Ce chapitre est le calme avant la tempête, les choses sérieuses vont réellement commencer dans le prochain !

Bonne lecture !


Écrit par Cennis

Chapitre Vingt-Huit

La montre de poche avait arrêté de fonctionner quelques jours après que Sebastian l'ait achetée. La montre avait été si bon marché que remplacer la batterie aurait coûté plus cher que l'achat lui-même, quoique travailler à St. Victoria n'offrait pas beaucoup d'opportunités de faire un tour au centre-ville. Alors quasiment deux ans plus tard et elle ne faisait plus tic-tac depuis longtemps.

Même ainsi, Ciel fixait les aiguilles immobiles, figées sur quatre heure pile. Les torsades décoratives sur la coque laissaient des marques sur sa peau, ses doigts serrant fermement l'inutile montre.

Combien de temps cela faisait-il ? Quelques bonnes heures, certainement.

Toujours pas de mouvements au-delà de la porte de la chambre.

Les choses ne sont jamais comme elles en ont l'air.

Il y avait un crayon sur le bureau. À côté, un simple taille-crayon en plastique. Dans des mains douées, ces deux objets étaient de meilleures armes qu'un oreiller.

Si ça avait été moi, j'aurais cassé le taille-crayon pour me servir de la lame.

Si Alois avait regardé dans les tiroirs du bureau, ses choix auraient été multipliés. La montre de poche en elle-même avait une longue chaîne dorée. La longueur parfaite pour l'enrouler autour d'un cou. Dans le tiroir en bas à gauche, si Ciel ne se trompait pas, se trouvait un lourd presse-papier en verre. Effectivement, matraquer ce n'était pas très propre, mais Alois n'avait jamais semblé se préoccuper de cela.

S'il avait vraiment voulu faire fort, il y avait toujours la baignoire.

Cela aurait impliqué qu'il le traîne jusque là ainsi qu'un combat de force, mais Ciel ne faisait pas si confiance à sa force musculaire pour penser gagner. Ç'aurait été un travail propre, au moins, mais ce n'était pas si différent que de l'étouffer avec un oreiller.

Un oreiller ? Vraiment ?

De toutes les façons pour essayer de le tuer, l'étouffer avec un oreiller était vraiment la dernière sur la liste d'attentes de Ciel. Peut-être était-ce arrogant de se penser au-dessus de certaines méthodes de meurtre, mais c'était presque insultant de penser partir ainsi.

Le ciel s'éclaircissait à travers la fenêtre en hauteur. Les portes seraient bientôt déverrouillées, sans doute. Était-ce ainsi que les autres patients avaient passé leurs nuits pendant des années, à attendre qu'on les autorise à commencer leur journées ?

Les choses ne sont jamais comme elles en ont l'air.

Combien de fois s'était-il dit cela maintenant ? La panique sur le visage d'Alois alors qu'il avait fui la chambre, l'oreiller abandonné à l'autre bout de la pièce tandis qu'il aurait dû être sous la tête de Ciel; il y avait sans doute une centaine de scénarios qui se terminaient ainsi.

Il n'arrivait pas à en trouver un seul actuellement, mais il était certain qu'il devait y en avoir.

Expirant bruyamment par le nez, Ciel laissa la montre tomber au sol. Ses genoux lui faisaient mal après être resté assis en tailleur pendant aussi longtemps, désapprouvant fortement alors qu'il se leva.

À cet instant, le bip retentit, le grincement métallique des verrous se rétractant. Le tout venait à peine de se mettre en place avant que Ciel ouvre la porte à la volée, arrivant dans le foyer comme la balle d'un pistolet.

Il n'était pas le seul.

- Y se passait quoi ?

Freckles se rua à ses côtés, le poids du manque de sommeil sous ses yeux.

- J'ai entendu des coups. Les cris d'Alois. Mais ça venait de ta chambre. Qu'est-ce qu'il a fait ?

Il fallut un peu trop longtemps à Ciel pour réaliser qu'elle fixait son œil. Il rougit, étrangement embarrassé qu'on le voit, cherchant son cache-œil dans les alentours.

- Je regarderai pas.

Se faufilant derrière lui, Freckles disparut dans son angle mort, réapparaissant avec le cache-œil. Plutôt que de lui donner, elle attacha les cordes derrière ses oreilles elle-même, ne le regardant dans l'œil qu'une fois qu'elle avait correctement mis le cache-œil. Elle ne bougea pas, écartant les cheveux du visage de Ciel.

- Ciel, qu'est-ce qu'il s'est passé cette nuit ?

L'usage de son nom, c'était comme manquer une marche dans les escaliers.

Freckles avait été présente lorsque Alois avait attaqué Soma, se rappela-t-il. Elle avait tenté de le retenir lorsqu'il était allé voir Alois, l'avait imploré de garder une distance de sécurité. Entendre Alois dans la chambre de Ciel après cela, entendre les cris et les coups, qu'avait-elle pu bien penser ?

Ciel prit une profonde inspiration. Plutôt que de s'éloigner d'elle, il prit sa main.

- Rien du to-

Ciel s'interrompit, le mensonge venant trop aisément. L'honnêteté était toujours plus dure à trouver.

- Je ne sais pas. Il est venu dans ma chambre juste avant le couvre-feu. Il n'allait pas bien mais il ne voulait pas dire pourquoi. Ça ne me semblait pas correct de le laisser tout seul alors qu'il était dans cet état, donc je l'ai laissé rester dans ma chambre. Je me suis assoupi. La seule chose que je sais après, c'est qu'il hurlait pour qu'on le laisse sortir.

Le visage de Freckles s'adoucit, sa main serrant doucement la sienne. Voyant son soulagement, toute l'inquiétude qui lui avait dérobé son sommeil, Ciel se sentit presque coupable d'omettre le détail le plus important.

- Je sais pas comment on peut l'aider, Smile, dit-elle, regardant par-dessus son épaule vers la porte de la chambre d'Alois. Je sais pas si on peut.

- On ne saura pas sans avoir essayé.

Il n'était pas aussi sûr qu'il en avait l'air. Lâchant la main de Freckles, Ciel traversa la pièce jusqu'à la porte d'Alois. Elle n'était qu'à dix pieds pourtant cette distance semblait aussi longue que les heures qu'il avait passé à fixer la montre cassée. Freckles le suivait, observant la porte avec méfiance.

Alois, pensa Ciel avec un poids sur la poitrine, tu leur fais peur.

Il tourna la poignée.

- Eh ?

Freckles jeta un œil par-dessus son épaule.

- Qu'est-ce qu'y a ?

Ciel fronça les sourcils, poussant la porte.

- … Fermée.

Freckles passa le bras sous le sien pour essayer elle-même, poussant la porte avec beaucoup plus de force. Même ainsi, elle ne bougea toujours pas.

Ils se regardèrent, leur appréhension réciproque.

Freckles s'éloigna de Ciel, faisant le tour de la pièce pour essayer les autres chambres. Elle laissa derrière elle une traînée de portes entrouvertes et de résidents réveillés. Joker fut le premier à émerger, traînant les pieds vers eux, fatigué, le bras squelettique inutile pendant le long de son corps sans l'écharpe.

- Vous faites quoi réveillés aussi tôt ?

Il essuya la salive séchée des coins de sa bouche, ses mots perdus dans un bâillement.

- Vous avez fait pipi au lit ?

Freckles répondit.

- On était inquiet pour Alois. On l'a entendu crier cette nuit. Maintenant sa porte est verrouillée. Je pensais que peut-être que quelque chose allait pas avec les verrous, mais personne d'autre a de problème…

Joker ferma les yeux, forçant les dernières miettes de sommeil à partir.

- J't'ai dit de le laisser tomber, poupée, dit Joker, en quelque sorte fatigué, une discussion qu'il ne voulait plus avoir. C'est différent pour Smile – ils sont potes – mais il est rien pour toi, et il est dangereux. T'as vu c'qu'il a fait à Soma, et Soma essayait juste d'l'aider aussi.

