1 mois et 2 jours depuis le dernier chapitre ! Est-ce que ce serait pas un record, franchement ? Bon, allez pas vous y habituer non plus. Même si j'essaye d'aller plus vite pour en finir avec cette traduction, parce que c'est looong, et je commence à en avoir un peu marre ! xD

'Fin bref. Sinon j'ai oublié de dire quelque chose dans le chapitre 26. J'ai une nouvelle bêta-lectrice : Paeshtian. Elle m'aide à la relecture anglais/français, et bien évidemment, YuuKyun est toujours là pour la relecture française également. Du coup on est 3 sur le projet maintenant. Faites-lui donc un accueil chaleureux !

J'en profite aussi pour faire un peu de pub à Paeshtian qui écrit une fanfiction du nom de "Kurotama". C'est un crossover entre Black Butler et Gintama, et c'est vraiment une histoire sympathique et drôle à lire ! Elle n'a malheureusement pas beaucoup de lecteurs et de commentaires, du coup je vous encourage vraiment à aller lire son histoire !

www. fanfiction. nette /s/13333021/1/Kurotama (sans aucun espaces et enlevez le "te" de nette)

Bonne lecture !


Écrit par Cennis

Chapitre Vingt-Sept (Partie Un)

Le temps s'était rafraîchi ces derniers jours. Même en intérieur, l'air était froid. Le peu de chaleur qu'ils recevaient menait une bataille en vain. C'était encore pire dans la salle de bain. Le carrelage froid, tout le mobilier en porcelaine, cette fraîche couleur blanche. Toute la chaleur était dérobée par ces éléments, ne laissant pas d'autre choix à Alois que de se blottir davantage dans sa couverture, lové contre le mur.

Son lit serait plus chaud. Il était déjà tard, ou plutôt, si tard qu'il était déjà tôt. Ses paupières se fermaient alors que son corps le narguait avec la promesse d'un sommeil qu'il n'avait pas eu depuis bientôt trois jours.

Il s'énerve pour la moindre chose.

Le journal tombait en poussière entre ses mains ces jours-ci. Entre ses propres crises, sa négligence quand il s'agissait de le cacher, et son utilisation plus fréquente, il n'y avait pas une seule page qui n'était marquée par une larme quelque part. La reliure avait lâché depuis un bon moment. Les pages tenaient grâce à un élastique enroulé au milieu. Le cuir de la couverture pendouillait sur les côtés.

Cela avait été un si beau cadeau. Il aurait pu garder cette qualification si on l'avait donné à n'importe qui d'autre qu'à lui.

Mais sa voix est si différente quand il est énervé.

Alois avait déjà rempli toutes les pages du journal, recto et verso. Quoi qu'il ait écrit, il n'était plus en mesure de le lire, étant donné que ses nouvelles notes étaient gribouillées sur les anciennes. Au moins personne d'autre ne serait capable de les lire non plus.

Beaucoup trop âgée. Et trop en colère. Luka n'avait jamais eu de telle colère.

Les mots étaient si petits que sa main lui faisait mal en retenant autant les mouvements du stylo. Il aimait penser qu'il économisait de l'encre en écrivant aussi petit. Il avait peur de ne plus avoir d'encre. Si cela arrivait, ses pensées n'auraient nulle part où aller, et il ne voulait définitivement pas qu'elles restent en lui.

Les autres n'arrêtent pas d'essayer de me parler. Soma et Joker. Je ne comprends pas pourquoi ils ne me laissent pas tout seul, mais Luka n'aime pas ça. Il dit qu'ils se moquent de moi. Ça l'énerve.

On toqua à la porte de la salle de bain. Le plus petit des coups, d'une main trop petite pour être celle de quelqu'un d'autre. Alois l'ignora.

J'aimerais que ça m'énerve. Je ne comprends pas pourquoi ce n'est pas le cas. Soma me détestait avant. Pourquoi est-ce qu'il est si gentil avec moi maintenant ? Peut-être que Luka a raison. Je n'arrive pas à trouver d'autres raisons.

On toqua de nouveau. Plus fort cette fois. Plus impatient. Alois continua de l'ignorer, même s'il sursautait à chaque petit coup contre le bois.

Luka dit qu'ils essayent de me séparer de lui. Mais il dit ça de tout le monde. Je ne pense pas qu'il veut que j'ai des amis. Mais ils ne sont pas mes amis de toute façon. Alors pourquoi est-ce qu'ils font autant d'efforts ?

Il sembla davantage frapper la porte plutôt que d'y toquer. Le stylo tomba de la main d'Alois lorsqu'une voix s'en suivit.

- Jim, pourquoi tu me laisses pas entrer ?

C'était la voix de Luka, sans la déformation de la colère qu'elle avait si souvent ces jours-ci. Il semblait au bord des larmes et Alois vacilla. C'était un piège, il le savait, mais c'était un piège qui fonctionnait. Même en sachant que dès qu'il ouvrirait la porte et le laisserait entrer, Luka lui cracherait du venin au visage, Alois sentait qu'il devait tout de même le faire.

Il résista à la perche lancée, à cet instinct de grand frère qui devait arrêter les larmes avant qu'elles puissent couler, et il reprit son stylo.

Si Luka désirait tellement entrer, il n'avait pas besoin qu'Alois lui ouvre la porte de toute façon.

Je veux demander à Claude. Il m'expliquait toujours ce genre de choses. Je ne comprends pas les gens et leurs motivations, mais lui oui. Mais et s'il va leur parler et qu'ils disent quelque chose de mal à propos de moi ? Il connaît le nom de Luka. Je lui ai tout dit. S'ils m'ont entendu le dire, il saura.

- Jiiiiiiiim, s'il te plaît laisse-moi entrer.

Une plainte qui pourrait se transformer en crise d'une minute à l'autre. Alois pouvait l'imaginer se tenir de l'autre côté de la porte, les joues bombées avec agacement, la lèvre inférieur tremblante, peut-être un peu trop exagéré pour être sincère. Mais le visage rougi et les yeux larmoyants seraient assez sincère, rien de faux dans la confusion et la douleur d'être interdit d'aller dans la zone de confort, de voir la seule personne avec qui il était en sécurité.

La main d'Alois trembla avec le stylo, sa poigne si ferme que cela laissait une profonde marque sur ses doigts.

Claude ne peut pas savoir. Ce serait le coup final. Il me dénigrerait complètement.

Le stylo tomba au sol alors qu'Alois se précipita vers la porte, laissant Luka entrer en prononçant mille excuses. Il choisit d'ignorer que Luka ne ressemblait absolument pas à ce qu'il avait imaginé. Il n'y avait aucune larmes, pas de joues rouges, pas de lèvre tremblante. Il avait l'air normal, mais il ne ressemblait à rien en même temps. Alois choisit de ne pas voir cela, de ne pas regarder de trop près.

Une fois qu'il commencerait à voir les défauts, tout s'écroulerait.


Un mélange incohérent de bonheur, de peur et d'une ignorance délibérée. Il s'agissait des trois piliers dont l'existence actuelle d'Alois dépendait.

Le bonheur, lorsqu'il était là, faisait disparaître tous les maux. La solitude était partie parce qu'il avait Luka. La jalousie s'était calmée parce que, même si Ciel et Claude en étaient arrivés ensemble à un point dont Alois avait seulement pu rêver, au moins il avait toujours Luka, et ils ne pourraient jamais le lui enlever. Les cauchemars qui rôdaient constamment dans l'ombre de ses rêves, l'exclusion peut-être intentionnelle des autres patients, les traitements qui l'étourdissaient et l'affaiblissaient. Même la culpabilité qui s'était profondément enracinée en lui, un endroit qu'il était lui même incapable d'atteindre, même cette culpabilité disparaissait lorsque le bonheur était présent.

Le bonheur justifiait tout, du moins jusqu'à ce qu'il disparaisse sans crier gare.

Puis il y avait la peur. La peur venait lorsque Alois se réveillait le matin et se retrouvait de nouveau seul. La peur venait lorsque quelqu'un remarquait qu'il fixait le vide en fronçant les sourcils de manière pensive. La peur grandissait lorsque Luka se tordait en quelque chose de méconnaissable, quelque chose d'amer et rancunier, quelque chose de beaucoup trop familier. La peur était à son paroxysme lorsque Luka essayait de lui faire faire des choses. Crier, frapper, blesser.

Il était difficile de se rappeler combien il avait été heureux du retour de Luka lorsque la peur était à son maximum.

