Écrit par Cennis

Le chapitre 29 est en trois parties.

Tous les événements se passent en même temps.

Chapitre Vingt-Neuf

Partie Deux : Les patients

De toutes les personnes qui pourraient être assises ensemble, Soma et Snake étaient dans le foyer, la tête baissée en unisson. Avec la porte de la chambre d'Alois fermée et le personnel s'étant volatilisé pour s'occuper de ce qu'ils avaient trouvé, tous les autres s'étaient repliés dans leurs chambres, tandis que Ciel avait été escorté par Agni.

Bien qu'il s'agisse d'Agni, Soma n'aimait pas le moment choisi par ce soi-disant visiteur.

- Il a une tante, dit Soma à une question que Snake n'avait pas posée, haussant les épaules. Ça doit être elle.

Soma ne s'attendait pas à une réponse. Il n'était pas enthousiaste à l'idée d'avoir une conversation, pour être franc. Il était juste tout simplement trop agité pour aller dans sa propre chambre. Snake ne lui avait jamais dit plus d'un mot, alors lorsqu'il répondit réellement, Soma le regarda avec incrédulité.

- Et Alois ?

Le regard fixe de Soma le fit gigoter, mal à l'aise, ses joues se colorant.

- Alois ?

Soma fronça les sourcils, mordillant sa lèvre inférieure.

- On ne s'est jamais vraiment parlé. À part pour se disputer, je suppose. Je ne pense pas qu'il a – il mordit plus fort – avait une quelconque famille. Ciel est le seul auquel je peux penser qui en ait une parmi nous, en fait.

Soma ne s'incluait pas dedans. Il valait mieux ne pas y penser.

- Et toi ?

Il était si rare que Snake lui parle, que Soma ne put s'empêcher d'essayer de continuer la discussion.

- Tu en as une ?

Snake eut du mal à regarder Soma dans les yeux, gigotant de manière compulsive.

- Non.

Il se gratta la joue, la peau rugueuse et décolorée qui s'y trouvait.

- Pas de famille.

Un moment passa et d'autres patients les rejoignirent. Jumbo, Wendy et Dagger s'installèrent sur l'un des canapés, une impression de normalité étant forcée. Soma comprit que c'était pour cette raison que Snake s'était assis avec lui. Un spectacle pour le personnel afin de montrer qu'ils n'étaient pas touchés, ou plutôt, qu'ils ignoraient ce qui était arrivé. Ils n'étaient pas encore censés savoir, après tout, et il n'y avait jamais eu un moment où tous les patients s'étaient cachés dans leurs chambres durant la journée.

Des conversations sans intérêt se firent ci et là, juste pour faire du bruit. Soma y prit part un temps, mais cela l'épuisa aussitôt. Il ne pouvait penser qu'à la porte de la chambre d'Alois. Il aurait voulu ne pas y être allé ce matin-là. Il aurait voulu ne pas avoir vu. Même Ciel avait à peine regardé, mais Soma avait eu besoin d'être sûr.

Ses yeux étaient bouffis désormais, mais enfin secs.

Un certain temps passa à nouveau et Ciel revint dans la section. Soma lui sourit en guise de salutation, recevant un acquiescement brusque en retour. D'ordinaire ç'aurait été suffisant, mais étrangement, Ciel sembla y réfléchir à deux fois devant la porte de sa chambre et les rejoignit sur les canapés à la place.

À n'importe quel autre moment Soma aurait été euphorique. Tout de suite, il ne pouvait penser qu'au fait que Ciel ne maintenait pas le jeu de la normalité pour le personnel, et cela ne lui ressemblait pas.

- Où est Joker ? demanda Ciel.

- Dans sa chambre. Il se sent pas très bien, répondit Jumbo. Je me disais – j'en ai déjà parlé à Joker et il avait l'air de penser que c'était une bonne idée – peut-être qu'on devrait dormir par paires à partir de maintenant. Ça veut peut-être dire que certains dormiront par terre mais je pense que c'est pour le mieux pour l'instant.

Jumbo regarda chacun d'entre eux, jaugeant leur réaction.

Soma pouvait déjà entendre la contestation de Ciel, le refus clair et net à l'idée qu'il y ait quelqu'un dans sa chambre, n'importe qui près de lui pendant son sommeil-

- Mm, ça me semble judicieux, acquiesça aisément Ciel, comme tous les autres.

Eh ?

- Tu es avec moi ? lui demanda Ciel, comme si la simple idée que quelqu'un envahisse son espace personnel n'était pas la chose la plus effroyable qu'il aurait à affronter aujourd'hui.

Étant donné la journée qu'ils avaient eu jusqu'à maintenant, ç'aurait été plus que légèrement fidèle à lui-même.

- Ouaip ! sourit Soma, rassemblant assez de son habituelle gaieté.

Dès que Ciel détourna le regard, il s'en débarrassa. Quelque chose n'allait pas. Baissant la voix alors que les autres discutaient entre eux, il demanda :

- Alors qui était ce visiteur ?

Ciel le regarda du coin de l'œil.

- Ma tante. Ils essayaient de la faire partir – elle n'a pas appelé en avance, comme d'habitude – mais Agni a réussi à me faire avoir une demie-heure avec elle. Dis-lui merci de ma part, d'ailleurs.

- Oh ? - Soma inclina la tête – Quelles sont les nouvelles ? Elle est enceinte, n'est-ce pas ?

- Oui, et ça se voit. Je pense qu'elle en est à… six mois ? Je n'ai pas arrêté d'en entendre parler, mais elle était davantage préoccupée par le mariage.

- Mariage ?

C'était beaucoup plus détaillé que ce que Ciel disait habituellement, surtout en prenant en compte le fait que Soma l'encourageait à peine comparé à d'habitude.

- Je pensais qu'elle s'était déjà mariée plus tôt cette année.

- Pas son mariage. Celui de ma cousine. C'est vers ce mois-ci.

Là-dessus, Ciel détourna le regard, démarrant une conversation avec Snake.

À première vue, il n'y avait rien d'étrange dans ce que Ciel venait de dire, pourtant ce n'était pas normal pour Soma. Il en avait tellement dit, et cette visite qui arrivait maintenant, le fait qu'il était assis avec eux tout en lançant lui-même les discussions. Ça ne lui ressemblait pas.

Soma s'avachit davantage dans sa chaise.

Évidemment que ça ne lui ressemblait pas. Ciel n'était pas lui-même aujourd'hui. Comment pourrait-il l'être, comment l'un d'eux pourrait-il l'être, après ce qu'ils avaient découvert ce matin ? Qu'était-il en train de faire, à analyser Ciel ainsi, chercher quelque chose de suspect là où il n'y avait rien. Ciel était en deuil tout comme lui. Il était tout naturel de chercher la compagnie des autres dans ces moments-là.

Désolé, Ciel.

Voir Alois avait davantage secoué Soma qu'il ne l'avait lui-même réalisé. S'il ne faisait pas attention, il allait finir par se méfier autant des siens que Drocell.


Joker se réveilla en sursaut, réussissant de peu à faire taire son grognement. Prudemment, il se leva depuis l'endroit où il avait dormi sur la moquette, essayant de ne pas faire bouger d'un pouce son bras meurtri. Plissant les yeux afin de voir dans le noir, des fils de la moquette ressortant s'étaient faufilés sous la peau de sa croûte la plus récente. Alors qu'il s'était tourné dans son sommeil, ils s'étaient échappés, ouvrant la petite blessure à vif.

C'était loin d'être le réveil idéal pour lui.

Faisant le moins de bruit possible, Joker mit de côté la couverture et se glissa dans la salle de bain. Jumbo ne réagit pas, profondément endormi sur le lit, même lorsque Joker verrouilla la porte de la salle de bain.

Tout lui faisait mal.

Il s'agissait de la chambre de Jumbo alors naturellement Joker avait insisté pour qu'il prenne le lit. Quoique Jumbo ait protesté, il n'était pas de taille face à l'entêtement de Joker, et ainsi les literies furent décidées. Cela ne faisait qu'une nuit et Joker regrettait déjà cette décision.

Son dos était endolori, les muscles crispés à cause de la froideur du sol. Même avec la moquette, le froid passait, lui dérobant toute chaleur. Il avait des crampes aux jambes après s'être autant recroquevillé sur lui-même pour se réchauffer. Mais le pire était son bras.

La douleur n'était pas un problème. C'était cette démangeaison qui lui faisait perdre la tête.

Il s'était habitué à se ronger les ongles comme Beast pour éviter les coupures, sachant que s'ouvrir le moignon grossièrement cicatrisé était la dernière chose dont il avait besoin. Mais les veines noires qui s'étendaient lui disaient tout ce qu'il avait à savoir, cette affreuse démangeaison un signe d'avertissement que même lui pouvait reconnaître. Et par-dessus tout, les récentes fièvres étaient la dernière chose dont il avait besoin.

