Deuxième partie du chapitre 27, ou plus exactement, de l'arc du passé d'Alois, j'imagine ? C'est un chapitre assez long, comme les prochains vont également l'être, alors s'il le faut n'hésitez pas à faire une ou des pauses durant la lecture !
Ah, et on est le 14 décembre aujourd'hui, alors un joyeux anniversaire à notre chère Ciel Phantomhive !
Écrit par Cennis
Chapitre Vingt-Sept (Partie Deux)
(alias; celui où ça tourne mal)
Un marché fut passé entre le Trancy et le foyer. Jim et Luka devinrent des Trancy de nom, leurs dossiers changèrent, leurs vies furent déracinées. Ces racines ne trouveraient plus jamais le sol dont elles avaient besoin, même après avoir été libérées des mains de Trancy.
Objectivement, Jim était l'un des plus chanceux parmi les enfants vendus du foyer. Comparé aux autres, il ne passait que peu de temps près de Trancy, et le reste du temps était passé auprès d'une compagnie qu'il préférait nettement. Même ainsi, Trancy était aussi monstrueux que les humains pouvaient l'être, et tout aussi lâche. Il n'avait que deux désirs et il utilisait les enfants pour les satisfaire tous les deux.
Le temps qu'ils passaient avec lui était court, mais intense.
La maison de Trancy rappelait les anciens manoirs et les grandes demeures d'il y a fort longtemps. À cette époque, il aurait probablement eu un titre. Actuellement, il avait assez d'argent pour prendre la place d'un titre, ce qui le rendait tout aussi intouchable aux yeux des autorités qu'un Seigneur l'aurait été.
Mais un si grand domaine était également la cachette parfaite pour des enfants. Même le personnel Trancy, avec des années passées ici, avait du mal à les retrouver lorsqu'ils disparaissaient.
Et ils ne manquaient pas de disparaître.
À l'instar du foyer, chaque fois que quelque chose de mal arrivait, chaque fois qu'ils devaient être près de Trancy, chaque fois que leurs corps les faisaient souffrir d'une manière qu'aucun enfant ne devrait connaître, Jim et Luka se volatilisaient. Cette maison géante possédait tant de pièces, tant de coins et de fentes, et lorsqu'ils se lassaient d'en chercher, il y a avait toujours le jardin.
Pour eux, cela ressemblait davantage à une forêt, du genre qu'ils avaient lu dans les quelques livres qu'on leur avait autorisé à lire. Des étendues d'un vert parfait, des chemins de pavés blanc bordés d'une myriade d'arbres en fleurs colorées, si hauts qu'ils semblaient effleurer le ciel. Même la nuit ça ne les effrayait pas, peu importe à quel point la pénombre qui s'abattait glaçait le sang. Après tout, quels monstres pouvaient bien rôder dans ces arbres qui soient pire que le monstre qui les attendait dans la maison ?
Et de l'autre côté de cette forêt d'enfant attendait Claude.
Comme il l'avait promis, l'achat couronné de succès que Trancy avait fait avec eux ne l'avait absolument pas dissuadé. Seulement un jour après que Jim et Luka soient eux-mêmes arrivés, Claude avait localisé l'endroit, trouvé un accès facile par les sous-sols, et leur avait montré comment aller de l'autre côté des arbres. Et sans y manquer, chaque fois qu'ils échappaient au Trancy et à son personnel, chaque fois qu'ils triomphaient des arbres, Claude les attendait.
La dépendance n'était pas un concept que Jim avait connu jusque là. Mais avec chaque rencontre, presque tous les jours, la présence de Claude dans sa vie commença à effacer le cynisme, le doute, la haine contre tout ceux qui pouvaient être considérés comme adultes.
Même Luka, méfiant après l'incident du thé, commençait à apprécier Claude. Malgré le fait que Claude ait avoué ne porter aucun intérêt pour Luka, il était tout de même bon, apportant un cadeau à Luka pour accompagner le moindre cadeau qu'il ramenait à Jim. Chaque fois qu'il voyait cela, la chaleur qui avait pris vie en Jim ce jour-là s'embrasait jusqu'à ce qu'il ne se retienne plus de sourire.
Et Claude lui souriait toujours en retour, sans y manquer une seule fois.
Ces instants dans la forêt devinrent la raison de se lever du lit le matin pour Jim. Ils l'aidaient à supporter les heures avec Trancy. Ils le calmaient après les cauchemars qui le poussaient à se réveiller en sursaut et sueurs froides. Ils lui donnaient la force de tenir Luka lorsque Luka en avait besoin, même lorsque le contact physique était la dernière chose qu'il voulait à ces moments-là. Et lorsque Luka faisait des erreurs, de bêtes erreurs que tout enfant fait, le souvenir de ces instants et la promesse d'en avoir plus donnaient à Jim le courage d'en prendre la responsabilité, d'endurer le châtiment, et de se remettre sur pied par la suite.
Mais au cinquième mois depuis l'arrivée à la demeure Trancy, les erreurs de Luka devinrent de plus en plus extrêmes. Jim ne pouvait que se demander si à un certain moment elles n'étaient pas devenues intentionnelles. Luka se vengeait-il sur leurs gardiens, en sachant très bien que Jim en payerait indéniablement le prix à sa place ? C'était une pensée traîtresse qui le rongeait, mais pourtant bien présente.
Au début il s'agissait de petites choses comme trébucher sur l'un des vases luxueux ou renverser une assiette de nourriture sur le tapis en peau d'ours dont Trancy était si fier. C'étaient des accidents, Jim n'en doutait pas. Luka n'était pas un assez bon acteur pour être capable de feindre de tels effrois.
Alors que le quatrième mois passe au cinquième, cependant, la maladresse de Luka devint de plus en plus écrasante. Il semblait à peine capable de coordonner ses jambes à présent. Il ne pouvait même plus tenir quoi que ce soit. Au lieu de lui demander, il était plus aisé de ne pas passer par son intermédiaire et de simplement jeter l'objet par terre soi-même.
Jim pouvait être compréhensif jusqu'au point où, pour chaque chose que Luka cassait, il était réprimandé. Mais il étouffa ce ressentiment grandissant du mieux qu'il le pouvait, le dissimulant sous les souvenirs de sa dernière rencontre avec Claude.
La peur de perdre l'intérêt de Claude commençait à s'amoindrir. Jim savait désormais que ce n'était pas de passage. Cinq mois de rencontres, de conversations et de gentillesse, tout en n'attendant rien en retour. Claude était quelqu'un en qui l'on pouvait avoir confiance, Jim pouvait se laisser y croire. Claude avait au moins gagné cela.
Et parfois, durant ces cinq mois, la balance du cœur de Jim basculait. Un battement de trop, une erreur en plus de Luka, et le poids changea alors que le ressentiment qu'il avait si bien ignoré se mit à gonfler.
La présence de Claude éclipsa celle de Luka, sans que Jim ne s'en rende compte.
Ils étaient toujours allés voir Claude ensemble, mais ce jour-là, Jim avait été agité. Il n'arrivait pas à rester en place dans leur chambre, attendant que Luka revienne de la chambre de Trancy. Cela prenait beaucoup plus de temps que d'ordinaire. Cela faisait déjà une bonne heure de plus par rapport à l'heure à laquelle ils se rendaient d'habitude dans la forêt.
Claude les attendrait, n'est-ce pas ? Mais ils n'allaient pas le voir tous les jours. Peut-être que Claude se dirait qu'ils ne viendraient pas. Peut-être qu'il partirait. Cela faisait déjà presque une semaine que Jim avait pu le voir depuis la dernière fois. Il pourrait penser que Jim s'était lassé de lui et arrêterait de venir.
Jim se sauva de la chambre. Sans les pas plus lents de Luka, il arriva deux fois plus vite de l'autre côté des arbres. Son cœur s'arrêta un instant lorsque la fine couche d'herbe fut déserte, ce qu'il redoutait le plus s'était réalisé, mais alors il aperçut ce dos qui s'en allait.
- Claude !
Claude se retourna, le salua d'un signe de la tête, attendit que Jim le rejoigne.
- Je suis désolé – J'ai essayé de filer plus tôt, mais, haleta Jim, la bouche en nage et la gorge sèche après avoir couru.
- Tout seul ?
Claude regarde derrière lui, en direction des arbres. Personne ne fit irruption comme Jim venait de le faire. Jim sentit une douleur dans sa poitrine alors qu'il secoua la tête, mais la culpabilité fut rapidement oubliée lorsque Claude secoua ses clés de voiture.
- Est-ce que tu aimerais faire un tour ?
Jim fut surpris de constater que la voiture n'en était pas une de sport. Il s'agissait simplement d'une voiture à trois portes comme une autre, resplendissante par sa banale couleur argent. Impeccable à l'intérieur, évidemment, pas une seule trace de déchets recouvrant les sièges ou le sol. Il y avait quelques dossiers à l'arrière, des dossiers de papier kraft uni avec un logo imprimé sur le haut à droite.
- Qu'est-ce que c'est ? demanda Jim, incapable de s'empêcher de sourire.
Il n'était plus nécessaire de retenir son sourire désormais. Il savait que Claude aimait le voir.
- Je suis en congé de travail pour l'instant, mais j'aime rester à jour sur ce qu'il se passe, répondit Claude, sortant prudemment du chemin, la route principale étant très empruntée à cette heure-ci de la journée.
- On peut écouter la radio ?
- Bien sûr.
Claude ne mit pas le volume trop fort, un fond sonore agréable alors qu'ils discutaient.
- Sinon, c'est quoi ton travail ? Tu es en congé depuis une éternité. Tu ne vas pas avoir des problèmes si tu te relâches ?