- J'allais pas entrer à l'intérieur, répliqua Freckles en boudant. Je dis juste que sa porte s'ouvre pas. Cause perdue ou pas, on peut pas ignorer ça.

Joker regarda derrière eux. Il semblait savoir, de cette étrange manière que Joker avait parfois, qu'il n'avait pas une des pages du livre. Pourtant, il ne formula pas son évidente suspicion, leur faisant signe de s'écarter.

Comme leurs tentatives, Joker ne réussit pas à ouvrir la porte.

Déconcerté, il se retourna pour vérifier à travers les petites fenêtres de la voussure du toit. Le ciel perdait déjà sa lueur bariolée, passant à un bleu stable alors que la lumières tirait les meubles dans les ombres.

- Hm.

Joker ne semblait pas savoir quoi dire. Il était parfaitement réveillé maintenant, au moins.

Autour d'eux, le reste des patients s'éveillait. Beast sortit de sa chambre, les cheveux une touffe de nœuds autour de ses épaules. Il ne faudrait pas attendre longtemps avant que Dagger suive. Snake jeta un œil depuis sa porte ouverte, regardant le groupe avec incertitude.

Tous les autres étaient parfaitement libres de quitter leurs chambres. Tous sauf Alois.

- Paniquons pas, d'accord ? dit Joker dans sa barbe, faisant signe aux deux plus proches. Smile, crie un coup. Y a plus de chance qu'il te réponde.

Sa fausse bravade écartée, le visage de Joker avait perdu de ses couleurs. C'était le manque d'avant. Rien de tel n'était arrivé jusqu'à présent. Ce que cela signifiait, ce qui se passerait, comment cela allait les monter les uns contre les autres d'une manière ou d'une autre; il n'avait aucun moyen de le savoir.

Ciel acquiesça, frappant vivement à la porte.

- Alois, es-tu réveillé ?

Freckles semblait prête à poser son oreille contre la porte alors qu'ils attendaient une réponse. Elle n'était qu'à quelques centimètres. Si la porte s'ouvrait, elle tomberait. Mais il n'y eut pas de réponse. Seul le silence suivit la question de Ciel, le sorte de silence qui donnait plus de réponse que des mots ne le pourraient.

Joker afficha un grand sourire.

- Bah, il a jamais été du matin. Agni est de garde aujourd'hui, si j'me souviens bien, alors on lui demandera d'ouvrir la porte pour nous.

- Non.

Ciel réessaya la poignée, son estomac se retournant.

- Seuls les passes-partout peuvent passer outre le système de sécurité. Les badges ne fonctionnent pas sur les portes des chambres. Les seuls qui peuvent faire ça sont Ash ou Angela.

Freckles tenta d'imiter le sourire de Joker.

- Prem's pour pas leur demander.

- Un bug dans le système de sécurité, t'penses ?

Une fois de plus, la poignée fut brusquement secouée, cette fois par Joker. Il essaya même de donner un coup de pied dans la porte au cas où.

- Y a pas plus rassurant.

Soma, Dagger, Jumbo et Wendy avaient eux aussi quitté leurs chambres à présent. Ils murmuraient entre eux, la panique flottant dans les airs. Sentant l'inquiétude grandissante, Joker tapota Ciel et Freckles chacun sur l'épaule.

- J'vais les mettre au courant. Continuez avec la porte, vous deux. On sait jamais, le problème va s'résoudre tout seul, hein ?

Joker hésita à partir, observant la porte fermée.

- Si elle s'ouvre, rentrez pas sans moi. Après hier, c'est pas une bonne idée que l'un de nous soit tout seul avec lui.

Ciel et Freckles se regardèrent. Sans un mot, ils se mirent d'accord pour garder ce qui était arrivé durant la nuit entre eux. Joker n'avait pas besoin de plus de raison de se méfier d'Alois.

- Souhaitez-moi bonne chance, grimaça Joker, allant vers le groupe qui attendait.

Il était difficile que leur panique montante n'infecte pas Ciel. Il n'arrivait pas à s'empêcher de réessayer avec la porte de nouvelles fois, certain à chaque tentative que la poignée se tournerait entièrement.

- Smile, c'est vraiment silencieux à l'intérieur.

- … Il a le sommeil lourd.

Les gens pouvaient être si silencieux lorsqu'ils dormaient. Surtout s'ils ne ronflaient pas. Surtout s'ils ne rêvaient pas. Que Ciel sache qu'Alois faisait les deux, et bruyamment, n'avait pas d'importance. Certaines nuits étaient des exceptions. Toute cette nuit avait été une exception.

Les murmures du groupe s'étaient transformés en un bourdonnement anxieux, même alors que Joker faisait de son mieux pour les rassurer. Ciel n'arrivait pas à comprendre ce qu'ils disaient mais le bruit raclait contre sa peau, chaque exclamation de panique le mettant un peu plus à vif.

Il se jeta contre la porte, la force du coup faisant fourmiller son épaule.

- Smile, arrê-

Encore. La porte trembla sous l'après-coup de son épaule, mais même ainsi, la poignée ne tournait pas.

- Hé !

Freckles l'attrapa par les épaules, essayant de l'éloigner, mais elle finit par trébucher en avant avec lui alors qu'il chargea de nouveau la porte.

Avec Ciel qui se heurtait contre la porte et les reste des patients qui débattaient, personne n'entendit le bip symptomatique. Entre un coup et l'autre, la poignée se tourna soudainement au maximum. Ciel n'eut pas la chance de reprendre son équilibre tandis que la porte s'ouvrait, envoyant lui et Freckles s'écraser au sol.

- Merde, désolée, Smile.

Freckles se hâta de bouger, étant tombée au-dessus de lui, mais elle s'immobilisa alors qu'il prit son poignet. Sa main tremblait autour de la sienne.

- Smile ?

L'air était anormal. Chaque inspiration était lourde de quelque chose, s'agrippant à sa langue, s'accrochant à sa gorge, s'asseyant lourdement sur son torse. Lorsqu'il atteint ses poumons, il avait pourri, si l'air pouvait pourrir.

Ciel ne voulait pas lever l'œil.

Il avait été dans cette chambre autrefois. Pas la chambre d'Alois, avec sa moquette abîmée et ses murs vides. Mais cette chambre avec une présence qui n'avait pas le droit d'être là. La présence que l'on ressentait avant de voir, une sorte d'avertissement lumineux de ne pas s'approcher.

Trop tard. Ils avaient déjà ouvert la porte.

- Smile, dit à voix basse Freckles, essayant de ne pas appuyer son poids sur lui sans le faire lâcher, Il dort encore. On le laisse ?

La présence s'intensifia. Endormi. Personne ne dormait en Sa présence.

Il n'était pas capable de se faire lever l'œil.

- Ça s'est ouvert ?

Joker avait rappliqué, les autres le suivant sur leurs gardes. C'était comme s'ils pensaient que quelque chose de mortel allait se jeter sur eux.

- Oups, allez debout.

Joker ne laissa pas de choix à Ciel, le relevant à l'aide de son bras valide.

Un coup d'œil en direction de son visage et le peu de couleur qui était revenue chez Joker s'évanouit.

Ne pouvait-il pas le sentir ? Ce poids qui se profilait, qui se répandait à chaque coin de la pièce, qui vivait au crochet de leur cœur.

- Tout le monde dehors, dit catégoriquement Joker, regardant Ciel comme s'il avait peur de détourner le regard.

Détourner le regard et risquer d'apercevoir le lit, la Belle au bois dormant.

- Maintenant.

Et pour la première fois depuis des années, l'autorité de Joker échoua.

- Pourquoi est-ce que la porte ouvrait pas ?

- Ils l'ont enfermé, pas vrai ? Juste lui, pourquoi ?!

- Qu'est-ce qu'il a fait ?

- Qu'est-ce qu'ils ont fait ?

- Pourquoi il se réveille pas ?

Puis le premier cri. Ciel ne savait pas exactement de qui il provenait. Ils étaient trop nombreux à s'être dirigés vers Alois d'un seul coup pour qu'il le sache. Après le premier cri, il y en eut un autre, et un autre. Des murmures au souffle coupé. Quelqu'un eut un haut-le-cœur. Joker cria, un ordre, mais personne n'écoutait.