Ses amis avaient peur. L'un des leurs avait été assassiné. Et maintenant Joker se sentait faiblir face à l'infection que Docteur avait à peine réussi à tenir à distance.

Joker ouvrit le robinet, éclaboussant son visage chaud.

Il y eu un léger coup à la porte avant qu'elle s'ouvre.

- Tu prends le lit, s'exclama Jumbo, ne laissant pas de place à une protestation. Tout cette histoire de paires était mon idée, le sol me va.

Joker était beaucoup trop fatigué pour répliquer de toute façon. Sa tête semblait beaucoup trop lourde, son bras chaud et palpitant.

- C'était une bonne idée, dit Joker lorsqu'ils furent tous les deux de nouveau installés. J'en avais marre que tout l'monde ait trop peur pour dormir. Pas que j'puisse leur en vouloir.

- Ça passera, affirma Jumbo.

Joker était content qu'il fasse sombre, ainsi il n'avait pas à voir le mensonge sur le visage de Jumbo.


Il n'y avait eu aucune discussion sur qui prenait le lit et qui dormait par terre, pas que Soma en ait attendue une. Malgré toutes ces illusions de grandeurs, Soma savait que ses douteuses affirmations de royauté ne valaient rien lorsqu'il s'agissait de Ciel et des affaires de Ciel.

Ciel prit le lit. Soma prit le sol. Pas de questions posées.

Il était froid, dur et pas aussi propre que ce qu'il aurait voulu, mais Soma s'endormit plutôt facilement. Agni disait souvent qu'il pouvait dormir sur une corde, et bien qu'il considérait cela comme une sorte de compliment, il n'avait pas envie d'essayer de si tôt. Le sol était déjà assez inconfortable.

Soma aurait probablement dormi toute la nuit, si seulement la vision de Ciel pouvait être nocturne. Alors qu'elle avait déjà du mal le jour, Soma fut brutalement réveillé par un pied dans l'épaule, un juron étouffé et le bruit lointain de quelqu'un trébuchant.

- Aïeeeee, geint Soma, se tournant.

Il était encore à moitié endormi, alors il fallut un moment pour comprendre. Lorsque ce fut le cas, il attendit d'entendre la chasse d'eau des toilettes ou l'écoulement du robinet.

Il n'y eut rien.

Le sommeil était de moins en moins à sa portée.

- Ciiiiiel, tu fais quoi ?

Soma s'assit, frottant l'épaule sur laquelle Ciel avait trébuché.

- Si tu n'utilises pas le lit, alors-

- Shh !

Le chuchotement instantané le fit taire. Soma ferma les yeux, le monde légèrement plus clair lorsqu'il les rouvrit. Il lui fallut un moment pour réaliser que la faible lumière ne venait pas de la petite fenêtre mais d'en dehors de la porte ouverte de la chambre.

La porte de la chambre qui était censée être verrouillée.

La silhouette de Ciel se dessinait avec la lumière, aussi tendue qu'un ressort. Il n'y avait pas que la porte de la chambre qui était ouverte, mais également celle des quartiers. C'était de là que venait la lumière, le couloir faiblement éclairé. Même à cette heure de la nuit, le foyer aurait dû être lui aussi éclairé, quelqu'un de garde dans la section. Mais la pièce était vide, laissée dans les ténèbres.

- Ciel.

Soma se hissa du sol.

- Reviens à l'intérieur.

Ciel se contenta de l'ignorer, plissant l'œil dans la pénombre. Il n'y avait personne dans le couloir qui aurait pu ouvrir la porte de la section, et il n'y avait certainement personne qui aurait pu ouvrir sa porte de chambre non plus. Les badges ne gardaient les verrous ouverts que quelques temps avant qu'ils se referment. Plus de trente secondes étaient passées depuis que Soma fixait la porte des quartiers et elle n'était pas prête de se fermer.

- Ciel, répéta Soma, se mettant en mouvement vers son ami.

Ciel examinait le foyer, tentant de trouver une silhouette cachée, quelqu'un qui jouait avec eux ainsi. Les yeux de Soma étaient meilleurs, ils s'étaient déjà ajustés au noir, et il pouvait voir que la pièce était vide. Pourtant son cœur ne se calmait pas, la peur s'intensifiant avec chaque pas qui éloignait Ciel de la sécurité de la chambre.

- Soma, tout va bien, reste là.

Ciel se retourna pour le regarder, lui faisant signe de rester dans la chambre. À peine ces mots sortirent-ils de sa bouche que le choix de Soma lui fut arraché, la porte de la chambre se refermant brusquement de sa propre volonté.

Soma vit la panique dans l'œil de Ciel à ce moment-là, comment il se mit à revenir en courant vers sa chambre, vers Soma. Et il tenta d'attraper la porte, de la tenir assez longtemps. Mais le mécanisme la forçant à se verrouiller était plus fort que Soma, et avant qu'il puisse ne serait-ce que prendre la poignée, elle s'était refermée.

- Ciel !

Soma frappait des poings contre la porte. Sa peur était une moiteur amère remontant le long de sa gorge.

- Ciel !

- Je- Je vais bien, dit Ciel de l'autre côté de la porte, ses mots lents et haletants. Ne panique pas.

- Reste là, promets-le !

Soma chancela en arrière, essayant de voir l'ombre de Ciel sous la porte. Son estomac se retourna lorsqu'il la vit rapetisser, bien qu'il ne soit pas surpris.

- Non, non, ne va pas voir, reste juste ici !

Ciel dit quelque chose à ce moment-là, mais il s'était tellement éloigné de la porte que Soma ne put l'entendre.


Lorsque Joker fut à nouveau réveillé, ce ne fut pas par le douleur d'une croûte brisée mais par le bruit d'un cri. Des coups assourdissants. Soma hurlant le nom de Smile. Puis un silence effroyable.

- Que tout le monde reste calme.

Drocell semblait tout aussi dépourvu de sommeil que le reste d'entre eux, les yeux cernés, irritable. Il aurait très bien pu être en train de parler à un mur, il n'y aurait pas eu de grande différence.

- Nous ne savons pas que quelque chose lui est arrivé-

- Ils l'ont pris, craqua Soma, trop frustré pour pleurer. Qui d'autre aurait pu le faire ?!

- Ouais, t'es de quel côté ?!

Dagger mettait Drocell dos au mur, cherchant les problèmes.

- Tu les défends ?

Drocell se contenta de lever les yeux au ciel, en ayant bien assez de ces accusations.

- Je dis simplement que l'histoire de Soma me semble un peu étrange.

Avant que Soma puisse répliquer, Drocell leva une main.

- Je ne te traite pas de menteur. Je crois que ce que tu dis est arrivé. Je trouve juste les détails… suspects.

- Non, non, laissez-le parler, dit Joker alors que le ton commençait à chauffer entre eux. Où tu veux en venir ?

Drocell s'avachit de nouveau dans le canapé, croisant les jambes. Il y avait assez de place pour qu'ils puissent tous s'asseoir ensemble au milieu de la pièce, mais seulement parce que leur nombre avait à présent été réduit de deux. Drocell ne pouvait pas leur en vouloir d'être sur les nerfs, mais leur refus persistent d'écouter la raison était horriblement frustrant.

- Joker, imagine que tu te réveilles et découvres que la porte de ta chambre a été ouverte, le foyer n'abrite personne n'ayant pu l'ouvrir, et la porte de la section est également ouverte; que ferais-tu ?

Un muscle dans la mâchoire de Joker sauta. Il réfléchit sérieusement à la question, regardant en direction de la porte fermée des quartiers d'un air sceptique.

- Personnellement, ma première réaction serait de me ruer vers la porte. Mais je ne le ferai pas, parce que je sais que quelque chose n'irait pas. La porte se fermerait juste avant que je l'atteigne. Ou quelqu'un serait en train de m'attendre dans le couloir. Même si je sortais de la section en chair et en os, et après ? Je ne connais pas le chemin pour sortir du bâtiment, et de ce que je sais, la porte principale nécessite un badge pour être ouverte. Alors en prenant toutes ces choses en compte, j'en déduirai que rester dans ma chambre serait le choix le plus prudent.

- T'as… pas tort, admit Joker, quelque peu à contrecœur.

Il semblait avoir une longueur d'avance sur les autres pour comprendre où Drocell voulait en venir. Cela ne lui plaisait pas, mais il serait celui qui calmerait les autres.

- Aurais-tu fait autre chose ?

Joker soupira doucement.

- J'aurais… probablement vérifié les choses ici et là, au moins. Si quelqu'un ouvrait les portes alors j'me dirais que quelqu'un traînerait pas loin.

- Et si ce n'était pas le cas ? Si, comme le dit Soma, la pièce était complètement vide ?

Drocell accéléra les choses, mettant Joker dans une impasse qu'il n'appréciait pas trop.

