C'est un looong chapitre de 27 pages qui vous attend ici ! Si vous lisez plutôt vite, vous en avez pour 40 minutes grosso-modo.

Concernant ce qu'il se passe en ce moment, j'espère que vous et vos proches allez bien dans cette crise sanitaire qui touche le monde entier. J'espère pouvoir vous divertir ne serait-ce que quelques instants durant ce confinement au travers de la lecture de ce chapitre !


Écrit par Cennis

Le chapitre 29 est en trois parties.

Tous les événements se passent en même temps.

Chapitre Vingt-Neuf

Partie Une : Sebastian

Faire son sac pour une évasion express était devenu une seconde nature chez Sebastian. Les vêtements enroulés pour gagner de l'espace, le nécessaire pour la toilette doublement emballé en cas de fuite, des babioles accumulées durant son séjour valant leur pesant. La plupart se retrouvait à la corbeille d'ordinaire, mais cette fois, tous les restes inutiles furent parfaitement rangés dans son sac.

Laisser une quelconque trace derrière lui serait une erreur monumentale.

Il restait plusieurs heures avant le couvre-feu des quartiers, et donc plusieurs heures avant que leur plan puisse se mettre en action. Une journée affranchie de ses propres activités ne lui laissait pas grand-chose d'autre à faire que de vérifier la chambre une deuxième, une troisième fois.

C'était soudainement une course contre la montre pour eux, pourtant il avait l'impression qu'ils n'avançaient pas. Il ne pouvait pas se reposer, mais ce n'était pas dû à la peur ou l'inquiétude. Une agitation tout ce qu'il y a de plus banal lui faisait faire les cent pas dans la chambre, vérifier l'heure, réarranger ses vêtements dans le sac.

Il se força à s'asseoir.

À huit heures le couvre-feu. Attends au moins une heure pour que les choses se mettent en place pour la nuit.

Mon badge marche encore dans la section mais mon nom est peut-être sur liste noire. Imaginons que quelqu'un vienne dès que je l'utilise.

Occupe-toi de qui que ce soit dans la section.

Récupère Ciel, que sa porte soit ouverte ou non.

Cours jusqu'aux jardins.

Saute par-dessus le mur.

Puis ne t'arrête plus de courir.

Appeler cela un plan était quelque peu généreux, mais c'était ce qu'ils avaient de mieux. Ceci dit, aucun de leurs autres plans n'avaient été un coup de génie non plus. C'était à se demander comment ils pouvaient ne pas être dans une situation encore pire que celle-là.

Encore trois vérifications de la chambre et Sebastian ne supportait plus la vue du papier peint qui se décollait et les étagères vides. S'assurant que le sac était caché sous son lit et que la porte était verrouillée derrière lui, il sortit de cette chambre avant de devenir chèvre.

En vérité, il aurait préféré travailler plutôt que de simplement se tourner les pouces comme ça. Au moins dans la Section V il y avait une impression de productivité, bien que fausse.

L'Est du dortoir est parallèle à la seule et la plus proche route d'ici. Ce serait le mieux.

S'ils étaient poursuivis, et Ciel avait autrefois été certain qu'il le serait, alors le plus probable serait que l'on suppose qu'ils aillent dans la direction opposée à la route. Ce serait là où n'importe quel poursuivant irait vérifier. Le contraire de cela, prendre la route, serait trop évident. Même Sebastian n'était pas aussi arrogant pour le tenter. Mais parallèlement à la route, assez loin le long du terrain adjacent pour voir mais ne pas être vu, ce serait parfait.

Le mur était plus haut à cet endroit-là. Pas impossible à escalader, mais Ciel aurait définitivement besoin d'un coup de main. La chute de l'autre côté était peut-être plus profonde, cependant, et le faire dans l'obscurité ne permettrait pas de correctement juger.

Sebastian devrait sauter en premier. Il supporterait mieux un pied blessé que Ciel.

Je vérifierai ce que je peux tant qu'il fait encore jour.

C'était une journée typique d'hiver dans les jardins; des coups de vents brutaux, une pluie perçante et une légère couche de verglas n'épargnant absolument rien. Même en marchant avec prudence, les pieds de Sebastian menaçaient de glisser de temps à autres. Cela ne ferait qu'empirer durant la nuit.

Parcourir en courant la distance depuis le bâtiment et sauter par-dessus le mur, il n'avait pas pris la glace en compte.

Je prendrai du sel dans la cuisine. Saler la semelle de nos chaussures juste avant de sortir devrait aider.

Y avait-il d'autres situations qu'il n'avait pas prises en compte ? Si le temps empirait, comment évoluerait la santé de Ciel ? Difficile de le qualifier de gaillard. Le froid pouvait déclencher son asthme, de plus. Combien de fois pouvait-on encore utiliser cet inhalateur ? De ce que tous les autres savaient, il n'avait pas interagi avec Ciel depuis plusieurs mois. Sebastian pouvait-il en subtiliser un autre à l'Infirmerie sans attirer l'attention ?

Sebastian fronça les sourcils, évitant prudemment une flaque à moitié gelée. Plus il y pensait, plus il se mettait à trouver des dizaines de choses auxquelles ils n'avaient pas réfléchies. Une dizaine d'autres choses qui pouvaient mal se terminer.

Parce que je les cherche.

Ils affronteraient n'importe quels problèmes si, ou quand, ces derniers se faisaient savoir. Si glisser sur du verglas était la pire chose qui leur arrivait alors ils seraient bien chanceux.

Après environ vingt minutes passées à faire le tour des jardins, Sebastian avait retenu le meilleur trajet de fuite, un itinéraire qui les enverrait vers l'Est avec le moins de distance possible entre la porte et le mur. Mieux encore, il était coincé dans le coin entre les deux bâtiments, protégé du plus gros de quelques problèmes météorologiques potentiels.

- Ehhhhhhh, qui va là ?

Sebastian s'immobilisa alors que des pas craquèrent vers lui sur la pelouse gelée.

- J'espère que ce n'est pas un flagrant délit d'absentéisme.

Il lui fallut un moment pour reconnaître cette voix, cela faisait si longtemps qu'il ne l'avait pas entendu.

Affichant son meilleur sourire, Sebastian se retourna.

- C'est mon jour de congé. Quel est votre excuse ?

Undertaker pouffa de rire. La même touffe de cheveux gris en bataille, les mêmes larges vêtements noirs qui auraient bien besoin d'une aiguille et d'un fil, le même sourire dérangé jusqu'aux oreilles. Près de deux ans étaient passés depuis que Sebastian avait rencontré cet homme et il n'avait pas du tout chan-

Oh.

- C'est… une grande égratignure, remarqua Sebastian, observant la lignée de points de sutures enroulés autour du visage d'Undertaker.

Se faufilant de dessous ses cheveux, le long de sa joue et disparaissant à nouveau de l'autre côté, le noir criard des points de sutures donnait un air encore plus pâle à l'homme. Là où le fil s'enfonçait et ressortait de son visage, la peau était tendue, violâtre et luisante.

Une blessure fraîche.

Les points s'abaissaient légèrement tandis que le grand sourire d'Undertaker continuait de s'agrandir. La blessure suinta faiblement.

- Je suis plutôt adroit d'ordinaire, répondit Undertaker, pinçant un fil qui s'effilochait au bout de son nez.

Lorsqu'il tira dessus, le mouvement de la peau recousue fut apercevable. Il y a des mois de cela cette vision aurait rendu Sebastian nauséeux. À présent, ça ne rentrait pas vraiment dans son top dix des scènes repoussantes. Au contraire, il était compliqué de détourner le regard, d'une manière morbide.

- Comme par hasard ça n'a pas été le cas quand je me suis recousu.

Sebastian réciproqua le rire d'Undertaker, bien qu'il ne soit pas aussi énergétique.

- Vous avez fait cela tout seul ? Vous êtes un homme plus courageux que moi, c'est le moins qu'on puisse dire.

Cela ressemblait effectivement à un travail d'amateur, pour être parfaitement honnête. Mais, partager ce fait était une bonne manière d'éviter de dire ce qui était réellement arrivé, remarqua Sebastian.

- M. Tanaka, bonjour.

- Bonjour, M. Michaelis, sourit agréablement Tanaka, inclinant la tête en guise de salutation.

Les mains derrière le dos, vêtu d'un costume à moitié décontracté et approprié, il était l'allégorie du savoir vivre. Un véritable contraste par rapport à son compagnon.

Sûr et certain qu'il connaissait déjà la réponse, Sebastian demanda :

- Alors qu'est-ce qui vous amène tous les deux ici ? Affaires ou loisirs ?

Ils se mirent tous trois à faire lentement un tour des jardins, malgré le froid. Il ne pouvait pas trop s'avancer pour les autres, mais Sebastian le sentait bien, sa tenue n'étant pas fait pour être dehors. Ses pensées revinrent à cette nuit. Sebastian avait un manteau, mais qu'en était-il de Ciel ? En avait-il déjà eu besoin ici ?

- Affaires, répondit Tanaka, en même temps qu'Undertaker répondit :

- Les affaires sont un loisir.

Ils échangèrent un regard que Sebastian ne pouvait pas déchiffrer. De l'agacement ? Une plaisanterie privée ? Impossible pour lui de savoir.

- Nous avons été informés d'un malencontreux incident qui s'est déroulé dans l'établissement, déclara Tanaka, regardant Sebastian dans les yeux.

Contrairement aux gigotements grotesques des fils d'Undertaker, c'était beaucoup plus déroutant.

- Il est nécessaire que nous enquêtions sur les circonstances qui ont permis qu'une telle chose arrive. Vous pouvez comprendre, un patient souffrant, que ce soit volontaire de sa part ou non, doit être minutieusement pris en charge.