Soma fut le premier à pleurer.

Mais la limite.

Ciel n'était toujours pas capable de regarder en direction du lit. Son œil était planté sur le bras de Joker, l'os teinté de jaune, comme il se balançait indépendamment du contrôle de Joker. Comme s'il allait se mouvoir subitement, les doigts ruinés s'agrippant- !

C'était mieux que de regarder le lit.

La limite qu'ils ont créée.

Ce n'était pas ainsi que le jeu se jouait. Ils avaient transgressé les règles qu'ils avaient eux-même établies. La section était sécurisée, la section était aux patients, la section était hors jeu. Il ne leur arrivait rien dans la section. Cela avait toujours été ainsi.

Ils ont dépassé leur propre limite.

- Non, allez, on peut pas être ici quand le personnel arrive.

Quelqu'un tirait sur son bras. Le tirant pour qu'il se relève. Quand s'était-il assis au sol ?

- Smile, bouge.

Ciel regarda le lit. Alois était dos à la pièce, en boule sur le côté. Il ne dormait jamais ainsi. Il s'étendait toujours autant que possible, les jambes et les bras pendouillant de chaque côtés. Mais actuellement il se faisait tout petit en boule, comme pour se cacher.

Combien de choses avait-il cachées ?

Combien de choses ai-je choisi de ne pas voir ?

Ciel repoussa la personne qui le tirait, se remettant difficilement sur ses pieds. Plus il s'approchait du lit, plus l'air semblait se refroidir, cette présence lui dérobant toute sa chaleur. Plus il s'approchait du lit, plus il pouvait voir, et plus il voulait détourner l'œil.

La main d'Alois reposait contre lui, ses lits unguéaux noircis.

Nous sommes censés être protégé de cela.

Ciel se retrouva à tendre la main pour toucher celle d'Alois. Les membranes pourpres attendaient sous la peau, se levant lentement alors que le temps passait, blême et bleu se mélangeant ensemble alors que le frisson constant prenait place.

Toute la chaleur dans le corps de Ciel semblait fuir à travers les doigts qui appuyait contre la peau d'Alois. Ou peut-être était-ce l'inverse, le froid d'Alois infectant Ciel, détruisant toute trace de chaleur qu'il trouvait.

Nous ne sommes pas la Section V. Nous sommes censés vivre.

La main était la seule chose qu'il arrivait à regarder. Bien que l'odeur éculée de vomi le faisait mourir d'envie de trouver la cause – qu'est-ce qui l'aurait rendu malade pourquoi n'y a-t-il pas de vomi ici nulle part dans la pièce pas sur lui mais l'odeur est si forte et fraîche depuis combien de temps est-il ici comment ont-ils fait – et la petite goutte de sang sur la manche de l'autre bras d'Alois menait à beaucoup trop de suppositions sans fondement. Regarder de plus près voudrait dire se pencher et se pencher voudrait dire voir le visage -

Non.

Ciel sentit la pression monter dans l'arête de son nez. Déglutir était soudainement devenu beaucoup plus dur. Respirer correctement. Son œil brûlait. Une chaleur étouffante.

Non. Je ne-

L'odeur, le froid, la chaleur douloureuse qui lançait dans son œil, la présence dans la pièce qui l'écrasait sans merci.

La respiration de Ciel hoqueta, les lèvres scellées contre le son essayant de s'échapper. Il ne pouvait pas le laisser sortir. Il ne l'avait pas fait pendant des années. Pas maintenant, pas après tout cela, s'il commençait il n'était pas certain de pouvoir s'arrêter un jour.

non non non

Il retint son souffle jusqu'à ce que son œil soit sec et qu'il ait oublié comment respirer. Les halètements d'air familiers étaient le moindre des maux, le brouillard étourdissant des poumons vides plus simples à résoudre. Qu'avait-il dit à Sebastian lorsque l'homme haletait couché sur le sol de sa chambre ?

Inspire, deux trois. Bloque, quatre cinq. Expire. Répète. Répète. Répète.

Aussitôt, quelqu'un écrasait son inhalateur contre ses lèvres fermées, une main lui frottant en cercles le dos. Le mouvement n'était pas aussi soulageant qu'attendu, rendant les haut-le-cœur encore pire. La personne dut se rendre compte qu'elle faisait plus de mal que de bien, s'éloigna, lui laissa de l'espace pour se remettre sur pied lui-même.

Dedans, deux trois. Bloque, quatre cinq. Dehors. Dedans, deux trois. Bloque, quatre cinq. Dehors. Dedans, deux trois. Bloque, quatre cinq. Dehors.

Nous ne sommes plus en sécurité.

Dedans, deux trois. Bloque, quatre cinq. Dehors. Dedans, deux trois. Bloque, quatre cinq. Dehors. Dedans, deux trois. Bloque, quatre cinq. Dehors.

Il n'y a plus de limite.

Dedans, deux trois. Bloque, quatre cinq. Dehors. Dedans, deux trois. Bloque, quatre cinq. Dehors. Dedans, deux trois. Bloque, quatre cinq. Dehors.

Autant nous voir comme mort- !

Une main se plaqua contre les narines de Ciel. Avant qu'il ait une chance de paniquer, Soma s'écarta, soulagé d'avoir obtenu son attention.

Le visage de Soma baignait dans les larmes, les yeux brillant encore, le nez coulant. Malgré les larmes, son regard était résolu, ses mains assurées alors qu'il retira celles de Ciel de la main d'Alois.

Ciel retrouva la chaleur de sa peau. Pour ce qui lui semblait être la première fois, il mourait d'envie de connaître un contact physique. Lorsque Soma tenta de le lâcher, il l'en empêcha, s'agrippant à ses mains. Elles étaient moites et humides mais c'était mieux que le froid rigide d'Alois.

Soma lui adressa un sourire larmoyant, frottant ses mains jusqu'à ce que toutes traces d'Alois disparaissent et Ciel respira à nouveau dans un rythme régulier.

- Est-ce que tu en as besoin ? demanda Soma, faisant signe de la tête derrière Ciel.

Freckles y était agenouillée, bouleversée et incertaine, tendant l'inhalateur.

Un bon moment passa avant que Ciel retrouve sa voix.

- Non, dit-il, ce n'était pas ce genre d'attaque.

Maintenant que Ciel s'était quelque peu calmé, il pouvait entendre la panique au-delà de la porte. Il n'arrivait pas à savoir exactement ce qu'il se disait, mais Joker semblait en colère par-dessus tous les autres. Freckles remarqua qu'il regardait, se rapprocha en parcourant le sol.

- Drocell a dit que partir serait le mieux, expliqua-t-elle, hésitant à combler la distance qui les séparait.

Ciel inclina la tête, l'invitant à s'approcher. Il voulait qu'elle soit proche soudainement. Eux deux. Il ne savait pas comment l'expliquer, pas même à lui-même.

- Ça a déclenché une dispute. Joker a une dent contre Drocell depuis toujours. Avoir une raison de s'engueuler, manquait plus que ça.

La méfiance de Drocell envers tous les autres à l'exception de Snake n'était rien de nouveau pour Ciel. Une remarque aussi insensible n'était pas un coup de génie, cependant, même selon lui. Ciel n'était pas du genre à se vexer à la place des autres pourtant cette remarque l'agaça tout de même.

- Non, au contraire, dit Ciel, ses ongles s'enfonçant dans la main de Soma. Ça ne pourrait pas être pire.

Soma s'avança, cachant son visage contre l'épaule de Ciel. Les larmes avaient repris et il ne fit rien pour arrêter le flot. Au moins l'un d'entre eux pouvait pleurer pour Alois. Soma pouvait aussi pleurer assez pour Ciel.

- Je sais pas – Je sais pas quoi dire, admit Freckles, la voix étranglée.

Elle secoua la tête, ses cheveux sombres tombant sur son visage.