Et enfin l'ignorance délibérée. C'était en fait le plus simple. Il fallait simplement ignorer les choses qu'il ne voulait pas voir, et Alois avait de l'expérience pour ça, il le faisait depuis des années et des années. Lorsque la voix de Luka prenait une autre tonalité, il faisait semblant de ne pas entendre. Lorsque les yeux de Luka semblait plus bleus que marrons, Alois fermait les siens. Lorsque Luka disparaissait au moment même où Alois l'enlaçait ou caressait ses cheveux ou une quelconque forme d'affection, Alois faisait comme s'il n'y avait aucun lien entre ces deux choses.

C'étaient les piliers qui retenaient Alois, mais plus les jours passaient, plus ces piliers commençaient à faiblir, à fissurer, à s'écrouler.


Lorsque Alois avait rencontré Claude pour la première fois, il n'était pas encore Alois. Ce nom était arrivé un peu plus tard, après l'erreur, le très mauvais acte, et les pathétiques funérailles. Les mauvaises choses étaient toujours par trois, après tout, et dans le cas d'Alois, elles n'avaient fait qu'engendrer de plus mauvaises choses.

Mais avant les mauvaises choses il y avait une année. La bonne année. L'année où Alois n'était pas encore Alois, et l'année où son sauveur était apparu.

Au départ, son sauveur ressemblait à n'importe quel autre adulte que Jim avait pu voir. Cupide et égoïste, n'ayant que des paroles à double tranchant et des intentions douteuses, avec des yeux et des mains baladeuses. Il ressemblait à n'importe quel autre adulte. Accueilli comme un saint à travers les portes du foyer d'accueil, les autres adultes le submergeant de compliments et d'anecdotes amusantes sur les enfants qu'ils appréciaient le moins, ceux qu'ils seraient bien contents de voir partir. Et comme tous les autres adultes, le sauveur de Jim avait acquiescé, rit quand il fallait, lancé un regard critique aux enfants.

Et alors Jim avait disparu avec Luka. Ils se rendirent à leur endroit secret là où ils n'avaient pas d'heure de coucher ou de visiteur inattendu la nuit. Ici, ils pouvaient jouer aussi longtemps qu'ils le souhaitaient. Il n'y avait personne pour les en empêcher.

Ils y restèrent pendant trois jours. Au bout du premier, Luka posait des questions.

« Pourquoi est-ce qu'on rentre pas encore ? »

« J'ai faim, on peut rentrer maintenant ? »

« Jim, on va avoir des ennuis, on peut rentrer s'il te plaît ? »

Jim ignora chacune des questions. Il n'était pas lui-même certain de sa propre inquiétude. L'homme ne l'avait même pas regardé deux fois pourtant il était étrangement certain qu'il était intéressé. Il avait les mêmes caractéristiques que ce Trancy qui était venu au foyer. Il était peut-être plus jeune, plus propre, jouait mieux la comédie, mais ces deux-là étaient tout de même pareils, Jim en était sûr.

Mais la faim l'emporta. Il faisait horriblement froid dans le repaire. Luka perdit patience le troisième jour. Sans ou avec Jim, il comptait rentrer au foyer. Incapable de justifier exactement pourquoi c'était la pire idée qu'ils pourraient avoir, Jim céda, suivant Luka la queue entre les jambes.

L'homme était parti. Après s'être fait passer un fort savon, avec plus de coups que de mots, les choses revinrent à la normale, pour l'instant.

Mais la normale n'était pas une bonne chose. La normale était la négligence; être laissé pour compte jusqu'au point où la faim privait leurs jambes de leur force, et que leur puanteur leur vaudrait les regards des passants dans la rue. La normale était le mauvais type d'attention; de potentiels adoptants sans amour dans leurs cœurs, et trop d'argent dans leurs portefeuilles et un esprit pour en faire plus.

Le trafic d'enfants était un marché comme un autre, après tout.

Mais la normale était la vie qu'ils menaient, alors Jim reprit le train-train quotidien, ne pensant presque pas à cet homme. Il y avait d'autres hommes auxquels penser, des femmes aussi. Les femmes pouvaient être tout aussi viles que les hommes, même si elles le cachaient mieux, leurs sourires maternels étaient le pire des pièges.

Jim n'intéressait pas vraiment, heureusement, alors il évitait les pires clients. On pouvait en dire de même de Luka. Bien que son jeune âge était une bonne commodité, il n'avait pas un visage assez extraordinaire pour attirer les plus offrants. Mais à eux deux, ils avaient attiré l'attention d'un homme fortuné, du nom de Trancy. Ils avaient encore du temps avant d'être vendus, ce Trancy négociant le prix et hésitant avec les formalités, mais tout le monde dans le foyer savait que Jim et Luka n'étaient déjà plus des enfants libres.

Ils profitèrent au maximum du temps qu'il leur restait. Ils passèrent plus de temps dans le repaire que dans le foyer. Ils évitèrent d'y retourner autant que possible, au point où ils quémandèrent de la nourriture sur la place du village. Jim apprit ce qu'être ignoré voulait dire. Il n'avait jamais été aussi invisible qu'en demandant de l'aide.

Mais il y avait bien une femme. Elle s'arrêtait à chaque fois qu'elle passait. Elle ne leur donnait pas d'argent, mais elle disparaissait un moment, et revenait avec de la nourriture. Elle ne leur disait rien, leur donnait simplement la nourriture et partait, mais ils n'avaient pas besoin de mots pour l'aimer.

- Je veux vivre avec elle, disait Luka, plus triste qu'heureux après ses visites.

Le chemin du retour semblait à des kilomètres.

Jim restait silencieux. Il y avait quelque chose chez elle, une lueur dans ces étranges yeux pourpres à laquelle il n'arrivait pas à faire confiance.

Lorsque l'homme revint, Jim l'avait complètement oublié.


Un autre mercredi, une autre session en groupe dans le foyer. L'ambiance était décidément beaucoup moins énergique que d'ordinaire. Il n'y avait pas de plaisanteries, pas d'insultes au second degré et de vacheries échangées. Le silence régnait chez le groupe, même Joker était assis la bouche bien fermée.

Grey arrêta de mâchouiller le bout de son stylo, le retirant de sa bouche en grimaçant.

- Bon sang, qui est mort ? demanda-t-il, balayant du regard les visages inexpressifs qui le regardaient également.

Un moment de silence, puis il ria bruyamment à sa propre plaisanterie.

Phipps se contenta de lever les yeux au ciel, gribouillant de petites fleurs sur son presse-papier.

- Oh alleeeeeeez, ce n'est pas comme si c'était quelqu'un que vous connaissiez. C'est bon, souriez !

Grey souriait assez joyeusement pour le reste d'entre eux, sa bonne humeur inébranlable.

Du moins jusqu'à ce qu'il ne reçoive absolument aucune réponse. Pas même l'habituel regard mauvais.

Son humeur se dégrada rapidement lorsqu'il n'obtint pas la réaction qu'il attendait.

- D'accord, faites comme vous voulez. Des misérables, tous autant que vous êtes, soupira Grey, s'avachissant dans sa chaise.

Son ennui semblait tous les atteindre, les infectant d'une agitation à laquelle ils ne pouvaient rien faire même s'ils le voulaient.

- Finissons-en alors. Faisons le tour, en commençant par toi, et dites-moi une bonne et une mauvaise chose à propos de votre semaine. Et essayez au moins de rendre ça intéressant, par pitié.

Le pauvre Dagger était le celui désigné. Tout ce qu'il réussit à marmonner était que le temps s'était un peu réchauffé mais qu'il faisait tout de même encore très froid. Il fut récompensé par Grey qui lui tira la langue en produisant un « pffft ».

Personne ne fit mieux.

Alois peinait à trouver quelque chose à dire lorsqu'il entendit un bruit grave et frustré venant de Luka, assis par terre à côté de sa chaise. N'étant pas dans la capacité de lui demander, Alois lui lança un regard interrogateur.

- Il me fixe encore, grogna Luka, les yeux plissés vers l'opposé du cercle.

Alois n'avait même pas besoin de regarder pour savoir de qui parlait Luka.

Non, pensa Alois, sachant pertinemment que Luka entendrait et répondrait tout aussi normalement que s'il avait parlé, Il ne nous regarde plus.

- Si, il regarde, répondit Luka, une impression malveillante accompagnant la manière dont sa lèvre s'abaissait. Il me fixe. Fais-le arrêter.

Alois se mit alors à regarder. En effet, Ciel regardait dans leur direction, mais son œil les fixait sans voir. Il rêvassait.

Il est dans la lune, dit Alois, On est en face de lui, c'est tout.