- Six mois ce n'est pas si long que ça lorsqu'on est grand, répondit Claude. Je suis psychiatre dans un asile. Ce sont les dossiers de certains de mes patients. Ce… n'est pas vraiment une bonne chose pour eux, que je sois absent, mais je n'y peux rien. Je suis techniquement encore au travail, je ne travaille simplement pas dans mon bureau.
Jim ne pouvait pas s'arrêter d'afficher un grand sourire. Claude parlait tellement plus maintenant qu'ils étaient juste tous les deux par rapport à quand Luka était avec eux. Pour en apprendre plus sur lui, pour passer du temps juste tous les deux, le souvenir de cette journée aiderait Jim à traverser tout ce que le Trancy pouvait préparer.
- Cool ! Du coup est-ce que, genre, tu fais ce truc avec les taches d'encre ?
C'était le peu de connaissances que Jim avait concernant la psychiatrie. Il aurait voulu pouvoir en dire davantage, sembler plus cultivé, impressionner Claude par son savoir.
- Non, je ne suis pas friand des tests de Rorschach. Les résultats ne sont pas fiables même avec des patients coopératifs, et les miens sont loin de l'être.
Jim fronça les sourcils.
- Quoi, ils n'ont pas envie de guérir ?
Pour une raison quelconque, ce fit sourire Claude.
- Je suppose que non.
Une musique que Jim reconnut vaguement passa à la radio. Il chanta en même temps, braillant les paroles qu'il connaissait, fredonnant lorsqu'il ne savait pas. À travers la fenêtre, la campagne s'était changée en ville puis en campagne et ainsi de suite, jusqu'à ce que le bleu du ciel touche celui de la mer.
Ils parlèrent tout du long. De choses insignifiantes. De leurs chansons et couleurs préférées, la raison exacte de pourquoi Jim détestait tant le poisson, d'amusantes anecdotes sur le travail de Claude. De choses signifiantes aussi. Le temps qu'il restait à Claude avant qu'il doive réellement retourner à son travail, ce que Jim voulait faire dans le futur, s'ils pouvaient juste rester sur la route sans jamais s'arrêter.
Ils finirent par s'arrêter, se garant dans un parking à quelques mètres de la plage. Il faisait froid malgré la chaleur du soleil, le drapeau rouge levé à cause de la marée haute. Même ainsi, le Pier Head battait son plein, des familles avec de jeunes enfants, des groupes d'amis, des classes en voyage scolaire profitant tous du peu de soleil rare.
Ils étaient si loin du manoir Trancy. Depuis combien de temps étaient-ils partis ? La culpabilité refit surface lorsque Claude amena de la glace à Jim. Mais il ne pouvait pas être malheureux. Pas aujourd'hui. Pas lorsque Claude le traitait comme s'il était la seule personne qui comptait au monde.
- Es-tu inquiet que je retourne travailler ? demanda Claude, la voix basse dans le café bondé.
Il était prudent, mais Jim n'en voyait pas l'utilité. Ils ne faisaient rien de mal, après tout, et personne ne semblait suspecter l'adulte et l'enfant qui n'avaient aucune ressemblance physique. Les gens choisissaient de ne pas voir ce genre de choses, avait remarqué Jim.
Jim sourit, comme il s'était dit qu'il le ferait.
- Ce n'est rien, je comprends que tu ne pourras pas venir nous voir après.
Claude le regarda jusqu'à ce qu'il arrête de faire semblant.
- J'ai promis que je t'aiderai à disparaître. Ne va pas t'imaginer que j'ai oublié, dit Claude, se penchant au-dessus de la table. Mais tu ne peux pas disparaître avant que je le fasse. Supporte juste la situation un peu plus longtemps.
- Luka, - Jim s'humidifia les lèvres, baissant le cône de glace -, je ne peux pas le laisser derrière. Est-ce que tu le prendras aussi ?
- Si c'est ce que tu souhaites, répondit Claude, et le cœur de Jim s'emballa.
Ce qu'il désirait n'avait jamais été important pour qui que ce soit auparavant.
Le chemin du retour fut encore mieux que l'aller, malgré la destination. Cette sûreté, cette promesse, elle faisait disparaître tous les doutes que Jim avait eu. Il n'avait accordé ces deux choses qu'à Luka, mais ce jour-là, Jim accorda ce qu'il lui restait d'amour et de confiance à Claude.
- J'essayerai de m'échapper à nouveau bientôt, promit Jim à l'entrée des arbres.
- Prends soin de toi, dit Claude, comme il le faisait toujours.
Le bonheur fit éclater Jim de rire. Il revint dans sa chambre et celle de Luka, mourant d'envie d'annoncer les bonnes nouvelles à Luka. Leur liberté était garantie, leur futur une toile vierge qu'ils pourraient peindre à leur guise. Il fut plus maladroit que d'ordinaire, percutant presque l'un des membres du personnel de Trancy, mais il arriva sain et sauf dans la chambre.
Et la trouva vide.
Les draps du lit n'étaient pas froissés, les tiroirs n'étaient pas à moitié ouverts comme ils l'étaient d'habitude après que Luka les ait fouillé. La chambre était comme Jim l'avait laissée.
Il sentit son estomac se retourner.
On frappa à la porte.
- M. Trancy vous demande.
Ils savent.
Ils savent.
Ils savent.
C'était la seule chose à laquelle Alois pouvait penser. Luka le suivait fidèlement alors qu'il entra dans la section, marmonnant également quelque chose, ou peut-être disait-il la même chose. C'était dur à différencier désormais.
Ils savent.
Ils savent.
Ils savent !
- Alois ?
Une voix mit fin au bruit blanc. Soma se tenait devant lui, bloquant le chemin vers sa chambre. Il fronçait les sourcils, le regardant d'un air méfiant. Était-il capable d'entendre ces mots ? Pouvait-il en être autrement ? C'était si fort. La peur était si forte.
- Eh, ça va ? Tu es blanc comme un linge, dit Soma, mais sa voix était railleuse.
Il se moquait d'Alois. C'était ce qu'était l'expression sur son visage. Pas de la méfiance mais du plaisir.
- Laisse-moi tranquille, réussit à cracher Alois, ayant du mal à vocaliser ses paroles.
Il y avait tant de mots dans sa tête, il ne voulait pas laisser filer cela accidentellement. Luka n'avait toujours pas arrêter de faire des messes-basses, mais Alois n'arrivait pas à comprendre ce qu'il disait. Lorsqu'il se concentrait, essayait d'écouter, ça lui donnait juste la migraine.
- Soma, laisse tomber.
Joker était là à présent. Il fusillait Alois du regard. C'était plus que de la simple méfiance.
Haine.
C'était de la haine, n'est-ce pas ?
Tous les autres aussi. Ils s'étaient tous arrêtés pour le regarder.
Ils avaient les mêmes yeux que Joker. Chacun d'entre eux.
La haine, la haine, la haine, la haine, elle était partout.
Les marmonnements de Luka devinrent plus forts mais pas plus compréhensibles.
Soma écarta la main de Joker, s'avançant vers Alois. Il recula mais il n'avait nulle part où aller. Les autres patients étaient tout autour, l'encerclant, leurs regards haineux à chaque angle.
- Quelque chose est arrivé ? demanda Soma, feignant l'inquiétude avec tant d'exagération que c'en était risible, Est-ce que tu vas bien ?
Soma le mettait au pied du mur. Alois ne pouvait aller nulle part pour s'échapper. Ils l'avaient piégé trop près de la porte des quartiers, l'avaient enfermé, ils avaient dû prévoir tout cela. Sa tête tournait avec la panique, avec le fredonnement rythmé du chant de Luka.
Soma tendit la main et Alois craqua.
- Eh !
- Bordel de merde.
- Lâche-le !
Des mains apparurent de tous angles, le cercle se refermant davantage sur lui. Les yeux de Soma riaient, globuleux, des larmes d'hilarité coulant alors qu'Alois pressa davantage ses pouces contre le cartilage de sa gorge. Ses bouffées d'air étaient semblable au plus hystérique des rire, chaque hoquet d'air réussissant à se faufiler entre les doigts d'Alois empirant les choses.
- Ferme-là, juste ferme-là !
Alois ne réalisa pas qu'il était celui qui disait cela jusqu'à ce qu'il se prenne un coup de pied dans le torse, qu'on le prive de son propre air momentanément. Joker ne perdit pas de temps après avoir dégagé Alois, attrapant Soma par les épaules à l'aide de son bras valide et l'emmenant aussi loin d'Alois que possible.
Jumbo repoussa Alois contre le mur lorsqu'il tenta de se relever, l'empêchant de bouger sans même le regarder. Les autres affluaient autour de Soma, s'agitant autour de lui, débattant si oui ou non il fallait aller chercher le personnel. La haine dans leurs yeux devenait plus forte chaque fois qu'ils regardaient dans la direction d'Alois.
Alois se débattit en vain contre Jumbo, presque aussi essoufflé que Soma.
Des portes de chambre s'ouvrirent et les quelques patients qui n'étaient pas dans le foyer sortirent pour voir à quoi rimait tout ce vacarme. Plus de spectateurs, plus de haine envers Alois. Il frissonna sous ce poids, se recroquevillant sur lui-même comme s'il pouvait en être épargné juste en se faisant assez petit.
- Non-
- Laisser tomber, mec.
Des pas s'arrêtèrent devant lui. Encore Soma ? Les autres venaient l'attaquer, le punir ? Alois se fit encore plus petit, le dos sous pression.
- Eh, - Ciel s'accroupit afin d'essayer de croiser son regard, - je ne t'ai pas dis de bien se comporter ?
Les marmonnements de Luka revinrent. Alois n'avait même pas réalisé qu'ils s'étaient arrêté. C'était un vicieux petit chuchotement, semblable au sifflement d'un serpent.
- Smile, allez, laisse-le tout seul.