- Là ouais, j'retournerai dans ma chambre, - Joker haussa les épaules, perdant patience -, Je suis ce genre de lâche. Smile est clairement plus déterminé que toi et moi.

Drocell ignora l'insulte fourbe.

- N'importe lequel d'entre nous aurait mis la prudence en priorité et serait resté dans sa chambre. Soma aussi, tu n'as pas quitté la chambre, n'est-ce pas ? Parce que tu avais réalisé. Tu avais compris quelle était la situation et tu n'as pas quitté la chambre.

Drocell les regarda tous, disant à voix haute la pensée qu'ils avaient tous eue ce matin.

- Alors pourquoi Phantomhive l'a-t-il fait ?

Même Soma regarda par terre, les dents serrées. Qu'importe le nombre de fois où il rejouait les événements de cette nuit, il n'arrivait pas à comprendre les actions de Ciel. Aller explorer au-delà de la porte de chambre, d'accord, cela pouvait être associé à l'audace. Mais Soma savait, que si la situation avait été inversée, Ciel aurait pensé qu'il était idiot de faire la même chose, il aurait ordonné à Soma de rester dans sa chambre.

Même ainsi, Soma pouvait l'excuser. Mais il ne pouvait pas rationaliser pourquoi Ciel était parti. Pourquoi n'était-il pas simplement resté à côté de la porte après sa fermeture ? Pourquoi n'était-il pas resté parler à Soma pour qu'il sache qu'il allait bien ? Où était le sens commun, la logique, en partant ainsi ?

Ciel était intelligent. C'était ce qui lui correspondait. Mais il n'y avait rien d'intelligent dans le fait de quitter la section dans cette situation, à moins que-

- -à moins qu'il s'y attendait, disait Drocell, ayant continué sa théorie tandis que Soma réfléchissait.

Une incommensurable culpabilité submergea Soma, de découvrir qu'il pensait la même chose que Drocell, de suspecter son meilleur ami de faire une chose pareille.

Les autres prirent alors la parole, niant la théorie farfelue de Drocell. Ils n'étaient même pas en colère. Ils la trouvaient juste ridicule. Mais Drocell ne renoncerait pas, sûr et certain de la culpabilité de Ciel, sa méfiance pourrissant depuis ces derniers mois portant enfin ses fruits.

- Pensez-y ! Toutes ces coïncidences ne sont-elles pas trop favorables ? Trancy meurt, puis la même nuit, Phantomhive disparaît. Après la mort d'un patient, il savait que tout serait confus, que le personnel baisserait sa garde. Et Trancy était dans sa chambre cette nuit-là. Je ne peux pas être le seul qui trouve cela étrange.

Drocell regarda tous les autres patients, cherchant la moindre incertitude.

- Et Agni l'a emmené hors de la section hier après-midi pour une visite. Je ne peux pas y croire, je n'y arrive pas. C'est beaucoup trop gros. Après tout, avec qui Agni est-il ami ?

Soma regarda également les autres, voyant la graine du doute commençant à s'enraciner. Il avait l'impression que sa gorge était beaucoup trop serrée.

- Ne mets pas Agni dans tout ça, dit Soma. Agni ne ferait pas ce que tu dis. Et Ciel non plus. Il -

- Il nous abandonnerait pas juste comme ça ! s'exclama Freckles.

Depuis que Soma s'était rué hors de la chambre et avait dit à tout le monde ce qui était arrivé, elle était restée assise la tête dans les mains, en silence. Mais elle la relevait à présent, le regard déterminé.

- Qui a sauvé Joker à l'époque ? Qui a vérifié pour Snake que tu allais bien quand on t'a emmené à l'infirmerie ? Je t'interdis de l'accuser de nous abandonner, il le ferait pas-

- Je suis celui qui lui a dit de trouver Joker !

Le peu de patience que Drocell avait maintenu craqua. Il sauta sur ses deux pieds, levant la voix.

- Tu penses qu'il l'aurait fait si je ne lui avais pas mis l'idée en tête ? Il ne sauvait pas Joker, il ne faisait que tester son contrôle sur Michaelis quand cet homme était encore nouveau. Joker était la fin qui justifiait les moyens, voilà tout.

Freckles se leva à son tour, aucunement intimidée par Drocell qui la surplombait.

- Tu le connais pas. Tu connais aucun de nous, - la lèvre de Freckes se retroussa, secouant la tête lentement -, Tu t'enfermes dans ton petit monde et tu viens nous voir que quand ça t'arrange. Pourquoi est-ce qu'on devrait croire ton jugement quand tu nous fais clairement pas confiance, quand tu t'en fous assez de nous pour venir nous voir quand t'en as pas besoin ? Non, t'as tort, et si tu tournerais le dos à Smile aussi vite, je vois pas pourquoi l'un de nous devrait te faire confiance.

- Stop !

Joker se pinça l'arête du nez, les dents serrées contre la douleur pulsante dans son bras.

- Juste… asseyez-vous, tous les deux. Ça nous amène nulle part.

Se fusillant du regard, Drocell et Freckles reprirent leurs places.

- Écoutez. Je peux clairement dire que je m'en fous de pourquoi Smile m'a sorti d'La Pièce. Quand Black et lui ont passé cette porte et m'ont sorti, j'ai jamais été aussi soulagé, d'accord ? Peu importe les motifs, au final je suis sorti, et c'est tout c'qui m'importe… quoi qu'il en soit, - Joker s'assit correctement, hochant la tête en direction de Drocell -, Je doute pas que Smile ait eu ses propres raisons pour le faire. Il est sournois et il est toujours en train de calculer quelque chose.

Joker leva sa main valide alors que Soma et Freckles se mirent tous les deux à protester.

- Je dis pas que je le crois pas ! Mais je pense pas qu'il chie des arcs-en-ciel comme vous deux, d'accord ? Je dois ma vie à Smile, mais j'dois l'admettre, je le surveillais depuis ces derniers mois. Toute cette histoire avec Alois, et me parlez pas de Black. J'dois me demander ce qui s'passe, et je peux pas dire que j'aime c'que je vois. Quand Black était un gars sur qui on pouvait compter, ouais, mais maintenant… Drocell a peut-être mis le doigt sur quelque chose.

Drocell ne semblait pas vraiment ravi qu'on soit d'accord avec lui. Une partie de lui avait peut-être espéré une autre explication. Contrairement à ce que l'on pourrait croire, il ne voulait pas se méfier de ses confrères patients. Cependant, si cela mettait sa survie en jeu, il ne pouvait pas faire l'aveugle devant l'évidence qui se présentait à lui.

Joker tomba des nues.

- Pourquoi il irait là-bas ? Il est plus intelligent que ça. Y a qu'un idiot qui y serait juste allé dans une situation pareille.

- Ce n'est pas un idiot, dit Drocell, étant prêt à jouer le vilain si cela leur permettait d'enfin raisonner. Ce qui veut dire qu'il s'attendait à ce que ces portes soient ouvertes. Ce qu'il n'attendait pas était que Soma se réveille et le voit, alors il a dû jouer le jeu. Mais une fois que Soma fut enfermé dans la chambre, il n'avait plus à retarder la chose.

- Non.

Soma secoua la tête, encore plus déterminé qu'auparavant.

- Explique, toi, alors.

Cette fois, ce fut Beast. Elle fronçait les sourcils, tiraillée. Il y avait du sang sur sa bouche à cause de ses ongles lacérés.

- Pour quelle autre raison il serait allé là-bas, à part parce qu'il savait qui ouvrait les portes, pour lui.

- Non.

Soma ne pouvait pas l'expliquer. Des explications qui auraient pu marcher pour quelqu'un d'autre – stupidité, courage, simple curiosité – ne pouvaient pas s'appliquer à Ciel, qui prenait des précautions dans toutes les situations dangereuses. Mais quoique qu'il ne puisse l'expliquer, ni à lui-même ni aux autres, il ne pouvait pas être d'accord avec la conclusion de Drocell.

- Tu te trompes.

Mais même avec cette certitude, les autres avaient pris leur décision.

À leurs yeux, Ciel était coupable.


Il fut presque midi lorsque la porte des quartiers produisit ses trois bip stridents. Jusqu'ici, ils avaient tous arrêté d'attendre qu'un quelconque membre du personnel se montre. Il devenait de plus en plus commun chaque jour qu'ils soient négligés jusqu'au soir, et même là, c'était un maigre repas et une vérification sommaire avant le couvre-feu.

Alors lorsque la porte fut déverrouillée pile quand la matinée se termina, un frisson les traversa. Peu importe que ce soit ainsi que devraient être les choses, et qu'être laissés à leur sort toute la journée aurait dû être inquiétant. Même en sachant cela, ils observèrent en retenant leur souffle la personne entrer.

- Qui c'est bordel ? murmura Dagger, dévisageant l'homme étrange alors qu'il ferma prudemment la porte derrière lui.