- Non, il me regarde !

Luka se mettait à crier, ou peut-être criait-il depuis le début. Alois n'en était pas certain. Mais la voix commençait à être trop grave, alors Alois fit comme s'il n'entendait pas.

- Ne m'ignore pas.

Encore plus grave, plus en colère. Ce n'aurait pas dû être effrayant, pas venant d'un garçon de huit ans, mais des paroles aussi brèves réussissaient à être menaçantes.

Savoir que la menace n'était pas contre lui était encore pire.

N'y fais pas attention. Si tu l'ignores, il ne t'embêtera pas, répondit Alois, ayant plutôt l'air d'en quelque sorte l'implorer.

Heureusement, le tour de Ciel arriva et il fut ramené dans la pièce. Il ne fit que hausser les épaules à la question, insensible à la réaction déplaisante de Grey, aussi imperturbable que jamais.

- Ils ne l'obligent même pas à répondre, dit Luka, distrayant Alois. C'est le petit chouchou, pas vrai ? Si toi tu essayais de faire comme lui, ils te le feraient payer, mais pas lui.

Luka s'était levé à côté de la chaise de Alois. Il faisait à peine un peu plus que la moitié de la taille d'Alois pourtant il semblait le surplomber à cet instant. Ses petites mains étaient fermées en poings.

S'il te plaît laisse tomber, Alois était clairement en train de l'implorer à présent, un épuisement dont il n'avait pas eu conscience jusqu'à maintenant se faisant savoir, Je t'en prie.

- C'est comme s'il pensait être le chef ici. De tout et tout le monde. Il prend ce qui l'intéresse chez les autres, il prête seulement attention aux autres quand ça lui chante, et on le laisse faire. Ça ne te rend pas malade ?

Luka s'avance à grands pas à travers le cercle, chaque pas étant lent et prudent, la traque d'un prédateur. Pendant un instant, Alois s'attendit presque à ce que Ciel lève l'œil, voit celui qui était sur le point de l'attaquer, et ce ne fut que lorsqu'il ressentit cette écrasante déception qu'il réalisa qu'il s'agissait de ce qu'il voulait plus que tout. Que quelqu'un, n'importe qui, voit ce qu'il se passait.

- Trancyyyyyyy.

- Il ne mérite rien de tout ça, cracha Luka, le visage méconnaissable.

Mais Alois ne pouvait pas le regarder de trop près par peur d'y reconnaître quelque chose. Il était sûr et certain que si c'était le cas, il n'y aurait plus de retour en arrière.

- C'est sa faute, Jim. Il a pris ce qui nous appartenait. C'est sa faute si nous sommes toujours ici, toujours comme ça.

Tais-toi, pensa, implora, Alois. Mais Luka n'écoutait pas. Il se tenait devant Ciel désormais, ses petits poings tremblant d'une rage qu'Alois trouvait déconcertante. Tais-toi !

- Eh, le timbré.

- S'il n'était pas là, tout irait mieux, Jim. Tu sais que c'est la vérité. S'il n'était pas là, Claude me regarderait à nouveau, m'aimerait à nouveau-

- Tais-toi ! hurla Alois, ses ongles s'enfonçant dans la chair de ses paumes.

Et alors Luka disparut. Il était celui qui se tenait devant Ciel, celui qui le dévisageait, celui que tout le groupe regardait avec inquiétude. Ciel le regardait, calé dans son siège, une expression dépassant la surprise sur le visage.

Alois haletait. Un frisson le traversa alors qu'il revint à lui-même, se retournant afin de regarder son propre siège vide avec confusion. Quand avait-il bougé ?

Joker se leva lentement.

Le frisson se changea en effroi.

- Assis-toi, Alois, dit doucement Ciel, faisant signe à Joker de ne pas bouger.

Néanmoins, Joker observait prudemment Alois, sciemment. Ce n'était pas la première fois qu'il avait vu Alois perdre le contrôle ces derniers temps. Ce n'était pas non plus la première fois qu'Alois avait explosé ainsi. Ciel ne pouvait pas se permettre de perdre un autre œil.

- Va juste t'asseoir.

Alois essayait de trouver sur le visage de Ciel un indice pour savoir ce qu'il pensait, mais comme toujours, il était comme un livre fermé pour lui. De tout ce que Luka avait dit, qu'est-ce que les autres avaient entendu ? Ou était-ce simplement la crise d'Alois qui s'était immiscée ? Il n'arrivait pas à savoir.

- Assis-toi, répéta Ciel, se refermant.

Cela commençait à ressembler à un ordre.

Ayant l'impression que le cercle se refermait sur lui, même si personne d'autre n'avait bougé, Alois fuit dans sa chambre.


La deuxième fois que Alois avait rencontré Claude, il n'était pas plus près de devenir Alois.

Assez de temps était passé pour que Jim reconnaisse à peine l'homme. Quelque soit la désagréable impression qu'il avait éprouvée la dernière fois, ce n'était pas assez important pour s'être fait une place dans ses souvenirs. Tout semblait être important sur le moment, après tout, et bien que cela aurait été un romantisme idéaliste de pouvoir dire le contraire, Jim ne regarda pas deux fois l'homme en lui passant à côté de lui dans le couloir.

Des voix en colère le poursuivaient, l'encourageant seulement dans sa fuite.

Ce n'était pas moi !

Il ne pouvait pas dire cela. S'il le disait, il jetterait Luka aux loups. Toujours était-il que, l'injustice de la situation faisait bouillir son sang. Il semblerait qu'il se trompait même lorsqu'il agissait correctement. Des semaines de bons comportements ruinées par la maladresse de Luka.

Mais, ce sale vieux pervers l'avait mérité. S'intéresser à Luka comme ça, ignorait-il qu'ils étaient déjà pris ?

Jim n'avait pas versé du thé brûlant sur les cuisses du pervers. Luka l'avait renversé, la bouilloire un tout petit peu trop lourde pour ses mains d'enfants. Mais que ce fusse un accident ou non, l'homme s'en contrefichait, ce rugissement de douleur et de colère qui leur était à tous beaucoup trop familier. Voir Luka devenir blanc comme un linge en avait été trop à supporter pour Jim. Disant bon vent à ses semaines de bon travail, il avait poussé Luka derrière lui, feignant le remord.

Les enfants étaient interchangeables pour des hommes comme lui. Il ne remarqua pas qu'il ne s'agissait pas du même garçon qui avait servi sa table.

La claque reçue en plein visage avait fait pétiller des étoiles derrière les paupières de Jim. Il entendit seulement le sang dévaler dans ses oreilles. Il ne se sentit même pas tomber au sol, il ne le remarqua qu'après s'être remis de l'étourdissement, lorsque le monde le rattrapa soudainement.

Plus tard, il blâmerait la gifle. Elle l'avait quelque peu abasourdi, affirmerait-il, lui avait fait oublier sa place pendant un moment.

Ils n'accepteraient pas cette excuse mais ça ne guérirait pas les méchantes et profondes crevasses que Jim laissa sur le visage du vieil homme. Il n'avait pas visé l'œil de l'homme mais ce fut si satisfaisant de sentir ses ongles le ratisser quoi qu'il en soit. Son hurlement fut encore plus satisfaisant, plus par surprise que n'importe quoi d'autre.

Les hommes dans son genre ne s'attendaient jamais à une riposte.

L'insensibilité momentanée le quitta aussi vite qu'elle était venue, juste à temps pour que les responsables se mettent à lui crier dessus, se précipitant vers lui avec un but précis. Blesser un client était une première. La sentence qui suivrait était inimaginable.

Alors Jim courut, et il ne s'arrêta pas tant qu'il n'arriva pas au repaire, le seul endroit sûr.

Il l'a mérité, se répéta Jim en boucle, la bouche bien fermée pour retenir un sanglot. Le sang de l'homme avait séché sous ses ongles, il le démangeait et le mettait mal à l'aise. Il m'a frappé en premier.

Sa joue avait enflé. Elle pulsait d'un rouge chaud, une coupure vive à l'intérieur de sa bouche sur laquelle sa langue repassait constamment. Le bleu serait énorme. Il serait définitivement puni pour cela aussi. Ils détestaient que les visages des enfants soient endommagés. Avec un peu de chance ce Trancy ne reviendrait pas avant que le bleu soit parti.

Jim espérait que Luka aille bien. Ce qu'il avait fait allait forcément faire oublier l'accident de Luka, mais même ainsi, il était inquiet. Pas assez inquiet pour y retourner cependant. La simple idée de revenir en arrière lui donnait la nausée.

