Même pas un mois est passé depuis le chapitre précédent, si c'est pas un beau cadeau que je vous fais !


Écrit par Cennis

Chapitre Vingt-Six

La lumière du soleil qui était entrée sans permission devrait retourner là d'où elle venait. Le bruit venant de l'extérieur devrait se taire. Le monde pouvait attendre. Sebastian n'était pas encore prêt à l'affronter.

Il garda les yeux bien fermés, comme si cela suffirait à duper son corps pour retomber dans le sommeil. Cela avait été le sommeil le plus paisible qu'il avait eu depuis des semaines. Des mois, peut-être. Pas de rêves, pas d'agitations, pas de réveil en sursaut. Ce n'aurait pas dû être aussi paisible. Si quelqu'un était entré, l'avait vu ici, il serait passé du four à l'huile bouillante dans la poêle.

Ciel faillit changer de position contre lui, les sourcils se fronçant, le cache-œil remontant alors qu'il bougeait. Un demi-ronflement. Il se replaça, le dos confortablement collé contre Sebastian.

Sebastian resta immobile, refusant de bouger. S'il bougeait, Ciel se réveillerait. Si Ciel se réveillait, il parlerait, et Sebastian n'était pas sûr de ce qu'il dirait. Quoi que ce serait, cela fixerait leurs nouvelles règles, établirait le nouveau status quo. Il venait à peine de se faire à l'ancien. Qu'est-ce qui changerait, pour le meilleur ou pour le pire ?

Il n'était pas complètement aveugle. Que Ciel ait tenté de le dissimuler ou non, il avait vu ce bref dégoût, cet écœurement par rapport à ce que Sebastian avait avoué. Ce n'était pas parce qu'il l'appréciait que Ciel les avait exemptés de la réalité de la situation.

De vieilles paroles lui revinrent sans y être invitées.

« Lorsque tu es arrivé ici pour la première fois, j'ai pensé à t'utiliser pour sortir d'ici. Je me fichais de ce que cela t'aurait coûté, s'ils t'enfermaient à ma place. »

Ciel n'avait jamais menti sur ce point. Cela avait été clair comme de l'eau de roche, depuis le tout début. Mais cette pensée avait-elle réellement disparue ? Il l'avait mentionné depuis, rejeté sur le champ. Ils me poursuivraient, avait-il dit, me ramèneraient. Un effort en vain, rien à voir avec les conséquences pour Sebastian. Ce n'était pas surprenant venant de Ciel.

Mais était-ce une simple manigance ? Une base pour plus tard, pour l'heure, lorsque Sebastian commençait à se poser des questions ?

Il a tenu ma main.

Sebastian bougea légèrement, se blottissant plus près de Ciel. Il ne se réveilla toujours pas.

Ciel avait toujours été mis mal à l'aise par n'importe quelle forme de contact physique, qu'il soit accidentel ou non. Un effleurement des doigts en lui donnant un verre engendrait une grimace mécontente. Frôler son épaule alors qu'ils marchaient côte à côte le ferait accélérer d'au moins trois pas. Que Dieu nous pardonne si quelqu'un le rattrapait lorsqu'il trébuchait. Le regard qu'il envoyait en guise de remerciement ferait honte à Méduse.

Aussi tactile qu'un porc-épic, et aussi délicat qu'une piqûre de méduse.

Et il avait tenu la main de Sebastian toute la nuit.

Sebastian tendit la main afin de remettre le cache-œil de Ciel en place, ne pensant pas une seule seconde à jeter un œil en-dessous. Où était passée sa curiosité, son désir de savoir tout et n'importe quoi sur Ciel ? Cela semblait inutile à présent; ce qui se trouvait sous le cache-œil, la valeur de la bague perdue, le feu qui avait ruiné les chances de Ciel d'un jour quitter l'Institut de son propre gré. Cela avait été crucial autrefois. De savoir, de comprendre, de feuilleter chaque couches jusqu'à ce qu'il soit satisfait.

Mais, maintenant. De simples détails. Des morceaux d'un passé qui n'avait rien à voir avec lui, où il ne jouait aucun rôle. Des souvenirs qui appartenaient à quelqu'un qu'il ne connaissait pas réellement. Peu importe qui Ciel était auparavant, cette personne était partie depuis longtemps, tout autant que l'homme innocent que Sebastian avait été. Un jour, une semaine, quel que soit le temps qui était passé depuis ce jour dans la Section V, tout avait changé. Le Ciel que sa Tante venait visiter, le Ciel qui recevait de furtives lettres à l'abri de la vue de Faustus, ce n'était pas le Ciel qu'il avait connu, et il ne le connaîtrait jamais.

Un œil manquant, une bague manquante, un passé manquant. Cela ne faisait plus aucune différence à présent, pas pour l'homme que Sebastian était devenu.


Un frappement à la porte réveilla Sebastian. Le soleil passait clairement à travers la fenêtre désormais, quelques heures plus tard. Il n'avait pas prévu de se rendormir. La fatigue de la veille commençait à le rattraper.

On frappa à nouveau, une insistance sans paroles.

- Il y a, minimum, deux personnes qui ont la politesse de toquer, dit Ciel à voix basse. Une chance sur deux que ce visiteur ne soit pas pour moi.

- Il était inquiet hier soir. Il est probablement déjà passé par ma chambre ce matin.

Sebastian jeta un coup d'œil vers la porte, vers l'ombre qui bougeait sans cesse derrière. Pour une raison ou pour une autre, il trouvait presque cela drôle.

Ciel lui donna un coup de coude.

- Va dans la salle de bain une minute. Nous ne savons pas qui d'autre est dehors.

Sebastian ne bougea pas tout de suite, recevant un regard impatient. Il se sentait encore dans les vapes, endolori, quelque peu engourdi. Ouvrir la porte déboucherait sur une conversation, de l'inquiétude et des questions ainsi que des excuses, un tas de mots que Sebastian ne voulait pas particulièrement entendre. Que ce soit maintenant ou plus tard. Il n'était pas sûr d'avoir lui-même grand-chose à dire à Agni.

Ciel s'assit, le regardant de haut.

- Je ne vais pas dire que tu n'es pas ici. Ça ne ferait que lancer une chasse à l'homme. Mais je peux le faire partir, si tu veux ?

Ciel était-il en train d'établir le nouveau status quo ? Cette bienveillance quelque peu hésitante venant de lui était étrange à voir, encore plus à recevoir. C'était comme voir quelqu'un mettre la mauvaise pièce dans un puzzle. C'en était presque amusant.

- Va dans la salle de bain. Je vais me débarrasser de lui.

- Merci, dit Sebastian après un long moment.

Sortir du lit était plus compliqué que prévu. Ses articulations craquèrent. Ses bandages étaient trop serrés. Il était resté trop longtemps allongé sur son épaule blessée, il sentait les pulsations remonter jusque dans son crâne. Il avait toujours été fier de son apparence bien tenue. C'était comme s'il avait pris vingt bonnes années en une nuit.