- Oui, oui, bien sûr, acquiesça Sebastian, son froncement de sourcil exprimant de manière convaincante la confusion, mais c'est la première fois que j'en entends parler. Quelque chose s'est-il passé ?

Le regard de Tanaka ne vacilla pas.

- Un patient est mort. Nous avons des raisons suffisantes de penser qu'il ne s'agissait pas d'un accident.

Sebastian ralentit, la bouche légèrement ouverte alors qu'il avait du mal à trouver quelque chose à dire dans son soi-disant étonnement.

- Qui ?

Sebastian n'avait jamais eu l'air aussi consterné, même avant St. Victoria. Pour une raison ou pour une autre, cela fit ricaner Undertaker.

- Confidentiel, dit-il, s'arrêtant à son tour. Du moins jusqu'à demain. Nous tiendrons une réunion dans la matinée, si vous avez le temps ?

Quelque chose dans la manière qu'il eut de dire cela fit presque sortir Sebastian de son acte.

- Je verrai si je peux m'arranger pour la caser dans mon emploi du temps chargé, sourit bien volontiers Sebastian.

Ce temps de pause avait-il été trop long, en avait-il trop dit ? Ou analysait-il plus les paroles d'Undertaker qu'il ne le fallait réellement, cherchant davantage de problèmes qui n'avaient pas lieu d'être ?

- Mais cela voudrait dire que je serai obligé de faire une croix sur mon cours de yoga à neuf heures.

- J'ai toujours préféré le pilate, personnellement, - Undertaker inclina la tête, songeur -, Bien qu'il n'y ait pas plus réjouissant que de voir un amateur essayer de faire la posture du Corbeau un lundi matin, hah.

- Qu'une telle chose arrive nous remet forcément en question, reprit Tanaka comme s'ils n'avaient pas parlé, avançant le pas. Il est primordial que l'établissement soit un havre de paix pour les personnes dont on nous donne la charge. Un tel scandale pourrait causer d'innombrables problèmes, et les patients seraient les plus touchés par ces problèmes. Ça ne doit pas se produire, pour le bien des patients.

- Pour le bien des patients, nous devrions prendre en compte le fait que ce n'est plus un lieu sûr, - Undertaker se remit à jouer avec le fil errant, le tirant tout en parlant -, Peut-être que l'utilité de l'échalier s'est déjà épuisée.

- Échalier ? demanda Sebastian.

Il perdait le fil de la conversation, sentant que c'en était une que les deux hommes avaient déjà eu plusieurs fois auparavant. Leur discours semblait las et presque récité.

- Enfiiiiiin, c'est tout ce que St. Victoria est, Michaelis, dit Undertaker en haussant les épaules. L'échalier entre le chagrin et une stabilité émotionnelle. Être un patient ici n'est pas censé être une peine à vie. C'est pour connaître une réintégration. Corriger ce qui ne va pas dans leurs petites têtes pour qu'ils puissent retourner dans ce monde vaste et cruel.

- Si cela est une possibilité, l'interrompit Tanaka. Mais le fait est que, pour la plupart d'entre eux, ce n'est pas le cas. Pour la plupart d'entre eux, un endroit comme celui-ci est le seul où ils peuvent aller pour l'instant.

Undertaker ricana.

- Mais c'est un échec de notre part, vous ne trouvez pas ? Nous sommes censés soig-

- Tout le monde ne peut être soigné, dit Tanaka. Ces personnes sont vulnérables. À l'extérieur, dans le monde réel, elles seraient dévorées vivantes. J'ai vu cela arriver beaucoup trop de fois. Je ne le verrai pas arriver à nouveau. C'est ce pourquoi j'ai fondé cet endroit.

Sebastian n'eut pas à jouer sa surprise cette fois.

- M. Tanaka, vous avez fondé St. Victoria ?

Sebastian se retrouva au même niveau que l'homme plus âgé, observant avec attention son visage. Malgré le fait que Tanaka ait clairement un âge vénérable, il ne semblait pas vraiment être assez âgé pour avoir fondé l'institut. St. Victoria donnait cette impression, celle d'avoir vu des siècles passer. Tanaka n'aurait pu être au plus qu'à la moitié de la soixantaine.

Tanaka sourit distraitement, un regard vague dans ses yeux.

- J'ai toujours travaillé avec des enfants. Mes parents étaient propriétaires d'un foyer au centre de Londres, voyez-vous. Lorsque j'ai eu vingt ans, j'ai été nommé Directeur, alors qu'ils développaient l'entreprise dans d'autres villes à travers le pays. C'était… un travail dur. Les heures étaient longues, avec peu de gratitude. Quand ces enfants venaient au foyer, la plupart avaient déjà perdu quelque chose de vital chez eux. Peu importe à quel point je tentais de les aider, les dégâts avaient déjà été faits. Bien sûr il y avait une poignée de réussites. Des enfants qui purent être heureux dans leurs nouvelles familles. Mais ils étaient une minorité.

Tanaka vieillit avec chaque mot. Le chagrin éprouvé pour ces enfants qu'il n'avait pas pu sauver, du moins à ses yeux, ajoutait des lignes à son visage. Avec ce regret, Sebastian devait admettre qu'il semblait assez âgé pour avoir fondé l'institut.

C'est sincère, Sebastian pouvait le voir, bien qu'hésitant à le croire, personne ne pourrait feindre un tel remord.

- Les dernières funérailles furent le coup de grâce pour moi. Son nom était Derrick Arden. C'était un garçon… troublé, mais en y repensant, ils l'étaient tous. Il avait grandi en ayant tout, alors lorsqu'il a tout perdu, il s'est perdu en même temps. Il n'avait quitté le foyer que depuis quelques mois avant de tomber du mauvais côté avec les mauvaises personnes. Je n'ai jamais su les détails – je suppose que c'était de la lâcheté de ma part, de ne pas vouloir savoir – mais devoir enterrer encore un autre des enfants que j'étais censé avoir aidé… J'étais le seul aux funérailles.

La voix de Tanaka trembla, ses yeux brillant.

- J'ai réalisé ce jour-là pourquoi je n'étais pas à la hauteur pour eux. Pourquoi je n'avais pas été en mesure de les sauver.

Tanaka se tourna vers Sebastian, n'ayant pas honte de l'émotion dont il faisait preuve.

- Lorsqu'ils arrivaient jusqu'à moi, c'était déjà trop tard.

Undertaker les dépassa en marchant en arrière, balançant les bras de manière exagérée le long du corps.

- Le système de protection d'enfant est pourri jusqu'à la moelle, acquiesça Undertaker, regardant par-dessus son épaule pour s'assurer de ne pas trébucher. Ils en voient vraiment de toutes les couleurs avant d'arriver en foyer, et même là, ils en passent par au moins ne douzaine avant d'être – enfin, s'ils sont – adoptés. Dur d'avoir toute sa tête dans ces situations, vous ne pensez pas, Michaelis ?

- Certainement. Un enfant a besoin d'un environnement stable pour se développer correctement, répondit Sebastian, bien qu'il n'arrivait pas vraiment à voir comment tout cela avait pu mener à la création d'un endroit comme St. Victoria.

Les patients auraient été plus chanceux à la rue.

- J'ai arrêté d'accepter de nouveaux enfants après les funérailles de Derrick. Je me suis concentré sur les enfants qui étaient déjà là. J'ai réussi à trouver de bons foyers pour la plupart d'entre eux, et pour ceux pour qui cela n'a pas été possible, je les ai aidés à trouver un logement abordable ainsi qu'un emploi lorsqu'ils furent en âge. Une fois qu'ils eurent tous leurs propres vies adultes, j'ai mis la clé sous la porte pour de bon. À ce moment-là, mes propres parents n'étaient déjà plus là, alors j'ai liquidé mes actifs et j'ai investi dans ce bâtiment.

Tanaka regarda l'institut, les plantes grimpantes escaladant ses briques rouges délavées. Il affichait un air quelque peu attendri, pas une ombre de culpabilité concernant ce qui se déroulait entre ces murs.

- C'était un internat, du nom de Weston si mes souvenirs sont bons, fermé des décennies avant que je vienne. J'adorais l'atmosphère du lieu, le poids de l'histoire. Les rénovations ont pris un peu de temps, mais c'était une bonne opportunité pour moi de faire mes recherches, obtenir les papiers nécessaires et les licences, trouver du personnel qualifié. Je n'oublierai jamais le premier groupe d'enfants. On pense avoir vu ce qu'il y a de pire dans le monde, mais il est toujours prêt à vous surprendre. Ces enfants… Je l'admets, je n'étais absolument pas prêt pour ce dans quoi je m'embarquais avec St. Victoria. Les enfants au foyer avaient souffert, mais comparés aux enfants ici, il y avait des nuits où je n'arrivais pas à dormir en pensant à ce qu'ils avaient traversé.

Pouvez-vous dormir à présent ? Seriez-vous capable de dormir si vous voyiez ce qu'ils ont fait au bras de Joker ? Pourriez-vous un jour dormir à nouveau si vous voyiez la Section V ?

La poitrine de Sebastian était serrée. Il n'était pas à l'aise avec cette conversation. Il n'arrivait pas à sentir une once de malhonnêteté chez Tanaka, mais il devait être en train de mentir. Il était inconcevable qu'il ignore totalement ce qu'il se passait à St. Victoria Alors pourquoi une telle démonstration de compassion devant Sebastian ?

Undertaker les rejoignit, souriant à pleine dents.

- Comment vont-ils dernièrement ? demanda-t-il. Je me souviens que ces frères ont très bien fini.

Tanaka sourit, son visage s'illuminant en entendant les paroles d'Undertaker.