Il y eut des bruissements à l'extérieur du repaire.

Jim reprit du poil de la bête.

- Luka ?

La porte décrépit du cabanon fut poussée ouverte avec prudence, comme si la personne n'était pas certaine que les gonds tiendraient. Voir cette précaution suffit à pousser Jim à se recroqueviller sur lui-même, la nausée s'intensifiant.

Un adulte entra, balayant le repaire du regard. Il regarda entièrement l'abri avant même de faire attention à Jim, et en plus, il était plus intéressé par le fait de s'essuyer les mains sur son pantalon.

Ce furent les yeux qui prirent de court Jim. Une horrible couleur, plissés comme ceux d'un chat. Pire que tout cependant, ils étaient froids.

- C'était plutôt impressionnant, dit l'homme, surplombant Jim.

Il n'était pas habillé comme un homme riche. Les clients du foyer montraient généralement leur richesse avec orgueil. Si cet homme avait une quelconque fortune, alors il était plutôt discret. Un pull-over uni gris, un pantalon sombre, pas de décorations à noter.

Tout semblait bas de gamme. Usé, même. Mais sa voix semblait porter une richesse, une importance implicite que seuls les personnes aisées ou puissantes paraissaient monopoliser.

Jim n'avait pas particulièrement l'impression que l'homme représentait un danger. Quel danger cet homme pouvait-il bien poser qui ne soit pas une menace constante de toute façon ? Mais c'était un client du foyer, et à cet instant, Jim était vulnérable. Laisser un client le voir être vulnérable était la pire erreur qu'il pouvait faire.

Ignorant à quel point la soudaine apparition de l'homme l'avait déséquilibré, Jim essuya sa manche contre son visage, se débarrassant des larmes. Quoique cela ravive fortement la douleur dans sa joue, il se força à adopter une expression neutre, aucune émotion que l'homme puisse voir, utiliser.

D'une nonchalance qu'il n'éprouvait pas, Jim dit :

- Nous avons le sens du spectacle.

L'homme ne sourit pas mais Jim eut tout de même l'impression qu'il était amusé.

Donnant un léger coup de pied au sol et observant la poussière qui s'en dégagea, il s'accroupit pour être au même niveau que Jim, faisant cependant bien attention à ne pas s'asseoir sur le par terre sale du cabanon. Il tendit une main et ce fut la première fois que Jim remarqua qu'il tenait quelque chose.

- Ce n'est vraiment pas beau à voir, fit remarquer l'homme, regardant le gonflement violâtre sur la joue de Jim, même si je pense que l'autre personne ne s'en sort pas aussi bien.

Cela ressemblait à un compliment.

- On doit pas frapper si on veut pas se faire frapper à son tour, dit Jim, une fausse vantardise enflant rapidement.

Il arracha la petite compresse froide. Elle était déjà en train de s'assouplir, le peu de glace dedans fondant, mais le soulagement qu'il ressentit en la posant contre sa joue était incomparable.

- En effet, répondit l'homme.

Il se releva maintenant que Jim avait accepté son offre, s'éloigna quelque peu. Un bon moment passa avant qu'il dise quoi que ce soit d'autre, et lorsqu'il reprit la parole, il ne se retourna pas pour le regarder.

- Ton ami m'a dit où aller. Il était très contrarié. Mais je ne m'en ferai pas trop, à ta place. Ils sont trop occupés à calmer ta victime pour te chercher. Je doute qu'ils mènent des recherches acharnées.

Jim attendit qu'il en dise davantage avant même de penser à répondre. Bien que cela soit douloureux, il sourit narquoisement.

- Vous mentez. Luka ne parlerait de cet endroit à personne. Vous m'avez suivi ici vous-même.

L'homme se retourna pour le regarder. De nouveau, Jim eut cette étrange impression qu'il était amusé, comme s'il souriait sans réellement sourire. Pourtant ce n'était pas désagréable, ce genre d'attention.

- D'accord, - il ne tenta même pas de le nier -, La prochaine fois, je te conseillerais de prendre un détour lorsque tu fuis, surtout si tu penses que des gens pourraient te suivre.

La compresse froide avait laissé la main de Jim trempée, plus chaude que froide à présent. Il éloigna sa main de sa joue, laissa tomber l'objet désormais inutile au sol. Il ne savait vraiment pas comment s'y prendre avec cet homme.

- Pourquoi êtes-vous ici ?

Il l'avait dit avec plus d'hostilité que ce qu'il ressentait réellement. Jim laissait souvent l'hostilité, la colère et la violence l'emporter sans même qu'il remarque qu'il éprouvait ces sensations. Parfois il ne se connaissait que lorsqu'il laissait les autres le connaître.

- Parce que je pensais que tu serais en train de pleurer, dit l'homme, comme si c'était évident. Je ne peux pas laisser un enfant seul alors qu'il pourrait être en train de pleurer.

Jim ne savait pas comment le prendre. Jim ne comprenait absolument pas cet homme.

- Je ne pleure pas, dit-il, plus sur la défensive qu'il ne l'avait voulu.

L'homme aurait pu mentionner ses yeux bouffis, ou les légères traces sur ses joues, mais à la place, il ne fit qu'acquiescer et reprit :

- Bien alors.

Jim ne savait pas quoi dire, alors il se tût. Mais il n'arrivait pas à détourner le regard de la compresse froide, abandonnée au sol. Sa joue ne lui faisait plus aussi mal maintenant. Où l'homme avait-il ou bien pu trouver cela ? Il n'y en avait pas au foyer. S'il avait suivi Jim dès qu'il l'avait vu alors pourquoi avait-il pris autant de temps pour faire son apparition ? Se pourrait-il qu'il a fait diversion pour avoir la compresse, juste pour Jim ?

Je ne peux pas laisser un enfant seul alors qu'il pourrait être en train de pleurer.

C'était un menteur. Il y avait une raison qui expliquait pourquoi il avait suivi Jim, pourquoi il avait choisi de donner à Jim quelque chose afin de soulager la douleur. Il avait une arrière-pensée et cela n'avait rien à voir avec l'inquiétude, la gentillesse, ou une once de compassion pour lui. Les personnes qui venaient au foyer n'avaient aucune compassion dans l'âme, ni la main sur le cœur.

Même si Jim n'était pas capable de deviner quelle était la réelle raison, il savait que l'homme mentait. Ce ne pouvait être que ça.

Pendant une heure, puis deux, puis presque trois, ils restèrent tous les deux dans le cabanon, dans le silence le plus total sans prêter aucunement attention à la présence de l'autre. Pas qu'ils ne remarquent pas. Jim, tout du moins, était bien conscient de la présence de l'homme. Il attendait continuellement que l'homme reprenne la parole, pour mentir davantage, ou qu'il fasse un mouvement vers lui. Ils étaient seuls, après tout, et personne n'était là pour entendre.

Mais le seul mouvement que l'homme fit, fut pour ouvrir la porte du cabanon. Les seuls mots qu'il prononça furent pour demander à Jim s'il était prêt à retourner au foyer.

Incapable de résister plus longtemps, Jim acquiesça, suivant l'homme hors du repaire et sur le chemin du foyer.

Sans trop de surprise, l'accueil ne fut pas très chaleureux. Dès que le gérant posa un œil sur Jim, son pas pris une allure féroce, ses mains prenant la forme de griffes. Du moins jusqu'à ce qu'il réalise qui accompagnait Jim. Il se raidit instantanément, passant du prédateur à la proie.

- M. Faustus. Nous pensions que vous étiez parti.

Jim n'avait jamais entendu le gérant aussi penaud. C'était assez satisfaisant, de le voir la queue entre les jambes. Jim se sentait presque puissant à cet instant là, oubliant que l'homme se tenait à côté de lui, que ce n'était pas la présence de Jim qui intimidait le gérant.

- Non, j'étais juste parti me promener, répondit l'homme.

Sa réponse était quelque peu méprisante. Il prêtait plus attention à Jim qu'au gérant.

- Après le spectacle de tout à l'heure, j'avais besoin d'un peu d'air frais.

L'assurance du gérant lui revint.

- Oui. Des excuses ne suffisent pas. Je peux vous assurer, un châtiment approprié sera-

- Des adultes civilisés agissant comme des enfants, le coupa l'homme, secouant la tête tout en regardant Jim.

C'était comme faire partie d'une farce, comme être le railleur plutôt que la victime. C'était agréable.

- Un peu de thé renversé et c'est la fin du monde. Quel genre d'établissement dirigez-vous ici ?