Sebastian ferma la porte de la salle de bain derrière lui, entendant Ciel ouvrir l'autre porte en même temps pour cacher le bruit. La conversation était étouffée et abrupte, l'hostilité naturelle de Ciel un véritable cadeau du ciel à cet instant. La porte de la chambre fut refermée.

Sebastian ne sortit pas de la salle de bain. Ciel n'y alla pas, ses pas s'arrêtant devant la porte. Il semblait plutôt s'être assis par terre.

- Sebastian ?

Il était rare de l'entendre être aussi hésitant. Sebastian se demande combien de personnes avaient eu l'occasion de l'entendre être aussi incertain. Il était probablement l'une de ces rares personnes qui avaient l'honneur de l'entendre ainsi. Il ne se sentait pas particulièrement honoré.

- Hm ?

- Ce serait… inquiétant, si tu allais bien.

Sebastian se baissa au sol, le dos contre la baignoire.

- Alors si je te disais que oui, t'inquiéterais-tu ?

- Je ne suis pas assez stupide pour penser que ce que je t'ai dit cette nuit était bien. Que cela améliorerait les choses comme par magie. J'ai dit des mauvaises choses. Je te demande de faire de mauvaises choses. Alors oui, je m'en ferai si tu n'avais aucun problème avec tout cela.

Sebastian ne put s'empêcher de fixer la poubelle sous l'évier. Un doigt pendouillait sur le bord, le latex toujours recouvert du sang séché.

- C'est tout de même bien plus que juste mauvais, non ?

Un long silence. Pendant une seconde, Sebastian voulut qu'il soit dans la même pièce, juste pour qu'il voit le visage de Ciel.

- Tu ne pourras jamais tourner la page, tu sais, répondit Ciel quelques instants plus tard, sa voix semblant étrange. Je pourrais mentir et dire que c'est possible, mais je le ferai pas. C'est tout de même bien plus que des mensonges, non ? Tu n'oublieras jamais et tu te souviendras toujours du visage de cette personne et de la sensation. Ça va te ronger de l'intérieur. Voilà ce que j'aurais dû dire hier. C'est la vérité.

Sebastian resta sans voix cette fois. Puis il ria. C'était comme s'il avait oublié comment faire.

- Non. Je n'aurais pas supporté entendre ça cette nuit.

Sebastian se déplaça sur le sol, tendant son bras valide. Il prit les gants ruinés de la poubelle. Sa peau n'eut aucune réaction lorsqu'il les toucha. Il aurait préféré que ce soit le cas.

Ciel ne demanda pas ce que Sebastian faisait lorsqu'il entendit le robinet couler, les éclaboussures de quelque chose qu'on lavait. Sebastian ne prit pas la peine d'expliquer, mettant les gants encore mouillés dans sa poche. Il ne pourrait pas être plus propre que cela. Ce serait suffisant.

Il s'assit à côté de la porte cette fois-ci, reposant sa tête contre le mur.

- Patient V7. Un homme. Grand gaillard, une forte poigne. C'est tout ce que je sais de lui.

Prononcer ces mots étaient plus simple que cela aurait dû l'être.

Sebastian entendit une forte expiration.

- Je n'ai jamais connu leurs noms. Des hommes et des femmes. Une douzaine au moins. Ils l'ont mérité. C'est tout ce que je sais d'eux.

- Le feu ? demanda Sebastian.

- Le feu, répondit Ciel.


C'était presque le soir. Sebastian n'avait toujours pas quitté la chambre de Ciel.

Ils étaient allongés ensemble dans le lit, les bras reposant l'un contre l'autre nonchalamment, un silence agréable en guise d'espace entre eux. Ils n'avaient échangé aucun mot depuis que Sebastian était sorti de la salle de bain. Il n'y avait pas grand-chose d'autre à dire. Demain oui, une nouvelle journée et de nouveaux problèmes, mais aujourd'hui était leur havre de paix.

Ciel fixait le plafond. Parfois sa bouche grimaçait, ses propres pensées l'agaçant. Il ne les partageait pas. Sebastian ne cherchait pas à savoir.

Personne n'était revenu frapper à la porte, mais comme Ciel l'avait si bien dit, ce n'était pas comme si quelqu'un d'autre aurait le bon sens de frapper quoi qu'il en soit. Il suffirait que Soma déboule dans la pièce et qu'il y ait quelqu'un d'indésirable comme Angela pour tout mettre sens dessous-dessus. Peut-être que Agni se rendait utile. Peut-être qu'ils étaient anormalement chanceux.

Sebastian souffla du nez en ricanant. Pas même une heure après qu'il ait décidé que le passé de Ciel ne lui était pas important Ciel avait enfin partagé un bout de l'histoire. Si Ciel lui avait dit la nuit dernière, cela aurait-il aidé ? Peut-être, peut-être pas. Ça avait aidé aujourd'hui. Il avait été plus aisé de sortir de la salle de bain. Cela rendait la tâche plus simple une fois qu'il se déciderait à quitter la chambre. Cette aide et les gants dans sa poche seraient un bon coup de pouce lorsque le moment où il devrait retourner à la Section V viendrait.

L'idée d'y retourner n'était pas aussi terrifiante qu'elle l'aurait été la veille. La terreur avait régressé en une sorte de douleur. Cette douleur était un poids sur sa poitrine. Cela devenait plus simple à ignorer au fur et à mesure que les minutes passaient, encore plus lorsque Sebastian prit la main de Ciel dans la sienne.

Ciel ne le repoussa pas. Il continuait à fixer la moisissure du plâtre au-dessus, passant ses doigts entre ceux de Sebastian.

Parler semblait être une bonne idée maintenant.

- C'est bientôt ton anniversaire, non ? demanda Sebastian.

Ciel jeta un coup d'œil vers lui, grimaçant.

- Oui. Quatorze décembre. Dix-huit ans. Bon sang.

- Un grand garçon.

- Apparemment, - Ciel courba la lèvre -, Tu vas me faire un gâteau ?

Sebastian ricana.

- Si tu veux, même si je suis presque sûr et certain que les seuls ingrédients qu'ils ont ici sont l'arsenic et tout le reste de la panoplie.

- Je pense que je passe mon tour, dans ce cas.

Ciel se mit sur le flanc pour faire correctement face à Sebastian.

- Tu sais, mes dix-huit ans ont toujours été mon but.

Sebastian prit la même position, sentant le changement de ton.

- C'est-à-dire ?

- Comme tu l'as dit, un grand garçon. Légalement un adulte. Pendant mes premières années ici, je les croyais réellement. Qu'ils m'aidaient. Qu'on me réhabilitait. Que tout cela n'était qu'une marche à suivre. Alors, dix-huit ans, ça semblait être le bon moment. Pour sortir.

- Ce n'était pas aussi simple, je me trompe ?

Ciel roula de l'œil.

- Évidemment. J'ai perdu un peu de lucidité, gagné un peu de bon sens. Il n'y avait pas de bout du tunnel pour eux. Je ne faisais pas de progrès pour aller mieux, être en bonne santé, rien de tout ça. Alors je me suis dit, dix-huit ans, légalement un adulte, ils ne pourront pas me garder ici.

Sebastian lâcha un rire ironique.