- Edward et Richard, oui, je les ai vus il n'y a pas longtemps. Ils vont très bien. Edward a obtenu une place au parlement, et Richard est fiancé. Ils n'ont pas encore fixé de date mais je m'assurerai de répondre à l'invitation quand ce sera le cas.

Sebastian chercha un signe. Un spasme de la bouche, un manque de contact visuel, une quelconque agitation. Après tout ce temps, après tout ce qui était arrivé depuis son arrivée à St. Victoria, il pensait être parfaitement capable de discerner un mensonge.

Pourtant il n'arrivait pas à trouver de la malhonnêteté chez Tanaka.

Il doit y en avoir. Des patients relâchés, gardant contact avec lui, vivant leur vie à la vue de tous. Ce devait être un mensonge. Sebastian se retint de froncer les sourcils, son sourire fixe. Et si ce n'est pas le cas, alors comment les choses ont pu autant changer ici sans qu'il ne sois au courant ?

- Il y a quelque chose qui pique quelque peu ma curiosité, si je peux me permettre, commença Sebastian, discret.

Lorsque Tanaka acquiesça, il reprit.

- Il me semble que vous portez un intérêt personnel au bien-être et à la réintégration des patients. Je ne peux qu'être admiratif, j'ai un peu de mal personnellement. Comme vous l'avez dit, certains cas… Quoi qu'il en soit, j'ai l'impression que vous étiez le premier contact des patients, au départ. Je me demandais pourquoi ce n'est plus le cas. C'est la première fois que je vous vois dans l'institut depuis mon premier jour ici.

Tanaka ralentit, la tête légèrement baissée.

- Je ne voulais pas être impoli, s'empressa d'ajouter Sebastian, sentant que sa réponse lui échappait. Diriger un tel établissement doit demander beaucoup de travail. Vous avez évidemment vos propres responsabilités dont vous devez vous occuper-

- Les patients sont ma plus grande responsabilité, avant tout, l'interrompit fermement Tanaka.

Il n'avait pas l'air et n'adoptait pas un ton énervé, mais Sebastian sentit une tension accompagner ses mots. Après un silence tendu, Tanaka reprit.

- Mais je ne suis plus un jeune homme, Michaelis. Plus je vieillis, plus la distance entre les enfants et moi se creuse. Je ne peux pas parfaitement comprendre leurs problèmes, et encore moins les aider.

Sebastian songea à cette réponse un moment, ne comprenant pas comment elle pouvait faire sens. L'âge semblait hors sujet, pour ce qu'il sache. Heureusement, Undertaker semblait tout aussi peu satisfait de cette réponse, et en offrit une autre.

- Enfiiiin, vous n'étiez pas non plus un jeune homme à cette époque. Et un couteau dans le ventre est quelque peu inconvénient quelque soit l'âge.

Undertaker mima se faire poignarder, tirant la langue de manière dramatique. Tanaka lui lança un regard et même Sebastian put identifier du mécontentement cette fois.

- Pas que ce soit un véritable couteau, mais bon. Mais ces couteaux en plastique peuvent faire autant de dégâts si on y met vraiment du sien, heh.

- Je… vois.

Alors il avait été attaqué par un patient. En ce qui concernait Sebastian, c'était probablement justifié.

- Ce n'était pas sa faute. J'aurais dû m'éloigner quand elle m'avait averti de le faire. Elle n'avait jamais voulu blesser qui que ce soit.

Tanaka toucha inconsciemment son estomac, connaissant l'emplacement de la cicatrice par cœur.

- Mais mon état de santé n'était pas des meilleurs avant cela, alors cet incident a eu un effet sur le long terme. Je ne suis pas là en tant que Directeur pour des raisons de santé. De plus, il est devenu trop dur de jongler avec l'administration, alors durant mon alitement, je m'y suis consacré et j'ai installé un bureau à Londres. Mais je ne me suis pas contenté de quitter mon poste, Michaelis. Je me suis assuré qu'il y ait un remplacement approprié pendant mon absence.

- Coucouuuu, salua Undertaker avec sa manche. Qu'un client aussi important demande une telle faveur, comment aurais-je pu refuser ?

- Dans la majorité des cas avec les enfants du foyer, j'étais le seul qu'ils avaient pour… les chercher. Eh bien, en fréquentant ses pompes funèbres si souvent, nous avons fini par plutôt bien nous connaître, expliqua Tanaka.

- Toutes ces jeunes vies. Je déteste voir un tel gâchis.

Quelque chose n'allait pas avec le sourire d'Undertaker à ce moment-là.

- Il était important pour moi que quiconque reprenne mon poste partage mon point de vue sur le sujet. Bien qu'un changement de carrière inhabituel, Undertaker a accepté de prendre le relais, même si je ne lui ai bien évidemment pas demandé d'abandonner sa propre affaire.

- Je suis polyvalent, dit Undertaker en haussant les épaules. Si vous avez un jour besoin d'un cercueil, Michaelis, comptez sur moi.

Quelque chose n'allait définitivement pas avec son sourire cette fois. Sebastian décida de l'ignorer. Il ne comptait pas avoir besoin de cercueil avant longtemps.

- Mais cet endroit a clairement besoin de plus que ce que je lui ai donné, reprit sombrement Tanaka. Avec Undertaker et moi-même à Londres la plupart du temps, j'étais sûr qu'il serait capable de gérer l'institut. Mais la mort d'un patient, juste sous son nez… clairement St. Victoria a besoin de plus d'un Directeur présent.

Il ? Sebastian n'avait pas besoin que cela soit dit pour comprendre. Le Troisième Directeur.

- Il est très absent, en effet, acquiesça sans problème Sebastian. Je ne l'ai jamais vu dans le bâtiment.

Tanaka fronça les sourcils.

- Pas même dans les quartiers ?

Undertaker ne sembla pas aussi surpris, aucune sincérité lorsqu'il dit à moitié sincèrement :

- Oh, ciel.

- J'en ai bien peur. Il sera sûrement là à la réunion de demain ?

Bien que Sebastian n'ait aucunement l'intention d'y être lui-même, il était curieux de savoir quoi, ou plutôt qui, il allait manquer.

- S'il n'y est pas, il y aura des problèmes~ ricana Undertaker. Mais Michaelis, qu'en pensez-vous ? La mort d'un patient sous notre nez. On suspecte l'homicide. Dans la section, qui plus est, censée être leur petit paradis. Pensez-vous toujours qu'il s'agisse de l'endroit le plus sécurisé pour les patients ?

Sans effort, Undertaker ramena la conversation au débat de tout à l'heure, s'éloignant complètement du sujet du Troisième Directeur. Incapable d'y revenir naturellement, Sebastian le laissa filer à contrecoeur, bien qu'en apprenant que le Troisième Directeur était bien plus que le fruit de l'imagination de Finny.

Quelle est la bonne réponse ? Parce qu'il y avait forcément une bonne et mauvaise réponse. Ce n'était pas une opinion objective qu'ils recherchaient, ça ne pouvait pas être cela. Entre l'assurance de Tanaka et Undertaker jouant l'avocat du diable, il n'y avait qu'une bonne réponse à donner. Pas en tant que Sebastian Michaelis, mais en tant que Aide-soignant à St. Victoria.

Mettant les mains derrière son dos, Sebastian reproduit la pose de Tanaka.

- Il est difficile de penser à généraliser les patients. Ils sont tous ici pour différentes raisons, ils ne sont pas au même stade dans leur réintégration. Mais selon moi, aucun d'entre eux n'est équipé – que ce soit mentalement ou quoi que ce soit d'autre – pour supporter une réintroduction dans la société, dit Sebastian. Surtout avec la mentalité de groupe qu'ils ont développée ici. Le degré de co-dépendance que j'ai vu chez eux ne causerait que des ennuis s'il venait à être perturbé, même si cette perturbation était quelque chose d'aussi positif qu'une autorisation à sortir de l'établissement.

La réponse de Sebastian se retrouva face au silence, les trois hommes continuant leur marche à travers les jardins gelés. Ce silence aurait dû être inquiétant. Le Sebastian d'autrefois aurait paniqué, aurait répété ce qu'il avait dit encore et encore et encore, repensant à deux fois chaque syllabe dans sa tête.

Pas maintenant.

Ç'avait été la bonne réponse.

C'était la réponse que Tanaka avait souhaité, et à ce moment-là, c'était du côté de Tanaka qu'il fallait être. Sebastian n'était pas sûr de savoir d'où provenait cette assurance, mais il avait parié dessus quoi qu'il fût en jeu après le petit test qu'ils lui donnaient.

Après un moment, ils furent de retour à la case départ. Rien d'autre n'avait été dit pendant le reste de la promenade, mais alors qu'ils s'arrêtèrent et que Tanaka se retourna vers lui avec un sourire content, Sebastian sut qu'il avait fait le bon choix.

- Eh bien, nous devons rejoindre les Chefs des Aide-soignants à présent. Ravi de vous avoir revu, M. Michaelis, - Tanaka lui secoua la main avec fermeté -, La réunion demain sera à neuf heure pile. Nous ferons passer le message, mais veuillez informer vos collègues, si vous les croisez.

- Je n'y manquerai pas, monsieur.

Sebastian réciproqua sa poignée de main, s'assurant que sa prise soit légèrement plus lâche que celle de Tanaka. Il offrit également sa main à Undertaker, mais il se retrouva à secouer sa large manche à la place.

Tanaka était déjà à mi-chemin de la porte avant que Undertaker se retourne pour partir.

- Oh là là, voyez-vous ça ?

Son pied sortit de dessous la mer de noir qu'était ses vêtements, donnant un coup de pied au mur. Suivant cela, la brique s'effondra, laissant un trou bien visible.

- Cela fait des années que je dis qu'il faut réparer les murs.

Sebastian observa la poussière de brique, les morceaux qui s'étaient effondrés au sol.