Le gérant resta sans voix, ce qui n'arrivait pas souvent. Jim ne remarqua pas qu'il arborait un grand sourire jusqu'à ce que l'homme lui adresse un petit sourire en retour, la première fois qu'il le voyait sourire. Immédiatement, Jim se reprit en mains, se débarrassant de son sourire. Idiot, ne le laisse pas te voir tomber dans ses pièges. Après toutes ces années, il s'en voulait d'être toujours aussi susceptible par rapport aux plus petits gestes.

Néanmoins, il enregistra le souvenir de ce premier sourire, quoique inconsciemment. C'était la première fois que quelqu'un d'autre que Luka semblait ravi grâce à lui.

- Je… ne peux que m'excuser, répondit faiblement le gérant, ignorant pertinemment comment agir.

L'homme devait être beaucoup plus influent qu'il ne le semblait, pour être capable de rendre cet horrible gérant aussi docile.

- Toute cette histoire de punitions, ça m'inquiète. Regardez les dégâts que cette brute a déjà fait, - l'homme montra de la main la joue assombrie de Jim, faisant bien attention à ne pas la toucher -, Je veux être sûr et certain qu'on ne fera plus de mal au garçon. Voyez cela comme l'expression de mon intérêt.

De l'intérêt. La garantie de la sécurité. À travers une simple phrase, Jim s'était vu promettre une protection. Il regarda l'homme, perplexe. Le gérant était tout aussi perplexe que lui.

- M. Faustus, ce garçon… on l'a déjà demandé. Un marché se fait à l'heure où nous parlons.

Se maudissant pour avoir une telle réaction, une étincelle d'espoir se mit à brûler dans le cœur de Jim. Ce fut la première fois que le mot sauveur lui traversa l'esprit, fut à tout jamais associé à cet homme. Peut-être était-ce la première erreur.

- Et je me joins à ce marché. Allez-y, prévenez le Directeur, mettez-le au courant et sur le champ.

Comme un chien en laisse, le gérant tourna les talons et partit, une hâte l'animant pour suivre immédiatement ces ordres. Il ne resta qu'eux deux dans le couloir, Jim regardant encore l'homme d'un air perplexe.

- Qu'est-ce que vous faites ? demanda-t-il d'un ton sec.

Sa confusion se changeait en colère quelque part entre son cerveau et sa bouche. Il ne voulait pas avoir l'air énervé. Mais il ne pouvait pas non plus retirer ce qu'il venait de dire et perdre la face.

- Comme je l'ai dit, je ne peux pas laisser tout seul un enfant en train de pleurer, répondit l'homme.

Jim ne nia pas cette fois. À la place, il se tourna pour faire face à l'homme, son expression se tordant avec la colère qu'il ne voulait pas avoir.

- Tous les enfants dans cet endroit pleurent. Et eux alors ?

Aussi aisément qu'auparavant, comme s'il n'y avait pas plus simple explication dans le monde, l'homme dit :

- Mais je ne les ai pas vus. Je n'ai vu que toi.


Luka était sans merci.

- Pourquoi es-tu parti ?!

- Lâche, lâche, lâche !

- C'est pour ça qu'il ne te regarde plus, Jim !

- Tu es pathétique.

Alois se blottit davantage, le front contre ses genoux. Ses mains n'arrêtaient pas de trembler.

- Je t'en prie, arrête.

Il n'y avait pas de larmes. Juste une plainte épuisée et sèche.

- S'il te plaît.

Luka semblait tellement plus imposant que ce dont Alois se souvenait. Ce tout petit garçon le surplombait, bloquant toute la lumière. Sa voix ressemblait au tonnerre. Il était impossible de l'ignorer, peu importe à quel point Alois pressait ses mains contre ses oreilles.

- Tu as vu la tête qu'il a fait ?

Soudain, ce n'était plus crié. Presque sur le ton de la discussion. Moqueur.

- Ton soi-disant ami, aucunement inquiet. Il voulait juste que tu t'éloignes de lui.

La voix de Luka était au niveau de son oreille à présent, mais lorsque Alois se tourna pour voir, son frère était introuvable. Pourtant, la voix continuait.

- Tu pensais être spécial, n'est-ce pas ? dit-elle, du venin dans chaque syllabe. Ce n'était pas comme Claude. Parce qu'il n'aimait personne, se fichait des autres. Mais il ne s'en fichait pas de toi, même après que tu l'aies attaqué -

- Je ne voulais pas, répliqua faiblement Alois, mais ce fut englouti dans le torrent d'accusations de Luka.

- Même après que tu l'aies blessé et que Claude ait arrêté de t'aimer. Il te voyait encore. Ça te donnait l'impression que tu étais spécial.

Luka ricana en prononçant le dernier mot. C'était suffisant pour qu'Alois se sente encore plus petit, insignifiant.

- Mais c'était exactement ce qu'il voulait que tu penses. Ça lui était bénéfique que tu penses ça. Mais plus maintenant. Maintenant tu n'es rien pour lui, rien pour eux.

- Je t'en prie.

On frappa timidement à la porte et Luka disparut.

L'espoir revint un instant. Un nom lui traversa l'esprit.

- Erm, salut.

Mais ce n'était pas la voix qu'il souhaitait entendre. Ce n'était pas le visage qu'il désirait voir. L'espoir mourut aussi vite qu'il était revenu à la vie, et Alois se sentit encore plus vide par son absence.

- Je peux entrer ?

Soma jeta un œil par la porte à peine entrouverte, l'allégorie de la prudence. Il lui adressa un sourire pour prendre la température lorsque Alois le regarda, mais ce regard étant la seule réponse qu'il reçut, le sourire disparut.

- Oui ? Non ? Va chier ? ria Soma de manière quelque peu mal à l'aise, s'infiltrant davantage dans la chambre.

Il se tenait toujours à la porte cependant, comme s'il se préparait à prendre ses jambes à son cou.

Alois n'avait même pas la force de lui dire de partir.

Le silence qui régnait alors que Soma attendait une réponse était atrocement long, pour tous les deux. Même les mouches n'osaient pas voler.

- Est-ce que tu veux que je laisse la porte ouverte ? finit par demander Soma, abandonnant complètement le sourire.

Le voir aussi sérieux était toujours déconcertant.

Tu veux laisser la porte ouverte, pensa amèrement Alois, Pour me fuir plus vite.

Lorsque Alois continua sur son silence, Soma acquiesça, comme s'il s'agissait d'une réponse suffisante, et il ferma la porte de la chambre. Sans demander plus de permission, tout hésitation abandonnée, il alla d'un pas nonchalant jusque de l'autre côté de la pièce pour s'asseoir sur le lit d'Alois.

- Alooooooors. C'était plutôt impressionnant.

Alois secoua la tête. C'était beaucoup trop familier.

- Je veux dire, ça arrive que Ciel me tape sur les nerfs avec ces commentaires de M. je-sais-tout aussi, mais je ne pense pas que je lui ai déjà crié dessus pour qu'il la ferme comme ça, dit Soma avec un grand sourire, s'appuyant sur ses mains, Je l'ai poussé hors de sa place quelques fois, je lui ai donné un noogie absolument pas nécessaire une fois, mais jamais quelque chose d'aussi direct. Tu as plus de culot que moi, ça c'est sûr.

Arrête. Soma lui souriait beaucoup trop amicalement. Il lui parlait avec beaucoup trop de familiarité. Comme s'ils étaient amis, plaisantant ensemble. Alois n'arrivait pas à comprendre. Arrête de faire semblant.

- Mais, il n'était pas en train de dire quoi que ce soit avant. Alors, tu comprends pourquoi on était tous un peu confus.

Soma le regarda, marquant une pause pour voir si Alois allait parler. En vain.

- Tu sais, je me suis dit, après la dernière fois, que toi et moi on pourrait parler un peu plus. J'attendais que tu viennes vers moi, mais tu ne l'as jamais fait. Je sais que je devrais probablement comprendre le message, mais…

Écrasé par l'une des crises les plus cruelles de Luka. La première fois que quelqu'un l'enlaçait depuis des années. Cette délicate attention avait brisé tout ce qu'il restait en lui. Alois s'était accroché à Soma comme à une bouée de sauvetage, mais une fois que l'instant s'était terminé, il n'avait pas osé regarder Soma dans les yeux. Il l'avait entendu, après tout. Cette lamentation déchirante. Ce nom incriminant.

Je ne comprends pas ce que tu veux.