- Ce n'était pas aussi simple, je me trompe ?

- Évidemment. Même moi, j'ai eu des moments d'idioties. Je suis vite passé à autre chose. Ma Tante, Ann, m'a annoncé la nouvelle lorsque j'avais treize ans. J'étais ici depuis trois ans. Mon âge n'avait pas d'importance. Je ne sortirai que lorsqu'ils décideraient que je pourrais.

- Alors. Jamais.

- Exactement, dit Ciel en expirant du nez, se remettant sur le dos. Dix-huit ans. Je ne veux pas vraiment avoir dix-huit ans. J'ai l'impression que je perdrai lorsque j'aurais dix-huit ans et je ne suis pas près de m'échapper d'ici.

Sebastian serra la main de Ciel.

- Oui. Sans doute.

#

Le ciel était une étendue de noir à travers la fenêtre lorsque quelqu'un frappa de nouveau à la porte. Aucun d'eux ne bougea pendant environ une minute, Ciel se mettant sur ses coudes pour pouvoir voir. L'ombre sous la porte n'était pas agitée comme celle d'Agni.

Ciel serra la main de Sebastian, passa son pouce sur la légère cicatrice, puis il la lâcha.

Sebastian n'alla pas dans la salle de bain cette fois, se contentant de se mettre à l'entrée de cette dernière pour écouter.

- Salut, dit Freckles, souriant.

- Salut.

Ciel réussit à imiter le sourire. Il jeta un œil derrière elle, balayant le foyer du regard. Il était désert à part pour Freckles.

- Ça va ?

Elle n'était absolument pas en train d'examiner la chambre de Ciel, pas du tout en train de remarquer les draps défaits.

- Bien. Et toi ?

Cela semblait lui être égal, mais le regard qu'il avait, Sebastian pouvait voir l'inquiétude. Il regarda par lui-même, Freckles semblait un peu plus frêle que dans ses souvenirs, ses yeux quelque peu enfoncés.

Elle sourit comme si cela lui faisait mal, fossettes et compagnie.

- Ouais, ouais. On va tous bien, - Freckles regarda par-dessus son épaule, épiant la porte des quartiers -, J'voulais juste te prévenir que le couvre-feu est dans dix minutes. Agni est parti, mais va bientôt revenir.

Ciel acquiesça, faisant signe à Sebastian de venir.

Il pouvait partir maintenant. Plus tôt et Sebastian ne pensait pas qu'il aurait été capable de le faire tout seul. Il avait eu besoin de cette journée, de ce havre, de la compagnie. Mais se cacher à jamais était impossible. Sentant toujours le toucher fantôme de la main de Ciel, la bosse dans sa poche où se trouvaient les gants, il était possible de sortir des limbes de ce jour-là.

- Je ne sais pas exactement où je serai demain. Faustus a mentionné divers choses. Je devrai voir où en est la situation, dit Sebastian, marchant avec Ciel jusqu'à la porte de la section.

Il ne s'embêta pas à sortir son badge, apercevant l'ombre d'Agni à travers la vitre givrée.

Freckles retourna dans sa chambre, fermant sa porte derrière elle d'un petit « clic ».

- Compris, acquiesça Ciel. Si on te donne une option, prends celle qui t'éloignera le plus de lui. Cela va sans dire.

- Oui.

La porte sonna, Agni la déverrouillant de l'autre côté. Sebastian hésita un instant.

- Soit prudent, dit Ciel après un long silence. Reviens ici dès que tu le pourras.

- Je reviendrai, dit Sebastian.

Promis.

Et il quitta la section, ignorant quand est-ce qu'il reviendrait.


Dès que la porte des quartiers se referma, Freckles apparut, sortant de sa chambre avec une prudence inhabituelle. Ciel savait que cette conversation arriverait. Il était juste content que ce soit avec Freckles et pas avec tout le groupe.

- Tu risques de rester bloquée hors de ta chambre, fit remarquer Ciel, ne serait-ce que pour gagner du temps.

Il savait que cette conversation finirait par arriver. Il n'était simplement pas d'humeur à l'avoir maintenant. Une nuit ainsi qu'une journée entière passées en compagnie de quelqu'un l'avait lessivé. Même s'il s'agissait de Sebastian, il avait tout de même besoin de se recharger, d'être seul un moment.

- Alors je vais faire vite, répondit Freckles, laissant sa porte ouverte et se dirigeant vers les deux sièges dans le coin.

Réticent mais résigné, Ciel la suivit.

- Ça va ? répéta Freckles.

La question n'était pas taquine comme tout à l'heure.

- Ça va. Et toi ?

Celle de Ciel l'était.

- Non.

La peau cireuse et malade. Les yeux enfoncés. Elle se rongeait à nouveau les ongles, les mordant jusqu'au sang.

Non, en effet.

- Drocell m'a déjà accusé d'opportuniste. Si c'est pour me dire la même chose, je ne veux pas savoir.

- C'est pas ce que je dis. Je penserai jamais ça. Tu le sais.

- Alors, quoi ?

Comme pour fonder la supposition de Ciel, Freckles rapprocha sa main de sa bouche, ses dents se refermant autour de la chair à l'extrémité de son index. Il n'y avait quasiment plus d'ongle à ronger ici.

Il aurait dû écarter sa main, la tenir comme il avait tenu celle de Sebastian, pour l'empêcher de se faire plus de mal. Il n'arrivait pas à s'y résoudre. Il était trop fatigué pour toucher.

- Quand j'y repense je m'en veux, tu sais. Toutes ces blagues. Plaisanter, taquiner. C'était pas méchant, et je sais que ça t'embêtait pas, mais maintenant je m'demande si on a peut-être mis cette idée dans ta tête.

Comprendre ce qu'elle disait s'avérait être quelque peu compliqué alors qu'elle se mâchouillait. Peut-être était-ce son but.

- Quelle idée ?

Ciel ne savait pas vraiment pourquoi il demandait. Il savait parfaitement bien ce qu'elle voulait dire.

- Lui. Lui et toi. C'était juste pour plaisanter. Tu t'es jamais intéressé à personne. Alors quand il t'a intéressé, on a agit comme des enfants. « Smile et Sebastian, assis sous un arbre, s'e-m-b-r-a-s-s-a-n-t », rit-elle sans réelle envie. Et on s'moquait pas, vraiment pas. J'étais contente. T'arrêtais d'autant te cacher. Tu nous parlais plus. J'ai un peu pensé qu'il était comme ton Agni, mais.

Son expression s'assombrit.

- Je ne suis pas Soma, dit Ciel. Il n'a rien à voir avec Agni.

- Je sais. C'était stupide d'y penser. Je le vois maintenant.

- Freckles, où veux-tu en venir ? Le couvre-feu. Tu te souviens ?

Elle éloigna sa main de sa bouche. Elle n'avait pas déchiré sa peau, remarqua-t-il avec soulagement, bien que son doigt soit bien rouge. Se repositionnant dans son siège, elle le regarda droit dans l'œil. Elle n'avait pas réussi à faire cela jusqu'à présent.