- Je… n'avais pas réalisé que le mur s'était autant érodé, dit-il, plus impartial qu'il ne se sentait réellement. Qu'est-ce, du grès ?

- Ouaip. Je leur ai dit que ce n'était pas une bonne idée, mais bon, qui suis-je pour débattre contre le prix ? sourit Undertaker à pleines dents. Mais, c'est une bonne chose que je l'ai remarqué. Si cela s'effondre, quelqu'un pourrait être blessé. Je vais devoir pousser ces jumeaux à trouver une somme dans le budget pour ça, haha. Ils vont adorer.

- Je n'en doute pas, sourit à son tour Sebastian. Nous ne voudrions pas que quelqu'un se blesse, après tout.

Undertaker partit enfin, saluant de la manche au-dessus de sa tête en se faisant. Lorsque Sebastian fut sûr et certain qu'ils soient tous deux partis, il se retourna afin d'inspecter de plus près les dégâts qu'Undertaker avait faits. Il n'avait pas frappé le mur avec tant de force que cela. Au contraire, ça avait davantage été un petit coup, difficilement chargé de puissance. Pourtant la brique s'était tout de même effondrée.

Un matériau de construction mal choisi assemblé au climat typique anglais résultait en un mur sur le point de s'écrouler.

« … une réunion dans la matinée, si vous avez le temps ? »

Ce n'était pas une coïncidence qu'Undertaker ait pensé bon de lui montrer l'état du mur. Leur visite à l'Institut qui tombait à point nommé, les questions sur sa vision des patients et de leur stabilité, et maintenant cela ?

C'était évident. D'une manière ou d'une autre, Undertaker savait.


Huit heure vint et repartit. Le ciel avait tourné au noir depuis un bon moment déjà, et avec lui, la température avait chuté. Même à l'intérieur du bâtiment, cela devenait de plus en plus insupportable.

Sebastian était assis au bord de son lit, son sac fait à ses pieds, calculant le temps dans sa tête. Sous deux couches, on pouvait voir à ses bras qu'il avait la chair de poule. Savoir qu'il devrait bientôt sacrifier l'une de ces couches pour Ciel ne le réjouissait pas.

Vers dix heures. Sans doute.

Sebastian attrapa la bretelle du sac et le jeta par-dessus son épaule, sentant à peine son poids. Au moins, aller à la Section V était plus efficace que de faire de la gymnastique.

J'ai le sel. J'ai les bandages. J'ai l'inhalateur. La chance lui avait souri pour une fois, l'Infirmerie ayant été complètement déserte cet après-midi. Une partie de lui avait souhaité prendre plus que juste les bandages et l'inhalateur, mais le sens commun l'emportait, sachant que plus il prenait de choses, plus ce serait flagrant. Toujours était-il que, il avait trouvé bon de prendre une chose en plus, mis avec grande précaution dans sa chaussette.

Avec un peu de chance, il n'aurait pas à s'en servir, mais après avoir croisé les Directeurs, il doutait sincèrement que cette nuit se déroulerait sans accroc.

Sebastian sortit de sa chambre, verrouillant la porte derrière lui. Longeant les chambres de ses collègues, traversant les salles de bains communes ainsi que l'espace ouvert, par-delà une multitude de marches d'escaliers. Il quitta le bâtiment résidentiel, espérant qu'il le verrait pour la dernière fois.

Le temps avait considérablement empiré durant la journée. Les nuages de pluie sombres et troubles qui avaient plané toute la journée s'abattirent aux alentours de l'heure du dîner et laissèrent une belle couche humide que le froid de la nuit pourrait geler. Même après avoir humidifié les semelles de ses chaussures afin que le sel s'y colle, Sebastian eut du mal à garder son équilibre en chemin. S'il avait du mal à rester debout, Ciel n'avait aucune chance.

Il réussit à atteindre le bâtiment principal sans fracture crânienne, bien que son genou n'échapperait pas à un bleu le lendemain matin, et il n'eut aucun problème à s'infiltrer à l'intérieur.

Imagine qu'ils sachent.

Dès que son badge toucha le tableau, Sebastian se prépara au pire. Chaque utilisation des badges était enregistrée. Par le passé, l'abus de son badge n'avait jamais été mentionné, seulement parce que l'abus de son badge était en réponse à un véritable abus de la part du personnel. Cette fois, cependant, il n'y avait aucune cause et effet, pas de justification.

Cette fois, lorsqu'ils sauraient, ils viendraient.

La porte menant au bâtiment principal s'ouvrit et Sebastian entra.


Le bâtiment principal de l'Institut St. Victoria n'avait plus rien à voir la nuit. Le soleil se couchait et les griffes de l'Institut sortaient, ou du moins la manière que les gens avaient d'en parler en donnait l'impression. À la recherche de Finny, Sebastian avait été enclin à les croire, ne trouvant que la peur dans les longs couloirs et les cages d'escaliers résonnants.

Désormais il avait plutôt tendance à penser que même Meirin, aussi peu qualifiée qu'elle l'avait été pour son travail, n'aurait pas pu dégrader l'endroit à ce point-là. Grâce au sel humide, la crasse longeant le sol s'agrippait à ses chaussures. Chacun de ses pas collaient.

Ce n'était pas tant de l'horreur gothique qu'un chic délabré. Sebastian ne l'avait pas autant remarqué durant la journée, mais à travers la faible lumière des ampoules LED, la morosité semblait être doublée.

Il gardait une allure régulière. Le badge était fermement tenu, prêt à être utilisé sans plus attendre. Durant le bref instant qu'il fallait à la porte pour s'ouvrir, peu importe la personne à l'intérieur elle serait alertée de son arrivée, au moins par le bip du tableau. Une attaque rapide ne serait pas négociable.

Sebastian se glissa hors de la cage d'escalier vers le deuxième étage.

La porte donnant à la section se trouvait au bout du couloir. À peine eut-il fait un pas dans cette direction que toutes les lumières s'éteignirent.

Il ne s'agissait pas du clignotement d'une ampoule mourante. Le bourdonnement statique que les lumières émettaient constamment disparut alors que chaque lumière jonchant le plafond s'éteignit soudainement.

Un interrupteur en était à l'origine. Les ténèbres s'installèrent.

Bon, merde.

Sebastian considéra son calme comme quelque peu inquiétant. Fermant les yeux quelques instants, il se mit à écouter, entendant presque les mouches voler. Rien. Lorsqu'il rouvrit les yeux, ils s'étaient assez ajustés à l'obscurité pour qu'il ne trébuche pas alors qu'il continua à s'avancer vers la section.

S'attendant à moitié à ce que quelque chose surgisse de l'une des portes fermées le long du chemin, Sebastian posa son sac à terre et passa son badge sur le tableau d'un mouvement sec.

Le tableau sonna trois fois, comme toujours.

La porte ne s'ouvrit pas.

Ils savent.

Sebastian s'en était douté, cette rencontre avec les Directeurs beaucoup trop délibérée, mais avec ça, il en était certain. D'une manière ou d'une autre, malgré la salle des visites vide et l'absence de caméras de sécurité dans le bâtiment, les Directeurs avaient découvert leur plan d'évasion, à lui et à Ciel. Ils l'avaient découvert et ils le sabotaient.

Même à travers la vitre de la porte des quartiers, Sebastian pouvait seulement voir les ténèbres. Tentant de la déverrouiller à nouveau serait inutile, il le savait, et la force brute ne suffirait pas contre de l'acier.

Désolé, Ciel, Sebastian se retourna rapidement afin d'attraper son sac, se hâtant presque aveuglément de revenir à la cage d'escalier, on dirait bien que je serai à la réunion de demain matin finalement.


Sebastian avait étrangement bien dormi cette nuit pour quelqu'un s'attendant à moitié à se réveiller un sac sur la tête et les parties intimes dans un étau. Effectivement, le réveil résultant d'une personne frappant à sa porte était loin d'être délicat, mais se retrouver en un seul morceau sous ses draps douillets compensait bien assez.

- J'arrive, dit-il au visiteur, se glissant hors des couvertures.

Il était encore entièrement habillé, bien que les couches en plus aient été abandonnées à moitié endormi le long de la nuit. Une main coiffant ses cheveux, il envoya d'un coup de pied ses chaussures sales sous le lit et ouvrit la porte.

- Bonjour, sourit Agni.

Un sourire moins forcé que ces derniers temps.

- Je n'étais pas sûr que tu aies entendu parler de la réunion ? Elle commence dans une demi heure. Présence obligatoire.

- Ah oui, - Sebastian cacha un bâillement derrière sa main -, merci.

- Je m'étais dit que je passerai voir si tu voulais prendre un petit-déjeuner d'abord ? Nous pouvons probablement gratter quelque chose ensemble dans la cuisine. Remettre tes talents de cuisiniers à bon escient.

Agni pensait-il qu'assez de temps était passé pour que Sebastian se soit calmé après toute cette histoire de Il se peut que je me sois servi de toi comme d'un agneau à sacrifier pour sauver la peau de mon plus-ou-moins petit ami, ou pensait-il simplement que donner à Sebastian l'opportunité de filer d'une réunion avec Ciel sous le nez de tous lui donnait un passe gratuit pour sortir de prison ?

Bon, bien essayé, supposa Sebastian. Cette colère semblait en effet bien lointaine à présent. Une colère si violente qu'il avait tenté d'envoyer une clé à molette dans le visage d'Agni, une colère qu'il ne pouvait honnêtement pas affirmer comme la sienne maintenant.

- Bien sûr, sourit agréablement Sebastian. Laisse-moi juste une minute pour me rafraîchir.

Agni avait à peine acquiescé avant que la porte ne lui claque au visage.