La question était plus que justifiée. Aucun d'entre eux n'avaient vu cet homme auparavant. Vêtu d'un élégant costume noir comme une sorte de bureaucrate, il avait des cheveux blanc-neige, sa moustache se mouvant alors qu'il leur adressa un léger sourire. En fait, tout était léger chez lui, il dégageait une certaine impression qui apaisait les gens autour de lui. Naturellement, cela eut l'effet inverse sur les patients, qui avaient appris depuis bien longtemps que les hommes comme lui étaient ceux à craindre.

Joker se mit sur ses pieds, faisant signe aux autres de rester assis. Alors que l'homme approcha le groupe, Joker se plaça devant eux, bloquant son chemin.

- Vous êtes qui ?

Parti était le perpétuel sourire, la bienveillance trompeuse qu'il affichait d'ordinaire aux personnes qu'il n'avait encore jamais rencontrées. À la place, il y avait de l'hostilité, un prédateur qui montrait les dents.

- Restez où vous êtes.

Le vieil homme se raidit, semblant surpris par l'accueil plus que froid. Il reprit assez vite son sang-froid. Le léger sourire revint.

- Je ne peux que m'excuser de la médiocrité avec laquelle la situation a été pris en charge. Je comprends que cela doit être très dur pour vous tous, et je suis désolé si je vous ai affolé d'une quelconque façon.

L'homme pencha la tête, comme s'il se courbait.

- Je m'appelle Tanaka. Je suis le fondateur de St. Victoria.

Même sans voir leurs visages, Joker pouvait sentir la peur de tous les autres derrière lui s'intensifier. Il tenta de réprimer sa propre peur de son visage. Le fondateur de St. Victoria, cet homme âgé à l'air fragile devant lui, la cause de tout leur malheur. C'était dur à croire. Il semblait si… ordinaire. Pas le monstre qu'ils avaient créé dans leurs esprits, la cruauté ayant pris forme humaine.

Joker s'immobilisa, les dents serrées. Il ne pouvait pas baisser sa garde juste parce que Tanaka semblait inoffensif. Il avait fait cette erreur beaucoup trop de fois par le passé. Plus jamais.

- Ravi d'vous rencontrer ! - Joker fit appel à ce vieux sourire fatigué – Bon, excuses acceptées. C'est tout c'qui faut pour les gens comme vous, non ? « Désolé on a brutalement assassiné un enfant innocent, oups ! » Mais penser que de tous les gens, ce soit le fondateur qui soit venu s'excuser à la pourriture qu'on est. Alors ça c'est un honneur.

- Joker.

Beast mit une main sur son bras, jetant un œil méfiant à Tanaka. Elle attendait l'inévitable, il s'en rendait bien compte. La voir aussi distinctement apeurée – quelqu'un qui avait acquis son surnom par sa férocité et sa fierté – ne fit qu'empirer l'humeur de Joker. Sa tête pulsait, il brûlait de la tête aux pieds, et cette satané démangeaison se hissait de plus en plus haut le long de son bras.

- Non, non ! s'exclama Joker, sa prudence perdue avec la fièvre qui empirait. On devrait être honoré ! Le fondateur de ce remarquable établissement a pris le temps dans son emploi du temps chargé de calligraphie et de torture d'enfants pour venir nous voir pendant une période difficile. Je suis sûr que Alois serait aux anges !

La prise de Beast sur son bras se resserra; un avertissement. Jumbo le prit par les épaules, le tirant en arrière. À un moment durant sa diatribe, il s'était mis juste devant le visage de Tanaka, mais l'homme n'avait absolument pas vacillé.

- Je suis désolé, disait Jumbo. Il se sent pas bien actuellement. Il est pas lui-même.

Joker les repoussa tous les deux.

- T'excuse pas devant lui !

Ce ne fut pas avant que Drocell le pousse à nouveau dans le canapé que Joker commença à se calmer. Sa tête tournait, tellement qu'il dut s'allonger, les yeux fermés et crispés. Pendant un moment, il eut sincèrement peur de vomir. Et dire que quelqu'un pouvait avoir un tel impact sur lui, lui faire perdre son sang-froid avec une simple présentation.

Personne ne parla, pas même Tanaka. Ce ne fut que lorsqu'il fut certain qu'il n'allait pas être malade que Joker se rassit, croisant le regard de Tanaka.

Ce qu'il y vit mit fin à sa colère.

Le vieil homme pleurait. Des larmes coulaient le long de ses joues, un chagrin que Joker ne pourrait pas comprendre sur son visage ridé. Il n'y avait aucune honte non plus chez lui. Il n'essayait ni de cacher ces larmes, ni de les essuyer. Était-ce une duperie ? Une démonstration d'émotion pour les leurrer dans un faux sentiment de sécurité ? Mais même avec la certitude que l'homme ne pouvait pas être cru, Joker ne pouvait s'empêcher de croire en ces larmes.

La voix nouée, Tanaka reprit la parole, mais il ne dit rien auquel Joker s'attendait.

- Qu'est-il arrivé à votre bras ?

Peu de temps après le retour de Joker de La Pièce, Dagger s'était engagé à déchirer la manche droite de tous ses hauts. Joker avait apprécié le geste, bien que le fait de manœuvrer ce qu'il restait de son bras à travers le trou restait la partie qu'il aimait le moins de la journée. Docteur avait dit qu'il valait mieux pour le bras qu'il soit à l'air libre, cependant, alors à découvert il était resté. À la vue de tous, et Tanaka semblait incapable d'en détourner le regard.

Comment pourrait-il ? Ce n'était pas souvent que l'on avait l'occasion de voir la structure d'un bras; les os jaunis, les muscles et les tendons fatigués, les bouts de peau effrités et mal cicatrisés. Et de le voir bouger, au moins un peu. Joker ne contrôlait plus du tout le bras. Au début, il pouvait encore le contrôler quelque peu. Il pouvait plier le coude pendant presque une semaine après son retour. Mais tout cela s'était érodé avec la force des muscles, rendant le bras squelettique inutile, rien d'autre qu'un souvenir grotesque de ce qui lui avait été fait.

Tanaka demanda ce qui était arrivé, mais Joker avait du mal à le formuler. Son corps se souvenait de l'agonie, son esprit se rappelait de l'horreur, mais il était impossible de traduire cela. Certaines choses ne pouvaient pas être réduites à de simples paroles.

- St. Victoria est arrivée, répondit Joker, la seule réponse qu'il pouvait donner.

Tanaka baissa la tête, les larmes tombant plus vite. Il semblait, d'une certaine manière, qu'il s'était attendu à ces mots.

- Nous devons empêcher sa température de grimper. Si vous renversez de l'eau par terre, ce n'est pas grave. Et Joker, si vous vous sentez mal, il n'y a aucun problème. Le seau est là pour ça. Même si vous ratez, je nettoierai, d'accord ?

Beast suivit les instructions de Tanaka, essorant le bout de tissu au-dessus du bol d'eau glacée. Lorsqu'elle le mit sur la tête de Joker, elle put presque sentir son soulagement, la différence entre l'eau froide et sa peau brûlante étant flagrante.

Jumbo défit les vieux bandages dans lesquels Joker cachait toujours le haut de son bras, selon les ordres de Tanaka. Malgré le fait qu'ils ne le laissaient pas approcher Joker, ils faisaient ce qu'il disait sans poser de question, partageant son inquiétude. Jumbo s'était douté que quelque chose n'allait pas avec Joker depuis un moment, mais avec tout ce qu'il se passait à côté, il n'avait pas pensé que ce soit si terrible.

Le moignon était sérieusement enflé, avec des veines noires remontant presque jusqu'à son épaule. Il y avait des cicatrices tout autour du bras, et plus de la moitié s'étaient ouvertes, certaines suintant.

Jumbo grimaça en voyant cela, passant délicatement ses doigts sur la peau en surchauffe.

Joker n'y fit pas attention, regardant Tanaka d'un air interrogateur.

- Vous pouvez pas être si stupide, dit-il, secouant la tête lentement alors qu'il s'avachit davantage sur le canapé. Vous pouvez pas vous attendre à ce qu'on croit que vous êtes pas au courant.

Les mains de Tanaka s'immobilisèrent sur les maigres réserves qu'il était allé chercher à l'infirmerie. Un amas de médicaments et de compresses froides, tous aussi inutiles les uns que les autres. Il n'avait même pas été capable de trouver un quelconque antidouleur, une sorte d'avertissement pour être franc.

- L'ignorance n'est pas une excuse, dit Tanaka, reprenant sa recherche de quelque chose d'au moins utile parmi ces déchets. Mais c'est la vérité, j'en ai bien peur. Je n'ai pas mis la main à la pâte ici depuis plus de dix ans. Je pensais laisser la gestion à des personnes responsables, mais j'avais manifestement tort. Il ne s'est même pas montré à la réunion hier…

Tanaka secoua la tête, se tournant pour faire face au regard mauvais de Joker.