- Qu'est-ce qu'il a fait, Ciel ? demanda Freckles, un sérieux qu'il n'avait jamais vu chez elle.

Ce n'était même pas la question qui le choquait, le rendait sans voix aussi longtemps. C'était son nom. Il ne se souvenait pas l'avoir entendu utiliser son vrai nom auparavant. Venant d'elle, il semblait lointain, étrange, absurde.

Ciel s'assit en avant, la regardant dans les yeux.

- Ce qu'il avait à faire.

Elle attendit. Plus, qu'il élabore, qu'il s'excuse. Lorsque Ciel n'en fit rien, elle sembla anéantie.

- Je suis désolée, Smile. Je suis désolée. On peut pas lui faire confiance, dit-elle, secouant la tête, sa voix tremblante, prête à éclater en larmes. On peut pas.

- Vous n'avez pas à lui faire confiance, - Ciel tendit la main vers la sienne -, Vous avez juste à me faire confiance.

Pour la première fois, elle le fuit.

- Je suis désolée. On peut pas. Plus maintenant.

Les larmes ruisselaient. Ses joues étaient devenues un amas de rouge.

- Je suis désolée, Smile.

- Freckles-

La porte de sa chambre se referma sur lui, juste à temps pour que le verrou se mette en place.


À la fin de la semaine, les bleus de Sebastian étaient passés au jaune pâle. Bien que son épaule le lançait encore de temps à autres, il n'avait plus besoin d'avoir l'écharpe, et les bandages avaient été retirés. Les points de suture sur son épaule étaient eux aussi sortis, ne laissant que quelques marques violettes sur sa peau, le passage de la chirurgie.

À la fin de la semaine qui suivit, Docteur lui avait dit qu'il pouvait retourner travailler.

- Prenez juste des notes. N'ayez pas de contact visuel avec eux ou n'attirez pas l'attention sur vous. Certains d'entre eux pourraient demander pourquoi vous êtes là. Je répondrai à cette question moi-même. Compris ?

Faustus remettait en place les dossiers dans ses mains, les arrangeant dans l'ordre de passage des patients. Il portait de nouveau ses vêtements de travail. Impeccable et propre, chemise blanche repassée et pantalon noir, un professionnalisme fade.

- Compris. Des recommandations pour les notes ? demanda Sebastian, feuilletant les pages de son presse-papier.

Il s'était attendu à une forme spécifique, des cases ou des trous à remplir. Ce ne semblait pas très professionnel. Étonnamment.

On frappa à la porte et Faustus fit un signe dédaigneux de la main, indiquant à Sebastian de s'asseoir à côté de la fenêtre.

- Juste ce que vous pensez être pertinent. Je prendrai également mes propres notes.

Le premier patient du jour était Wendy.

Une demi-heure de séance. Trois questions.

« Quel progrès penses-tu avoir fait depuis notre dernière conversation ?»

«Quel progrès aimerais-tu faire d'ici notre prochaine conversation ?»

« Y a-t-il un quelconque sujet ou question dont tu aimerais parler avec moi ?»

Puis ce fut terminé. Wendy avait l'impression de n'avoir fait aucun progrès. Elle ne savait pas du tout quel progrès elle pouvait faire d'ici leur prochaine séance. Elle n'avait rien à dire à Faustus.

Elle regarda anxieusement Sebastian durant toute la demi-heure, mais elle ne demanda pas ce qu'il faisait là.

Le patient suivant fut Snake.

Progrès fait : silence absolu.

Progrès souhaité : silence absolu.

Sujet ou question : un regard implorant dans sa direction que Sebastian ne comprit pas vraiment.

Après Snake vint Beast, puis Dagger. Ils n'offrirent rien pour les deux premières questions, mais différemment de Wendy et Snake. Ils ne donnaient pas l'impression de n'avoir rien à dire. Ils gardaient leurs paroles, volant à Faustus une quelconque réponse dont il pourrait se servir.

Ils posèrent tous deux la question.

- Qu'est-ce qu'il fait là ?

- Black, pourquoi t'es là ?

Comme ils l'avaient fait avec lui, Faustus garda la réponse pour lui, les faisant sortir de la pièce sans leur offrir sa question finale. Ils battirent tous les deux en retraite, regardant sombrement Sebastian du coin de l'œil.

Quelque chose avait changé.

Il y eut ensuite Jumbo, puis Drocell. Ni l'un ni l'autre n'avaient grand-chose à dire. Drocell était clairement hostile, la manière qu'il avait de regarder Sebastian d'un sale œil. Alois vint après lui. Sebastian s'attendait à quelque chose de différent ici, mais non, plus ou moins la même chose.

Progrès fait : un haussement d'épaule, un marmonnement.

Progrès souhaité : un regard fixé sur le menton de Faustus plutôt que ses yeux.

Sujet ou question : silence.

Alois ne semblait même pas remarquer que Sebastian était là. Lorsqu'il fut congédié, il tituba hors de la pièce, comme si ses pas étaient soudainement trop lourds pour lui.

Soma fut le prochain. Il semblait faire la tête. Lorsqu'on lui parla de ses progrès, il haussa les épaules, le nez dans l'air. Il faisait exprès de ne pas regarder dans la direction de Sebastian.

- J'ai fait tellement de progrès, je suis retourné à la case départ et je n'en ai pas fait.

Lorsque Faustus lui demanda de développer, Soma refusa.

- Vous êtes mon thérapeute. Vous devriez comprendre ce que je dis.

Ce fut dit avec une telle irritation, Sebastian faillit sourire.

Les progrès souhaités firent plisser le nez de Soma.

- J'aimerais apprendre une nouvelle langue, je pense. Peut-être le Français. Tout le monde parle Français maintenant. Je ne voudrais vraiment pas être mis à l'écart.

Faustus ne s'abaissa même pas à répondre à cela. Passant rapidement à autre chose, il demanda si Soma avait une quelconque question ou sujet dont il aimerait parler.

- J'ai une plainte, déclara Soma, s'asseyant bien droit.

- Oh ?

Fausuts posa son stylo, se penchant en avant avec attention.

- Eh bien, nous ferons de notre mieux pour résoudre toutes plaintes. Qu'est-ce qui te trouble ?

- Le favoritisme.

Faustus leva un sourcil.

- Tu vas devoir élaborer, Soma. Quel est le problème, exactement ?

Soma était le miroir de la position de Faustus, assis penché en avant pour poser ses coudes sur le bureau, son expression faussement neutre.

- Mon problème est que j'ai vingt-trois ans et que j'ai encore une horaire précise pour me coucher. Mon problème est que j'ai un couvre-feu qui empiète sur le peu d'espace que j'ai. Mon problème est que à vingt heure pile je suis soit dans ma chambre ou je ne plus y entrer sans aucune bonne raison. Tout ça alors que quelqu'un de cinq ans de moins que moi a toute la liberté autorisée ici.

Sebastian gribouilla quelques notes, surpris.

Faustus se remit en arrière, fronçant légèrement les sourcils lorsque Soma l'imita immédiatement une nouvelle fois.

- Ta plainte est Phantomhive ? demanda-t-il.