Joker était revenu, avait placé son pied entre Ciel et Alois. Il était tendu, prêt à s'interposer si nécessaire.
- Il veut parler à personne, il l'a bien fait comprendre.
- Non, il ne veut pas parler à Soma ou à toi, c'est tout ce qu'il a fait comprendre, répondit Ciel, ne s'embêtant même pas à lever l'œil pour regarder Joker.
Il n'allait pas le toucher, réalisa Alois, mais il était assez proche pour qu'Alois puisse sentir son souffle. Ciel ne s'approchait jamais autant, ou du moins, pas auparavant.
- Soma va bien, tu lui as juste fait une petite frayeur, - Ciel leva légèrement la voix -, N'est-ce pas, Soma ?
Soma cria, la voix rocailleuse.
- Ouais !
Alois était incapable d'entendre une once de colère mais il savait qu'elle était présente. Soma ne le montrerait simplement pas devant Ciel. Il avait toujours été bon pour jouer le bon garçon devant Ciel, pour qu'Alois ait l'air du mauvais garçon.
Les marmonnements de Luka montèrent d'un cran en volume. Ses mots devinrent clairs. Ils étaient les mêmes qu'auparavant, ce qu'il disait avant qu'Alois ait attaqué Soma.
- Tu vois, pas besoin de s'inquiéter-
- Pas besoin de s'inquiéter ?! Il l'a attaqué, putain ! Soma essayait juste d'être sympa !
Était-ce Dagger ? Il y avait définitivement de la colère cette fois. De l'hostilité. Une attaque potentielle. Alois rapprocha ses genoux de lui. Il ne pouvait pas devenir assez petit pour être en sécurité peu importe à quel point il essayait.
Ciel ignora Dagger, s'avançant doucement afin d'essayer de voir le visage d'Alois entre ses membres.
- Jim ?
Quand avait-ce été la dernière fois qu'on l'avait appelé ainsi ? Ciel n'utilisait jamais ce nom à moins que la situation aille vraiment mal. Oh bon sang, il avait merdé. Pourquoi est-ce que Ciel lui parlait, d'ailleurs? Ils ne se parlaient plus, pas depuis que Ciel avait eu ce qu'il voulait, avait volé Claude une bonne fois pour toutes. Pourquoi essayait-il de jouer les amis maintenant ?
Le sifflement de Luka s'intensifia.
- Frappe-le !
Non, ce n'était pas ce qu'il disait. Ça ne pouvait pas être ce qu'il disait lorsqu'il avait poussé Alois à attaquer Soma. Alois n'aurait pas visé la gorge, si ça avait été le cas.
- Jim, tout va bien.
Ciel baissa la voix, à tel point que Joker aurait du mal à entendre. Les mains de Jumbo lâchèrent les épaules d'Alois, probablement sous la demande de Ciel.
- Écoute, je suis désolé de ne pas avoir été là ces derniers temps, disons que… Allons dans ta chambre. J'écouterai tout ce que tu as à dire.
Les mots de Ciel commencèrent à être inaudibles, coupés par ceux de Luka.
- -le ! -le ! -le !
Ciel et Joker furent tous les deux stupéfait lorsque Alois se mit sur ses deux pieds. Il les entendit tomber, sentit leurs regards haineux le suivre alors qu'il courut. Même lorsque la porte de sa chambre claqua derrière lui, Alois ne put échapper à l'exécration qu'il savait provoquer chez eux.
On dit toujours que l'âme n'est pas quelque chose de matériel. Qu'il s'agit d'un concept, une sorte de personnification de l'humanité de la personne, de l'essence de leur être. Qu'on ne peut la blesser, pas au sens littéral.
Jim voyait les choses différemment à présent. L'âme pouvait être blessée. Elle pouvait être poncée par la surface rugueuse de l'espoir. Elle pouvait être taillée en morceaux par les promesses malhonnêtes et le lit vide de Luka.
- Vois ça comme ta punition pour passer ton temps à te cacher, avait dit Trancy. Quand tu auras appris à bien te comporter, je laisserai Luka revenir.
Alois n'arrivait pas à se souvenir si Jim avait à un moment ou à un autre cru les paroles de Trancy. Il n'avait jamais été stupide. Imprudent, oui, et têtu qui plus est, mais jamais réellement stupide. Une partie de lui avait su dès qu'il avait vu le lit de Luka vide et qu'on avait frappé à la porte, mais c'était trop. La réalité de la signification du lit vide de Luka était un poids trop lourd à accepter pour Jim.
Alors il obéit.
Plus de visites avec Claude. Plus de fuite et de cachette. Seuls deux endroits existaient dans la vie de Jim après ce jour; la chambre de Trancy et la sienne. Ses journées étaient constituées d'aller-retours entre les deux, de mettre de côté la quelconque dignité que Claude l'avait aidé à retrouver, et faire ce qu'on lui disait.
Le souvenir de cette balade en voiture avec Claude n'était d'aucune aide. La culpabilité était trop forte. Que serait-il arrivé s'il avait simplement attendu Luka, comme il aurait dû le faire ? Tout aurait été différent. Non, pas seulement différent, mieux.
Jim abandonna son propre lit et commença à dormir dans celui de Luka. Il aurait voulu qu'on leur autorise d'avoir des objets, même la plus petite des babioles, pour qu'il puisse avoir quelque chose appartenant à Luka avec lui. L'infime reste de son odeur disparut dès la première matinée.
Après un certain temps, peut-être un mois, peut-être plus, la culpabilité de Jim commença à se décomposer. Les choses ne pouvaient pourrir qu'un certain temps.
- Je veux voir Luka, dit Jim après avoir fait ce qu'on lui demandait, espérant qu'un Trancy fatigué serait un Trancy plus agréable.
- Pas encore, avait dit Trancy, le congédiant d'un geste de la main.
Jim était parti broyer du noir. Loin d'être découragé, le refus ne le rendit que plus déterminé.
Le jour suivant, le même échange.
- Je veux voir Luka.
- Pas aujourd'hui.
Le jour suivant, le même échange. Et le jour d'après, et le jour suivant celui-ci, et le jour qui suivit. Les refus de Trancy étaient de moins en moins patients, les réponses variant avec agacement. Après une semaine et demi, la réponse de Trancy fut un poing dans les dents. Alors Jim répéta la question par-delà le sang dans sa bouche. Le jour suivant, Trancy ne répondit rien, prétendant qu'il n'avait pas entendu Jim. Alors Jim cria, hurla dans son oreille, et on l'envoya voler à travers la porte.
Après deux semaines de cette question persistante, Trancy finit par craquer.
- Si tu continues comme ça, tu vas finir comme lui !
Jim marqua une pause, sa bouche s'asséchant. Il voulut soudainement s'arrêter. Ne pas pousser plus loin, ne plus insister. Si Trancy en disait plus, l'ignorance volontaire qui permettait à Jim de tenir se briserait. Il connaissait la vérité, il savait, mais il ne pourrait supporter de l'entendre. Il serait alors incapable de faire semblant.
Jim resta silencieux. Pas Trancy.
- Tous les deux, ingrats. Je vous sors de cet endroit, je vous donne des lits et de la nourriture et un toit au-dessus de votre tête, et en retour vous ne faites que me causer des problèmes. Ce sale gosse ne pouvait rien faire correctement, et tu n'es pas mieux.
L'estomac de Jim se retourna, cette emprise aqueuse qu'il ne connaissait que trop bien. Il pressa sa main contre sa bouche. Ce n'était pas de la nausée, cependant. Ce devint clair alors que Trancy continuait à parler.
- C'était de ta faute de toute façon. Ce ne serait pas arrivé si tu avais été où tu étais censé être. Et le gamin refusait de nous dire où tu étais. Je suis un homme patient mais même moi j'ai mes limites. Il aurait dû savoir qu'il valait mieux ne pas me désobéir.
L'esprit de Jim le trahit, fusant de possibilités. Luka était si petit. Ce n'aurait pas été trop compliqué. Un coup mal calculé sur le coin d'une table, peut-être. Et il y avait tant de choses lourdes dans la chambre. Le large pied de cette lampe à côté du lit, ce plateau en métal lourd ou même cette théière en acier qui s'y trouvait. Tous ces objets auraient pu être à porté de Trancy. Et Luka n'aurait même pas pensé à fuir, de désobéir aussi franchement.
Les mains de Jim tremblèrent, la chaleur montant à son visage.
- Il en a mis partout sur mon tapis en plus. Entre l'argent que j'ai dépensé pour vous avoir et le prix pour remplacer le tapis, je suis ruiné ! Vous ne valiez ni l'un ni l'autre un satané penny, laisse-moi te di-
La fin de cette phrase se perdit dans le vacarme de la mâchoire de Trancy se fracturant, un jet de salive et de sang et même quelques dents suivant la route de la théière en acier. Trancy s'écroula au sol en braillant un gémissement, la partie inférieure de son visage tordue de manière anormale.
Sa bouche défigurée trembla alors qu'il tenta d'interpeller le personnel en criant, d'appeler à l'aide. Mais il fut rapidement réduit au silence lorsque la théière s'abattit à nouveau sur le haut de son crâne. Encore, et encore, et encore jusqu'à ce que le haut de sa tête soit un méli-mélo de sang, de cheveux ainsi que d'un amas de chair.
Jim n'arrêta pas de frapper la théière contre son crâne jusqu'au moment où le corps de Trancy devint complètement immobile.
Le silence régnait, surtout dans la tête de Jim. Lorsqu'il vit la mare de sang de Trancy s'étaler sur le tapis de rechange, un petit rire lui échappa. Il rit plus fort, la théière glissant de ses mains ensanglantées, si fort que son estomac lui faisait mal et que sa gorge était irritée. Il rit jusqu'à ce que des larmes coulent à flot de ses yeux, jusqu'à ce qu'il réalise que le rire était en fait un hurlement.
