agité et inquiet. Il avait l'impression qu'il pouvait dormir désormais.
Les mains toujours jointes, Ciel se leva. Sebastian en fit de même, et il le suivit jusqu'au lit tout aussi obéissant. Une autre fois, un autre incident, et cela aurait été un pas en avant. Un signal pour aller plus loin. Pas ce soir, cependant. Ils étaient tous deux exténués dans tous les sens du terme, le cœur et les yeux légers. Bien qu'ils aient trouvé une solution, ils se retrouvaient à devoir marcher sur des œufs.
Ayant fait leur choix, étaient-ils réellement mieux que le personnel ?
- B'nne nuit, dit Sebastian, pressant les doigts de Ciel entre les siens.
Le lit était petit mais il y avait juste assez d'espace entre eux pour que leurs mains reposent confortablement.
- Bonne nuit, répondit Ciel, tenant plus fermement la main de Sebastian alors qu'il sombra dans un sommeil agité.