- Ma plainte est le traitement dont Phantomhive bénéficie, répondit sur le même ton Soma.

Après une pause, Faustus réfuta.

- Tu dois comprendre que Phantomhive est ici depuis presque huit ans. Il n'y a eu que peu d'incidents de mauvais comportement, c'est le moins qu'on puisse dire, surtout ces dernières années. Avec un résident aussi ancien que lui, il est normal d'offrir des récompense pour que le temps passé ici soit plus endu-

- Je suis ici depuis cinq ans. Je suis un ancien résident. Je n'ai que quelques incidents à mon nom, et ceux que j'ai, je suis prêt à en discuter, si quelqu'un voulait bien m'écouter. Je suis coopératif, je me comporte tout aussi bien si ce n'est mieux que lui, alors où est ma récompense ?

Soma semblait imposant, parlant avec une solennité qu'il était rare d'entendre venant de lui. Il avait presque l'air du Prince qu'il aimait penser être.

Faustus joua avec le stylo sur son bureau. Mal à l'aise ?

- Alors que demandes-tu, Soma ?

- Je ne suis pas insensé, sourit Soma, je veux ce que Ciel a, ou que Ciel ait ce que nous autres avons. Pas de couvre-feu, ou un couvre-feu pour tous. Toutes les portes verrouillées, ou pas de portes verrouillées. Je pense que c'est juste.

- Je pense que Phantomhive pourrait ne pas être du même avis, répondit Faustus.

Soma ne regardait résolument pas Sebastian. Au début, il avait semblé bouder comme un enfant, mais maintenant il n'en était pas certain. Quelque chose était-il arrivé entre Soma et Ciel ? Une dispute ? Sebastian ne comprenait pas ce que Soma essayait de faire. Il n'avait jamais semblé ennuyé par l'exception de Ciel au couvre-feu auparavant.

Était-ce une trahison ?

Faustus accepta d'en parler avec Angela, congédiant Soma. Soma ne semblait ni satisfait ni insatisfait par la conclusion, sortant hâtivement de la pièce. Il jeta finalement un œil vers Sebastian. Sebastian ne réussit pas à correctement voir son expression, mais il était sûr qu'elle n'était pas plaisante.

Que se passait-il avec les patients ?

Ce fut ensuite Ciel. Les questions furent les mêmes.

- Quel progrès penses-tu avoir fait depuis notre dernière conversation ? demanda Faustus, le stylo posé contre le papier.

Cela faisait presque deux semaines depuis qu'il avait vu Ciel pour la dernière fois. Il ne semblait pas être différent. Pas malade, pas inquiet, pas fatigué. Cependant, Faustus menait la situation. Sebastian n'arrivait pas vraiment à croiser l'œil de Ciel.

- Des progrès… Rien de très intéressant. Je dors mieux, je suppose, répondit Ciel, trifouillant sa manche froissée.

- C'est bon à savoir. Si l'insomnie avait empiré, nous aurions dû penser à changer tes médicaments. Il est un peu tard pour cela. J'avais peur des effets négatifs que cela aurait pu avoir. C'est donc une bonne chose. Le sommeil en lui-même, dirais-tu qu'il est paisible, ou agité ?

Sebastian fronça les sourcils, observant avec plus d'attention. Ciel arrêta brusquement de trifouiller sa manche, puis il mit son doigt au-dessus de sa jambe. Il lui fallut quelques instants avant que Sebastian comprenne.

Derrière le bureau, la main et la jambe de Ciel étaient hors de vue de Faustus.

E-C-R-I-S

Sebastian suivit le mouvement en boucle du doigt de Ciel, identifiant les lettres qu'il faisait, la pause de trois battements entre chaque mot, puis il les écrivit sur son papier. Tout du long, Ciel continuait à parler, répondant aux questions de Faustus en étant inhabituellement descriptif. Si Faustus remarquait quelque chose, il n'en disait rien, prenant scrupuleusement ses propres notes et faisant continuer la conversation.

C-A_V-A

Sebastian acquiesça légèrement, incertain quant au fait que Ciel puisse le voir ou non. Bien que son attention soit sur Faustus, il avait sans doute vu, puisqu'il se remit à tracer des lettres.

P-A-S_D'-I-N-Q-U-I-E-T-U-D-E

Sebastian fronça les sourcils, mais Ciel n'avait pas dû voir. À la place, il dessina un point d'interrogation sur le papier, inclinant un tout petit peu le presse-papier. Un bref coup d'œil dans sa direction que Faustus ne remarqua pas et Ciel se remit à tracer.

S-O-M-A

Une longue pause entre la dernière lettre et la suivante. Une nouvelle phrase.

C'-E-T-A-I-T_F-A-I-T_E-X-P-R-E-S

P-O-U-R_A-P-P-A-I-S-E-R_L-E-S_A-U-T-R-E-S

Sebastian inclina à nouveau le presse-papier, montrant le point d'interrogation.

Ciel ne lui répondit pas immédiatement, se concentrant davantage sur sa conversation avec Faustus. Le sujet était passé aux progrès à faire.

- Je pense que je me suis… isolé dernièrement, dit Ciel, une once d'abattement dans sa voix.

- J'avais remarqué. Tu restes de plus en plus dans ta chambre durant la journée. Il y avait eu une période où tu t'en sortais si bien, où tu interagissais avec les autres. Quelque chose est-il arrivé ? Une dispute ? demanda Faustus, le stylo bougeant rapidement alors qu'il gribouillait phrase après phrase.

- Rien en particulier. Je n'ai juste… pas eu l'envie d'être avec eux. Mais je sais que c'est une mauvaise chose.

- Une régression, acquiesça Faustus, mais c'est une bonne chose que tu en sois conscient. Le remarquer toi-même sans qu'on te le dise, c'est très bien, Ciel. Alors à présent tu dois décider de ce que tu comptes faire.

Ciel se remit à tracer des lettres.

J-O-U-E_L-E_J-E-U

O-N_A_B-E-S-O-I-N_D'-E-U-X_N-O-T-R-E_C-O-T-E

I-L-S_O-N-T_P-E-U-R

Sebastian n'était pas réellement sûr de savoir ce que cela voulait dire mais il acquiesça quoi qu'il en soit. Les regards qu'il avait reçus de certains, l'hostilité d'autres, être volontairement ignoré par Soma. Cela commençait à avoir du sens.

Les patients avaient peur, de lui.

- Y a-t-il quelque chose dont tu aimerais parler ? demanda Faustus, posant son stylo sur le bureau.

- En fait, oui, - Ciel marqua une pause, jetant un œil vers Sebastian avec une expression mal à l'aise -, Désolé. Ce n'est pas pour être malpoli, mais pourrait-il sortir une minute ? C'est… un peu personnel.

Faustus le fixa pendant une minute. Sebastian pouvait voir que Ciel devenait réellement mal à l'aise sans avoir à faire semblant, mais il garda son sérieux, croisant les yeux de Faustus.

Faustus acquiesça, indiquant la porte.

- Sebastian, attendez dehors jusqu'à ce que Ciel parte, ordonna-t-il brusquement.