Il entendit des bruits de pas s'affoler le long du couloir. Dans un clame qu'il ne ressentait pas, Jim se mit près de la porte pour attendre. Lorsqu'elle s'ouvrit et que deux des membres du personnel de Trancy accoururent, il se faufila entre eux.
Luka – 'C'était ta faute de toute façon' – Je suis désolé – ' Ce ne serait pas arrivé si tu avais été où tu étais censé être' – Je suis vraiment désolé.
Jim ne se rendit pas compte qu'il avait eu une destination en tête avant d'y arriver, émergeant au travers des derniers arbres de cette parcelle secrète de jardin. Bien qu'il avait été ridicule de l'avoir espérer, son cœur se brisa tout de même lorsqu'il vit que Claude n'était pas là.
Évidemment qu'il n'était pas là. Il avait probablement arrêté de venir lorsque Jim avait arrêté de se montrer. Cela faisait un mois maintenant, peut-être deux. Il était impossible qu'il vienne toujours ici, attende ici.
Soudainement, l'énergie de Jim l'abandonna. Il s'écroula au sol. Il tremblait de la tête aux pieds, trempé de sueur, de larmes, et du sang de Trancy. L'herbe était fraîche en-dessous de lui et il s'y colla, se recroquevillant autant que possible.
Luka, je suis désolé, je suis vraiment désolé, tout est de ma faute.
Je suis le seul responsable.
Je t'en prie reviens.
S'il te plaît.
Ne me laisse pas seul.
Il ne faisait déjà plus jour lorsqu'il sentit une main toucher son épaule et le secouer afin de le réveiller. Il n'avait pas prévu de s'endormir. Mal réveillé il observa d'un air troublé les alentours, ce qui était arrivé temporairement oublié. Le sang qui était sur lui avait séché, lui donnant l'impression que sa peau le serrait.
- Est-ce le tien ? demanda Claude, mettant ses mains sous les bras de Jim afin de le remettre droit.
Jim n'arrivait pas encore à comprendre la question. Il regarda autour de lui, clignant des yeux et confus, incertain de pourquoi il était ici. La seule chose qu'il savait était qu'il ne devrait pas se trouver ici. Trancy ne l'autorisait pas à quitter le manoir. Jim ne s'autorisait pas à quitter le manoir. Pourtant il était là, avec pile la personne qu'il ne s'autorisait plus à voir.
- Pourquoi t'es là ? demanda Jim.
Les mots semblaient maladroits alors qu'ils sortirent de sa bouche. Mal formés et mal prononcés. Bon sang, il était fatigué. Le lit de Luka volait plus de sommeil qu'il n'en donnait.
Claude se contenta de fixer, ignorant la question pour répéter la sienne.
- Qu'est-ce qui est le mien ?
- Je vais prendre cela pour un non dans ce cas.
Même sans l'épuisement, Jim aurait été incapable de comprendre ce qu'il se passait. C'était comme s'il n'entendait que la moitié de la conversation. Les adultes étaient toujours ainsi, ils ne disaient qu'une fraction de ce qu'ils pensaient. Mais Claude n'était pas comme cela d'ordinaire. Il s'assurait toujours que Jim comprenne.
Jim se remit à poser sa question lorsqu'il sentit l'étroitesse désagréable qui tirait sur ses mains. L'épuisement commença à disparaître, se retirant petit à petit alors qu'il se regarda.
Tant de rouge. Le mauvais genre de rouge.
- Tout va bien, Jim.
Du rouge ayant expiré. Du rouge devenu rouille.
- Essaye de te calmer.
Du nouveau rouge maintenant, alors que Jim griffa la rouille, avant que cela puisse le recouvrir entièrement. C'était ce que Trancy souhaitait, même après avoir trépassé. De faire enfermer Jim. Ils avaient une raison de le faire désormais, non ? Ce qu'il avait fait, c'était plus grave que n'importe quel bêtise enfantine qu'il avait connu jusqu'à présent.
Claude prit ses mains avant qu'il puisse se faire réellement mal. Le toucher le ramena dans le jardin, à Claude assis devant lui. Tandis que Jim n'était que larmes et frayeur, il était calme, composé, quelque part bien au-dessus de tout cela.
Jim aurait voulu y aller aussi.
- Dis-moi ce qui est arrivé, dit Claude.
Il tenait juste un peu trop fort les mains de Jim.
- Je ne – J'ai juste, - Jim déglutit difficilement, serrant les doigts de Claude, Il a tué Luka.
Ce fut tout ce qu'il put dire. Ça lui semblait ressembler à une excuse. Pas même une journée n'était passée et il essayait déjà de fuir ce qu'il avait fait. Lâchement, comme toujours. Il n'y avait rien eu de lâche dans la manière qu'il avait eu de s'attaquer au crâne de Trancy. Oh bon sang, il pouvait encore parfaitement sentir l'os céder. La force qu'il avait soudainement trouvée, la facilité avec laquelle Trancy s'était brisé, la rapidité avec laquelle le sang de Trancy s'était répandu sur les motifs rouge et doré de son tapis.
- Tout va bien, dit Claude, dégageant l'une de ses mains.
La peau était blanche à cause de la prise de Jim. Il la déposa sur l'arrière de la tête de Jim et le poussa en avant vers son torse.
- Ça va aller, je le promets.
Claude caressa doucement les cheveux de Jim, ses ongles effleurant légèrement son crâne. Quelle force Claude devrait-il utiliser, se demanda alors Jim, pour que son propre crâne se brise comme celui de Trancy ?
- Claude.
Jim se mit à sangloter contre le torse de Claude, poussant pour se rapprocher, être aussi prêt que possible.
- Luka, il -
Il n'était pas capable de finir cette phrase. Elle pouvait finir de beaucoup trop de manière. Ce n'était que le nom de Luka en boucle dans sa tête.
Claude murmura doucement. Jim n'était même pas sûr de ce qu'il disait mais le simple son de sa voix était suffisant. Les doigts délicats dans ses cheveux, la poigne autour de sa main, un corps chaud entourant le sien. Il se sentait en sécurité, même si Jim ne le méritait pas.
- S'il te plaît, - l'imploration lui échappa sans sa permission, le désespoir étant la dernière chose animant Jim -, S'il te plaît emmène-moi avec toi. Ne me laisse pas ici. Ne me laisse pas tout seul ! Je t'en prie !
Claude tira légèrement les cheveux de Jim. Il s'attendait à un refus, un rejet maintenant que Claude connaissait sa véritable nature, ce dont il était réellement capable. À la place, il reçut un baiser.
Claude déposa ses lèvres contre le front de Jim, sa main tenant toujours l'arrière de la tête de Jim.
Mais ce n'était pas suffisant. C'était réconfortant, apaisant. Un adulte essayant d'arrêter les larmes d'un enfant.
Jim s'élança, pressant sa bouche contre celle de Claude. Cela ressemblait plus à un coup de boule qu'à un baiser, pour être franc, mais Jim n'avait jamais appris à être doux pour ce genre de choses.
Claude se raidit contre lui, ne réagissant absolument pas. Pourtant il gardait encore sa main dans les cheveux de Jim. Il aurait pu le repousser s'il l'avait voulu. C'était ce que Jim se dit, en tout cas, et il s'appuya davantage contre lui. Cela semblait soudainement être la chose la plus importante, que Claude comprenne. Claude devait comprendre ce qu'il ressentait, ce que Jim lui offrait réellement.
Parce que Claude était tout ce qui lui restait dans le monde dorénavant.
Lentement, Claude se détendit. C'était pareil à un cube de glace fondant dans l'eau, le rugueux devenant lisse. Petit à petit, il se relaxa contre Jim. Il serra légèrement la main de Jim. Il se remit à caresser ses cheveux. Et après une hésitation déchirante, il répondit au baiser.
Ce fut Claude qui y mit fin, sans surprise. Dès que Jim avait essayé d'approfondir le baiser, il avait pris fin. Malgré tout cela, Claude ne semblait pas affecté. Même alors qu'il fit sa promesse, il n'y eut aucune chaleur dans ses yeux.
- D'accord. Je vais t'emmener dans un endroit en sécurité.
Malheureusement, il lui fallut un bon moment avant qu'Alois y repense et le réalise.
- C'est la seule solution.
Il n'était pas en mesure de sentir les mains de Luka sur ses genoux, même alors qu'il pouvait les voir. Elles se resserrèrent tel un étau mais il n'y avait toujours pas de sensation de toucher. Il tenta de se souvenir comment tout cela avait commencé, du retour de Luka. Ils s'étaient enlacés, ils s'étaient tenu les mains, ils avaient dormis lovés l'un contre l'autre. Mais Alois avait-il réellement senti la présence de Luka ?
- C'est la seule solution pour que les choses reviennent à la normale.
Alois avait-il imaginé cette chaleur tout ce temps ? Elle avait semblé si réelle. Il n'avait pas perdu la tête au point d'ignorer que Luka n'était là que pour lui. Il le savait. Mais à présent c'était comme si Luka n'était plus vraiment là, même pour lui. Ne pas sentir ces ongles s'enfoncer dans la chair de sa cuisse. Ça lui retournait l'estomac.
- Tu n'as plus à t'en vouloir. Il t'a abandonné en premier, dès qu'il a eu ce qu'il voulait. Alors il est logique que tu fasses tout ce que tu peux, pour reprendre ce qui t'appartiens.
Alois plaqua ses mains contre ses oreilles. Il n'y avait plus d'ambiguïté. La requête de Luka résonnait clairement et précisément dans sa tête.
- Il aime les jeux, après tout. Ça voudra juste dire qu'il perdra cette fois. Et on ne se met pas à jouer à ce genre de jeux si l'on n'est pas prêt à perdre, Jim. Tu ne penses pas ?