- On était pas potes ou quoi, mais quand même. Qu'est-ce qui va se passer maintenant ? Ils vont pas faire d'enterrement, il a pas de famille pour venir le voir. Comment ça a pu arriver ?

- Je…

Ciel s'assit plus droit, essayant de remettre ses idées en place. Il se perdait dans cette situation. Il ne pouvait pas se le permettre. C'était ce qu'ils voulaient.

- Cette nuit, Ash est celui qui l'a laissé sortir de ma chambre. Mais ça… c'est se salir les mains. Ash ne le ferait pas. Il ne nous touche jamais, ce n'est pas comme ça qu'il est. Ce n'était pas lui.

- Tu es sûr ? renifla de manière révélatrice Freckles. Parce que ça m'étonnerait pas venant d'eux.

- Non, j'en suis certain, ce n'était pas lui. Il ne s'intéressait pas à Alois, pas vraiment. Il n'y a pas… de raison.

Parler ainsi était plus simple, comme s'il s'agissait d'un puzzle à résoudre, plutôt que d'accepter le corps allongé à côté d'eux.

- Je n'arrivais pas à bien entendre à travers la porte mais, connaissant Alois, je suis presque sûr qu'il aurait demandé à voir Faustus. Il était contrarié, apeuré… Il aurait voulu Faustus.

Les sanglots de Soma ne furent plus silencieux, un bruit désolant hoqueté et pas assez étouffé contre l'épaule de Ciel. Freckles se hissa plus près, mettant ses bras autour de Soma, regardant Ciel par-dessus sa tête.

- Pas que ça change quelque chose de savoir. Smile, - sa voix chancela, sa respiration se saccadant -, J'ai peur.

Tu le devrais.

Moi aussi.

Il était incapable de dire cela. Heureusement, les choses évoluèrent dans le foyer, une porte de secours qui lui permettait de ne pas avoir à répondre quoi que ce soit.

- Arrêtez !

- Vous voulez bien en finir tous les deux !

- Le personnel sera là d'une minute à l'autre !

Freckles prit une profonde inspiration, frottant le dos de Soma alors qu'elle se leva.

- Je ferais mieux d'aller voir si je peux aider à arrêtez ça. Je vais, euh, déglutit-elle, appuyant ses lèvres l'une contre l'autre alors qu'elle se reprenait, Je frapperai à la porte quand on pensera que quelqu'un arrive dans la section. Restez pas ici trop longtemps, tous les deux, d'accord ?

Soma acquiesça, essuyant son nez avec sa manche. Elle ferma la porte derrière elle en partant, faisant taire la cacophonie à l'extérieur.

D'une manière ou d'une autre, c'était pire maintenant que tout était plus silencieux. Il n'y avait plus de distraction. Pas d'endroit plus en sécurité, plus simple où Ciel puisse aller. Nulle part où il puisse regarder autre chose que cette main décolorée.

Faustus.

- Ça a dû être le cas, reprit Ciel, comme si Freckles était encore là. Ash n'avait pas de motif, mais Faustus était la seule raison pour laquelle Alois était dans cet endroit. Quoi qu'il ait fait, il ne-

- Ciel.

- -l'a pas fait ici. Il n'y a pas de vomi ici. Mais l'odeur est forte sur lui, alors-

- Ciel, s'il te plaît.

- -Faustus a changé ses médicaments il y a un bon moment. Était-ce à ce moment-là qu'il a commencé à agir étrangement ? Tout se passait en même temps, je n'arrive pas à me souvenir, mais c'était probablement-

- Arrête.

- -Je me souviens lui avoir dit de garder des notes sur les changements. Je me demande s'il l'a fait- !

- Arrête !

Ciel fut repoussé au sol alors qu'il s'était mis en mouvement pour se lever. Soma le regardait sévèrement.

- Juste, arrête. Arrête d'essayer de comprendre, ce n'est pas quelque chose qui peut être résolu, Alois n'était pas quelque chose qui devait être résolu, d'accord ? Sois juste triste. Laisse-nous juste être triste pendant qu'on le peut encore parce que bientôt nous allons devoir retourner là-bas et faire comme si rien n'était arrivé.

Soma craqua une nouvelle fois, ses mots perdus dans un sanglot qu'il ne tenta pas d'arrêter. Être capable de se laisser réagir ainsi, de ne pas avoir peur de ce genre de vulnérabilité, Ciel ne comprenait pas.

- Désolé, dit Ciel, incertain de quoi faire d'autre.

Il resta là où il était tombé, la cheville pliée dans un angle inconfortable, regardant Soma dans son chagrin.

Il n'avait même pas aimé Alois.

On frappa peu de temps après.

- Quelqu'un arrive, dit brièvement Beast, disparaissant par la porte aussi vite qu'elle était apparue.

Il ne semblait plus y avoir de querelle dehors, au moins.

Soma se leva lentement du sol.

- Je me demande ce qu'ils vont faire de lui.

Ciel n'eut pas à réfléchir longtemps pour trouver la réponse.

- Ils le feront disparaître.


Après avoir désespérément attendu de sortir, Ciel n'avait pas beaucoup d'autre choix que de retourner dans sa chambre ce jour-là. Plus vite ce serait, mieux ce serait. Le livre caché sous son sweat-shirt ne passait pas aussi inaperçu qu'il l'aurait voulu.

Après une maigre conversation avec un Joker au nez ensanglanté, des acquiescements en direction des autres, et une accolade maladroite avec Soma, Ciel leur échappa enfin.

Je ne peux pas le lire.

Peu importe le temps qu'il passait à regarder les pages abîmées, pas un seul de ces gribouillis ne devenaient un mot. Des lignes et des lignes de texte avaient été écrites, impossible d'écrire quoi que ce soit d'autre sur une seule page, mais les phrases étaient écrites les unes sur les autres au point où aucune n'était lisible.

Regardant ces pages, elles se transformaient en friture dans l'esprit de Ciel.

Un sentiment d'impuissance, une sorte de frustration le firent jeter le journal déjà en piteux état contre le mur. Les pages s'échappèrent de l'élastique qui les retenait.

Et maintenant ?

Il n'y avait rien à faire. La porte de la chambre d'Alois était bel et bien fermée. Elle le resterait jusqu'à ce que la personne en charge aujourd'hui l'ouvre, pour une raison ou pour une autre. Ils n'étaient pas au courant, selon ce que le personnel pouvait bien penser, et ce devait rester ainsi. Il fallait que tout reste normal. Normal, c'était Ciel dans sa chambre, seul et comme en cage.

Combien de temps faudrait-il pour que quelqu'un se pose des questions sur l'absence d'Alois ? Serait-il trouvé aujourd'hui ? Ou des jours passeraient-ils avant que quiconque pense à lui ?

Combien de temps avant que l'odeur se manifeste ? L'estomac vide de Ciel se retourna, Faites que ce soit avant.

Il connaissait très bien cette odeur. Il ne voulait jamais avoir à y refaire face.

Ciel s'avachit sur le lit, la tête tombant douloureusement sans l'oreiller. N'importe quel autre jour et il aurait dormi toute la matinée. Dormir maintiendrait la normalité, surtout si quelqu'un surgissait dans sa chambre, comme ils en avaient l'habitude. Il avait à peine dormi cette nuit, de plus.

Je devrais cacher le journal.

Et il le ferait.

Dans une minute.

Juste une minute.


- Alois ?

Le tapis s'effrita entre les orteils de Ciel. Le nylon rugueux se changea en cendres alors qu'il marchait, une traînée noirâtre d'empreintes de pas. Il ne sembla pas remarquer, ou si c'était le cas, il ne trouvait pas cela étrange.

- Alois.

Le garçon endormi ne se mouva pas. Même lorsque les draps se décomposèrent sous lui, lorsque des taches jaunes germèrent au plafond, lorsque le bois du bureau et du cadre du lit se putréfia en un instant.

- Réveille-toi.

Ciel s'arrêta. Derrière lui, ses empreintes de pas cendrées se répandaient comme de l'encre renversée.