Défaire le sac était une tâche bien plus aisée que de le préparer. En quelques minutes, tout était de retour à sa place originelle, aucune preuve restante que quoi que ce soit ait été perturbé. Sebastian changea ses vêtements décontractés pour son uniforme, prenant quelques secondes de plus pour essayer de faire disparaître les plis. Le sac désormais vide fut de nouveau caché sous le lit pour une durée indéterminée et tout était de nouveau normal dans la chambre.

Enfin, presque tout.

- Je dois juste faire un tour dans la salle de bain, ça ne prendra pas longtemps, dit Sebastian alors qu'il se glissa hors de sa chambre pieds nus, fermant la porte derrière lui.

Agni observa dubitativement les chaussures recouvertes de boue dans ses mains.

- Je me suis promené hier après-midi, expliqua volontiers Sebastian. La pluie n'a pas manqué les jardins. Si cet hiver empire, nous devrons commencer à craindre les inondations.

Agni aurait pu faire remarquer le fait que la pluie n'avait pas commencé avant la soirée de la veille, que l'après-midi, bien que froid et couvert, avait été parfaitement sec. Il aurait également pu faire remarquer, s'il cherchait des fils sur lesquels tirer, qu'il n'y avait aucune trace de boue autour de la chambre de Sebastian, et pourquoi aurait-il enlevé ses chaussures pour éviter ces traces de boue si cela n'avait été qu'une simple promenade d'après-midi ?

Agni aurait pu souligner ces choses, mais à la place, il se contenta de sourire et de lui conseiller d'utiliser une clé pour retirer le plus dur de la boue de ses chaussures.

Peut-être qu'un morceau de leur amitié pouvait être sauvé en fin de compte.

Un bon passage à l'eau, une légère utilisation de sa clé de chambre, et les chaussures furent assez propres pour servir d'assiette, si l'on n'était pas familier avec le concept de vaisselle. Ainsi, Sebastian s'était occupé de la dernière preuve qui relevait de son fait.

- Comment aimes-tu tes œufs ? demanda-t-il à Agni alors qu'ils descendaient à la cuisine.

Un bon petit-déjeuner, en se servant de ses anciennes compétences de Chef cuisinier, avant la réunion. Il y avait de fortes chances qu'il s'agisse du dernier petit-déjeuner qu'il se préparerait.

La salle de réunion délaissée n'avait pas accueilli autant de personnes ce jour-là depuis bien des années. Tout dans la pièce rappelait son âge, du papier peint floral aux chaises en bois grinçantes, et Sebastian pouvait goûter la poussière dans l'air.

Les chaises avaient été alignées en deux longues colonnes comme pour une réunion scolaire. Il y avait de la place pour beaucoup plus de personnes que nécessaire et tout le monde se tenait à distance de ses voisins à l'exception des petits groupes s'étant formés.

Voyant les groupes, Sebastian se demanda si la théorie des factions de Ciel tenait la route.

Will, Grell ainsi que Ronald étaient dans la rangée de devant du côté gauche. Bien qu'assis ensemble, Will les ignorait diligemment, face au mur les jambes parfaitement croisées et les mains entremêlées sur ses cuisses. Grell se penchait vers lui à chaque seconde, la seule éclaboussure de couleur dans la pièce. Contrairement à Will, elle faisait attention à Ronald, mais seulement en se disputant avec lui alors qu'il faisait la conversation.

Au milieu de la pièce, Grey, Phipps et Charles Brown étaient rassemblés. Grey était dans la rangée devant eux, assis le torse contre le dos de la chaise. Ils murmuraient entre eux, aucun d'entre eux n'ayant l'air particulièrement enthousiaste. Sebastian n'arrivait pas à bien discerner depuis sa position mais il les suspectait d'être encore en pyjamas. Le petit matin n'allait clairement pas aux thérapeutes.

Au fond de la salle, l'un des triplets bougea une chaise afin de faire de la place à la chaise roulante de Docteur, et les quatre employés de l'infirmerie s'installèrent là.

Docteur passa à côté de Sebastian en le saluant d'un petit geste de la main, le visage s'illuminant.

Agni marcha un peu plus vite.

Ash et Angela étaient sans surprise ensemble, dans la rangée de devant, alors Sebastian et Agni se mirent à l'arrière à quelques rangées d'eux. Peu de temps après qu'ils s'assirent, Claude apparut. Pour une raison ou pour une autre, il sembla penser bon que de s'asseoir à côté de Sebastian.

Sebastian lui dit bonjour d'un hochement de tête mais Claude ne sembla pas remarquer.

Sebastian fronça les sourcils, observant l'homme à côté de lui. Quelque chose n'allait pas. Claude semblait essoufflé, bien que cela se voyait à peine, et ses cheveux collaient à son front à cause de la sueur. Il ne portait pas ses lunettes, regardant vaguement devant lui. Son poing était refermé autour de quelque chose, les phalanges d'un blanc sans sang.

- Un problème ? murmura Sebastian, se rapprochant légèrement.

Il était déroutant de voir Claude aussi… troublé. Venir à une réunion portant sur Alois dans un mal être aussi perceptible, c'était tout aussi évident qu'un aveu écrit.

Claude le regarda, la bouche scellée. Au moment où il se mit à dire quelque chose, le bruit perçant et statique d'un vieux microphone résonna dans la pièce.

Undertaker tapota le microphone d'un ongle beaucoup trop long, soufflant un petit nuage de poussière alors qu'il les salua tous.

- Veuillez nous excuser de vous avoir appelés aussi tôt, dit-il, regardant par-dessus son épaule Tanaka, assis au bord de la petite plateforme. Nous avions pensé à faire une sorte de petit buffet, maaaaais en considérant l'importance du sujet, ç'aurait pu être pris comme une récompense pour un mauvais comportement. Alors allons au fait.

Même presque à l'autre bout de la pièce, Sebastian arrivait à voir à quel point la blessure d'Undertaker était enflammée. Chaque mot qu'il prononçait tirait sur ses points, pourtant cela ne semblait absolument pas le déranger. Sebastian en avait presque la chair de poule par compassion.

- Je ne suis pas certain que le moulin à rumeurs ait déjà entendu parler de celle-ci. Je serai surpris que ce ne soit pas le cas. Des idées ? demanda-t-il à son public, la tête légèrement inclinée sur le côté.

Avec une frange aussi longue, ce n'était pas facile à dire, mais il semblait regarder chacun d'entre eux individuellement. Naturellement, personne ne répondit. Il soupira, déçu.

- Vraiment ?

Tanaka se mit à taper impatiemment du pied. Cela ne fit que donner le sourire à Undertaker.

- Je crois qu'il y a quelques menteurs parmi nous, mais soit, alors personne ne sait ?

Claude se tortilla sur sa chaise. Ce n'était pas très flagrant, mais assis à côté de lui, Sebastian remarqua. Cet inconfort évident était de trop, ne collait pas au personnage. Claude aurait sûrement dû s'attendre à une telle situation lorsqu'il avait fait peu importe ce qu'il avait fait ? Qu'il soit aussi pris de court, aussi ouvertement suspect.

Si Sebastian était à la place de Claude, il était certain qu'il serait beaucoup plus subtile, au moins.

Tanaka s'était assez impatienté pour se diriger lui-même vers le microphone, s'adressant à ses employés d'une manière beaucoup plus sombre qu'Undertaker.

- Hier matin, Alois Trancy a été retrouvé mort dans sa chambre.

Une pause, pour laisser cette information être avalée. Sebastian jeta un œil à travers la pièce et ne trouva aucun visage surpris.

- Bien que nous devons encore réaliser une autopsie, la cause de la mort serait une overdose. Cependant, il est impossible qu'Alois ait pu se faire cela lui-même dans sa chambre. Il n'avait aucun accès à des médicaments, et bien qu'il y ait une marque sur son bras, aucune seringue n'a été retrouvé dans sa chambre. De ce fait, nous devons supposer que la dose létale a été injectée hors des quartiers. Étant donné que les seuls membres du personnel ayant accès aux médicaments ne feraient jamais une erreur aussi maladroite, nous considérons cela comme un acte délibéré contre Alois.

La gravité avec laquelle cela fut dit coupa le souffle de chacun. Même Sebastian, qui avait suspecté que la réaction de Tanaka serait aussi sérieuse après lui avoir parlé la veille, fut surpris. Il y aura des conséquences. Et à en juger par les expressions de certains de ses collègues, ils l'avaient eux aussi réalisé.

- Qu'une chose pareille ait pu se produire m'écœure.

Tanaka marqua une pause, les mains crispées contre les bords du podium. Encore avant-hier et Sebastian l'aurait félicité pour ce joli détail artistique. Désormais il savait que cette colère était sincère. Tanaka ressentait profondément chacune des pertes de ceux à sa charge.

- Des changements doivent manifestement être mis en place ici, afin d'assurer qu'une telle chose ne se reproduise pas.

Une profonde inspiration, trop forte à travers le microphone, et Tanaka leva la tête pour les regarder dans les yeux.

- Une enquête sur les circonstances de la mort d'Alois sera ouverte. Je contacterai la police pour qu'elle m'aide à trouver le fin mot de l'histoire. Par conséquent, tout le personnel est sous l'interdiction de quitter les lieux avant d'avoir été interrogé par la police et moi-même. Une quelconque tentative de fuite sera considérée comme un aveu.

Dissentiment parmi le public. Angela sauta sur ses deux pieds, sa chaise chancelant sur ses pieds arrières.

- Vous n'y pensez pas ! Comment voulez-vous que l'institut continue à fonctionner si vous ne nous laissez pas faire notre travail ? En tant que Cheffe des Aides-soignants, il est impératif que j'ai la liberté de- !