- Mais cela va changer maintenant. Qu'un patient ait pu mourir sous notre responsabilité, une enquête va être menée. Demain matin, la police sera ici pour enquêter sur ce qui est arrivé à Alois. Je comprends que vous vous méfiez des inconnus, et de ce que je vois, St. Victoria en est la raison. Mais ce qui est arrivé à Alois, et ce qui vous a été fait, je dois connaître la vérité-

- Police ?! interrompit Dagger, incrédule. Vous êtes sérieux ? Vous ramenez la police ici ?!

Tanaka cligna des yeux, grands ouverts.

- Eh bien, naturellement. Quelqu'un est mort sous notre responsabilité. Nous devons trouver qui est le coupable. Si cela ne vous dérange pas, la police voudra vous poser quelques questions. Je comprends que ce sera intimidant, mais plus vite nous découvrons ce qui est arrivé, plus vite tout pourra revenir à la normal.

- Mais comme une vraie police ? Vrai de vrai ?

Dagger ne lâcherait pas l'affaire, se tenant sur le dos de son siège.

- Et y vont regarder dans tout l'bâtiment ?

Beast lui donna un coup de pied dans le tibia, secouant la tête avec insistance.

- Tout le bâtiment ? - Tanaka semblait perplexe -, Eh bien, les endroits ayant un rapport avec le cas d'Alois, certes-

Ce fut Wendy cette fois.

- C'est pas juste Alois, dit-elle, serrant en poings le tissu de son pantalon. Alois est pas le seul qu'ils ont pris.

Tanaka posa le paquet de paracétamol. Prudemment, comme pour ne pas les effrayer, il approcha la zone où l'on pouvait s'asseoir et prit une chaise libre éloignée. Bien qu'il n'ait pas peur de faire face aux problèmes qu'il y avait manifestement à St. Victoria, il était clairement nerveux à l'idée d'entendre ce que Wendy avait à dire.

- Qu'ils ont… pris ? Puis-je vous demander ce que vous voulez dire par là ?

Sa voix était apaisante, une douce demande. Il n'était que douceur avec eux, beaucoup trop conscient qu'ils étaient plus fragiles que n'importe quel enfant dont il s'était occupé jusqu'ici. Ils étaient ainsi à cause de St. Victoria. À cause de lui.

- Wendy, tenta de l'arrêter Beast, mais ce fut une tentative à moitié sincère.

N'importe qui d'autre et elle serait ferme à la raisonner, qu'elle ne révèle rien, ne dise rien, joue le jeu comme ils l'avaient toujours fait. Mais Tanaka l'influençait et ce simple fait était terrifiant. Et si ce n'était pas sincère ? Et s'il ne s'agissait que d'un nouveau stratagème, une nouvelle méthode de cruauté ? Elle voulait croire en la gentillesse du vieil homme qui avait pleuré pour eux, mais la confiance lui avait été arrachée il y a des années de cela. Accorder sa confiance était trop dur désormais. Les risques étaient trop grands.

Wendy hésita un instant, regardant Beast. Sous ses mains, Joker arrivait à peine à garder les yeux ouverts, l'infection dans son sang à présent. À cause de ce qu'ils lui avaient fait dans La Pièce. Parce qu'il était parti chercher Peter.

Wendy croisa le regard de Beast et secoua la tête. Elle était restée silencieuse assez longtemps.

- Il y en a eu plus qu'Alois, affirma-t-elle, semblant beaucoup plus âgée qu'elle n'en avait l'air.

Quoiqu'elle ait l'apparence d'une enfant, elle était sans doute la plus âgée d'entre eux. Elle l'était maintenant, sans Peter.

- La seule différence est qu'Alois pouvait pas être caché, pas avec la manière dont il a été tué. Mais les autres ont été effacés. Est-ce que vous voudriez connaître leurs noms ?

La question était dure. Une accusation.

Tanaka ne vacilla pas, acceptant la responsabilité de ses actions.

- Je vous en prie, implora-t-il. Dites-les moi tous.

- Peter. Grimsby. Irene. Carl. Patrick. Lau. Ran-Mao. George.

Wendy marqua une pause afin de respirer, observant le visage de Tanaka. L'homme ne cachait rien. Il portait son horreur, à la vue de tous.

- Et ils sont justes de mon temps ici. Jumbo, t'étais ici avant moi. J'ai oublié un nom ?

Jumbo releva les yeux alors qu'il s'occupait de Joker, dévasté.

- Je… J'étais ici un peu avant que beaucoup de patients soient emmenés. Je les connaissais pas particulièrement bien, mais… il y avait une petite fille avec des cheveux noirs. Ils ont fait quelque chose à ses pieds, elle agonisait. Elle a été emmenée à l'infirmerie et elle est jamais revenue.

Le temps de Jumbo avant l'arrivée de Joker était quelque chose auquel il ne pensait pas souvent. Avec Joker était venue la camaraderie, les patients formant des liens, une lueur d'espoir dans l'obscurité de la vie à l'institut. Mais avant cela, c'était chacun pour soi, au point où Jumbo n'arrivait pas à se souvenir du nom de cette petite fille.

Mais quelqu'un d'autre y arrivait.

- Sieglinde.

Snake parla pour la première fois depuis l'arrivée de Tanaka. Il ne croisait le regard de personne.

- Elle… aimait être dans le jardin. Elle disait connaître toutes les espèces de fleurs mais elle se trompait toujours. Elle était gentille.

Drocell prit la main de Snake, la serrant de manière réconfortante.

- Après elle, Maurice est parti. Il… n'était pas très sympathique. Mais il ne méritait pas…

Snake gratta la peau claire de sa joue, une action trop forte, laissant un trait rouge laid derrière elle.

- Puis McMillian. Il était amical, au début. Ensuite il est devenu silencieux. Après lui, ça a pris un moment, mais ensuite quatre patients sont partis en même temps.

- Je m'en souviens, dit faiblement Jumbo.

Snake leva enfin les yeux et Jumbo hocha la tête dans sa direction.

- Comment est-ce qu'ils s'appelaient ? Je parlais parfois avec Herman, mais pas avec les autres.

Pour une fois, Snake ne paniqua pas alors qu'on s'adressait directement à lui. Il semblerait que le sujet était assez sérieux pour surpasser son anxiété. Il réussit à maintenir le contact visuel, bien que sa prise sur la main de Drocell était à la limite de la douleur.

- Edgar. Lawrence. Gregory, énuméra Snake. C'est après leur départ que de nouvelles personnes sont arrivées.

- Ceux dont parlait Wendy, clarifia Jumbo pour Tanaka. Avant eux, Dieu sait qui. Le seul parmi nous qui saurait serait…

Jumbo s'arrêta, regardant les autres. Aucun d'entre eux ne semblaient sûr de ce qu'ils devraient dire concernant Ciel non plus, en prenant en compte sa disparition.

- Ce que j'essaye de dire, c'est qu'Alois est loin d'être la première mort qu'on ait vue, dit Wendy, reprenant heureusement la conversation. Alors pourquoi c'est le premier qui vous intéresse ?

Même les autres patients la regardèrent avec surprise. Cela faisait longtemps que l'un d'eux ne l'avait pas entendue parler aussi vivement. Elle n'avait plus jamais été la même après Peter. Maintenant, semblerait-il, une partie de cette assurance revenait. Même si la colère était le facteur principal derrière, elle n'était rien d'autre que possédée par elle-même.

Tanaka ne répondit pas. Faisant son âge, il mit lentement sa tête dans ses mains, le poids d'une dizaine de noms lui tombant dessus. Ils l'entendirent faiblement se murmurer à lui-même, étouffé par ses doigts. Même Wendy ne le poussa pas plus loin lorsqu'elle réalisa ce qu'il disait.

- Peter. Grimsby. Irene. Carl. Patrick. Lau. Ran-Mao. George. Sieglinde. Maurice. McMillan. Herman. Edgar. Laurence. Gregory. Alois.

Les noms que Tanaka n'avait connu que sur le papier. Les noms des enfants à qui il avait une fois de plus failli. Il les répéta jusqu'à ce que leurs noms ne soient plus étrangers à sa langue. Il les ajoutait à sa mémoire, à sa liste toujours plus béante de regrets.

Lorsque Tanaka se rassit correctement, il regarda Joker et se demanda si ce nom rejoindrait lui aussi cette liste.

- Dites-moi ce qui est arri-

Tanaka s'interrompit, prenant une profonde inspiration.

- Non. Dites-moi ce qu'ils vous ont fait.


Beast essora à nouveau le torchon, l'eau tiède teintée de rouge et de pus. Il n'y avait rien qu'ils puissent faire seul contre la propagation de l'infection, mais en suivant les instructions de Tanaka, elle avait nettoyé les coupures que Joker s'était faites en se grattant. Ce n'était toujours pas beau à voir, mais c'était déjà mieux, une partie de l'inflammation disparaissant.