Le garçon endormi ne se mouva pas. Le lit s'écroula, le cadre ruiné ne supportant plus le poids, envoyant le matelas au sol. Le garçon tomba en roulant. Il ne se réveilla toujours pas.

- Eh.

La voix de Ciel ne ressemblait plus à la sienne, bien qu'il n'était pas certain de quand le changement s'était produit. Plus aiguë, comme celle d'un enfant. Apeurée, comme celle d'un enfant.

La moisissure de cendre avait atteint les murs. Elle y grimpait comme un lierre, craquelant la peinture, son ombre enveloppant la pièce. Toujours était-il que, il ne remarqua pas, ne faisant pas attention au gouffre grandissant qui le prenait en son centre.

Il fit un autre pas en avant. L'endroit où il se tenait juste auparavant s'effondra. Des trous d'empreintes de pas, de la fumée se mit à s'élever. De la fumée d'un gris sale, le sorte de fumée qui étouffait.

- Tu ne trompes personne, dit Ciel avec la voix de quelqu'un d'autre. Arrête de faire l'idiot.

Un autre pas vers le corps et le sol s'écroula davantage. La fumée prenant sa place.

Il n'y avait plus que Ciel et le corps, tout le reste dévoré par la moisissure.

- Arrête ça.

Ciel se pencha au-dessus du corps, ignorant le fait que la chair avait commencé à peler du bout de ses doigts. Ignorant à quel point l'épaule était rigide alors qu'il la secoua. Ignorant la fumée qui avait prit la place de l'espace autour d'eux.

Mais il ne pouvait pas ignorer l'odeur.

- Alois.

Mais ce corps n'avait pas les cheveux blonds.

Ce corps était trop grand.

Un adulte.

Un adulte en costard sombre, avec des cheveux sombres et des yeux sombres et enfoncés.

La fumée s'épaissit, forçant un passage dans les poumons de Ciel, pourtant l'odeur de l'homme outrepassait même cela. L'odeur omniprésente de chair rance. Elle s'accrochait à lui, se jetait à lui avec des mains squelettiques, s'étirait incroyablement loin alors que Ciel reculait en trébuchant.

Mais il n'y avait pas de sol sur lequel se replier.

Le corps ne bougeait pas pourtant il semblait tout de même le poursuivre, ne laissant à Ciel nulle part où échapper à son toucher. Seuls les os restaient de ses mains. Elles semblaient chaudes contre sa peau, une piqûre perçante alors que les doigts se refermèrent autour du poignet de Ciel.

La fumée s'élevait là où ils se rejoignaient.

Son bras commença à bouillir, la courbe de son poignet s'ébouillantant alors que la prise de l'homme se resserra, la peau mitonnant au toucher.

Ciel hurla. Cette fois, c'était sa propre voix, son propre gémissement de douleur.

Cela se propagea. Avançant doucement vers le haut, le rouge torride se propagea le long de son bras, la peau se détachant de l'os. Cela alla jusqu'à son torse avant qu'il puisse s'arracher à la brûlure squelettique.

Ciel tomba en arrière. Là où il avait marché, il n'y avait pas de sol, mais il préférait la chute à cette agonisante brûlure.

Le monde se déroba sous lui, le laissant dégringoler.

L'homme le suivit.

L'odeur de pourriture était forte. Elle était sur Ciel à présent. Elle s'amplifiait alors que sa peau continuait à s'effriter, directement depuis l'os. Même sans le toucher de l'homme, la brûlure ne s'arrêtait pas, enveloppant non seulement son torse mais aussi son dos.

Ciel sut alors, avec une assurance que seul les rêveurs ont, qu'il brûlerait entièrement avant d'avoir fini sa chute.

Au secours.

Sas mains étaient parties, incapable d'essayer de s'agripper à quelque chose, quoi que ce soit. Rien à attraper dans la chute enfumée.

Je vous en prie.

L'homme tomba plus vite, tendant les bras vers lui. Tendant les bras comme pour lui offrir un câlin.

Je vous en prie, Dieu.

La fumée s'épaissit encore, l'air devint plus chaud. Il commença à comprendre où la chute se terminerait.

Oh, Dieu, aidez-moi s'il vous plaît.

Il ne voulait pas finir cette chute, pas si c'était sa destination.

Ciel tendit ses propres bras squelettiques, ses doigts en lambeaux attrapant ceux de l'homme, désirant qu'ils tombent encore plus vite l'un sur l'autre.

- S'il vous plaît ! hurla Ciel alors que le noir qui les entourait se mit à briller, alors que l'air brûlait, alors que la fumée engloutissait tout.

L'homme l'atteint, ses bras entourant Ciel dans une ébouillante accolade.

- S'IL VOUS PLAÎT !

Se réveiller était comme marcher dans l'eau avec ses vêtements. Une lente recherche, épuisante tant à la traîne. D'habitude les cauchemars le poussaient vers la conscience, un sursaut dans le lit en sueur froide avec un cri à moitié formé sur la langue. D'autres fois, les cauchemars n'étaient pas vraiment prêt à le lâcher. Ceux-là étaient les pires, faisant de lui son propre captif.

Ciel était libéré de la chute et de la brûlure mais son œil ne s'ouvrirait pas encore. Le monde s'illuminait, l'éclat de sa chambre saignant à travers sa paupière fermée, mais il ne pouvait pas encore le rejoindre.

L'odeur était encore très réelle, faisant se demander à ses sens à moitié fonctionnels si elle était dans la chambre.

Le toucher était encore là aussi. Les bras l'enlaçant, ne le restreignant pas, simplement .

Ciel se réveilla en sentant toujours l'accolade fantôme.

- Tu ne devrais pas laisser ce genre de choses là où quelqu'un pourrait le voir, dit Agni, agenouillé pour ramasser les pages éparpillées du journal d'Alois. Où les veux-tu ?

La présence d'Agni n'était pas tant une surprise que cela aurait dû l'être. Ciel avait senti que quelqu'un était dans la pièce, bien que son esprit confus par le sommeil avait été certain qu'il s'agissait de quelqu'un d'autre, quelqu'un qui n'aurait pas pu être là. C'était davantage une déception qu'un choc, ce qui était ridicule en soi.

- Laisse-les sur le bureau, dit Ciel. C'est pas comme si quelqu'un pouvait les lire de toute manière.

- C'est vrai.

Agni feuilleta quelques pages, plissant les yeux en voyant les indéchiffrables gribouillis.

- Mais certaines… suppositions pourraient être faites juste avec ça.

Le cœur de Ciel battait encore un peu trop vite à son goût. Il passa une main sur le drap du lit, se forçant à ne se concentrer que sur la sensation du coton glissant contre le bout de ses doigts. Chaque lente caresse le ramenait sur terre, petit à petit.

- Soma s'est-il calmé ?

Agni avait mis le journal à l'intérieur du tiroir du haut à la place, avec la montre de poche cassée. Rangeant la pièce, rangeant les potentielles preuves, il n'y avait aucun doute qu'il était au courant.

- Il essaye, répondit Agni, occupé à aligner les stylos et crayon de Ciel parfaitement. Je n'avais jamais remarqué qu'ils étaient si proches.

- Ils ne l'étaient pas. Soma est juste sentimental.

- Eh bien, sourit amèrement Agni, quelqu'un doit l'être.

Ce qui restait du rêve était parti, et en son absence, Ciel trouva la paix. Aussi perturbant que cela avait été, dormir lui avait fait du bien, mettant une bonne distance entre lui et cette horrible matinée.

Il était passé outre à présent, l'observant de loin comme le spectateur qu'il s'était promis de toujours être.

- Je suppose que tu n'es pas venu ici pour échanger des banalités, dit Ciel, se levant du lit.

Le journal et la montre n'étaient pas les seules choses qu'Agni avait bougées, tout étant bien rangé sur les étagères. Il trouverait le temps de s'en agacer plus tard.

- Je ne considérerais pas ça comme… des banalités, soupira doucement Agni en arrêtant de gigoter. Tu as de la visite. On m'a demandé que je t'amène à la salle des visiteurs.

Ce ne fut pas de la panique que Ciel ressentit alors. Juste de la confusion.