- Je voulais simplement mettre les choses au clair. Le dire clairement, dit Soma, essayant en vain de capter le regard d'Alois. On peut tous voir que tu ne vas pas bien. Je sais qu'on a tous eu des différents. Toi et moi surtout, nous n'avons jamais été sur la même longueur d'onde. Mais quoi qu'il en soit, nous sommes quand même dans le même sac.

Je ne comprends pas ce que tu y gagnes.

- Nos différences mises à part, je ne veux pas que quelque chose t'arrive. Alors… si tu veux parler, je suis prêt à écouter. Je suis plutôt bon pour donner des conseils. En fait, je dirais même que je suis le plus qualifié pour ça ici. Je suis beaucoup plus terre à terre, tu vois.

Soma sourit et Alois voulut désespérément y croire. Il leva la tête, croisant enfin les yeux de Soma.

Quelqu'un lui a demandé de faire ça, ce n'était pas la voix d'Alois dans sa tête. Luka se manifestait de nouveau, bien qu'il n'apparaissait pas comme d'habitude. Est-ce que tu es assez stupide pour croire qu'il en a quelque chose à faire ? Il t'a toujours détesté. Il sait ce que tu as fait à l'œil de Ciel. Il pense que tu es un monstre depuis.

Alois tenta de réciproquer le sourire de Soma mais il mourut dans l'œuf alors que la voix de Luka devint plus forte.

Est-ce que tu te souviens de la manière qu'il avait de te regarder ? Il n'a jamais regardé personne d'autre comme ça. Personne d'autre ne lui a donné envie d'être détesté. Personne à part toi.

- Alors, qu'est-ce que tu en dis ?

Soma tendit la main, l'offrant à Alois pour qu'il la prenne.

- Amis ?

Vas-y, fais-toi avoir. Comme ils l'attendent. Tu verras après. Tu verras ce qu'ils pensent vraiment de toi. Ce qu'ils veulent vraiment qu'il t'arrive.

Vas-y, FAIS-LE.

Alois tendit la main, désespéré d'accepter l'offre, pour saisir le geste de Soma avant qu'il ne lui soit refusé. Mais plus il se rapprochait de Soma, plus la voix de Luka devenait forte, plus vicieuse, plus convaincante.

Soma tomba des nues alors que sa main fut giflée.

- Dehors, dit Alois, monotonement.

Il aurait voulu avoir l'air plus empathique. Il aurait voulu être capable de se convaincre, que c'était ce qu'il souhaitait.

- Va-t'en.

Soma resta assis un long moment. Il ne semblait pas surpris mais il donnait l'impression d'être beaucoup plus que simplement déçu. Sa main était toujours levée, le rejet une blessure profonde.

Alois posa de nouveau son front contre ses genoux, n'acceptant plus de se laisser regarder par Soma, ou il savait qu'il reviendrait sur ce qu'il venait de dire. Il voulait revenir en arrière. Il voulait que Soma réessaye de l'atteindre. Il voulait une autre chance pour recommencer à la case zéro.

S'il te plaît.

Mais Soma ne réessaya pas. Sans dire un mot de plus, il se leva et sortit de la chambre, refermant la porte silencieusement derrière lui.

S'il te plaît, aide-moi.


Qui était Claude Faustus, Jim se le demandait, et pourquoi était-il si craint par le personnel du foyer ? Une fois de plus depuis l'arrivée de l'homme, le gérant tressaillit, tête haute et les yeux collés au sol.

Jim sentit une montée de satisfaction. C'était une position qui lui était beaucoup trop familière. Il espérait que le dos du gérant finirait par également connaître cette terrible douleur.

- Si je comprends bien, tous les deux, vous n'êtes pas des frères biologiques ? demanda Claude.

Ils étaient tous les trois assis autour d'une petite table ronde. Il y avait une assiette remplie de luxurieux mets français au milieu et les deux garçons la contemplaient avec désir. Ils avaient chacun une tasse vide devant eux. C'était une disposition dont même Trancy ne bénéficiait pas lors de ses visites. Malgré sa fortune, il était bien chanceux d'avoir ne serait-ce qu'une nappe repassée.

- Mais quand même des frères, répliqua Jim, quelque peu sur la défensive.

Toutes ces paroles étaient sur un ton agressif. C'était inintentionnel cette fois-ci.

- Je n'en doute pas, acquiesça Claude, se tournant pour faire face à Luka. Ils ne sont pas juste là pour faire joli. Ne vous gênez pas. En ce qui me concerne, je ne suis pas très sucreries.

Le visage de Luka s'illumina et sa main se rua vers l'assiette. Jim attrapa son poignet avant qu'il puisse prendre quoi que ce soit, recevant une mine confuse et contrariée.

- Non, merci. On est pas censé accepter de la nourriture d'étrangers.

- Jim, on prend toujours-

- Non, merci.

Luka se fit tout petit sous le regard, croisant les bras sur son torse et ne daignant plus regarder Jim. Jim en payerait les conséquences pendant des jours. Quoi qu'il en soit, il pouvait y avoir n'importe quoi dans ces gâteaux. La manière d'agir du gérant, tout le personnel qui léchait les bottes de Claude; il y avait quelque chose de dangereux derrière toute cette aimable attitude, Jim le voyait bien.

Claude le fixa un long moment. Jim le regarda également, montrant toute sa méfiance dans son regard. Claude fut le premier à détourner les yeux, en acquiesçant légèrement, puis il tendit une main afin de prendre l'un des biscuits. Malgré ce qu'il avait dit plus tôt, il prit une grande bouchée, exagéra en avalant.

- Comme vous voudrez, dit-il, aucune émotion dans le ton.

Cependant, Jim ne se laissa pas être berné, même lorsque Luka lui envoya un coup pas si faible que ça dans le tibia. Les gâteaux restèrent à leur place et ce tout le long de l'entrevue. La conversation continua, quoi qu'il en soit.

- Qu'en est-il de votre éducation ? demanda Claude, essuyant ses doigts déjà propres sur sa serviette. J'ai ouï dire qu'aucun de vous ne va à l'école. Des tuteurs viennent-ils ici, dans ce cas ?

- Non, répondit Luka avant même que Jim en ait l'occasion, on fait un peu de maths le mercredi. Et parfois ils nous donnent des livres à lire et nous posent des questions dessus. Mais je pense pas que ça compte.

- On n'est pas autorisés à aller à l'école, dit Jim. Ce serait problématique pour eux si les gens posaient des questions si on arrêtait subitement d'y aller. Ou Dieu m'en garde, que l'un de nous dise quelque chose de mal.

Le gérant releva soudainement les yeux, le visage très rouge. Il ouvrit la bouche, chaque parcelle de son corps tremblantes le signe que ses protestations ne seraient pas à voix basse, mais il fut préventivement réduit au silence par Claude qui leva une main.

- Allez chercher la bouilloire. Nous sommes prêts pour le thé.

Le gérant sembla presque prêt à répliquer. Jim voulait qu'il le fasse. Ce serait, au moins, normal. C'était effrayant de voir le gérant tenir sa langue, s'éclipser et s'exécuter. Ça ne rendait que Claude plus menaçant. Jim voulait prendre la main de Luka et courir, aussi loin qu'ils le pouvaient d'un homme qui était capable de faire paraître le gérant, l'homme de leurs cauchemars, aussi insignifiant.

- C'est comme s'ils ne voulaient pas que vous sachiez.

Jim écarta une quelconque hésitation. Il ne se laisserait pas être comme le gérant devant cet homme. Il ne reculerait pas.

- Alors que vous savez très bien de quel genre d'endroit il s'agit.

- Ils aiment jouer la comédie, s'accorda à dire Claude, aucunement désolé de son aveu. Mais jouer les ignorants ne m'intéresse pas. Cet homme est un casse-pieds. Est-ce qu'il t'a frappé depuis la dernière fois où j'ai été ici ?

Le changement de sujet prit Jim de court un instant, mais il reprit rapidement pied.

- Non, même si je vois bien qu'il en a vraiment envie, dit Jim avec un grand sourire, quelque peu tordu. Je n'avais jamais remarqué qu'il savait comment ne pas frapper les gens avant. On en apprend tous les jours.

Claude acquiesça, regarda Luka.

- Et toi ?

Luka eut l'air déconcerté. Bien que Jim l'ait mis au parfum à propos de sa rencontre ce jour-là, la majorité de l'information lui était passée par-dessus la tête. Il était surtout confus quant au fait qu'ils rencontraient quelqu'un de nouveau alors que leur autre marché était déjà en route. Quoi qu'il en soit, il savait comment se comporter avec les clients, alors il sourit poliment et nia une quelque violence.