Plus il écoutait, plus cela semblait raisonnable. Non, pas raisonnable. Ce n'était pas le bon terme. Plutôt, juste.
- Il n'y a que deux types de personnes dans le monde, Jim. Ceux qui volent, et ceux qui sont volés. De quel côté seras-tu ?
On en revenait toujours à Ciel. À un certain point, sans qu'Alois s'en rende compte, le nom de Ciel avait arrêté d'être synonyme d'ami. Lorsque Claude avait arrêté de se dévouer corps et âme à lui ? Non, même pas à ce moment-là. Alois se contentait même d'une fraction de l'attention de Claude. Pendant des années, il avait survécu des morceaux d'amour que Claude avait daigné jeter dans sa direction. C'était après cela, bien après cela.
Si Ciel n'était plus un ami, alors -
- -c'est l'ennemi !
Alois sursauta, baissant les yeux vers Luka. Le visage de Luka semblait être incapable de choisir entre un sourire ou un regard noir. Le résultat était déroutant, mais il n'arrivait pas à détourner le regard pour une raison ou pour une autre.
Expérimentalement, Alois ouvrit la bouche. Luka l'imita.
Son sang se glaçant, Alois parla. Pile au moment où les mots quittèrent sa bouche, Luka parla aussi, disant la même chose. Une unisson parfaite, c'en était presque harmonieux.
Rapidement, Alois perdit le contrôle de leurs paroles.
Les rôles s'échangèrent. Il devint la marionnette de Luka à la place.
- C'est la faute de Ciel. Il veut tout, tout le monde. C'est comme ça qu'il joue. Mais c'est injuste. Claude est tout ce que j'ai. Il nous a trouvé, nous a aimé, nous a emmené loin de cet endroit. Sans lui, je ne suis rien.
- Ciel ne peut pas l'avoir. Il a déjà tous les autres. Pourquoi a-t-il aussi besoin de Claude ?
- Reprends Claude. Nous avons juste besoin de reprendre Claude et tout ira bien à nouveau. Sans Ciel, Claude m'aimera de nouveau.
- Nous avons juste besoin de -
Alois se mordit la langue, gémissant sous la douleur, sous les mots qu'il devait arrêter.
Il n'était pas en sécurité ici. Il n'était pas en sécurité tout seul avec Luka. La pièce était remplie de mauvaises pensées, de mauvaises choses. Elles le rendaient lui aussi mauvais.
Loin.
Il devait partir loin d'elles.
Alois se releva subitement, son dos glissant contre le mur pour ne pas perdre l'équilibre. Luka était-il parti ? Il ne pouvait pas le voir pour l'instant. Était-ce une bonne ou une mauvaise chose ? Impossible de savoir maintenant. Dans cette chambre, tout était mauvais.
Il n'avait aucune idée de combien de temps était passé en restant dans sa chambre. Les quartiers étaient relativement vide. Il n'était pas normal que tout le monde soit dans sa chambre pendant la journée. Était-ce déjà le couvre-feu ? Mais la porte de sa chambre était encore ouverte.
Alois n'arrivait pas à comprendre. N'arrivait plus à comprendre quoi que ce soit.
Il trébucha contre la porte fermée. Ses mains tremblaient trop pour qu'il puisse faire autre chose qu'essayer d'attraper la poignée.
Des pas à l'intérieur. La poignée se tourna sous ses doigts.
Pas de salutations, pas d'explications. Alois tomba en avant contre Ciel, cachant son visage dans son épaule. Allonger le cou à ce point était douloureux. Ciel avait-il toujours été aussi petit par rapport à lui ?
Ciel était aussi raide que de la pierre.
Alois attendit une remarque bien placée, d'être repoussé, le regard froid.
Des mains allèrent se poser sur ses épaules tremblantes. Bien loin de le repousser, Ciel étreignit fermement Alois, même en laissant une certaine distance entre leurs corps. C'était pour son propre confort, Alois le savait, pas un quelconque rejet. Il laissa Alois continuer à poser sa tête contre lui, tenant fermement ses épaules, et resta rigide et silencieux.
Ce ne fut que lorsque l'alarme du couvre-feu retentit que Ciel le dérangea, le guidant à l'intérieur de sa chambre. La porte claqua et le verrou se mit en place.
- Pourquoi c'est verrouillé ? demanda Alois.
Le silence de la chambre était tellement plus fort que dans le foyer.
Ciel passa d'un pied à l'autre. Alois ne se rappelait pas l'avoir vu aussi mal à l'aise depuis longtemps.
À cause de lui, parce qu'il était là, envahissant l'espace personnel de Ciel.
- Certains patients se sont plaints de traitement spécial, répondit un peu trop tard Ciel, ayant l'air d'un étranger dans son propre élément. Le personnel a décidé que c'était plus juste.
- Oh.
Ils se tenaient au centre de la chambre, éloignés d'une distance. Comparé à leur proximité d'il y a quelques instants, Alois avait froid, mais maintenant qu'ils s'étaient parlés, il semblait impossible de reboucher le gouffre entre eux.
Ciel souffla du nez.
- Est-ce que je peux te demander ce qui est arrivé entre Soma et toi tout à l'heure ?
Alois secoua rapidement la tête, regardant le sol.
- D'accord. Est-ce que je peux te demander pourquoi tu m'as crié dessus l'autre jour durant la séance en groupe ?
- De nouveau, Alois secoua la tête, serrant les poings contre son pantalon.
- Alors… est-ce que je peux te demander ce qui ne va pas ?
Il n'avait plus assez de mots pour répondre à cette question. Alors il secoua encore la tête. L'exaspération allait arriver à présent, il le savait. La réserve de patience de Ciel n'était jamais illimitée, surtout pas avec lui. Un commentaire assez dur pour le briser en morceaux, et il ne serait même pas capable de partir, pas maintenant que la porte de Ciel était verrouillée.
Ciel s'avança vers lui et, après une hésitation ridicule, le tapota de manière gênée sur l'épaule.
- Ce n'est… pas grave.
Alois releva les yeux pour voir son visage. Ciel semblait bien bien loin de sa zone de confort, cette tentative d'arborer un sourire encourageant ressemblant plus à une grimace de mal être. Il sembla réaliser à quel point il était en train d'échouer et abandonna rapidement, filant vers son lit, les joues rougies d'embarras.
- Si tu changes d'avis, parle. On dirait bien que tu vas rester toute la nuit de toute façon.
Le temps que Claude remplisse sa promesse concernant un lieu en sécurité, Jim Macken n'existait plus. Les quelques dossiers qui portaient ce nom disparurent. Tout comme ceux qui portaient le nom de Jim Trancy. Cet enfant, cette identité, tout cela disparut durant les semaines suivant la mort de Trancy, jusqu'à ce qu'aucune trace ne puisse être retrouvée.
Encore faudrait-il que quelqu'un ait cherché.
Le nouveau nom fut choisi au hasard. Claude lui demanda qui il voulait être, et croulant sous les possibilités, il avait pris un livre, fermé les yeux et pointé du doigt.
Alois.
Claude lui avait affiché un sourire vide, lui avait dit que c'était un joli nom, puis il s'était remis à remplir l'infinité de paperasse qui semblait venir en paquet avec la création d'une nouvelle vie pour Alois.
Tous les sourires de Claude étaient vides maintenant. Alois mit cela sur le compte du stress.
Cette interlude l'avait fait atterrir dans un hôtel. Il avait été déçu au début, une partie de lui s'étant dit que Claude l'aurait emmené chez lui, mais ça ne dura pas longtemps. Aussi petite et économique qu'était la chambre, elle était propre, confortable, et ce grand verrou en métal sur la porté était la plus belle chose qu'Alois ait jamais pu voir.
Il y avait une télévision ainsi qu'une petite salle de bain privée, et un grand lit double rien que pour lui. Claude lui avait apporté quelques livres – il avait prétendu les aimer, mais les trouvait trop ennuyeux pour dépasser ne serait-ce que les premières pages – et une poignée de films – il n'eut pas à prétendre aimer ceux-là – et il resta même quelques nuits.
Rien ne se passa ces nuits-là, malgré la certitude d'Alois. Même s'il savait qu'il aurait dû être déçu, il n'y avait que du soulagement lorsque Claude restait bien de son côté du lit. Ce soulagement l'encouragea, le poussa à dépasser la limite invisible lui-même afin de se lover plus près. Et rien de plus.
En y repensant, il y avait des signes qu'il aurait dû voir, il le savait. Toute cette paperasse pour Alois, tout dans le même dossier que Claude disait venir de son travail. L'impossibilité de la coïncidence, de Claude apparaissant miraculeusement la nuit où Trancy mourut, étant au courant d'une manière ou d'une autre. La femme aux yeux lilas, semblant toujours travailler à l'hôtel, s'occupant toujours de la chambre d'Alois, sans jamais prendre congé.
Rien ne sembla suspect. Il n'avait aucune raison de douter.
- Tu seras là aussi, pas vrai ? fut tout ce qu'Alois avait eu à dire lorsque Claude lui avait enfin dit où ils se rendaient.
Il avait été si stupide, de simplement accepter, de ne même pas penser à ce qu'impliquait la situation. Cette hyper-fixation l'aveugla et il fut incapable de comprendre ce qu'aller à l'Institut St. Victoria signifiait.
- Bien sûr, répondit Claude avec ce même sourire vide, comme ça, nous pourrons rester ensemble.
Et ça avait suffit à Alois. L'identification, la rencontre avec les autres membres du personnel, les innombrables entretiens, et enfin l'arrivée à la section. Il avait tout accepté, soutenu par la promesse de Claude, le verrou électronique de la porte de la section rien de plus qu'un simple réconfort.