Sebastian se leva, collant le presse-papier contre sa hanche, et sortit de la pièce. Il avait une vague idée de ce quel sujet personnel Ciel comptait parler. Si c'était ce qu'il fallait faire, alors il n'y avait pas d'autre choix. La dernière chose dont ils avaient besoin était que les autres patients leur tournent le dos. Ce genre de division dans les rangs pouvaient être mortelles.

Sebastian en profita pour mettre en boule le message de Ciel, ignorant la corbeille à papier et enfouissant le papier dans sa poche.

- Un truc intéressant ?

Il sursauta, malgré lui. Joker s'était approché sans un bruit. À en juger par son expression, ça n'avait pas été accidentel.

- Juste un bout de papier.

Joker sourit un peu, un faux sourire.

- La poubelle est juste là.

Sebastian se contenta de hausser les épaules. La méfiance était aussi présente chez Joker que chez tous les autres. Sans que Ciel lui ait exactement dit quel était le plan, il ne savait pas vraiment quoi dire, comment ne pas s'enfoncer davantage.

Le silence grandit entre eux, persistant et stressant. Joker ne faisait que le regarder, attendant qu'il dise quelque chose, fasse quelque chose.

La porte du bureau de Faustus s'ouvrit et Ciel sortit rapidement. Il salua Joker d'un signe de la tête, ignora Sebastian, et aussi vite il était parti.

- Entrez, appela Faustus.

Les questions de Joker étaient exactement les mêmes. Il trouva un juste milieu pour répondre nonchalamment sans dire trop de choses personnelles. C'était une esquive bien travaillée, contre laquelle Faustus ne s'embêta même pas à prendre de notes. Il divisait équitablement son attention entre Faustus et Sebastian, leur répondit à tous les deux.

Sebastian se demanda s'il ratait un quelconque message.

À la fin de la séance, Faustus ne demanda pas si Joker souhaitait parler de quelque chose en particulier. L'absence de ce qui devait sans doute être une question de routine déstabilisa Joker. À la place, Faustus demanda à Sebastian de mettre sa chaise à côté de celle de Joker.

- Je comptais attendre que Joker parte, mais réflexion faite, en tant que l'un de nos plus anciens patients, peut-être peut-il faire passer l'information aux autres pour nous.

Joker fronça les sourcils.

- Quelle information ?

Faustus n'avait d'yeux que pour Sebastian.

- Ce dont Phantomhive voulait discuter en privée. Avez-vous une idée de ce que cela pourrait bien être ? demanda Faustus, jouant avec son stylo.

Sebastian secoua la tête, l'allégorie de l'innocence.

- Très bien. Alors laissez-moi vous demander; pensez-vous avoir fait de quelconques… avances inappropriées à Phantomhive ?

Joker n'était pas très à l'aise sur sa chaise.

- Écoutez, euh. Je devrais vraiment être là pour ça ? Ça m'a pas l'air d'être mes affaires.

Faustus l'ignora, attendant la réponse de Sebastian.

- Je… ne pense personnellement pas avoir été inapproprié. Je ne peux que m'excuser si j'ai contrarié Phantomhive d'une manière ou d'une autre, répondit Sebastian.

Il aurait voulu avoir plus de consignes que joue le jeu pour savoir comment il était supposé répondre. Devait-il nier ? Admettre ? Trouver le juste milieu entre les deux semblait être la seule bonne option.

La main de Faustus se resserra autour du stylo, ses phalanges devenant blanches.

- Quelque soit votre point de vue sur la question, Phantomhive a demandé à ce que vous ne travailliez plus aux quartiers. Étant donné qu'il s'agit du bien-être des patients, je dois me plier à cette requête. Joker, - Faustus se tourna vers un Joker clairement mal à l'aise -, tu côtoies la plupart si ce n'est tous les autres résidents. Penses-tu que l'un d'eux se sent en danger autour de Michaelis ?

Joker regarda Sebastian, la bouche tombante. Une réflexion était en train de se faire, la machine en marche.

Comprends, supplia Sebastian, Joue le jeu.

- Ils m'ont rien dit de spécifique, dit lentement Joker. Mais maintenant que j'y pense, Doll semble plus autant l'apprécier qu'avant. C'est pas que j'veux faire des accusations. Mais si Smile a dit quelque chose, vaut mieux pas prendre de risque, hein ?

Joker sourit, le même petit sourire de tout à l'heure.

- On voudrait pas que quelque chose arrive à Smile hein, pas vrai ?

Oh. Sebastian observa cette brève apparition de quelque chose de sombre sur le visage de Faustus. Comme sa main fermée tremblait. Et maintenant que Sebastian avait remarqué, beaucoup d'autres choses avaient soudainement beaucoup plus de sens.

Les pages sur pages de notes de la séance de Ciel, comparé à une ou deux pauvres phrases pour tous les autres.

Le désaccord avec Soma concernant les droits de Ciel, des droits que seul quelqu'un dans la position de Faustus pouvait d'ailleurs octroyer.

La sanction que Ciel avait reçu pour son implication dans la libération de Finny, entièrement centrée autour d'une augmentation du temps et des séances avec Faustus.

Les promesses, les mensonges, d'une possible liberté, tout cela entre les mains de Faustus, le seul à pouvoir décider.

Et ce regard que Faustus lançait à Sebastian actuellement. Qu'est-ce que Ciel avait pu bien dire, Sebastian se le demandait. Jusqu'où avait-il dit la vérité. Jusqu'où pouvait aller cette jalousie de Faustus.

- Non, répondit Faustus, le ton dénué d'émotion, je ne souhaiterais pas cela.


- T'as compris maintenant, hein ? demanda tout bas Joker, marchant aux côtés de Sebastian alors qu'il l'escortait jusqu'aux quartiers.

Tout chez lui semblait être… silencieux.

- Depuis combien de temps es-tu au courant ? demanda Sebastian, tentant de parler sur le même ton.

- Des années, répondit Joker. J'ai tendance à remarquer ce genre de choses. Smile sait. Smile l'ignore. Y s'en sert si besoin. Mais il l'ignore surtout. J'pense qu'il en a plus peur qu'il ose l'admettre. La dernière chose qu'il voudrait c'est de l'encourager. Mais.

Joker s'arrêta. Ils étaient bien loin du bureau de Faustus, le couloir complètement désert.

- Mais, ça pourrait te retomber dessus, tu sais ? On peut seulement croire que Smile sait ce qu'il fait ici. Quand t'es venu à la section il y a quelques semaines, avec tout ce sang sur toi, tu nous a donné la chair de poule. Qu'est-ce qu'il s'est passé, à la fin ? On a de quoi s'inquiéter ?

- J'ai été attaqué, répondit simplement Sebastian, alors je me suis défendu. C'est tout.

Joker acquiesça.

- Et cette accusation de Smile ? Essaye pas de m'embrouiller parce qu'on sait tous que quelque chose cloche.

- Vous n'avez pas à vous inquiéter.