Joker tenait désormais assez le coup pour faire baisser lui même sa température, mettant un torchon propre contre son front. Ses yeux n'avaient plus ce brouillard comme tout à l'heure, ses joues n'étaient plus rouges. Il se sentait toujours pourrir, mais c'était déjà mieux que ces derniers jours.

Son estomac commençait même à gargouiller.

- Me demande c'qu'il va préparer, songea-t-il à haute voix. Faudra qu'il essaye en premier, bien sûr.

- Tu penses que c'vieux croûton peut cuisiner ?

Dagger se balançait d'avant en arrière de manière inconfortable au bord du canapé, jetant des coups d'œil à la porte des quartiers avec impatience.

- Empoisonné ou pas, j'mangerai n'importe quoi au point où on en est.

Les choses s'étaient en quelque sorte calmées durant l'heure. Ils avaient raconté jusqu'à un certain point, mais ils n'avaient pas caché à Tanaka qu'ils gardaient pour eux beaucoup plus que ce qu'ils avaient dit. Ils pensaient tous à la même chose; c'est un test. Et s'il s'agissait d'un test, ils avaient échoué dès qu'ils avaient parlé. La seule chose qui importait à présent était la punition que cela entraînerait.

Mais ces larmes. Joker ne pouvait pas s'empêcher de croire en ces larmes.

Ils s'étaient tenus aux fondamentaux. Les descriptions de leurs traitements étaient restées vagues, bien que les détails qu'ils avaient donnés avaient été suffisants pour envoyer Tanaka aux toilettes à un moment, un haut-le-cœur étouffé par-delà les murs. Ils étaient allés plus en détail pour les conditions générales; leur isolation du monde extérieur, leur temps réduit hors de la section, les maigres repas et les conditions sanitaires déplorables. Tout ce qui n'impliquait pas une personne, ils se donnaient à cœur joie pour en parler.

Mais ce n'était pas ce qui intéressait Tanaka. Il pouvait voir les conditions générales par lui-même et en était écœuré. Mais il était intéressé par les personnes. Les hommes et les femmes qu'il avait lui-même engagés, qu'il avait laissés approcher des personnes vulnérables, et qui avaient abusé de leur statut pour traiter les personnes qu'ils étaient censés protéger comme des sous-hommes.

Il était alors devenu plus insistant. Les avait encouragé à donner des noms, des détails obscènes.

Mais les patients ne se laisseraient pas avoir. Pas de noms. Pas d'accusations. Rien qui leur vaudrait une punition plus tard.

Et pourtant, Joker croyait en ces larmes. Alors il avait donné quelque chose à Tanaka.

Le bras droit de Joker. La jambe gauche de Beast. La jambe droite de Dagger. Le dos de Jumbo. L'estomac de Wendy. Un spectacle de cicatrices, rien que pour Tanaka. Des preuves muettes de ce que Tanaka savait déjà.

En voyant ces preuves, Joker s'était attendu à ce que l'homme pleure à nouveau. Une partie de lui le souhaitait, avait besoin de cette compassion visible pour pouvoir lui faire confiance. Mais Tanaka n'avait pas pleuré. Il avait observé, longtemps et résolument, puis dit :

- Vous êtes tous si minces.

Déçu n'était probablement pas le bon mot. Du moins, Joker espérait qu'il ne soit pas déçu. Être déçu voudrait dire qu'il avait attendu quelque chose dès le départ. Il savait qu'il ne valait mieux pas, ne pas attendre quoi que ce soit de la part de qui que ce soit.

- Oubliez la nourriture ! craqua Drocell, faisant les cent pas dans la pièce.

Même Snake n'osait pas l'arrêter.

- Nous n'aurions dû rien lui dire. Vous pensez vraiment qu'il est parti nous préparer de bons petits plats ? Il est parti leur dire tout ce que nous avons raconté.

- Peut-être, - Jumbo se frotta les yeux -, Ou peut-être qu'il nous prépare à manger. On peut rien faire dans les deux cas.

- Si, nous pouvons, dit Drocell, s'arrêtant.

Tous à l'exception de Soma le regardèrent, chacun n'affichant pas le même degré de scepticisme. La journée avait été longue et dure pour tous.

- Drocell, juste… assis-toi, d'accord ? - Freckles montra de la main le canapé – On est pas télépathes, t'sais. Je fais pas non plus confiance à ce vieux mais… y pourrait y avoir pire. T'as vu son visage quand il a vu Joker au début. Je sais pas, je pense pas qu'il ait fait semblant.

Drocell les surprit tous avec sa réponse :

- Moi non plus.

- Eh ?

- Quoi, tu le crois ? Toi ? rit Dagger.

- Je pense que c'est un scribouillard dont le seul lien avec St. Victoria est le nom et l'argent, raisonna Drocell, ignorant facilement le ton railleur de Dagger. Et je ne crois pas que la mort d'Alois soit la première bavure dont il ait entendue parler ici. Mais je ne pense pas que ça fait de lui un innocent, et je ne pense pas que ça veut dire que nous pouvons lui faire confiance.

- Il affirme pas être innocent, leur rappela Jumbo, jouant l'avocat du Diable. Il l'a dit lui-même, l'ignorance veut pas dire innocence.

- Je crois ses déclarations d'ignorance. Mais je ne pense pas que nous devrions baisser notre garde comme si son ignorance vis-à-vis de tout cela le rendait inoffensif, - Drocell les regarda tous -, Nous ne serons jamais en sécurité ici. Tout ce que cela signifie, c'est qu'il est également une victime. Et si nous devons en arriver à là, je ne pense pas que nous devrions nous mettre en danger pour lui.

- De quoi tu parles ?

Dagger passa une main dans ses cheveux, regardant les autres d'un air confus.

- Quel genre de scénario fictif t'as dans la tête ? Parce que de là où chui, le plus gros risque qu'on a là tout d'suite c'est d'avoir la salmonelle ou autre.

Dagger était peut-être à l'Ouest, mais Beast était légèrement plus en avance sur le chemin que Drocell empruntait.

- Ça marcherait pas et ça nous mettrait dans une situation encore pire celle-ci, déclara Beast, secouant la tête.

Elle ignora les regards confus qu'elle reçut, croisant le regard déterminé de Drocell.

- On sortirait même pas du bâtiment avant qu'ils nous attrapent.

- Ils ne sauraient pas pour notre absence, répondit fermement Drocell. C'est une idée effrayante mais est-ce plus effrayant que ce que nous affrontons déjà ?

- Wow, wow, wow. Allez moins vite pour nous, interrompit Joker. Qu'est-ce qui marcherait pas ?

Beast et Drocell restèrent silencieux un moment, ni l'un ni l'autre ne voulant être celui qui le dirait. Mais Beast n'ignorait jamais Joker.

- Je l'ai remarqué, et j'ai vu que Drocell avait lui aussi remarqué, commença-t-elle, croisant les bras sur sa poitrine. Tanaka, il… porte son badge sur sa ceinture.

Joker écarquilla les yeux.

- Non.

- Pensez-y juste, implora Drocell, sa frustration atteignant des sommets. Je ne parle pas de le blesser. Nous sommes plus nombreux que lui. Même dans notre état, nous sommes plus forts. Nous prenons le badge et l'enfermons ici. Quelqu'un finira bien par le laisser sortir, et lorsque ça arrivera, nous serons déjà loin-

- Où ? - Jumbo passa sa main sur son visage -, On sera déjà loin, où ? On a nulle part où aller. Personne pour nous aider. Tanaka l'a dit lui-même, la police sera là dans la matinée. Si on tente de fuir, on va juste leur donner mauvaise impression. Ils pourraient être ceux qui nous aident.

- Je sais pas, désapprouva Beast, j'ai pas non plus confiance en cette histoire de police. Ils pourraient facilement être dans le camp de l'institut. Je pense simplement qu'attaquer Tanaka vaudra pas les conséquences qui suivront. Aucun de nous est en état de courir, Drocell. On serait chanceux d'atteindre le portail. Et après quoi ? Joker peut pas l'escalader. Même si on passait le mur, on saurait pas où aller. Dieu sait où se trouve Londres par rapport à ici. Ça vaut pas le coup.

- Je suis d'accord, dit Joker, acquiesçant. Drocell, on a aussi peur que toi, mais on peut pas juste se jeter la tête la première comme ça. Ça finira forcément mal. Je préfère qu'on attende jusqu'au matin, voir comment ça se passe avec la police, d'accord ?

Les autres murmurèrent leur approbation, se laissant guider par le jugement de Joker comme toujours.

Drocell grimaça.

- Snake, et toi ? Tu es d'accord avec moi, n'est-ce pas ?

Snake sursauta alors qu'on s'adressait soudainement à lui, ayant l'air d'avoir été pris de court. Il était loin d'être un facteur décisif dans le débat déjà conclu, pourtant il paniqua en étant poussé à prendre une décision, grattant une fois de plus sa joue. Il n'atteint pas le sang mais la peau commença à peler, faisant davantage ressortir son inhabituelle texture.