Mais alors la porte des quartiers s'était fermée.
Claude était du mauvais côté.
Non, avait pensé Alois en comprenant alors qu'il entendait le verrou mécanique se mettre en place, Ne me laisse pas ici.
À cette époque, les patients étaient différents. Le premier qui l'approcha était un garçon plus âgé et à l'air sévère avec des lunettes, qui se lança dans une énumération semblant sans fin de règles qu'ils devaient tous respecter avant même de s'embêter à donner son nom. Trois autres patients le rejoignirent aussitôt, à peu près du même âge, surplombant tous Alois, lui disant ce qu'il devait et ne devait pas faire.
Quelques autres patients l'approchèrent. Un garçon blond avec un mauvais comportement, que de faux sourires et de fausses amitiés. Il ne resta que le temps que les garçons plus âgés regardent, puis les sourires se changèrent en grimaces, et Alois fuit.
D'autres patients se contentèrent de regarder de loin. Drocell et Snake, encore plus isolés en ce temps-là, l'épièrent avec méfiance depuis leur coin. Sentir leurs regards lui donna la chair de poule. Une petite fille aux cheveux noirs dont les pieds étaient abîmés, deux frères aux cheveux blonds qu'Alois avait du mal à remarquer, une femme Indienne plus âgée qui s'emportait contre quiconque s'approchait trop d'elle.
Alois garda ses distances. Il n'aurait pas dû être ici. Ces patients étaient fous, dangereux, une menace pour n'importe qui. Comment Claude avait-il pu simplement l'abandonner ici ? Comment avait-il pu le jeter aux loups ainsi ?
Non, ce n'était pas cela. C'était pour le garder en sécurité, loin du personnel de Trancy qui connaissait son visage, loin du foyer qui réclamait toujours les biens en bon état. Ce ne serait que temporaire. Et ensuite Claude tiendrait sa promesse. Un endroit sain et sauf, ensemble.
Il fallut trois semaines pour qu'Alois revoit Claude.
Durant ce temps, Alois s'était fait plus d'ennemis que d'amis. Le méchant blond lui avait tapé sur les nerfs pour de bon et s'était pris un coup de poing sur le côté de la tête. C'était une violation des règles – ne jamais blesser l'un des nôtres – alors quatre des garçons plus âgés lui réglèrent également son compte. Tous les autres lui tournèrent le dos, l'ignorant complètement.
Alois n'avait jamais été aussi seul.
Lorsque Claude entra dans la section un matin, le cœur d'Alois s'affola. La haine des autres patients et sa peur de l'endroit disparurent instantanément. Il bondit vers lui, le visage arborant un sourire jusqu'aux oreilles, s'agrippant au bras de Claude.
- Bonjour, le salua Claude, avec le même sourire vide. T'es-tu bien installé ?
Avant qu'Alois puisse répondre, Claude détourna les yeux, faisant signe à un membre du personnel dans la section. Obéissant, l'homme vint d'un pas réticent.
- A-t-il enfin quitté sa chambre ? demanda Claude.
Il n'élabora pas, le sujet déjà familier entre eux.
- Nan, pas une fois, répondit Ronald en haussant les épaules. J'ai frappé à sa porte mais, non, nadda.
- Réessayez, ordonna Claude, un je ne sais quoi de glacial dans sa voix.
La manière dont il parlait à Ronald, cela rappelait à Alois la fois avec le gérant du foyer.
- Et s'il ne répond pas, alors ouvrez la porte. Ne rentrez pas, contentez vous d'ouvrir et de partir.
- Oui, m'sieur.
Ronald fit un salut moqueur, n'attendant même pas d'être totalement retourné avant de lever les yeux au ciel. Une animosité réciproque, visiblement.
Alois se rendit compte des regards qu'on lui envoyait. Les autres patients l'observaient, observaient la manière qu'il avait de se tenir au bras de Claude. Il ne fit que se tenir plus fort.
- Où tu étais ? demanda Alois, à voix basse.
Claude cligna des yeux, comme s'il était étonné par la question.
- Ici.
- Oui, je sais, mais -
De l'autre côté de la pièce, Ronald n'avait reçu aucune réponse en frappant à l'une des portes de chambre. Regardant de nouveau Claude, il haussa les épaules, puis poussa la porte ouverte. Une voix hurla avec colère, bien que Ronald n'y fasse pas attention, s'en allant déjà.
- Excuse-moi, dit Claude, retirant les doigts d'Alois de son bras.
Alois fixa son dos s'éloignant, le souffle coupé d'une manière ou d'une autre. Que se passait-il ?
Claude s'arrêta devant l'entrée de la chambre, n'entrant pas. Les pieds d'Alois le suivirent instinctivement, s'arrêtant assez près pour entendre mais pas assez pour être remarqué.
La chambre baignait dans la lumière, l'éclairage au maximum, et l'intérieur était généreusement décoré comparé à la chambre d'Alois. Il y avait une bibliothèque avec des piles de livre de poches dedans et autour. Des casses-têtes et d'autres petits jouets éparpillés au sol. Le lit avait une couverture d'une couleur éclatante en plus que celle de base. La fenêtre, haute au-dessus du lit, n'avait pas de barres et était encadrée de rideaux. Il y avait même un bureau, sur lequel se trouvaient des cahiers et même un stylo.
Et sur le lit était assis un garçon qu'Alois n'avait jamais vu auparavant, pas une seule fois durant les trois semaines qu'il avait passées ici. Du même âge que lui, ou peut-être plus jeune, avec des cheveux foncés en pagaille et des yeux féroces.
- Quoi ?! dit-il d'un ton sec, fusillant Claude du regard.
- Cela fait un mois depuis la dernière fois que tu es sorti de ta chambre. Cela devint un peu excessif, tu ne trouves pas ?
Bien que les mots auraient dû être durs, la voix de Claude était douce, presque délicate.
Alois sentit son estomac se nouer.
De quand datait la dernière fois où il lui avait parlé aussi gentiment ?
- Vous êtes les experts sur ce qui est excessif, répliqua le garçon, absolument pas touché par la chaleur dans les yeux de Claude.
Claude changea de tactique, appuyant son épaule contre la porte.
- Pourquoi ne sors-tu pas, exactement ? Juste pour un moment. Pour changer de paysage.
- Oh oui, chantonna le garçon, pourquoi fixer ces quatre murs lorsqu'il y a quatre autres murs dehors parfaits pour que je m'y frappe la tête ?
Alois sentit son visage se réchauffer. Claude prêtait au garçon une attention si particulière, une telle gentillesse. Et il la rejetait sans cesse comme si ce n'était rien. Comme si Claude n'était rien.
- Nous savons tous les deux que tu t'apprécies un peu trop pour faire une chose pareille, répondit Claude, imperturbable.
En fait, il semblait trouvait cela amusant. Les prémices d'un sourire tiraient ses lèvres, plus sincère que tout ce qu'il avait affiché à Alois depuis des mois.
Le garçon n'argumenta pas, haussant les épaules. Il semblait considérer la conversation comme terminée, ramassant le Rubik's cube par terre à côté de son lit et le tournant entre ses mains.
Alois s'énerva davantage.
Claude n'avait pas bougé, attendant. Et le garçon n'hésitait pas à l'ignorer !
Mais pire encore, Claude restait. Pourquoi Claude était-il encore là, observant, attendant ? Pourquoi ne détournait-il pas les yeux du garçon et parlait à Alois à la place, la personne qui voulait réellement lui parler, qui désirait que ces mêmes yeux doux soient tournés vers lui ?
Pourquoi Claude ne le regardait-il pas ?
- Alors je ne me trompe pas en supposant que cela a un rapport avec ton ami ?
Les mains du garçon s'arrêtèrent sur le jouet.
- Quel ami ? dit-il après avoir marqué une pause. Je n'ai pas d'amis.
- Ton confrère patient, alors, corrigea Claude. Le garçon du nom de Kadar.
Plutôt que de nier une quelconque affiliation, le garçon le regarda de nouveau, souriant de manière sardonique.
- Cela fait un mois maintenant. Un peu excessif, vous ne trouvez pas ?
Alois perdit le fil de leur conversation, n'ayant jamais entendu parler d'un Kadar, mais ce petit sourire narquois et satisfait sur le visage du garçon lui firent serrer les poings. Il avait l'air si… supérieur. Cela rendait Alois malade.
- Je ne peux que m'excuser pour son absence, mais tu dois comprendre, ce que Kadar a fait est bien plus qu-
- Soma ne ferait pas de mal à une mouche et vous le savez, le coupa le garçon, ses yeux luisant de colère.
Il avait beau dire ne pas avoir d'amis, ses yeux le trahissaient.
- Kadar était le seul présent, Ciel, insista gentiment Claude, appuyant sur le nom. Et nous ne pouvons tout simplement pas ignorer ce qu'il a fait.
Le garçon, Ciel, élança ses jambes de l'autre côté du lit, faisant enfin correctement face à Claude. Le jouet était fermement tenu dans un poing.
- Il n'a rien fait.
- Il a avoué.
- Un aveu qui vous est fait ne vaut rien, grogna Ciel, plus que de la colère dans sa voix. Et lorsqu'il revie-
- S'il.
Ciel serra les dents, jetant le jouet dans la pièce. Il n'aurait pas pu viser plus mal, l'objet ricochant le long du sol à une bonne distance d'où se tenait Claude, mais l'intention de toucher Claude, de blesser Claude, fit craquer Alois.
Alois ne se souvint pas d'avoir bougé. Cette vision de rouge s'était replacée devant ses yeux, exactement comme durant la nuit avec Trancy, et la seule chose qu'il sentit ensuite furent ses doigts humides et chauds. Ciel hurla en-dessous de lui, un râle d'agonie, se débattant faiblement pour le dégager.