- Sûr, sain, et consensuel. C'est tout c'que j'ai à savoir sur ça. Mais j'dois te dire, quelque chose que j'dois savoir, cette autodéfense. La disparition de presque un mois. Toutes ces cachotteries, à peine suspicieuses. Tout ça te rapproche plus d'eux que de nous, et je peux pas juste jouer les aveugles. Tu dois comprendre un truc – c'était pas juste Smile qui est venu me chercher cette fois-là, qui m'a fait sortir de cette pièce, qui a sauvé ma vie – alors je veux croire que t'es sincère. Que t'es pas quelqu'un de qui je dois me méfier tout le temps. Tu comprends ?

Sebastian sortit la boule de papier de sa poche, l'aplatissant pour que Joker puisse voir.

- Je suis du côté de Ciel. Tant que tu peux lui faire confiance, tu peux me faire confiance.

Joker lut les messages de Ciel.

- Ça te gêne pas ? demanda-t-il. Qu'il dise qu'on a peur de toi ?

- Me gêner ? Non

- Ça devrait, Black, sourit Joker, ce vieux surnom n'étant plus aussi affectueux qu'auparavant, et je pense que ça t'aurait gêné, avant.

Joker rendit le papier à Sebastian, le saluant d'un léger mouvement de la tête avant de se diriger vers les quartiers, laissant Sebastian incertain de sa place dans la grand schéma du Nous et Eux.


Même enfant, Sebastian n'avait jamais été très matérialiste. Il n'y avait pas de jouets spéciaux qu'il avait chéris ou une couverture spécifique qui l'aidait à s'endormir. Sentimental, il ne l'avait jamais été, alors l'idée qu'un banal objet puisse être la solution pour calmer ses nerfs lui était ridicule.

Il serra le poing autour des gants en latex en boule dans la poche de son pantalon.

Ceci dit, il n'avait jamais non plus été du genre à perdre son sang-froid, pas avant St. Victoria.

Ce n'était pas l'impression des gants glissant, qui parfois couinait, sous ses doigts lorsqu'il jouait avec. Cette sensation lui passait par-dessus la tête. Ce n'était pas non plus la manière dont ils collaient et piégeaient ses mains. C'était déplaisant, et ça ne l'aidait pas à oublier qu'ils étaient là.

Il s'agissait de la couleur. Cette sorte de blanc cassé tout droit sorti d'une clinique. Immaculé, la moindre tâche visible, facilement lavable. Il avait fallu plusieurs heures pour leur rendre leur netteté cette première fois, mais la satisfaction qu'il avait ressenti à ce moment-là, c'était incomparable. Et ce serait plus simple la prochaine fois, il le savait. Il n'y aurait pas plusieurs jours pour laisser la crasse sécher, former une croûte, endommager. Il ne laisserait pas la crasse s'installer, ni sur les gants, ni sur lui.

Sebastian se tenait devant la porte de la Section V avec les gants fermement tenus dans son poing et il découvrit qu'il n'avait pas peur.

«Tant que tu portes une paire de ces gants, tes mains seront toujours propres, tu comprends ? »

Sebastian ne jurait que par ces paroles, glissant les gants sur ses mains et passant la porte de la Section V.

Cette première fois, Sebastian se souvint des sueurs froides qui l'ébranlèrent, de la manière que ses genoux avaient de trembler si souvent qu'il était constamment menacé de tomber, et l'incapacité d'oublier que son nom était Sebastian Michaelis et qu'il faisait des choses vraiment horribles.

Cette première fois se termina avec sa précipitation vers les toilettes résidentielles. La porte resta verrouillée pendant trois bonne heures, durant lesquelles il rendit si violemment que sa gorge le fit souffrir. Ses jambes refusèrent de lui obéir lorsqu'il tenta de se relever, et il retomba au sol sans grâce. Deux, trois, quatre autres essais pour se lever et Sebastian abandonna, laissant son front moite heurter le rebord de la cuvette des toilettes.

Ce ne semblait pas être une réussite, même si ses mains étaient impeccables une fois les gants retirés.

La fois suivante, le lendemain, Sebastian se réveilla une heure en avance après une nuit agitée passée à se débattre et à se retourner dans son lit. Il était sorti trois fois de son lit, il avait pris son badge sur le bureau, et s'était dirigé vers la porte. Il avait fallu plus d'efforts à chaque fois pour retourner dans le lit, pour se rappeler de pourquoi il ne pouvait pas aller voir Ciel pour l'instant. Alors à la place, il passa cette heure assis au bord du lit, les gants bien mis sur ses mains.

Il commençait à s'habituer à les sentir. Ils ne le démangeaient plus.

Pendant cette heure, Sebastian s'entraîna à s'oublier dans sa chambre, tout ce qui lui rendaient la tâche compliquée pour faire ce qu'ils lui ordonnaient abandonnés pour plus tard. Ce qu'il restait de sa conscience, de sa compassion, de sa moralité. Il laissa tout cela sur le bureau à côté de son uniforme de rechange, rien de plus que des vêtements qu'il pouvait porter ou jeter comme et quand il le souhaitait.

Cette deuxième fois, ses genoux tremblaient et il eut à nouveau des sueurs froides, mais la nécessité de vomir n'était pas aussi forte que la veille. Il se cacha dans les toilettes seulement pendant une heure et demi.

Le troisième jour, Sebastian mit son réveil une heure plus tôt. Comme la dernière fois, il passa cette heure en plus de sa journée assis au bord de son lit, ouvrant et fermant ses doigts gantés, se débarrassant de ces lourdes caractéristiques. D'abord sa conscience, découpée avec le trancher de la justification. Puis la compassion, taillée en morceaux, faible face au souvenir des coups de poings bestiaux de V7 s'acharnant sur son dos. Et pour finir son sens de la morale. C'était le plus dur à arracher, si profondément enraciné, et Sebastian n'arrivait jamais à réellement laisser derrière lui la certitude que ce qu'il faisait était mal.

Alors, à la place, Sebastian laissa derrière lui la partie qui se sentait concernée.

Le troisième jour, ses jambes tremblaient encore et son front luisait toujours de sueur, mais une fois que son travail se termina neuf bonnes heures plus tard, Sebastian n'avait absolument pas l'impression qu'il allait être malade. Son travail prit fin, il retira ses gants, et alla se préparer un dîner. Pour la première fois depuis longtemps, il réfléchit longuement à ce qu'il pourrait manger, à ce qu'il pourrait préparer avec les ingrédients qu'il avait sous la main.

Pour la première fois depuis trop longtemps, Sebastian prit plaisir à prendre un repas.

Le quatrième jour fut un essai. Les trois derniers jours de soumission de la part de Sebastian avaient donné de l'assurance à ses supérieurs. Angela commença à écraser l'autorité de Docteur dans la section, à toujours plus le pousser à l'extrême, pour essayer de trouver les limites de la nouvelle obéissance de Sebastian. Il refusait de la laisser trouver une quelconque limite. Dès qu'elle donnait un ordre, il obéissait, ses gants se salissant de plus en plus que les autres jours. Et lorsqu'elle souriait de satisfaction, il souriait à son tour, comme s'il était fier d'un travail bien fait. Il avait toujours été fier de son travail, après tout, même les travaux les plus répugnants.