- Il ment, l'interrompit Jim. Il le frappe tout le temps.

Jim attrapa le poignet de Luka sous la table, enfonçant légèrement ses ongles lorsque Luka s'apprêta à protester. Ce n'était techniquement pas faux. Ça ne l'était juste pas récemment. Le gérant ne s'était pas embêté avec Jim, et Luka par extension, depuis l'avertissement de Claude durant sa dernière visite. Mais Jim avait empêché Luka de dire quoi que ce soit, intrigué par la lueur de je ne sais quoi dans les yeux de Claude.

C'était presque une émotion, la première fois que Jim voyait autre chose qu'une absence de sentiments chez l'homme.

Le gérant revint avec la bouilloire, clairement fulminant. Il fut sur le point de remplir l'une des tasses mais il fut une fois de plus arrêté par la main levée de Claude.

- … Oui ? demanda le gérant d'un air confus.

Claude lui prit la bouilloire, servant lui-même le thé.

- Ah, je peux le faire, proposa Luka, embarrassé qu'on le serve, mais Claude venait de lui demander s'il désirait du lait ou du sucre.

Jim demandait continuellement du sucre, Claude versant scrupuleusement cuillère après cuillère dans sa tasse, jusqu'à ce que le thé ait plus le goût de sucre qu'autre chose.

Le gérant commença à arborer une petite mine.

- Un instant.

Jim ne tenait pas en place. Il sentait que quelque chose se préparait, Quelque chose de grand allait arriver. Et ça allait arriver à cause de ce qu'il avait dit. Claude était sur le point de faire quelque chose par rapport à ce que Jim avait dit, comme si les paroles de Jim comptaient, comme si sa voix avait une quelconque importance.

Cette impression, c'était ce que Jim pensait être comme le pouvoir.

- Tendez les mains, dit Claude aucunement perturbé, rien de menaçant ou sombre dans son ton.

Même ainsi, le gérant hésita à s'exécuter, la confusion sur son visage se changeant en panique.

- Pourquoi ?

Claude laissa ses gestes répondre à sa place. Regardant Jim droit dans les yeux tout du long, il inclina de nouveau la bouilloire, versant l'eau bouillante du thé sur les mains tendues du gérant.

Le gérant et Luka hurlèrent en même temps. Jim ne savait pas qui était le plus en détresse. Mais le gérant était définitivement celui qui souffrait, ses mains déjà horriblement rouges, la peau brillante et gonflante. Il se retourna pour partir, levant les mains, des larmes de douleur ruisselant le long de son visage.

Mais il s'arrêta lorsque Claude dit :

- Je ne vous ai pas excusé.

Claude n'avait toujours pas détourné les yeux de Jim. Ce ne fut que lorsque Claude lui sourit en retour que Jim sentit qu'il était lui-même en train de sourire, rayonnant de satisfaction. Il ne put retenir l'éclat de rire qui remonta, un rire presque hystérique.

Et Claude sourit, un sourire sincère, heureux de voir le bonheur de Jim.

Mais ni Luka ni le gérant ne partageaient leur hilarité. Le gérant hoqueta un s'il vous plaît ! Luka semblait sur le point de pleurer, fixant les mains brûlées du gérant avec sympathie. Il sauta sur ses deux pieds, sa chaise reculant instablement sur ses pieds arrières.

- Pouvons-nous être excusés ? demanda Luka poliment, n'oubliant pas ses manières une seule seconde, mais il se précipita vers le gérant avant que Claude puisse dire quoi que ce soit.

Faisant bien attention à ne pas toucher ses mains, Luka emmena le gérant avec lui, hors de la pièce et vers les cuisines.

- Ne comptes-tu pas le suivre ? demanda Claude, reposant la bouilloire sur la table.

Aucunement décontenancé par ce qui venait de se produire, il prit une gorgée de sa boisson, plissant le nez au goût.

- Ne te retiens pas.

Une partie de Jim voulait les suivre. Mais la partie qui voulait comprendre était beaucoup plus forte.

- Pourquoi est-ce que vous voulez tant qu'on vous apprécie ? demanda-t-il, un restant d'hilarité ne le quittant pas.

Ce n'aurait pas dû être drôle. Ça aurait dû l'effrayer. Mais le karma n'avait jamais fait partie de sa vie auparavant et il ne comptait pas se priver du plaisir que ça lui avait apporté à l'instant.

- Pas on, toi.

Claude mit trois cuillères de sucre dans sa tasse, mélangea jusqu'à qu'il se soit complètement dissout, puis il l'échangea avec l'abomination qu'était la boisson de Jim.

- Mais vous deux, vous devez forcément venir ensemble, si je ne me trompe pas.

Jim hésita. Ne serait-ce que pour retarder sa réponse, il prit une gorgée de sa boisson. Elle était parfaitement sucrée, faisant disparaître le goût amer du thé.

- D'accord. Alors pourquoi tenez-vous à ce que je vous apprécie ?

Jim refusait d'être flatté. Enfin, il essaya. Mais il ne pouvait rien faire contre cette chaleur dans sa poitrine. Ce sentiment d'être spécial.

Claude reposa son menton sur sa main, prenant un moment avant de répondre.

- Lorsque je suis venu ici la dernière fois, c'était pour leur dire que je n'étais plus intéressé par leurs services. Personne ne m'avait particulièrement tapé dans l'œil durant ma première visite. Mais... eh bien, en me rendant au bureau, je t'ai vu. Et tu avais vraiment cette colère.

Jim resta silencieux, même lorsque Claude marqua une pause, essayant d'ignorer à quel point cette chaleur gonflait dans sa poitrine. Personne, pas un seul des autres enfants, n'avaient réussi à attirer l'attention de Claude. Personne à part lui.

- Tous ces enfants, ils sont si mous. Il n'ont aucune vie en eux. Mais toi, tu es encore capable de t'énerver, de rire. Tu as encore de l'espoir, n'est-ce pas, Jim ?

Jim gigota sur sa chaise, jouant avec l'anse de sa tasse.

- Alors vous me voulez. Mais vous ne répondez pas à ma question.

- Je veux que tu m'apprécies. Il n'y a pas de motif ou de raison. Je n'ai pas pour habitude de remettre en question mes envies. Si tu viens avec moi, ne vaut-il pas mieux pour nous deux que tu m'apprécies ? dit Claude en haussant légèrement les épaules.

Ce n'était absolument pas une explication. C'était mieux que n'importe quelle explication que Jim aurait pu entendre.

- Alors vous m'aimez... parce que je suis énervé.

Claude sourit quelque peu. Jim trouvait qu'il semblait affectueux.

- J'aime les gens fiers, surtout lorsque leur situation ne justifie pas une telle fierté, expliqua Claude. Avoir attaqué cet homme après qu'il t'ait attaqué, c'était une question d'orgueil. Aucun des autres enfants n'a cela, aucun des adultes ne méritent de l'avoir, et puis il y a toi. Et ainsi je t'ai vu. Et c'est devenu important pour moi, que tu m'apprécies.

Jim sentit son visage se réchauffer. Spécial. Le mot n'arrêtait pas de lui traverser l'esprit.

Lorsqu'ils s'étaient parlés pour la première fois dans le repaire, Jim avait trouvé que les yeux de Claude étaient effrayants, mais alors qu'il les regardait à présent, il trouvait que leur couleur était plutôt intéressante. Des yeux de chat, oui, et beaucoup plus que cela.

- Trancy nous veut depuis une éternité. Il a plein d'argent. Vous ne serez pas capable d'en offrir plus.

Si c'était la colère, l'orgueil, la vivacité qui avait piqué l'intérêt de Claude alors Jim n'allait pas se laisser rougir comme une écolière et perdre cet intérêt. Il ne montrerait pas à quel point Claude arrivait à l'influencer. Il garderait cet intérêt, ce qui le rendait spécial.

- Effectivement. Je ne suis pas ce qu'on appellerait un riche. Mon métier, et mes employeurs actuels, ne seraient pas qualifiés comme lucratifs. Quoi qu'il en soit, - Claude tendit la main -, il n'y a pas que l'argent. Laissons Trancy se mener à la faillite avec sa mauvaise habitude. Il ne pourra pas t'empêcher de disparaître.

Jim tendit également la main, la glissant dans celle de Claude. La main de Claude faisait ombre à la sienne alors qu'ils concluaient.

- Faire disparaître les gens est en quelque sorte une de mes spécialités.


Ils n'étaient jamais juste tous les deux maintenant. Était-ce intentionnel ? Ce devait l'être. Claude ne faisait jamais rien sans aucune intention. Il faisait bien attention à ne jamais être seul avec Alois désormais.