- Je…

Il laissa ses yeux tomber sur le tapis.

- Non…

Drocell tomba des nues, mais il n'y avait pas grand-chose à répliquer, lorsque la seule personne qui était toujours de son côté n'était pas d'accord avec lui. Démoralisé et une fois de plus relégué au rôle du vilain, il s'avachit dans son siège, tombant dans le silence.


Ils sentirent la nourriture avant de la voir. Ils n'arrivaient pas à se souvenir de la dernière fois qu'on leur avait apporté quelque chose d'aussi appétissant. De généreuses portions d'un ragoût aux légumes, avec des tranches moelleuses de pain blanc sur le côté, un petit carré de beurre chacun. De la vapeur s'élevait des plats, le repas encore brûlant. D'ordinaire lorsqu'on les servait, ils étaient chanceux si la nourriture n'était pas devenue rassis. Mais ce n'était pas le cas ici, tout était frais et chaud, préparé spécialement pour eux.

Il était difficile de résister à l'envie de déguster sur le champ.

Il y eut un moment de silence une fois qu'ils eurent reçu leurs plats et Tanaka s'éloigna, aucun d'entre eux ne bougeant pour en prendre une bouchée. Puis, sans que l'on ait à lui demander, il alla d'une personne à l'autre, d'un plat à l'autre, prenant une seule cuillerée de chaque repas. Il essuya même les cuillères ensuite, un mouchoir d'un blanc immaculé rangé dans la poche avant de sa veste.

- Pas assez de sel, j'en ai bien peur, fut tout ce qu'il eut à dire avec un sourire confus.

Puisqu'il ne semblait pas décéder d'une mort subite sur le moment, tout le monde attaqua. Enfin, presque tout le monde.

Soma n'avait rien dit depuis ce matin. Son plat restait sur l'accoudoir de son siège. Il mélangeait le bouillon distraitement, la cuillère tintant contre les bords. Bien qu'il n'ait pas eu de repas digne de ce nom depuis plusieurs jours, plus selon la définition d'un repas, son estomac se nouait à l'idée d'essayer de manger.

Le siège à côté de lui était vide et ce simple fait lui dérobait tout son appétit.

Soma voulait que Ciel soit assis à côté de lui, faisant le difficile en choisissant sa nourriture et refusant toujours d'admettre ce fait. Soma voulait qu'Alois soit également là, faisant de petits commentaires à propos de cela, pas de dessert si tu ne manges pas ton dîner. Soma voulait que Joker soit bruyant et rie, pas en train de glisser de son siège à cause d'une fièvre qu'ils pouvaient à peine faire reculer. Soma voulait que Drocell arrête d'être le plus effrayé d'entre eux, caché derrière une logique à double tranchant.

Mais par-dessus tout, Soma voulait qu'Agni vienne, pour répondre à toutes ses questions et lui dire ce qu'il se passait vraiment.

Mais la place à côté de lui était vide, et Agni ne lui avait pas répondu honnêtement depuis des mois.

Alors que la nourriture de Soma refroidissait, les autres nettoyaient leurs assiettes. Dagger semblait prêt à être malade, ayant mangé trop vite. Sa faim avait été surestimée par rapport à celle des autres. Il avait donné la majorité de sa nourriture à Beast, prétendant avoir mangé sa part.

Tanaka débarrassa les assiettes, s'arrêtant devant Soma.

- Je suis désolé, vous n'avez pas aimé ? Je peux vous préparer autre chose.

Soma leva les yeux vers lui, ne voyant qu'un homme âgé aux airs de grand-père.

- Où est Ciel ?

Soma pouvait sentir les autres lui lancer des regards mauvais, Joker chuchotant son nom, mais il les ignora. Ils pouvaient croire le pire s'ils le voulaient. Il savait que Ciel ne les abandonnerait pas aussi facilement.

L'exaspération monta chez Joker et il fit de son mieux pour ne pas jeter le chiffon sale dans le visage de Soma. La question avait été posée, cependant, alors ça ne servirait à rien. Tant d'effort pour ne pas donner à Tanaka plus qu'ils ne le devaient.

Et pourtant.

Joker observa le visage de Tanaka, à la recherche dans ces yeux expressifs d'une preuve de quelque chose, n'importe quoi. La nourriture n'avait pas été empoisonnée, les larmes avaient été réelles, il avait même vomi en entendant les cruautés les plus banales qu'on leur avait infligées. Il avait prouvé être un honnête homme, ou du moins il était doué pour prétendre en être un.

Cela trancherait entre les deux. Selon la réponse de Tanaka, Joker déciderait de prendre le risque ou non de lui faire confiance.

Tanaka s'accroupit avec quelques difficultés, ses os craquelant sous l'effort. À présent au même niveau que Soma, il répondit.

- Je… ne sais pas. Je pensais déjà fermer la section, mais après avoir découvert qu'un patient avait disparu durant la nuit… J'aurais dû le faire plus tôt, pendant que Ciel était encore en sécurité. Je suis vraiment navré.

La lèvre inférieure de Soma se mit à trembler, ses yeux brûlant. Il baissa la tête, mettant ses genoux contre son torse. Il ne dit plus rien après cela. Il n'y avait rien d'autre qu'il puisse dire.

- Mais nous le trouverons. Je le trouverai. Je vous le promets.

Déterminé, Tanaka se releva, s'adressent à tout le monde à présent. Il regarda chacun d'entre eux, le cœur sur la main. Il était si difficile de ne pas être secoué par sa sincérité.

- Je ne sais pas ce qui est arrivé ici durant mon absence, mais je vais le découvrir, et ils seront tenus pour responsable pour toutes les choses qu'ils ont faites. Cet endroit aurait dû être votre petit coin de Paradis à tous. C'était ce que vous méritiez, au minimum. Je vous le donnerai, si c'est la dernière chose que je fais.

Tanaka baissa les yeux, abattu.

- Je ne m'attends pas à ce que vous me croyiez. St. Victoria a détruit votre capacité à accorder votre confiance et je m'en tiens responsable. Vous et les enfants avant vous étaient sous ma charge et j'ai échoué. Pour vous tous.

Sa voix tremblait. Ils étaient bouleversés, chacun d'entre eux, balayés par la force du regret de Tanaka.

- Je ne peux qu'essayer d'arranger les choses, du mieux que possible.

- Et comment vous comptez faire ça ?

Il n'y avait aucune colère dans la question de Joker. Il ne se moquait pas de Tanaka, et ne l'accusait pas. Il voulait réellement savoir. Malgré tout, il y avait peut-être eu une lueur d'espoir dans ses paroles.

- Après tout ça… comment vous allez tout arranger ?

Tanaka se tint droit comme un I.

- D'abord en trouvant la personne responsable du décès d'Alois et en s'assurant que justice soit faite. Ainsi que pour tous les autres enfant avant vous. Ciel sera trouvé. J'en ai informé la police et les recherches commenceront demain matin. Elle fera également une enquête approfondie de St. Victoria, de fonds en comble. Un quelconque signe de faute professionnelle sera examiné, les coupables trouvés et châtiés. Je peux vous garantir ces choses-là, à partir de demain.

Tanaka fit un pas vers Joker, s'agenouillant devant lui comme il l'avait fait avec Soma.

- Et après cela, je ferai tout mon possible pour remédier aux horreurs qui vous ont tous été faites. Joker, vous serez emmené dans un véritable hôpital et vous recevrez le traitement que vous auriez dû recevoir lorsque vous avez été blessé. Quoi que l'on puisse faire pour guérir votre bras, peu importe le prix, sera fait.

Tanaka ne se releva pas cette fois-ci, restant sur ses genoux, inférieur à chacun d'entre eux.

- Cet endroit garde beaucoup trop de mauvais souvenirs pour vous tous. Vous ne serez pas forcés à rester. Mais je m'assurerai personnellement que vous receviez l'aide dont vous avez besoin, psychologiquement, physiquement et financièrement, pour commencer à construire vos propres vies hors de St. Victoria. Vous ne devriez plus jamais avoir à craindre pour votre sécurité à nouveau, je peux vous le promettre.

C'était trop beau pour être vrai. Le tableau qu'il peignait, ce futur rempli d'espoir, offert sans rien demander en retour. Il n'était que trop facile pour eux de l'imaginer. Durant toutes leurs années dérobées ils n'avaient pu qu'imaginer cette liberté. Et désormais elle était là, et ils n'avaient qu'une seule chose à donner en échange.

Les patients regardèrent tous Joker, les yeux remplis d'une lueur d'espoir qu'ils osaient difficilement se laisser éprouver, et il la ressentit lui aussi. Il la ressentit si fort que c'en fut douloureux.

- Tanaka, on-

Mais avant que Joker puisse répondre, un bruit aigu perça les airs, un bruit que les patients n'avaient jamais entendu durant toutes leurs diverses années passées à l'institut.