Ce jour-là, il ne fallut qu'un peu plus d'une heure passée avec l'évier des toilettes avant qu'il soit content que ses gants soient propres. Bien qu'il fusse déjà tard, il se rendit tout de même dans la cuisine et se prépara quelque chose pour le dîner. Les ingrédients étaient durs à utiliser même pour lui, mais le résultat fut tout aussi bon que la veille.

Le cinquième jour il ne lui fallut que la moitié du temps habituel pour que Sebastian soit prêt à descendre à la section. Il était déjà plus simple de se débarrasser des qualités dont il n'avait pas besoin en bas, les qualités qui le démoralisaient. Il y avait davantage de spectateurs à présent. Angela avait ramené Ash, et à eux deux, ils rendaient efficacement Docteur silencieux. Cela agaçait Sebastian, cette arrogance infondée, et bien qu'il suive techniquement leurs ordres, il le faisait de manière à ce que le résultat final soit celui que Docteur voulait.

Angela voyait rouge, mais ne pouvait rien dire. Après tout, Sebastian n'avait rien fait de mal.

Donc, lorsqu'il demanda s'il pouvait lui faire une requête, elle n'avait aucune raison de lui refuser.

- Oui, qu'y a-t-il ?

Malgré le ton sec, il y avait une lueur d'intérêt dans ses yeux. Cela changeait de l'habituel mépris.

- Je me demandais simplement si quelque chose pouvait être fait concernant la cuisine, dit Sebastian, remettant les outils du jour sur le chariot. Les ingrédients dans la réserve sont lamentables. Y a-t-il un quelconque moyen d'obtenir un peu plus de variété ?

Angela le fixa un long moment, comme si elle tentait de trouver un sens caché à cette demande. Elle semblait presque déçue qu'il n'y en ai pas.

- Écrivez une liste, dit-elle sèchement, et elle quitta la section avec son frère sur ses traces.

Ainsi se finit la première semaine complète de Sebastian dans la Section V.


Le samedi était le jour des patients dans les jardins. Même alors que la fin du mois de novembre approchait et que la météo avait pris une affreuse tournure, les patients continuaient à s'accrocher à ce peu de liberté, ignorant le froid et le vent pour s'asseoir dehors sur la pelouse.

Sebastian se porta volontaire pour être l'un des surveillants, Ronald étant également présent. Il n'avait aucun problème à s'allonger sur l'un des bancs, et discuter avec les patients les plus proches, plutôt amical. Sebastian était intrigué par son cas; avait-il déjà été dans la Section V ? Il était rarement dans la section principale, pourtant, il n'avait jamais été dans la Section V en même temps que Sebastian non plus. Il n'avait pas cette caractéristique que le reste du personnel avait, mais peut-être était-ce là une partie de la menace qu'il pouvait représenter.

Sebastian était assis assez loin du groupe, adossé contre le tronc d'un arbre. Joker était entouré de sa petite troupe habituelle, Ciel inclus. Quelque soit le plan que Ciel avait mis en marche durant leur séparation, cela avait fonctionné, de ce qu'il constatait. Freckles était assise d'un côté, Soma de l'autre, ces deux-là souriant joyeusement.

Ciel jetait un œil vers lui de temps à autres, lorsque les autres ne regardaient pas. Sebastian se contentait d'acquiescer imperceptiblement. Il ne savait toujours pas comment il était perçu par le groupe. Il serait injuste de détruire tous les efforts que Ciel avait fait pour retrouver leur confiance.

Drocell et Snake restaient entre eux à l'autre bout de la pelouse. Alois était introuvable. Autrement, tout le monde était là.

La matinée se passa, l'air frais s'en allant. Les coups d'œil de Ciel dans sa direction étaient de plus en plus expressifs, plus déterminés. Seulement à moitié sûr que ce soit ce qu'il souhaitait, Sebastian se leva et partit, tournant à l'angle du bâtiment et disparaissant du paysage.

Cela avait dû être la bonne réponse étant donné que Ciel le rejoignit peu de temps après.

- Tu n'as pas l'air d'aller trop mal, fut la première chose que Ciel lui dit après près d'un mois de séparation.

- Fais attention, je pourrais m'évanouir, répondit Sebastian, s'asseyant contre le mur du bâtiment comme le faisait Ciel.

Ils prirent rapidement des nouvelles de chacun, sachant qu'ils n'avaient que peu de temps ensemble. Ciel confirma qu'il était retourné avec Joker et les autres, bien qu'il évita de le dire directement. Après une insistance de la part de Sebastian et ce qui aurait très bien pu être un rougissement de la part de Ciel, il finit par admettre :

- Il se peut que je les ai amenés à la conclusion que mes sentiments envers toi soient une sorte de syndrome de Stockholm. Maintenant ils me traitent comme si j'étais un adolescent au cœur brisé. Je suis à ça de frapper la prochaine personne qui me parle avec ce ton condescendant.

Sebastian ria.

- Alors j'ai brisé ton cœur, c'est ça ? Quelle brute. Je m'en excuse.

- Je briserai quelque chose chez toi si tu ne la boucles pas, craqua Ciel, toujours légèrement rouge. Nous n'avons pas le temps pour ça. Que s'est-il passé de ton côté ?

Sebastian raconta sa part des événements, omettant les détails les plus cauchemardesques. Même ainsi, Ciel blêmit rapidement, et ce fut dans une atmosphère lourde que leur discussion continua.

- Alors ils sont contents de toi, conclut Ciel, la voix quelque peu tendue. Parfait.

- Je ne suis pas constamment en danger, au moins, ajouta Sebastian.

L'expression de Ciel resserrait sa poitrine comme ce n'était pas arrivé depuis son premier jour dans la section cette semaine. Il retourna sa main, une invitation qu'il n'avait pas consciemment décidé de faire.

Après une pause qui sembla ne jamais prendre fin, Ciel glissa sa main dans celle de Sebastian, entremêlant leurs doigts ensemble en les serrant.

- C'est ce qui compte. Comme je l'ai déjà dit, fais ce que tu as à faire.

Ciel semblait davantage se le rappeler à lui-même qu'à Sebastian, mais cela n'importait peu. Sebastian serra la main de Ciel en réponse, son pouce effleurant celui de Ciel.

Une question vint alors à l'esprit de Sebastian, une question qu'il ne voulait pas réellement poser, mais dont il voulait absolument connaître la réponse dès maintenant.

- De toutes ces choses que tu as faites, tu l'as fait pour que le personnel ne me change pas en l'un d'eux, dit Sebastian, se forçant à croiser le regard de Ciel. Est-ce que tu regrettes d'avoir fait toutes ces choses à présent, en voyant la tournure qu'ont pris les événements ?

Sebastian s'était attendu à une hésitation, que Ciel marque une pause et réfléchisse à une dizaine de différentes réponses avant de donner celle qui l'avantageait le plus. À la place, Ciel réciproqua ce petit geste d'affection, bougeant son pouce de haut en bas tendrement, et il répondit de but en blanc.

- Je ne regrette aucune de mes actions. Ils ne t'ont pas changé, Sebastian, dit Ciel, son sourire amer. Je t'ai changé.