Après tout ce temps, ce n'aurait pas dû être aussi douloureux que ça l'était.

- Complètement parti en vrille, dit Grey, se balançant sur les deux pieds arrières de sa chaise.

Il prononçait les mots tout en mastiquant une poignée de chips, le paquet familial protestant bruyamment alors qu'il allait jusqu'au fond.

- Il était limite collé au visage de Phantomhive. Phantomhive n'a même pas dit quoi que ce soit. Choquant, pas vrai. Lui qui est si bavard d'habitude.

- Nous avons interpellé Trancy plusieurs fois alors qu'il abandonnait sa place dans le cercle mais il ne montra aucun signe de nous avoir entendu. Après sa crise, il semblait revenir à lui. Il avait l'air confus. Désorienté, même, élabora Phipps.

Alois pouvait difficilement ignorer sa présence. Il se tenait juste derrière la chaise, les mains sur le dos de l'objet, à seulement quelques pouces des épaules de Alois.

Le sous-entendu était clair comme de l'eau de roche.

- Je vois. Alois, qu'as-tu à dire à propos de cela ?

Claude était glaçant. Ce n'était même pas de l'indifférence. C'était une froideur délibérée. Il n'y avait aucune chaleur en lui lorsqu'il était près d'Alois, plus maintenant.

- Dis-lui juste la vérité, dit Luka, s'appuyant contre le genou d'Alois. Je veux voir son visage quand tu lui diras.

Alois bougea brusquement la jambe, laissant Luka tomber.

Il ne dit rien.

- Trancyyyyy, on te pose une question, chantonna Grey, léchant le sel de ses doigts. Tu pourrais au moins regarder les gens quand ils te parlent. Les bonnes manières c'est gratuit.

- Casse-pieds, chantait-il encore et encore alors que Grey parlait. Le visage de Luka était déformé, un regard mauvais envoyé dans la direction de Grey. Casse-pieds, casse-pieds, casse-pieds.

- Il se moque de toi, Jim.

- Il trouve ça drôle.

- Fais-le arrêter de rire.

- Assure-toi qu'il ne rie plus jamais.

Alois ferma les yeux. Ça n'empêchait pas les mots mais au moins il n'avait pas à voir le visage tordu de Luka. Mais alors, les yeux fermés, il ne vit pas non plus la main qui se dirigeait vers lui. Il se tordit autour de la chaise en sentant le toucher, son bras se jetant directement sur le poignet de Phipps pour l'attraper, le retournant sur lui-même avant même de réaliser ce qu'il faisait.

Phipps se dégagea sans problème. En même temps, Grey avait mis ses mains sur les épaules de Alois, le repoussant violemment contre la chaise. Il laissa une main autour de la gorge d'Alois, écrasant sa pomme d'Adam.

S'agenouillant sur sa propre chaise, Grey sourit.

- Allons, allons. Ce n'était pas très gentil.

- Frappe-le, implora Luka, le ton désespéré. Frappe-le toi aussi.

Alois serrait les poings sans le vouloir. Il ne voulait pas faire ça. Comme il n'avait pas voulu mettre son bras en arrière, laisser la tension s'accumuler dans ses muscles, se préparant à bondir. Mais Phipps attrapa ses poignets avant qu'il puisse faire quoi que ce soit, les serrant si fort qu'Alois put sentir la désagréable sensation de la peau glissant sur l'os, le craquement de ses articulations étant beaucoup trop écrasées ensemble.

- Ne reste pas planté là !

Luka pleurait. Il avait l'air effrayé.

- Bouge ! Blesse-les avant qu'ils te blessent !

Mais Alois n'osa pas bouger. Ses mains lui donnaient l'impression qu'elles se brisaient, Phipps les serrant si fort. Et cette main sur sa gorge. Ce regard que Grey lui lançait, le mettant au défi de réessayer. Il se laissa à peine déglutir, chancelant en sentant la main de Grey bouger contre lui lorsqu'il le fit.

Tout du long, Claude observa.

- Les enfants de nos jours n'ont vraiment aucune manière, pas vrai, Phipps ? dit Grey, feignant l'indignation.

Il était sans l'ombre d'un doute beaucoup plus agacé d'avoir eu à lâcher son paquet de chips par terre plutôt que par de quelconque dégât fait à la main de Phipps. Pas qu'il semblait y avoir eu quoi que ce soit. Sa prise était plus forte que jamais.

Alois restait parfaitement immobile, les yeux collés au sol.

- Alois. J'aimerais que tu répondes à la question.

- Fais ce qu'il te dit, implora Luka. Il t'aimera à nouveau si tu fais ce qu'il te dit.

Alois n'arrivait même pas à se souvenir quelle avait été la question. La voix de Luka était trop forte, l'emprise de Phipps trop ferme, la main de Grey trop lourde sur sa gorge. Comment pouvaient-ils s'attendre à ce qu'il se concentre sur ce qu'ils disaient lorsque tout arrivait en même temps ?

Sa tête lui faisait mal.

Il voulait juste dormir.

- Alois, la voix de Claude retentit à nouveau, plus douce cette fois. Que regardes-tu ?

Luka lui adressa un grand sourire, s'appuyant de nouveau contre son genou. Tout d'un coup, ses larmes et sa panique s'étaient évanouis, laissant Alois ressentir le contrecoup. Et pourtant il ne tenait pas en place. Ses mains n'arrêtaient pas de s'élancer, essayant en vain d'agripper n'importe quoi à portée de main. Alois ne pouvait s'empêcher d'observer, suivant les mouvements, si ce n'était que pour ne pas craquer et se laisser regarder Claude.

- Il faisait aussi ça l'autre jour, dit Phipps. Au début j'ai pensé qu'il regardait dans le vide, mais c'était trop précis pour que ce soit le cas.

- Oooooh, un point faible !

Grey se pencha pour avoir une meilleure vue du visage d'Alois, à l'effroi qui s'y trouvait à présent. Il n'aurait pas pu avoir l'air plus enthousiaste, trouvant d'une manière ou d'une autre de la joie dans cette découvert.

- Qu'est-ce que tu en penses ? Qu'est-ce que tu vois, Trancy ?

- Éloigne-le de ton visage, dit Luka, étant soit inconscient soit ignorant la signification de ce que Claude venait de dire.

Luka était trop absorbé par la colère.

- Il le demande, en se rapprochant autant. Fais-le bouger. Fais lui mal.

Alois dut se mordre la lèvre pour s'empêcher de parler. De dire à Luka non, de tout avouer à Claude à nouveau. Les mots mouraient d'envie de le quitter. Il dut les lier pour le moment, les verrouiller jusqu'à ce qu'il puisse mettre la main sur son stylo, le stylo sur le papier, les mots abandonnés sur la page où ils ne pourraient faire aucun mal.

Pour lui, ou pour qui que ce soit d'autre.

- Tu ne veux rien me dire ?

La voix de Claude était encore plus lourde de sens, le ton déçu, blessé. On aurait dit l'ancien Claude. Le Claude d'avant St. Victoria.

Ne fais pas ça, je t'en prie.

Alois enfonça davantage les dents sur sa lèvre inférieure, se concentrant sur la chaleur qui s'y accumulait. La peau devenait violette. Une ligne se forma, ouverte. La chaleur refroidit alors qu'un rouge humide dégoulina. Et la vérité resta un secret.

La conversation se déroula autour de lui après cela. C'était comme s'ils avaient oublié qu'il était là. Ils parlèrent trop facilement d'hyper agression et de désillusions. Le Zydrate fut blâmé, pas les personnes qui lui en avaient donné, la personne qui en était responsable. Il ne prendrait plus de Zydrate, pour sa sécurité et celle des autres patients.

Claude escorta seul Alois aux quartiers.

Une distance fut maintenue entre eux.

Ils ne marchèrent pas côte à côte.

Ils ne se regardèrent même pas.

Juste avant que la porte de la section ne s'ouvre en buzzant, Claude prit la parole, avec ce même écho de celui qu'il était autrefois. Ou du moins, Alois pensa pouvoir l'entendre.

- Si tu changes d'avis et souhaites me parler, préviens quiconque sera à la section. Ils me contacteront.

Il ne regardait toujours pas Alois. Dès qu'il eut dit ce qu'il avait à dire, il commençait à rebrousser chemin.

Alois l'interpella avec hésitation.

- Tu viendras vraiment ?

Mais Claude ne l'avait sans doute pas entendu, disparaissant rapidement à l'angle.