- De la visite maintenant, c'est étrange. Tante Ann ne vient que tous les trois mois.

- Ce n'est pas ta tante.

Agni refusait d'en dire plus, donnant à Ciel quelques minutes dans la salle de bain pour se rafraîchir. Dans la section, les choses étaient revenues à la normale. Quelqu'un avait donné de la glace à Joker, probablement Agni, que Beast tenait contre son nez gonflé. À côté d'eux, Jumbo, Wendy, Dagger et Freckles discutaient plutôt gaiement. Même Drocell et Snake jouaient le jeu, repliés dans le coin plutôt que dans l'une de leurs chambres.

Soma n'était nulle part, la porte de sa chambre fermée.

Il lui faudrait plus de temps.

Ils ne rencontrèrent aucun autre membres du personnel sur leur chemin vers la salle des visiteurs. Même l'infirmerie était vide.

- Est-ce qu'ils savent ? demanda Ciel dans sa barbe.

- Je ne sais pas, répondit Agni.

Agni le laissa à la porte, bien que l'escorte venait toujours à l'intérieur normalement. Pourtant la manière d'agir d'Agni n'était pas source d'appréhension. Ciel était certain de qui était à l'intérieur bien avant de passer la porte.

- Ça faisait longtemps.

Sebastian se décolla du mur alors que la porte se ferma derrière Ciel. Il n'avait pas semblé aller aussi bien depuis bien longtemps, pensa Ciel, encore mieux que la première fois qu'il était arrivé à St. Victoria.

- Ça va ?

- Ça va, répondit Ciel, passant devant lui pour s'asseoir.

Toutes les tables étaient libres, la pièce vide à part pour eux deux. Ce n'était pas surprenant. Seuls les gens les plus persévérants passaient l'administration de St. Victoria et étaient autorisés à avoir une visite. De ce qu'il sache, seule Ann avait réussi, aucun des autres n'ayant de visiteurs. Si ce n'était pas Ann qui venait le voir, Ciel savait qu'il n'y avait qu'une seule autre personne qui utiliserait cette méthode.

- Agni ne m'a pas enregistré dans le registre. Je doute que qui que ce soit ira vérifier ma chambre pour moi. Cependant, nous devrions faire cela vite.

- Je vais bien aussi, merci de demander.

Sebastian prit la chaise de l'autre côté de la table, s'asseyant à côté de Ciel plutôt qu'en face de lui. S'il était reconnaissant pour ce geste banal, Ciel ne se laissa pas l'accepter.

- Je peux voir que tu vas bien.

Il regarda Sebastian de la tête aux pieds.

- Trop bien, d'ailleurs. Où t'ont-ils envoyé dernièrement ?

- Même endroit, sourit Sebastian.

Ce n'était pas le même sourire qu'autrefois.

- J'ai entièrement pris le rôle de Ash, j'ai bien l'impression. Je fais la majorité de son travail depuis le début, pas vrai ? On se demande ce qu'il fait à la place.

Cela faisait au moins un bon mois que Ciel n'avait pas vu Sebastian. Même ainsi, cela avait été de brèves rencontres, cachés dans un coin des jardins. Entendre les affreux détails de son travail dans la Section V. Sentir le poids de se propre culpabilité pour la nouvelle situation de Sebastian.

Ça le stupéfiait toujours autant, de voir à quel point les choses pouvaient changer en un mois.

Ciel étendit l'une de ses mains sur la table, présentant la paume. Contrairement à ce jour dans les jardins, il n'y eut pas d'hésitation. Sebastian recouvrit la main de Ciel avec la sienne instantanément, sans réfléchir, comme s'il s'agissait de la seule chose à faire.

La main de Sebastian était plus froide que celle de Soma l'avait été.

- C'est la première fois qu'Agni m'a réellement parlé depuis un moment.

Sebastian regarda en direction de la porte fermée, la silhouette de son ancien ami se tenant en sentinelle.

- Il semblait penser que tu avais besoin d'une épaule sur laquelle pleurer. J'en doutais un peu.

- Ne t'inquiète pas, je n'oserai pas risquer de tacher ton haut.

La cicatrice s'était amenuisée, maintenant qu'il regardait, cette morsure vieillissante sur la main de Sebastian. Ce qui avait autrefois été une saisissante pointe de blanc était à peine visible à présent. Pour qu'elle s'efface à ce point, il n'avait pas dû mordre assez fort.

Ciel retourna leurs mains jointes, clouant celle de Sebastian contre la table à la place. Sous la sienne, la main de Sebastian se tendit, serrant au point où c'en était douloureux pendant un moment, puis plus rien.

Il pourrait nous tourner le dos s'il voulait.

Mais il ne le ferait pas. Ciel le savait désormais, sans l'ombre d'un doute. C'était peut-être devenu la seule chose dont il était sûr.

Il n'avait pas besoin de voir la cicatrice comme preuve.

- Alois est mort.

Pas surpris. Imperturbable. Agni lui avait déjà dit. Mais Ciel avait tout de même eut besoin de le dire. Pour savoir qu'il pouvait le dire.

- Le corps ne sera plus là demain matin, prédit Sebastian. Il y a une journée de nettoyage. Tu devrais vérifier la chambre lorsque tu y retourneras, t'assurer qu'il n'y a rien là-bas que tu ne voudrais pas qu'ils voient.

- C'est déjà fait. Il n'y avait qu'une seule chose. Aussi inutile pour eux que pour moi, mais je l'ai prise.

Ciel choisit de ne pas remettre en question le fait que Sebastian connaissait déjà le processus de nettoyage, comme il avait choisi de ne pas se souvenir que le nettoyage de Sebastian était arrivé lorsqu'il était inconscient, cette information lui échappant. Ce qu'il choisissait de ne pas savoir ne pouvait pas ruiner le délicat équilibre qu'il devait maintenir.

- C'était Faustus, ça j'en suis sûr. Probablement le médicament qu'il donnait à Alois, à en juger par la trace de tâche de sang sur la manche d'Alois. En dehors de ces faits, je suis… dans le noir.

- Est-ce important ? demanda perplexe Sebastian. C'est inutile maintenant. Savoir ce qui est arrivé ne changera pas le fait que c'est arrivé. Ça ne peut être qu'une distraction.

- Bien sûr que c'est important ! craqua Ciel. Si je sais ce qui est arrivé alors je peux éviter que la même chose nous arrive !

Sebastian ricana en soufflant du nez.

Un mois pouvait tout changer. Une vie pouvait s'écrouler, une vie pouvait se terminer, une vie pouvait être altérée et devenir méconnaissable. Ciel avait su au moment même où Sebastian lui avait parlé dans les quartiers cette nuit-là qu'il aurait des chances de se faire tuer. Ce qu'il n'avait pas imaginé, c'était que quelqu'un d'autre prenne sa place, portant son visage, parlant avec sa voix, mais tout son cœur parti.

Tout son cœur prit.

Et il ne pourrait jamais être rendu.

- Peu importe ce qui est arrivé, il a mes condoléances, dit Sebastian, réussissant à avoir l'air à moitié sincère. Mais tu ne peux pas honnêtement croire que toi et moi sommes au même niveau qu'Alois. Ce qui lui est arrivé ne peux pas nous arriver. Alors se casser la tête dessus, jouer au détective, c'est une perte de temps pour nous.

Ciel déglutit contre la réfutation énervée déjà formée.

J'ai fait cela.

Et il n'en avait pas honte. Il y avait peut-être un peu de culpabilité. Savoir que Sebastian serait resté un homme tout à fait ordinaire si Ciel ne s'était pas joué de lui dès le début, s'était assuré qu'il reste à St. Victoria. Sa responsabilité était indéniable, alors il n'essayerait pas de le nier, ne se déroberait pas du rôle qu'il avait joué.

Ciel avait voulu un complice, et il l'avait eu, même si cela voulait dire détruire un homme innocent dans le processus.