Sebastian ne put s'empêcher de sourire lorsque Tanaka leva une main, faisant taire Angela sans même la regarder. Qu'Angela se taise avait probablement plus à voir avec la surprise, mais même ainsi, il y avait une sorte de plaisir pervers à la voir se faire interrompre aussi dédaigneusement.

- Dois-je comprendre que vous souhaitez passer en première, Mme Landers ? demanda Tanaka, la regardant stoïquement. La coopération sera grandement appréciée. Plus vite nous en aurons fini avec les entretiens, et plus vite nous pourrons chercher pourquoi, avec non pas un mais deux Chefs des Aide-soignant, un patient a quand même pu être assassiné juste sous leur nez.

Les narines d'Angela se dilatèrent, mais elle ne pouvait pas faire grand-chose de plus que de se rasseoir.

Plus le temps passait, et plus Tanaka plaisait à Sebastian.

- Comme je le disais, tout le personnel doit rester ici jusqu'à avoir été interrogé par la police. Afin de garantir cela, l'entrée restera fermée et vos badges ne seront plus utilisables sur aucune porte du bâtiment principal. Si une urgence survient et que vous devez quitter St. Victoria, venez me voir et je mettrai en place une escorte policière pour vous, afin de s'assurer que vous ne soyez victime d'aucune accusation futile. De plus, à partir de cette matinée et jusqu'à ce que la situation soit résolue, la section est désormais complètement fermée. Jusqu'à ce que je sois sûr et certain de la sécurité des patients, je serai le seul à être en contact avec eux. Je m'occuperai de leurs repas, de leurs séances de groupe ainsi que de leurs activités, afin de minimiser au maximum l'interruption de leur quotidien. Des objections ?

Sebastian pouvait voir bien plus que quelques objections. Angela et Ash étaient tous les deux rougis d'indignation, grommelant entre eux. Grey avait perdu son air nonchalant habituel, mordillant l'ongle de son pouce tout en jetant un œil à ses deux compagnons. Difficile à rater, Docteur au fond était dévasté, regardant le reste du personnel avec panique.

Alors ça c'était une question intéressante. Avec tout ce qui avait été dit, Tanaka n'avait parlé que d'une seule section. Même la veille, il n'avait fait aucune allusion à plus d'un groupe de patients. Si la section principale était fermée, qu'est-ce que cela signifiait pour la Section V ?

Tanaka était-il au courant pour la Section V ?

- Jusqu'à ce que la situation ait été résolue et justice faite pour Alois, St. Victoria fonctionnera ainsi. Si vous pouviez tous retourner à vos chambres pour l'instant, j'ai été informé que la police arrivera demain matin. Je m'excuse auprès de ceux d'entre vous qui ont seulement effectué leur travail, et à ceux qui assurent le confort et la sécurité des patients. Espérons que cela puisse être réalisé rapidement et que les choses reviennent à la normale aussi vite que possible. Merci.

Tanaka termina, étrangement formel, et descendit du podium.

- Presque trop beau pour être vrai, non ? chuchota Agni.

De l'autre côté de Sebastian, Claude partit à la hâte, l'un des premiers sorti. Sebastian continua à regarder dans la direction où il avait disparu, incapable de coller la personnalité habituelle de Claude avec ce qu'il voyait aujourd'hui.

- Définitivement, répondit Sebastian, sortant hors de la salle avec Agni.

Ils étaient parmi les derniers à partir, traînant derrière Ronald et Grell. Tanaka n'était plus là depuis longtemps, ayant sans l'ombre d'un doute plus d'une chose à faire s'il gérait à lui seul la section. Undertaker, cependant, était toujours dans la pièce, parlant à l'un de ces derniers occupants.

Docteur bougeait les mains dans tous les sens et avec insistance, ayant l'air encore plus secoué qu'auparavant. Quoi qu'il disait, Undertaker essayait à moitié sincèrement de le calmer, lui tapotant l'épaule en haussant les siennes.

- Sebastian ? demanda Agni lorsqu'il remarqua à quel point Sebastian avait ralenti.

- Shhh.

Sebastian continua à regarder droit devant lui, les mains dans les poches, mais alors qu'ils passèrent lentement à côté de Docteur et Undertaker, toute son attention se portait sur ce que le duo disait.

- -ont besoin de moi, vous ne pouvez pas juste-

- Vous vous emportez vraiment. Du calme. Il n'y a pas de quoi s'inquiéter.

- Mais il a dit que-

- Ça ne s'applique pas à vous-

Fut tout ce que Sebastian put retenir avant de devoir avancer, ou risquer d'être pris en train d'écouter la conversation. Agni semblait confus par ce qu'il venait d'entendre de cet échange, mais pour Sebastian, c'était clair comme de l'eau de roche.

Docteur n'avait pas de quoi s'inquiéter. La Section V n'était pas fermée, parce que la Section V n'était pas sous la juridiction de Tanaka.


Sebastian devait revoir Ciel, et cela par-dessus tout. Ciel avait sans doute un plan de secours pour leur tentative de fuite ratée de la nuit dernière, mais plus important encore, Sebastian avait découvert un trésor d'informations durant leur temps de séparation qui pourrait être crucial au dit plan.

Voir Ciel était devenu encore plus compliqué, cependant.

Leur temps ensemble était déjà proche de zéro. Depuis le passage de Sebastian de la section principale à la Section V et la méfiance des patients qui en découla, ils pouvaient à peine dérober quelques minutes d'un seul coup, beaucoup trop de regards indiscrets. Mais désormais, avec la fermeture de Tanaka, il serait tout à fait impossible de parler avec Ciel. Son badge ne fonctionnait pas et voler celui de quelqu'un d'autre serait inutile, un seul badge ayant le pouvoir d'ouvrir la porte des quartiers dorénavant.

Où sera-t-il ?

Plus les jours passaient, et plus la subtilité semblait être de moins en moins une option viable. Tous leurs plans de maître et leur grands projets n'avaient abouti qu'à plus d'obstacles. Parfois, la simplicité était la clé.

Le problème sera la police.

Tanaka ne serait pas un gros problème. Un homme âgé et fragile n'avait que peu de chance face à Sebastian. Un coup bien placé sur la tête et le Directeur serait hors-jeu. Après cela, ce serait un jeu d'enfant que d'entrer dans la section, libérer Ciel et s'échapper. Le reste du personnel serait dans le bâtiment résidentiel, après tout. Pas de témoins pour déclencher l'alarme trop tôt.

Le temps que Tanaka se réveille et alerte qui que ce soit de ce qui était arrivé, Sebastian espérait qu'il aurait gagné une bonne avance de quelques heures avant que la police se mette à sa poursuite et à celle de Ciel.

Des heures dans la campagne avant qu'on arrive à trouver une gare, calcula Sebastian dans sa tête, essayant de se rappeler du trajet en voiture avec Hannah autrefois, ils auront alerté toutes les autres localités de se mettre à notre recherche bien avant qu'on y arrive.

Il n'y avait pas de perspective positive. Même s'ils échappaient d'une manière ou d'une autre à la police que Tanaka enverrait après eux, et après ? Pas d'argent, pas d'amis ou de famille sur qui compter, l'ombre de St. Victoria les poursuivant constamment. Le passeport de Sebastian serait inutilisable, Ciel n'en avait probablement pas, alors quitter le pays n'était pas une possibilité.

Mais c'est la meilleure chance que nous avons.

Cela faisait plusieurs heures depuis la réunion et Sebastian en avait passées la majorité à réfléchir. L'aboutissement de cette réunion était bien différente de ce qu'il aurait pu anticiper, bien qu'en considérant ce qu'il avait découvert de l'histoire de Tanaka hier, peut-être n'aurait-ce pas dû être le cas. Quoi qu'il en soit, peu importe à quel point il croyait en la sincérité de Tanaka, il ne pouvait pas penser que les choses marcheraient, parfaitement attachées avec un ruban.

Incapable d'entrer dans le bâtiment principal, Sebastian rôda à nouveau dans les jardins, gardant constamment un œil sur les portes. Si Tanaka s'occupait réellement de toutes les tâches pour s'assurer que la section fonctionne alors il devrait faire des allers-retours entre les deux bâtiments au moins une fois ce jour-là.

Il ne le ferait pas dans les jardins, cependant. Trop ouvert, trop risqué. Il suivrait Tanaka peu importe où il allait et s'occuperait de lui là-bas.

C'était dommage, mais la seule option viable. Après tout, si la police dévoilait réellement ce qu'il se passait à St. Victoria, les mains de Sebastian étaient loin d'être propres.

- Voudriez-vous un peu d'aide ? demanda Sebastian avec un sourire serein.

Tanaka releva les yeux de la casserole, de la fumée s'élevant sur son visage alors qu'il souleva le couvercle. La cuisine que Sebastian avait fini par considérer comme la sienne était en piteux état, les placards pillés, des ustensiles jonchant les plans de travail, des ingrédients incompatibles dans divers stades de préparation.

Voir l'état dans lequel Tanaka avait rendu la cuisine méticuleusement rangé de Sebastian lui faisait moins regretter le coup imminent à la tête qu'il prévoyait.

- Michaelis, bonjour.

Tanaka semblait embarrassé, ses manières luttant avec le sens commun alors qu'il essayait à la fois d'avoir un contact visuel avec Sebastian mais également de ne pas se brûler alors qu'il mélangeait peu importe ce qu'il y avait dans la casserole.

- Les réserves dans l'autre cuisine étaient affligeantes. Je n'arrive pas à imaginer quel genre de repas les patients recevaient. Où est le cuisinier ? J'aimerais lui dire un mot.

- Le cuisinier ?

Le sourire de Sebastian devint légèrement plus sincère.

- En vacances, je pense.

- Vacances ?

Tanaka lui lança un regard incrédule.

- Je n'ai reçu aucune demande de congé.