Avant même que Claude hurle, le nom paniqué de Ciel, le regret avait déjà emmené toute la colère d'Alois. Deux doigts enfoncés dans l'œil droit de Ciel, il revint à lui, horrifié.
C'était différent d'avec Trancy. Trancy était un homme détestable, qui avait tué son frère et s'en était moqué devant lui. Ce qu'Alois lui avait fait, c'était mérité. Mais ce garçon ? Quel était son crime ? Une mauvaise attitude et une mauvaise précision ?
Mince, fut la seule à laquelle Alois put penser, même alors que Claude le délogea de sur Ciel et le jeta au sol, Mince.
Le chaos.
Les autres patients avaient accouru avec le hurlement de Ciel, observant avec dégoût Ciel être sorti de la chambre, sa respiration saccadée et son visage dégoulinant de sang. Le personnel arriva en essaim, essayant de ramener l'ordre, mais ne faisant qu'empirer les choses. Personne ne savait que faire de lui, réalisa Alois, le sang de Ciel coulant le long de ses doigts. Ils ne pouvaient que le fixer, garder leur distance, l'enfermer dans la chambre de Ciel jusqu'à ce qu'une décision soit prise.
Les heures passèrent. Il ne bougea pas. Il ne pouvait penser qu'au fait que peut-être que Claude avait eu raison de l'amener ici. Ce dont il était capable, ça le rendait dangereux, une menace pour tous ceux autour de lui. Claude avait-il vu cela ? N'était-ce pas pour leur promesse que Claude l'avait amené ici ?
Lorsque la porte s'ouvrit et que Claude apparut, le soulagement d'Alois fut de courte durée. Du sang sur sa chemise et rien dans ses yeux, il fit signe à deux hommes identiques de l'attraper. Prenant chacun un bras, ils mirent Alois sur ses pieds et le traînèrent presque hors de la chambre de Ciel, à travers la porte de la section et le long des mêmes couloirs sans fin.
Claude marchait un peu plus devant, menant la marche.
Tout ce qu'Alois lui disait était ignoré.
- Je suis désolé.
- Il va bien ?
- Regarde-moi, je t'en prie.
- Où est-ce qu'on va ?
- Ne me déteste pas.
Ils arrivèrent enfin à une pièce, la seule porte au bout d'un couloir sans fin. Claude attendit que les trois autres le rattrapent avant de la déverrouiller, laissant la lourde porte en fer s'ouvrir.
Claude ne le regardait pas, pas même lorsque les deux hommes le jetèrent à travers la porte. Le sol était en glace, le faisant glisser dans un douloureux bruit sourd, mais Claude ne le regarda toujours pas. Alois l'interpella en criant, rampant en avant alors que la porte commença à se refermer, commençant à pleurer.
- Claude ! S'il te plaît, ne me laisse pas ici ! Je t'en prie ! Tu as promis !
Claude ne se retourna pas, laissant la porte se refermer sur Alois avec un clic final.
Ciel inspira profondément, son cache-œil s'étant délogé de sa place reposant sur l'oreiller. C'était une cicatrice propre, au moins. Enfin, si l'on ignorait les papules roses reluisantes dispersées là où les paupières se rejoignaient.
On avait pensé à une prothèse au début. Les dégâts causés par Alois avaient été recousus en préparation à cette possibilité, laissant Ciel et son œil meurtri fermé par des points, les fils contrastant indéniablement avec sa peau.
Tant de paroles pour une prothèse, mais peu d'action et la chair avait fini par cicatriser. Lorsque les points de sutures furent retirés, ils auraient eu à couper les paupières de Ciel à vif afin de lui donner l'illusion d'avoir deux yeux.
Alois fixa la cicatrice, l'occasion de l'apercevoir ne se présentant que très rarement. Il n'arrivait pas à imaginer Ciel sans le cache-œil maintenant, mais le fait était qu'il avait vécu la majorité de sa vie sans. Treize ans avant d'avoir connu Alois, avant cette monstrueuse mutilation née d'une jalousie disgracieuse. Comment Ciel avait-il trouvé l'envie de devenir ami avec Alois après cela, il ne l'avait jamais compris.
- Pour Claude, répondit Luka, perché au bord du lit de Ciel.
Alois ferma résolument les yeux, raide de haut en bas.
Il avait déjà Claude, même à cette époque.
La réponse avait beau ne pas avoir été dite à haute voix, Luka l'entendit et répondit sans se faire attendre.
- Ciel aime les jeux.
Arrête.
- Les gens sont ses jouets préférés.
Tu te trompes. Mais se trompait-il vraiment ? Ciel était doué pour manipuler les gens. Il se jouait d'eux facilement, il avait de l'entraînement. Ce n'était pas un don inné. Il l'avait développé. Parce qu'il aimait cela. Parce que Luka avait raison.
- Claude est son petit chouchou, reprit Luka, semblant grossir alors qu'Alois s'écrasa sur sa chaise. Le jeu de la carotte et du bâton. Chaud et froid. Ce n'est que là que Claude vient à moi. Lorsque Ciel fait semblant de le bouder ou d'être énervé contre lui. Et ensuite il est jaloux parce que Claude me donne de l'attention à la place. Alors il le ramène vers lui. Encore et encore et encore.
Alois observa sans aucune émotion Ciel, dormant paisiblement, cette cicatrice laide à nu.
- Ça faisait aussi parti du jeu, insista Luka avec ferveur. Claude a passé tout ce temps loin d'ici, avec moi. Il était si jaloux que Claude ait trouvé quelqu'un d'autre, l'ait ramené avec lui. Ciel ne pouvait pas supporter que Claude regarde quelqu'un d'autre, alors il a retourné Claude contre nous, il nous a rendu détestable pour Claude !
Les mains d'Alois tremblaient d'une colère qu'il n'arrivait pas à contenir tout seul. La rage de Luka l'infectait, ses souvenirs se modifiant, devenant plus sombres, plus amers. Les gestes bienveillants dont Ciel avait fait preuve avec lui, subtils mais loin d'être peu nombreux, mutés en des actes ambigus et dans son intérêt le tout dans un jeu tordu.
- -le ! -le ! -le !
Luka criait de nouveau ces mots, mais Alois ne pouvait plus le voir. Sa voix faisait trembler les murs mais il n'était nulle part dans la chambre.
Mais non, il n'y avait pas de trou cette fois. Cette fois c'était clair et audible, cet ordre désespéré.
- Tue-le ! Tue-le ! Tue-le !
La respiration de Ciel s'accentua, son nez se plissant alors qu'il se mit sur le côté, son sommeil légèrement perturbé par Alois qui retirait l'oreiller de sous sa tête.
La douce laine s'entassait entre les mains resserrées d'Alois.
- Vas-y !
Pour Claude.
- Vas-y !
Pour reprendre ce qui lui appartenait.
- Vas-y !
La seule chose qu'il ait jamais souhaité, la seule chose qui l'avait rendu heureux.
- VAS-Y !
L'oreiller heurta le mur de l'autre côté de la pièce dans un bruit sourd. Les poings d'Alois s'abattirent contre la porte de la chambre.
- Laissez-moi sortir ! S'il vous plaît, laissez-moi sortir, laissez-moi sortir !
Ciel se réveilla en sursaut. Le cache-œil glissa davantage hors de sa position alors qu'il s'assit, regarda en direction d'Alois d'un air confus et paniqué.
La cicatrice semblait bouger, la peau veineuse déformée bougeant comme si le globe oculaire était toujours là, attaché à l'intérieur du crâne de Ciel. Mais observant. Voyant ce qu'Alois faisait, voyant ce qu'il avait presque fait.
L'oreiller s'abattant sur le visage de Ciel, sans défense dans son sommeil.
Ciel avait vu.
- Laissez-moi sortir !
Il y eut une grande agitation de l'autre côté de la porte, des pas lourds, une voix étouffée.
- Alois ?
La voix de Ciel semblait si petite. Il n'allait pas l'approcher, réalisa Alois. Il resta sur le lit, encore endormi, regardant Alois et l'oreiller mais refusant de faire le lien.
Pourquoi semblait-il si triste ?
La porte de la chambre s'ouvrit enfin. Ash était rouge de visage, le passe-partout pour passer outre n'importe quel verrou électronique fermement tenu dans sa main. Il laissa Alois se précipiter dehors, verrouillant la porte de nouveau.
- Que faisiez-vous dans la chambre de Phantomhive ? demanda Ash.
- Claude.
Ce fut difficilement un mot, hoqueté entre deux halètements.
- Claude !
Le regard d'Ash était aussi froid et clinique que son bureau. Les minutes passèrent à une lenteur agonisante pourtant ça ne devenait pas plus simple pour Alois de respirer. Ash semblait prêt à refuser, mais alors il alla vers la porte de la section, l'ouvrant.
- Je vais devoir le réveiller. Vous attendrez dans son bureau.
Ash l'y laissa, verrouillant la porte du bureau de Claude derrière lui.
Son cœur n'était pas prêt de se calmer. Il pouvait encore sentir la douceur du coton de l'oreiller contre sa peau, le poids du regard de l'œil détruit de Ciel.
Il était beaucoup trop simple d'imaginer la sensation que cela aurait engendré. Ciel n'était pas fort, pas vraiment. Il avait eu ses moments, cette force animée par la terreur que tout le monde avait, mais il n'aurait pas été en mesure de vaincre Alois.
Tenir cet oreiller en place, sentir Ciel se réveiller, réaliser, se mettre à se débattre. Pas d'autre choix que d'appuyer plus fort, impossible d'arrêter ce qu'il avait commencé, jusqu'à ce que les jambes de Ciel arrêtent de bouger et que la chambre s'imprègne de ce silence de mort que celle de Trancy avait eu.