Maintenant il devait vivre avec cette réalité, avec l'homme qui en était né. Un homme qui parlait et souriait comme l'un d'eux. Mais un homme qui était devenu l'un d'eux sur l'ordre de Ciel. Qui lui demandait comment il allait d'un ton désinvolte tout en examinant chaque respiration pour trouver le signe que quelque chose n'allait pas. Qui tenait sa main sans hésitation.

J'ai fait ça. Et maintenant je dois accepter ce que tu es devenu. Ce que je t'ai fait.

Ciel prit une lente inspiration, l'expirant d'un seul et long coup.

- Tu n'as pas tort, dit-il, haussant les épaules d'une légèreté qu'il ne se sentait pas avoir. Ce n'est pas comme si savoir comment c'est arrivé le ramènera.

Sebastian l'observa un moment, les yeux balayant son visage du regard à la recherche d'une trace de vérité. Lorsqu'il n'en trouva aucune, il sourit de ce même sourire vide, se mettant à caresser doucement le poignet de Ciel.

- Alors pas besoin d'une épaule sur laquelle pleurer ?

- J'ai beaucoup plus besoin d'un badge fonctionnant et d'un complice volontaire.

Les yeux de Sebastian s'illuminèrent. C'était une sorte d'enthousiasme muet. Son toucher devint plus délibéré, frôlant lentement l'endroit où se trouvait le pouls de Ciel.

- Tu as de la chance, dit-il. Je connais peut-être un gars.

- Le jeu a changé. Une fois qu'ils trouveront Alois, une fois que le changement sera connu des autres, tous les paris sont annulés. J'ai juste ce sentiment que… s'estompa Ciel.

C'était dur à traduire en mots, ce besoin soudain et agité de fuir, combien il était différent du désir de liberté qu'il avait éprouvé auparavant. Ce nouveau sentiment était une toute autre créature, poussant au-delà des limites du contrôle de Ciel. Peut-être était-ce de la peur, de la peur demandant à être ressentie, par-delà le calme qu'il se forçait à avoir.

- Que l'acte prend fin, finit Sebastian pour lui. Comme un effet domino. Une personne brise on ne sait quelle règle ou principe qu'ils avaient, sort du rôle qui lui était donné, et maintenant ils suivront tous.

- Ils le font tous pour différentes raisons, je pense. Pour Angela et Ash, c'est le pouvoir. Comme les Directeurs ne sont jamais là, ce sont leurs ordres que tout le monde suit, leur parole est absolu. Ils essayeraient de maintenir la norme, je pense.

Ciel fronça les sourcils, s'imaginant les autres membres du personnel, lisant ses expériences avec eux.

- Grell a été brisée à l'extérieur avant d'être brisée ici. St. Victoria a juste été la goutte d'eau qui a fait déborder le vase.

- Elle doit être évité, lorsque tout sera sans dessus dessous, acquiesça Sebastian, bien trop de réveils brutes à son compte pour le convaincre de cela. Je ne pense pas que Will est quelqu'un dont on doit s'inquiéter. Il m'a dit qu'il considérait ceci comme un autre métier à faire. Aussi perturbant que la profondeur de son apathie puisse être, je ne peux pas le voir agir sans ordres. Au contraire, il suivrait probablement Angela ou Ash.

- Ce qui pourrait être un problème en soi, dit Ciel, sachant à quel point leur facette calme était fragile. S'ils pensent être en train de perdre le contrôle, je n'ose même pas imaginer à quoi ils auraient recours. La Pièce pourrait bien être le cadet de nos soucis.

Sebastian haussa les épaules.

- Une pièce n'est un problème que lorsque l'on n'en détient pas la clé.

- Effectivement.

Ciel serra quelque peu la main de Sebastian en guise d'acquiescement.

- Pour ce qui est de Grey, de ce que je sais, il n'est dans tout cela que parce que ça l'amuse. Mais il se braque rapidement lorsqu'il n'a pas la réaction qu'il attend. Je ne suis pas sûr de savoir quelle différence cela fera.

- Phipps et ce John Brown, je n'ai jamais pu vraiment les comprendre. Surtout Brown. Je n'ai quasiment jamais été en leur compagnie, dit Sebastian.

Ses interactions avec Brown n'allaient pas plus loin que les insultes de sa marionnette. Phipps, encore moins.

- Phipps… ce n'est pas important. Il ne m'a jamais semblé être une menace, mais en même temps, j'ai toujours eu le sentiment que c'est parce qu'il n'est jamais choisi pour en être une. Ses motifs, aucune idée, admit Ciel. Et Brown. Je l'ai rencontré, j'ai été plus de fois que je ne peux le compter dans la même pièce que lui, mais je n'ai jamais été directement confronté à lui. Comme Phipps et Grey, il est considéré comme l'un des psychiatres, mais je ne l'ai jamais vu répondre à Faustus. Aucun d'entre eux, en fait.

- Alors ces trois-là sont des points d'interrogations.

- Je suppose.

- Rassurant, grimaça Sebastian. Personnellement, je me pose surtout la question pour Knox. Il n'est jamais dans l'une des sections, de ce que j'ai vu. Il n'est absolument pas antagoniste envers les patients lorsqu'il interagie avec eux. Il semble… normal.

- Je me souviens de Finny me dire qu'il était généralement dans les archives, mais qu'il venait parfois dans les jardins ou dans la cuisine pour donner un coup de main. Pas un si grand coup de main, de ce que Finny m'a dit. Il passait la plupart de son temps à draguer Meirin.

- Alors… il fait juste ce qui lui plaît ? Et personne ne dit rien ?

Sebastian n'arrivait pas à imaginer qu'Angela et Ash laissent Ronald errer de son propre gré, peu importe à quel point ces errances n'avaient pas de répercussions sur ce quelconque grand projet mis en marche.

Ciel s'assit plus droit, l'air songeur.

- Tu sais, quand j'étais plus jeune et que je pensais encore que cet endroit était honnête, j'avais une théorie sur la hiérarchie.

- Oh ? Sourit narquoisement Sebastian. J'ai du mal à t'imaginer aussi crédule et candide.

- Je ne suis pas en partant du principe que tout le monde était mauvais, - Ciel roula de l'œil -, j'ai juste appris.

- Ne saute pas de détails.

Sebastian semblait intrigué par l'idée d'un Ciel naïf et confiant. C'était une image qu'il ne pouvait juste pas rapprocher avec la personne qu'il connaissait.

- Parlons-nous de durée ? À quel moment t'es-tu rendu compte que ces charmantes personnes ne se préoccupaient probablement pas de ton bien ?

Ciel ne semblait incroyablement pas amusé.

- J'avais douze ans, dit-il en fronçant les sourcils, et n'oublie pas qui t'a montré quelles charmantes personnes sont tes collègues.

- Et tu as ma gratitude pour cela, assura Sebastian, pas une once de sincérité en lui. Mais vas-y. Qu'est-ce que le petit toi pense de la hiérarchie ?

Ciel soupira, essayant de se rappeler de ce qu'il disait avant d'être distrait.

- J'avais toujours eu l'impression que tout le monde suivait les ordres d'une différente personne. Il semblait que Angela et Ash soient en charge, mais ce n'était que parce qu'aucun des Directeurs n'étaient jamais là, quelque en soit la raison. En en ayant trois, on penserait qu'il y en aurait un pour rester.

Ciel se pencha plus près au-dessus de la table, comme si quelqu'un dans la pièce vide pourrait entendre.

- Mais j'ai remarqué une tendance. Agni a dit à Soma une fois que Tanaka était celui qui avait répondu à sa candidature et qui l'avait engagé. Et chaque fois que Tanaka vient, c'est toujours Agni qui s'occupe de lui. C'était pareil avec Finny, et je suppose avec Bard et Meirin aussi. Ils ont été directement engagé par Tanaka – j'ai demandé – et c'était avec lui qu'ils communiquaient sur ce qui devait être fait en cuisine ou quel produit d'équipement et de jardinage ils devaient acheter. Ils parlaient à peine à Angela ou Ash, et vice-versa. C'est ce pourquoi ils avaient toujours du mal à avoir des approvisionnements pour faire leur travail. Lorsqu'ils ne pouvaient pas joindre Tanaka, ils ne pouvaient rien avoir, parce qu'ils ne pouvaient pas demander à Angela ou Ash.