Sebastian se contenta de hausser les épaules, se dirigeant vers la table pour essayer de sauver quelques légumes. Tanaka les avait davantage massacrés que coupés.

- Ce n'est vraiment pas nécessaire.

Tanaka retira la casserole de la cuisinière, faisant signe à Sebastian de s'arrêter avec un sourire stressé.

- Comme je l'ai dit ce matin, je m'occuperai des besoins des patients moi-même. Je ne veux pas être impoli, mais jusqu'à ce que nous découvrons le fin mot de cette histoire, je pense que cela vaut mieux.

Sebastian leva les mains, laissant le couteau tomber sans danger.

- Je ne fais que couper quelques carottes, monsieur. Vous pouvez me fouiller pour trouver du poison si vous le souhaitez.

Tanaka secoua la tête, chagriné.

- Non, non.

Il retourna à la casserole, mélangeant à nouveau le contenu. De ce que Sebastian pouvait voir, il s'agissait d'une sorte de ragoût.

- Désolé, je suis juste… Je suis un peu sur les nerfs aujourd'hui, avec tout cela. Rencontrer les patients actuels m'a vraiment… ouvert les yeux.

Sebastian marqua une pause, le couteau planant au-dessus de la planche à découper.

- Oh ?

Tanaka ne se retourna pas pour croiser son regard.

- Michaelis, qu'est-il arrivé… au bras de ce garçon ?

Il ne fallait pas être un génie pour deviner de qui parlait Tanaka.

- Joker ?

Sebastian s'avança prudemment, ignorant ce qu'il pouvait révéler, tout ce qu'il pouvait admettre savoir.

- Quand je suis arrivé pour la première fois, tout allait bien, mais quelques semaines plus tard… Je ne saurais pas dire que je sais ce qui est arrivé. Quoi que ce fusse, ça a dû être bien traité. La blessure ne s'est jamais infectée. Mais, j'imagine que c'est douloureux.

- Quelque chose, - Tanaka déglutit distinctement, les mains toujours sur la table -, Quelque chose de cet ordre aurait dû être rapporté. Je n'ai que du respect pour les compétences de Docteur, mais nous n'avons pas les ressources ici pour traiter une blessure de cette sorte… Cela aurait dû m'être signalé.

- J'ai toujours pensé que ça avait été le cas, monsieur, dit Sebastian, feignant la confusion. Angela ou Ash vous ont sûrement contacté ?

Le visage de Tanaka s'assombrit.

- Pas un mot.

Sebastian fit un « hmm » songeur, se remettant à couper les légumes. Il était en mesure de sentir la colère de Tanaka remplir la pièce et savoura l'atmosphère autour de lui. Plus Tanaka s'énervait, plus il baisserait sa garde, et plus il serait simple pour Sebastian de frapper. Il attendrait un peu plus longtemps, scrutant sa cible furtivement afin de voir où elle gardait son badge. Mieux valait avoir le moins de temps entre l'attaque et la fuite.

- Michaelis, m'aideriez-vous à les monter à la section ? Pas dans la section, bien sûr, s'empressa d'ajouter Tanaka.

- Bien sûr, répondit Sebastian, acceptant une assiette qu'on lui passa et la remplissant de ragoût.

Ce serait encore mieux. S'il frappait Tanaka juste hors de la section alors il faudrait au moins des heures avant que qui que ce soit vienne vérifier, avant que qui que ce soit sache ce qui était arrivé.

Sebastian marqua une pause.

- Monsieur, êtes-vous sûr d'avoir bien compté ces plats ?

Chargeant les assiettes pleines sur le chariot, Sebastian les recompta rapidement et remarqua qu'il en manquait une, même en prenant en compte l'absence d'Alois. Il releva les yeux lorsque Tanaka ne répondit pas.

Ce n'était plus de la colère sur le visage de Tanaka.

L'appréhension prit Sebastian aux tripes.

- Monsieur ? demanda-t-il, plus calme qu'il n'en avait l'impression. Pourquoi manque-t-il un repas ?

Tanaka croisa enfin ses yeux, une apathie dans les siens qui auraient pu rivaliser même avec les patients.

- J'ai peut-être été… moins que honnête à la réunion de ce matin, Michaelis. La raison de la fermeture de la section n'est pas à cause de ce qui est arrivé à Alois. C'est à cause de ce qui est arrivé cette nuit.

- Que s'est-il passé cette nuit ?

D'une manière ou d'une autre, Sebastian savait que ça n'avait rien à voir avec sa tentative de libérer Ciel.

Tanaka ferma les yeux, le visage honteux.

- La nuit dernière, un patient a disparu de la section.

- Quel patient ?

Si Tanaka trouvait quelque chose d'étrange dans l'intensité de Sebastian, il ne le dit pas. Il semblait trop perdu dans sa propre culpabilité pour remettre en question quoi que ce soit.

- Le patient D18, répondit Tanaka. Le jeune Phantomhive.


Lui.

Il n'y eut plus un mot échangé entre Tanaka et Sebastian après cela. Dans un silence de mort, ils amenèrent les repas au bâtiment principal, Sebastian transportant les plats à la main une fois qu'ils arrivèrent aux escaliers. Quelques allers-retours plus tard et ils en avaient fini.

Il laissa Tanaka avec les patients, sain et sauf. Attaquer n'avait plus de sens à présent.

C'est lui.

Dès que Tanaka avait dit le nom de Ciel, seul un visage était venu à l'esprit de Sebastian. Cette agitation ce matin, cet inconfort frappant qui n'avait rien à voir avec de la culpabilité, la fuite à la hâte.

Sebastian ne pensa pas à la police qui viendrait dans la matinée. Pas d'avertissement de sa conscience, s'il en avait encore une. Au loin, il reconnaissait qu'il s'agissait de la colère, peut-être même de la peur. Mais il était incapable d'honnêtement dire qu'il ressentait l'une ou l'autre. Pas lorsqu'il avait pris une décision. Pas lorsqu'il avait une tâche à accomplir.

Sebastian retourna au bâtiment résidentiel. Il n'avait aucune d'idée d'où Claude pouvait être pourtant ses pieds le faisaient tout de même avancer. Il avait besoin de bouger, de faire quelque chose. Chaque seconde qu'il passait immobile était une seconde qui l'éloignait de Ciel.

Ciel irait bien, il le savait. Après toutes ces années, Ciel savait comment se jouer de Claude. Mais même en sachant cela, Sebastian sentait tout de même son pouls s'accélérer. Les paroles de Joker lui revinrent en mémoire.

« Smile sait. Smile l'ignore. Y s'en sert si besoin. Mais il l'ignore surtout. J'pense qu'il en a plus peur qu'il ose l'admettre. »

Ciel irait bien, Sebastian le savait, pourtant il se mit à courir pour trouver Claude.

Les chambres. Les salles de bains. La cuisine. Le salon. La réserve. Sebastian trouva tout le monde sauf celui qu'il cherchait. Avec chaque recherche ratée, il sentait la colère et la peur s'intensifier. Cela faisait si longtemps depuis qu'il avait éprouvé ce type d'émotion aussi distinctement, pas comme quelque chose de détaché, quelque chose qu'il avait consciemment protégé pour survivre.

Elles le rendaient ridicule. À courir à travers le bâtiment comme un fou, pourchassant ouvertement quelqu'un. Il n'y avait aucune subtilité. Pas de plausible possibilité de nier devant la police dans la matinée. Même alors qu'il tentait de mettre fin à ces sentiments, de les confiner comme il l'avait fait avec sa morale, ils étendaient leurs racines encore plus profondément jusqu'à ce qu'il n'ait plus d'autre choix que de les accepter.

S'il ne pouvait pas les réprimer, il n'aurait qu'à les utiliser.

- Michaelis !

Le cri l'immobilisa sur le champ.

Se retournant, Sebastian vit Claude approcher lentement.

Les semelles couvertes de boue séchée de ses chaussures se traînaient sur le sol, Claude marchant en s'appuyant davantage sur une jambe. Il y avait également du sang, juste un peu, juste assez pour être remarqué. Ses mains étaient meurtries jusqu'à la chair.

Que lui était-il arrivé ?

Claude s'arrêta à quelques pas de lui, grimaçant alors qu'il fît trop de pression sur son pied blessé. De plus près et cela ne faisait qu'empirer. Ses lunettes n'étaient plus là, les genoux de son pantalon déchirés. Son souffle était légèrement saccadé, un râle lorsqu'il expirait.

Bien que Sebastian ait été fin prêt à ne pas poser de questions et attaquer directement, l'état dans lequel se trouvait Claude le poussa à reconsidérer la chose. Quelque chose n'allait pas. Ce n'était pas logique.

- Qu'avez… haleta Claude.

Même Sebastian se devait de grimacer, cette inspiration ayant l'air si douloureuse.

- Vous fait ?

Sebastian songea à sa réponse un instant, mais à la place, il posa sa propre question.

- Qu'y a-t-il dans votre main ?

Comme durant la réunion de ce matin, Claude tenait quelque chose. Son poing était obstinément refermé autour, ses phalanges blanches. Peu importe de quoi il s'agissait, c'était petit, et plus important pour Claude que son propre corps.

En entendant la question, la bouche de Claude eut un spasme. Il était d'ordinaire maître de lui-même, ne montrant que ce qu'il choisissait. À présent, cependant, il n'arrivait pas à empêcher son visage de se déformer en grimace.

- Qu'avez-vous fait ?!

Claude tituba en avant, sa jambe boiteuse se traînant derrière lui. Le pied était tordu de côté, faisant face à la mauvaise direction par rapport à là où il marchait. Ce devait être en agonie.

- Je sais que c'était toi !

Sebastian laissa Claude approcher, gardant son appui. Cette colère surpassait de loin ce que Sebastian avait ressenti. La peur de Claude était palpable, ses yeux écarquillés.