Alois ne sentit pas les habituels signes précurseurs avant de tomber en avant, vomissant sur le tapis de Claude. Il tremblait comme une feuille, transpirant, ayant froid, étant effrayé, en colère, encore en colère, toujours en colère.
Le temps que Claude entre dans le bureau, Alois s'était replié dans le coin de la pièce près de la porte, se faisant le plus petit possible. Les tremblements n'arrêtaient pas, le goût âcre brûlant sa gorge, sa langue lourde et épaisse dans sa bouche.
- Qu'as-tu fait ?
Claude ne vint pas vers lui. Il n'était pas énervé. Il n'était rien. Il se tenait derrière son bureau comme s'il s'agissait d'une banal séance de thérapie seul à seul. Il ne manquait que le presse-papier.
Mais ses yeux, ils brûlaient.
- Je ne veux pas, réussit à dire Alois entre deux sanglots, ses ongles s'enfonçant davantage dans ses genoux, Je ne veux pas !
- Qu'as-tu fait ?
Il n'était pas en colère, mais la question était irrévocable. Une limite avait été dépassée. Une limite dont Alois n'avait jamais reconnu l'existence.
- Ne me laisse pas le faire, gémit Alois, ses ongles griffant en va-et-vient ses genoux jusqu'à ce que la peau soit marquée d'une vive rougeur. Je veux faire de mal à personne, s'il te plaît !
Claude prit une profonde inspiration. C'était la première fois qu'Alois le voyait se faire garder son calme. Il y avait des côtés de Claude qu'Alois n'avait pas vu, réalisait-il à présent, et il se détestait de ne pas l'avoir remarqué plus tôt. Ciel avait-il vu ces côtés ? Non, c'était sans importance, ça n'avait plus d'importance !
- Tu as essayé de faire du mal à Ciel, n'est-ce pas ? demanda Claude, le ton doux.
Si Alois ignorait les mots, ce ton aurait presque pu être affectueux.
- Tu as essayé de lui faire du mal pendant qu'il dormait.
Alois s'autorisa à acquiescer.
- Qu'as-tu essayé de faire ?
À quel moment Alois avait-il arrêté de pleurer ? Les larmes s'étaient évaporées. Son souffle lui était revenu. Il n'avait pas de problème pour répondre.
- J'ai essayé de l'étouffer avec un oreiller, Claude.
Claude s'assit. Il n'était pas habillé comme d'habitude, remarqua tardivement Alois. Un pantalon ample gris banal et une chemise blanche. Ils étaient habillés de la même manière. Ils partageaient un uniforme la nuit.
Claude le regarda sévèrement. Il fallut un moment à Alois pour remarquer que c'était parce qu'il s'était mis à glousser.
- Désolé.
Lentement, Claude se leva et vint vers lui, marchant prudemment autour de la flaque nauséabonde. Il ne s'accroupit pas comme il le faisait toujours, choisissant de surplomber Alois à la place.
Les adultes aimaient faire ça, Alois le savait.
- Je ne peux pas dire que cela me surprend, dit Claude, regardant Alois de haut d'un air neutre. Cela allait forcément se reproduire. J'espérais pouvoir t'aider à changer, mais certaines personnes ne peuvent simplement pas être sauvées.
Les paroles de Claude se frayèrent un chemin à travers l'apathie que son choc avait apporté à Alois. Elles sortaient de la bouche de Claude et se transformaient en araignées sur la peau d'Alois, s'infiltrant profondément, là où la gentillesse de Claude avait été gardée.
- Parfois, les gens naissent mauvais, reprit Claude, sans pitié. C'est dans leurs os, dans leurs esprits, dans leurs cœurs. Mais ces gens sont toujours rusés. Ils trouvent toujours leurs propres justifications. Des excuses et toujours des excuses pour ne jamais avoir à faire face aux conséquences de leurs actions.
Alois leva les yeux vers Claude, cette haine contrôlée le déchirant. Pourquoi Claude ne pouvait-il pas crier à la place ? Pourquoi cette haine lui venait si facilement qu'il en était tout aussi exempté que d'habitude ?
- Je suis en partie responsable – j'ai cru en tes excuses, à l'époque. J'ai étouffé l'affaire avec Trancy parce que je pensais pouvoir t'aider.
Claude ferma les yeux, le regret visible dans chaque trait de son visage.
- Mais tu es sans espoir.
- Ne-
Alois força ses jambes à bouger, s'agrippant au tissu du pantalon de Claude.
- Ne dis pas ça. S'il te plaît. Je… Je ne l'ai pas fait ! Je me suis arrêté !
Claude donna un coup de pied, dégageant Alois.
- Et tu penses que tu mérites une médaille pour cela ?
Claude secoua la tête.
- Pour ne pas avoir tué un innocent dans son sommeil ?
La bouche d'Alois bougea sans dire un mot. Ce n'était pas ce qu'il avait voulu dire. Claude changeait ses mots.
- Luka, Trancy, maintenant Ciel. Regarde-toi, Jim. Comment peux-tu vivre ainsi ?
Était-ce toujours de l'indifférence, ou était-ce un réel dégoût sur le visage de Claude ?
- Je n'ai – Je n'ai pas ! Trancy le méritait, et - !
Alois s'écroula sur lui-même, incapable de regarder Claude dans les yeux à présent.
- Ce qui est arrivé à Luka n'était pas ma faute !
- Vraiment ?
Claude se déplaça.
- Tu l'as laissé tout seul, et il est mort. Serait-il mort si tu avais été là, Jim ? Peux-tu honnêtement dire que ton choix ce jour-là n'a eu aucune répercussion sur ce qui lui est arrivé ? Es-tu vraiment aussi aveugle ?
Quand ? Alois se mit en boule sur lui-même, sa respiration coincée dans sa gorge et l'incrédulité jugulant les torrents de larmes. Quand as-tu commencé à me haïr comme ça ? Il n'avait même pas remarqué. Y avait-il un jour eu de l'amour entre eux ? Avait-ce été détruit le moment où Claude l'avait vu recouvert du sang de Trancy, vu ce dont Alois était capable ? Toutes ces années, Claude n'avait-il éprouvé que du dégoût en le voyant ?
Luka.
Ce jour-là, si Alois était resté dans la chambre et avait attendu, alors Luka ne serait pas mort. Il n'y avait pas photo. Une vérité qu'Alois ne s'était pas laissé croire jusqu'à maintenant. Jusqu'à ce que Claude ne lui laisse pas d'autre choix.
Luka !
Luka était mort à cause de lui. Et ensuite il s'était servi du nom de Luka comme excuse pour tuer Trancy aussi. Et maintenant il avait bafoué la mémoire de Luka comme excuse pour essayer de tuer Ciel.
Claude avait raison d'être dégoûté de lui.
- Je suis désolé ! Je suis désolé, je suis désolé -
Les excuses s'évanouirent alors que Claude tenait le visage d'Alois. En un instant, son attitude avait complètement changé. Il était agenouillé désormais, face à face avec Alois, chaque regard et chaque toucher délicats. Dans sa main libre se trouvait une seringue.
- Peut-être avais-je tort, se demanda Claude à voix haute, le pouce effleurant comme une plume la joue d'Alois, peut-être que tu n'es pas sans espoir.
Alois se frotta contre la main de Claude, tremblant de tout son être.
- Aide-moi, s'il te plaît, implora Alois. Je t'en prie.
- Tu dois arranger les choses, Jim, dit Claude. Tu dois le faire toi-même.
Claude mit la seringue dans la main d'Alois. Elle contenait un bleu néon, le Zydrate qu'il connaissait bien. Mais la seringue était remplie. Il y en avait beaucoup plus que ce qu'on lui avait injecté auparavant.
Oh.
- Tu comprends, n'est-ce pas, Jim ? demanda Claude.
Il referma les doigts d'Alois autour du tube de verre de la seringue. Ses mains à présent libres, il prit le visage d'Alois et le leva vers le sien, leurs bouches à un souffle d'écart.
- C'est comme ça que tu arranges les choses.
Alois attrapa la seringue, le verre froid se réchauffant rapidement. Il était plus concentré sur Claude. Son souffle se dispersait sur le visage d'Alois, ses lèvres à seulement quelques centimètres.
Claude le regardait, seulement lui, pour la première fois depuis des années.
- Est-ce que ça arrangera les choses ?
Alois ne supprima pas la distance comme il l'avait autrefois fait. Il était important que Claude soit celui qui le fasse cette fois. Que Claude soit celui qui fasse ce mouvement décisif.
- Est-Est-ce que ça fera mal ?
Claude sourit, ce même sourire qu'il donnait à Alois auparavant. Ses mains le lâchèrent pour le guider. Une manche retroussée, la seringue en position, le doigt d'Alois mis sur le piston.
- Tu ne sentiras rien, promit Claude, reposant son front contre celui d'Alois. Ce sera comme s'endormir.
Sentant la légère pression du doigt de Claude sur le sien, Alois déglutit la bosse grandissante dans sa gorge et appuya sur le piston, jusqu'à ce qu'il bloque. Il n'observa pas le Zydrate se déverser en lui, et Claude ne le regarda pas non plus.
Sentant la langueur l'envahir, Jim s'autorisa un dernier acte égoïste, regardant Claude dans les yeux.
- Tu… m'aimais, pas vrai ?
La brume s'épaississait. Ses paupières étaient beaucoup trop lourdes tout d'un coup. Il se sentit s'évanouir, lutta pour garder les yeux ouverts, pour rester éveillé assez longtemps pour entendre la réponse.
Les doigts de Claude écartant les mèches de son visage.
Le souffle chaud de Claude effleurant sa peau.
Les lèvres de Claude appuyant doucement contre celles de Jim.
Tout devint palpable tandis que le monde se dérobait.