Sebastian acquiesça lentement, repensant au peu de temps qu'il avait passé avec le trio.

- Pas juste Angela et Ash. Je ne me souviens pas qu'ils se soient associés avec qui que ce soit d'autre. Sauf en étant poli, et aussi amicaux qu'ils étaient tous les trois. La seule personne à part moi que j'ai vu leur parler normalement était… Agni, je suppose.

- Qui a aussi été engagé par Tanaka, affirma Ciel, cette familière lueur de satisfaction dans son œil. Ce n'est qu'une rumeur, alors j'ai hésité à l'époque à me laisser y accorder de l'importance, mais j'ai entendu dire que Will et Grell ont été engagé personnellement par Undertaker. Ils sont toujours les premiers à savoir quand il vient visiter. Une fois, j'ai entendu Angela être énervée à cause de ça, qu'ils aient été informés avant elle.

- Alors tu penses qu'il y a une sorte de… système de faction ? demanda Sebastian.

Il pouvait voir la logique, mais il pouvait également voir la paranoïa d'un garçon de douze ans exposé pour la première fois à la cruauté des adultes, un garçon qui voit des ennemis partout. Cette même paranoïa refaisant surface au même moment où il trouve son ami assassiné; dur de ne pas faire le lien entre les deux.

- Je pensais, corrigea avec agacement Ciel. La théorie n'est allée nulle part, pas qu'il y ait eu quoi que ce soit que j'aurais pu faire avec. Tu as été engagé par Tanaka mais c'est Undertaker qui te traite comme l'un des siens. Te rappelles-tu de la dernière fois qu'il est venu ? Tu étais celui avec qui il a parlé, bien avant que qui que ce soit sache qu'il viendrait. Et Agni répond à Angela et Ash sans hésitation. Alors cette théorie n'allait nulle part. Mais mentionner Knox m'y a fait penser. Peut-être qu'il ne considère simplement pas travailler pour ces deux-là, alors il ne fait pas ce qu'ils disent.

- Il pourrait quand même y avoir quelque chose. Mieux vaut garder ça en tête, concéda Sebastian, soulagé que Ciel ne donnait plus d'importance à la théorie.

Il avait personnellement sa propre idée de pourquoi Agni obéissait à Angela et Ash, mais ne voyait pas l'intérêt de la partager.

- Alors pour faire court, nous n'en avons aucune idée concernant Knox.

- Au final, ça n'a pas d'importance.

Le ton de Ciel changea, n'étant plus pensif. Sa main agrippa plus fermement celle de Sebastian.

- Nous ne serons pas là pour voir comment ils vont finir.

Sebastian sourit.

- Qu'as-tu besoin que je fasse ?

- J'ai besoin que tu répondes à une question, dit Ciel. Et j'ai besoin que tu sois honnête.

D'une certaine manière, Ciel avait l'impression que c'était beaucoup en demander à Sebastian maintenant. Ce nouveau sourire qu'il avait, cette amabilité de bonne humeur, tout n'était qu'une armure de mensonges qu'il s'était construit. Pour se séparer de ce qu'il faisait, mais également pour se séparer de ce qu'il était devenu.

Ciel savait qu'il ne valait mieux pas essayer d'interpeller cette personne, mais il n'était pas sûr de pouvoir faire confiance à la personne devant lui à présent pour qu'elle soit honnête.

Ciel connaissait déjà la réponse à sa question.

- M'aimes-tu ?

Mais il saurait qu'il pouvait croire l'homme que Sebastian était devenu seulement si la réponse était la même que celle de Ciel.

Sebastian sembla seulement légèrement surpris par la question, si ce n'était par sa sentimentalité. Il prit un moment pour répondre, ses doigts effleurant quelque peu le poignet de Ciel, sentant le lent tapotement de son pouls.

- Ciel, dit-il après un long moment, son sourire plus doux qu'il ne l'avait été depuis longtemps, toi et moi nous sommes incapable d'aimer. Plus maintenant.

Ciel se sentit on ne peut plus soulagé. Il s'autorisa à rire, un rire sans réserve comme il ne l'avait jamais fait, se relaxant dans sa chaise.

Si Sebastian avait répondu d'une quelconque autre manière, tout serait tombé à l'eau. Tout ce que Ciel avait construit entre eux ces deux dernières années, les sacrifices qu'il avait fait, laissant les opportunités de fuite lui passer devant pour Sebastian. Si Sebastian avait menti, avait mal interprété la réponse qu'il désirait réellement, alors la confiance entre eux, le quelconque lien qu'ils avaient, se serait brisée. De sorte que ç'aurait été irréparable.

Ce n'était pas de l'amour.

Ciel n'avait plus de quoi en donner.

Et quelque soit le potentiel amour qui avait été en Sebastian était mort avec le patient de la Section V, avait été arraché par chaque ordre qu'il suivait et chaque partie de lui qu'il avait abandonné pour survivre.

Ce n'était pas de l'amour, mais c'était quelque chose, quelque chose de leur propre création.

Ciel s'avança vers lui, penchant son front contre celui de Sebastian.

Un souffle chaud passa sur son visage.

- J'ai besoin de toi, dit Ciel. J'ai besoin que tu me sortes d'ici. Ce n'est pas un jeu que je peux gagner quelque soit la quantité de plan ou de calcul. Le terrain de jeu n'a jamais été égal, il n'a jamais été juste. Ce n'est pas grave s'ils me poursuivent. J'ai besoin – nous avons besoin de sortir de cet endroit.

- Je te sortirai d'ici, promit Sebastian, ses doigts se refermant autour du poignet de Ciel.

Ç'aurait dû l'alarmer, un contact aussi restreignant, mais plus maintenant, pas venant de Sebastian.

- Dis-moi juste ce que tu veux que je fasse.

- Viens me chercher ce soir, ordonna Ciel. S'il y a quelqu'un dans les quartiers… occupe-t'en. Si ma porte est verrouillée, casse-la. Nous sauterons par-dessus le mur et courrons. Pas de glamour, pas de gloire, nous ne ferons que courir.

- Et les autres ?

Ciel s'appuya davantage contre Sebastian, l'œil bien fermé.

- Nous… leur enverrons de l'aide.

Sebastian comprit ce que cela voulait réellement dire.

- Penses-tu que ça fonctionnera ? demanda-t-il. Tu n'as jamais essayé auparavant.

- Il y avait trop de conséquences avant. Je ne pensais pas que ça valait le coup alors qu'attendre et voir comment les choses se déroulaient serait beaucoup plus bénéfique. Je n'avais pas… vu cela venir.

Alois froid dans son lit, la section n'étant plus leur petit paradis sécurisé, l'aiguille tournant vers le désastre.

- Les conséquences n'ont plus d'importance désormais. Nous devons sortir.

Ciel referma la distance entre eux avant qu'il puisse se défiler.

Une reconnaissance des risques que Sebastian prenait pour lui.

Une excuse à l'homme que Sebastian avait été, l'homme qu'il avait jeté de son propre chef.

Un échange équivalent. Pour toutes les règles que Sebastian avait brisé pour lui, Ciel brisait à présent la sienne.

Sebastian s'aventura dans le baiser, aussi chaste soit-il, sa main restant en l'air là où il allait la poser sur le visage de Ciel avant d'y réfléchir à deux fois. Ciel l'attrapa, la mettant contre sa joue, tenant fermement son poignet.

Il pouvait la bouger quand il le voulait. Il pouvait mettre fin au baiser quand il le voulait. Il pouvait dire à Sebastian de ne plus jamais l'embrasser et il savait que Sebastian obéirait.

Ciel recula, satisfait que Sebastian n'ait pas essayé de le poursuivre, n'ait pas essayé de lutter contre la prise qu'il avait à présent sur les deux mains de Sebastian.

- Ce soir, alors, dit Ciel, quelque peu essoufflé.

Sebastian sourit jusqu'aux oreilles.

- Ce soir.