Ce n'est pas lui, réalisa Sebastian dans un calme naissant, il ne sait pas où se trouve Ciel.

Ç'aurait dû être plus terrifiant que n'importe quoi d'autre. Ne pas savoir, les vastes possibilités maintenant qu'il n'y avait pas de réponse sûre, cela aurait dû faire battre le cœur de Sebastian deux fois plus vite qu'auparavant. Pourtant il fut submergé par une certaine sérénité alors qu'il croisa le regard aux yeux grands ouverts de Claude.

Parce que la menace était inconnue.

Parce que Sebastian pouvait à présent réfléchir clairement.

Parce qu'il s'agissait d'un combat qu'il allait remporter.

- Comment l'avez-vous découvert ? demanda Sebastian, réellement curieux. Tanaka me l'a dit. Je ne pense pas qu'il le dise à n'importe qui-

- Ne joue pas l'innocent !

Claude se jeta en avant, heurtant Sebastian au torse avec assez de force pour les envoyer tous les deux à terre. La colère le rendait peut-être plus fort, mais Sebastian était plus rapide, coinçant facilement Claude sur le dos.

- Un peu de tenue, gronda Sebastian, un mouvement bref de sa bouche trahissant son envie de sourire. Je n'avais pas fini de parler.

Prudemment, il évalua les alentours avec son pied jusqu'à trouver celui de Claude. Tordu dans cet angle, il était encore plus aisé d'appuyer son talon contre l'os de la cheville de Claude qui ressortait, écrasant sa chaussure, durement et lentement. Les yeux de Claude ressortirent, le peu de couleur que la colère lui avait donné s'évanouissant à présent de son visage. Il lutta pour ne pas faire un seul bruit, mais Sebastian prit cela comme un défi, passant son poids de manière à ce qu'il soit entièrement sur ce pied. Les dents serrées, Claude grogna, le bruit devenant de plus en plus fort à mesure que Sebastian faisait pression.

Et aussitôt, la quelconque limite dont Claude disposait fut brisée. Il se débattit au sol, le grognement devenant enragé. Sebastian réussit à garder l'un de ses bras coincé mais l'autre se libéra et vint heurter son visage.

Sebastian bloqua l'attaque, mais de peu. Il eut des difficultés à capturer à nouveau le bras de Claude, et tandis qu'il se concentrait sur cette tâche, Claude se mit sur sa jambe valide. Coup de pied contre le sol, Sebastian fut délogé.

Agissant rapidement, il roula instantanément sur le sol, mettant une distance entre lui et Claude. Une bonne chose de faite, étant donné que Claude n'avait pas perdu de temps, envoyant son poing là où Sebastian aurait dû être. À la place, il ne toucha que du béton.

Un craquement résonnant alors que ses phalanges le lâchèrent sous le coup.

Claude hurla d'une douleur dont il était le seul responsable cette fois.

La main en piteux état s'ouvrit mollement et ce que Claude tenait roula au sol dans un bruit sourd de métal.

Curieusement, Sebastian n'était même pas surpris.

- Vous avez tenté de rentrer dans le bâtiment principal, n'est-ce pas ?

Malgré le combat, Sebastian semblait calme. Il n'était même pas essoufflé. Il s'assit lentement depuis sa position accroupie, observant Claude avec méfiance. Écroulé au sol avec sa cheville cassée et tenant sa main fracturée, Sebastian n'arrivait pas à faire preuve d'une once de peur.

- Qu'avez-vous fait, escalader le foutu mur ? Il y a probablement une fenêtre ouverte quelque part en haut, mais c'est une grande chute si on perd son appui.

Claude siffla, ses côtes sans doute dans le même état que son pied et sa main. Ses paumes étaient à vif, ses vêtements tout aussi boueux et poussiéreux. Sebastian pouvait imaginer tout le scénario. Trouvant une fenêtre ouverte en hauteur, essayant désespérément de trouver une prise sur les vieilles briques, la chute lorsque ces briques fatiguées lâchèrent sous son poids. Ce qu'il n'arrivait pas à imaginer, c'était de le faire lui-même. Aussi désespéré qu'il avait été de voir Ciel il y a quelques heures, il n'aurait pas fait une chose pareille.

- Qu'a-t-il de spécial, Faustus ? demanda Sebastian, aucunement railleur.

Il désirait réellement savoir.

- Il a un certain charme, je l'admets. Cela a certainement fonctionné sur moi. Mais qu'a-t-il fait pour que vous soyez si… consumé ?

Ce fut alors une haine pure qui anima les yeux de Claude. Ses lèvres se retroussèrent en une grimace. Il n'y avait plus aucune trace du docteur calme et contrôlé en lui.

- Charme ? Tu penses que ça a quelque chose à voir avec du charme ?

Claude ria avec dérision, un son vide et faible.

- Tu ne sais pas ce que tu as fais. Il a besoin de moi, Michaelis. Je suis le seul qui peut l'aider. Il commençait enfin à aller mieux, puis tu es arrivé. Tu as tout ruiné. Tu l'as ruiné !

Sebastian pensa alors à Alois. À quel point il avait été brisé au fond, à quel point il était devenu dépendant de Claude, désespéré pour la plus simple attention. Était-ce ce que Claude appelait un travail bien fait ? Était-ce ainsi qu'il aimait ses patients ? Quelqu'un comme Ciel, si sûr de soi et résolument indépendant, ce serait le prix dans l'armoire à trophée de Claude que de le transformer en petit toutou comme Alois l'était devenu à la fin.

Isoler Ciel en lui donnant une certaine liberté qu'aucun des autres patients n'avait, quelque chose pour laquelle on pouvait lui en vouloir ou se méfier de lui. Gagner un semblant de confiance avec des cadeaux, des jouets et des livres, des choses qu'il savait que Ciel aimerait malgré lui. Lui donner de l'espoir, et être celui qui contrôlait cet espoir, avec des promesses pour aller au mariage d'Ann, aller au-delà des murs de St. Victoria. Et toutes ces séances en privé, ces entretiens en face à face intenses où Claude pouvait toucher du bout du pied la limite de la décence, du professionnalisme.

Tout cela parce que Ciel était le but ultime des fantasmes de Claude à présent. Alois avait été brisé, et une fois qu'il l'était, tout intérêt avait disparu chez Claude. Alois avait été jeté de côté, laissé moisir, jusqu'à ce qu'il se montre être un trop grand risque pour la nouvelle proie de Claude.

Ce qui rongeait Claude n'était pas une sorte d'affection pour Ciel. De l'attraction, peut-être, mais par-dessus tout, c'était le défi que Ciel représentait. Alois avait été trop facile, sans nul doute que d'autres patients avant eux aussi, mais Ciel était resté impénétrable pendant presque huit ans. Et durant ces huit années, la détermination de Claude avait crû.

Une détermination qui était devenue une obsession.

Un coup de force.

Sebastian se sentit sourire.

Écœurant.

- Ça a dû être un certain… choc, de voir qu'il me l'avait donnée, dit Sebastian, observant la bague entre eux. J'étais moi-même surpris. C'est la seule chose qu'il lui reste de ses parents, ça doit représenter beaucoup pour lui. De se voir confier quelque chose d'aussi important, par quelqu'un d'aussi méfiant-

Avec chaque mot, le visage de Claude se tordait de plus en plus, la rage prenant le dessus. Sebastian l'observa prudemment alors qu'il parlait, voyant comment ses muscles se mettait à se crisper, sa position commençant à changer. Lorsque Claude se lança finalement sur lui, Sebastian était plus que fin prêt.

Sebastian laissa Claude le plaquer au sol. Il accepta un coup de poing, puis un autre, et un autre. Même alors que le blanc explosait derrière ses paupières fermées et que sa joue se déformait sous le poing de Claude, Sebastian resta immobile, levant seulement sa jambe assez lentement pour ne pas être remarqué. Même alors qu'elle souleva légèrement Claude aussi, il était trop perdu dans sa colère pour s'en rendre compte, alors il ne vit pas Sebastian atteindre lentement sa cheville.

Sebastian attendit une seconde de plus, jusqu'à ce qu'il puisse sentir le sang dans sa bouche, avant de sortir le scalpel de sa chaussette.

S'il comptait jouer de la légitime défense alors il allait avoir besoin de plus que quelques bleus pour qu'on le croit.

Le scalpel dans une main, Sebastian entremêla son autre dans les cheveux de Claude et tira sa tête vers le bas, jusqu'à ce que ses lèvres soient à côté de l'oreille de Claude. Le mouvement soudain rendit Claude inerte, assez longtemps pour que Sebastian lui chuchote :

- Je n'ai pas ruiné Ciel.

Il leva le scalpel vers le cou de Claude.

- Il m'a ruiné.

Et d'un coup sec, Sebastian renversa Claude sur le dos, enfonçant le scalpel dans sa gorge. Il continua à l'enfoncer plus profondément, même alors que Claude se débattait, jusqu'à ce qu'il y ait à peine un manche à tenir. Une giclée de sang eut ses vêtements, mais autrement, ce meurtre était beaucoup plus propre que celui de V7.

Alors que la vie quittait les yeux de Claude, les lumières du couloirs moururent.

Pendant un instant, Sebastian eut la ridicule certitude que ces deux choses étaient liées. Il regarda frénétiquement les alentours du couloir, s'attendant à une foule de spectateurs, mais il n'y avait que lui et le corps. Puis faiblement, il entendit un bruit. Il était trop faible pour provenir du bâtiment, mais juste grâce au son, il savait que cela venait du bâtiment principal.

Une sirène.

Cela ne pouvait vouloir dire qu'une seule chose; la sécurité dans les quartiers avait été violée.