Tanaka blêmit.

Une sirène hurla, et la porte des quartiers s'ouvrit.

Pendant un long moment, personne n'osa ne serait-ce que respirer. Le temps s'immobilisa alors qu'ils regardèrent le couloir vide avec incrédulité, le cri du système de sécurité ne fonctionnant plus. Puis Tanaka bougea, bloquant leur liberté avec les bras grands ouverts. Il y avait de la peur dans ses yeux.

- Restez calme, les implora-t-il. Je ne sais pas ce qui est arrivé au système de sécurité, mais je vous garantis, que la section est l'endroit où vous serez le plus en sécurité pour l'instant. La police n'arrivera pas avant le matin. Jusque là, quiconque a tué Alois et les autres est dans la possibilité de faire plus de mal. Je sais que vous avez tous peur, mais-

Drocell se mit à avancer, avec un but.

- Dégagez, ordonna-t-il avec une expression d'acier.

- D-Drocell.

Snake hésita à suivre. Il respirait l'inconfort, sentant le changement dans l'atmosphère plus que les autres. Il avait vu l'hystérie grandissante de Drocell au plus près durant ces derniers mois. Il n'était pas sûr de ce que Drocell ferait, mais il savait que d'une manière ou d'une autre, s'il voulait passer par cette porte alors il le ferait.

- Eh, eh, on se calme, d'accord !

Joker eut du mal à se mettre sur ses pieds, le monde basculant en-dessous de lui. Beast le remit rapidement droit, observant Drocell avec appréhension.

- T'as dit c'matin que t'irais pas te balader dans les quartiers si un truc comme ça arrivait. Pourquoi t'as changé d'avis ? Tanaka a raison. Peu importe qui a fait ça à Alois-

- Pourrait facilement battre un vieux ! aboya Drocell, grimaçant comme tous les autres alors que la sirène commençait à taper sur les nerfs.

Les bruits pouvaient avoir un impact puissant sur l'état d'esprit, et ce bruit n'était pas bénéfique à celui de Drocell. Il se frotta l'oreille, une pulsation douloureuse pointant le bout de son nez.

- Peut-être qu'il est sincère. Peut-être qu'il pense vraiment tout ce qu'il dit et il va tous nous donner une fin de conte de fée. Ou c'est juste un autre acte. Tu ne les en crois pas capable ? Ce n'est pas la première fois qu'ils nous font penser que nous pourrons sortir !

Aussi vite qu'elle s'était égayée, l'atmosphère redevint sombre. Ils repensèrent tous à ces moments d'espoirs brisés. Une promesse d'un voyage au-delà du portail, des signes de leur liberté imminente, seulement utilisés pour rendre les traitements qui suivirent d'autant plus douloureux. Alors qu'ils se rappelaient de ces moments-là, l'espoir qui avait grandi dans leurs cœurs grâce aux paroles de Tanaka se flétrit.

Joker regarda ses amis, voyant l'instant où leur décision fut prise.

Son cœur se serra.

- Et si on… se calmait juste, d'accord ? On est un peu en train de devenir hystérique là, perdre not' tempérament et tout-

- Joker, allez, - Dagger regarda avidement la porte ouverte -, C'est… notre meilleure chance.

- On… peut pas croire qu'il dit la vérité, approuva Wendy, quelque peu à contrecœur. Ils nous ont menti par le passé et ils nous mentiront encore. On peut pas tout risquer jusque à cause de ce qu'il a dit.

Même Jumbo acquiesça silencieusement, bien que sans croiser le regard de Joker.

- Beast ?

Joker la regarda, devenant froid. Sa main se resserra autour de son bras valide, s'équilibrant autant qu'elle le faisait pour lui.

- On sait juste, chuchota-t-elle, les sourcils froncés, On sait juste pas s'il peut faire ce qu'il dit. Et si on reste et que c'est un mensonge, Joker ? Qu'est-ce qu'on fera ensuite ?

Seuls Freckles, Soma et Snake restèrent silencieux, observant le débat sans prendre de camp. Concernant Freckles, elle irait n'importe où Joker déciderait de les emmener, peu importe à quel point l'idée de fuir par cette porte était tentante. Tentante, mais tout aussi terrifiante. Avec le hurlement de la sirène autour d'elle, elle ne pouvait qu'imaginer un désastre, toutefois, c'était sûrement ce qui les attendait également dans la section.

Joker serra les dents, secouant la tête avec insistance.

- Allez, les gars, de quoi vous parlez ? Même si on sort d'ici, on est pas sûrs de passer la porte d'entrée, vous savez ! cria-t-il avec frustration. La porte est ouverte mais cette sirène vous fait pas peur ? Vous pensez qu'un bon truc nous attend de l'autre côté avec ce truc qui braille ?

- Je tente ma chance là-bas, répondit Drocell, ne changeant pas d'avis.

Il se retourna vers un Tanaka silencieux.

- Hors de notre chemin. Vous nous avez entendus. Nous avons fait notre choix.

Tanaka laissa ses bras tomber mais il ne s'écarta pas l'entrée.

- Je vous en prie, Drocell, dit-il d'un air suppliant. Donnez-moi la chance de vous prouver que vous pouvez me faire confiance.

- Ouais !

Joker dégagea la main de Beast, titubant jusqu'à se tenir entre les deux.

- Écoute, la police sera là demain, non ? On peut-

- C'est ce qu'il dit, - Drocell haussa les épaules d'un air méprisant -, Il peut nous le prouver en ne l'envoyant pas après nous, s'il veut tant obtenir notre confiance. S'il fait ça, nous pouvons prendre contact avec lui et il peut remplir le reste de ses promesses.

- Ça me semble juste, songea Wendy, s'inclinant davantage vers Drocell et la porte.

- Oh, bien sûr, ricana Joker. La police arrive et tous les patients se sont évadés et Tanaka est juste censé lui dire de pas s'en faire, qu'il est sûr qu'on va bien ? Des conneries-

- De quel côté es-tu ?!

Quelque soit la patience fac-similé que Drocell avait essayée d'adopter, elle se brisa à cet instant, son hystérie se faisant savoir. Sa voix était forte, emplie de panique.

- Tu ne fais que parler ! Tu penses protéger qui que ce soit ? Regarde-nous !

Effrayés, balafrés, désespérés. Les amis de Joker, sa famille, l'admirant toujours avec une parfaite confiance. L'assurance qu'il les garderait en sécurité, l'assurance qu'un jour il les sauverait de cet endroit. Une confiance qu'il leur avait désespérément pris, ayant besoin de cette confirmation dans sa propre existence, même alors qu'il savait qu'il ne pourrait jamais remplir les promesses qu'il faisait.

Peter avait regardé Joker avec ces yeux confiants, même alors que ces yeux avaient vu beaucoup plus d'années que Joker. Et où cette confiance avait-elle mené Peter ? Emporté sans même un au revoir, pas de corps et pas de fin pour qu'il repose en paix.

À cause d'adultes comme Tanaka.

Parce que Joker avait choisi de croire des adultes comme Tanaka.

- Tu es un lâche, cracha Drocell.

Il tremblait de tout son corps, que ce soit à cause de la peur ou la rage, il était lui-même incapable de le savoir.

- Peter est mort parce que tu lui as fait croire que tu pouvais le protéger. Ciel a dû aller te sauver, et c'est un miracle qu'il n'ait pas fini comme Peter. Et tu as vu comme le reste d'entre nous ce qui est arrivé à Alois, mais est-ce que tu as fait quelque chose ? Non. Arrête de prétendre que tu as plus de droit que nous pour prendre ces décisions. Tu n'as pas le droit d'avoir ce genre de contrôle sur nous. Tu as laissé mourir les nôtres beaucoup trop de fois, tout ça parce que tu-

C'était comme si Drocell sortait les mots tout droit de l'esprit de Joker. Il donnait voix à ces petites pensées désagréables, parfaitement énoncées pour tous, et c'en était trop. De les entendre à haute voix, de savoir que les autres le pensaient également, de voir leur consternation. C'en était trop.

- Ferme ta gueule !

Joker se jeta sur Drocell, et ils tombèrent tous les deux au sol. Cela pouvait difficilement être qualifié de combat alors que Joker pouvait à peine se tenir debout et que Drocell n'avait pas l'intention de le frapper, mais il y eut une bagarre à moitié sincère au sol avant que Joker soit physiquement dégagé de Drocell, aucun d'entre eux n'étant au mieux.

Joker haleta grossièrement sous la prise de Tanaka, fronçant les sourcils en regardant Drocell.

Drocell ne fit que secouer la tête.

- Combien d'entre nous doivent encore mourir pour que tu comprennes ? demanda faiblement Drocell, la colère l'ayant quitté. À la place, il n'y avait qu'une logique froide. On ne peut pas faire confiance à quelqu'un comme lui. Les enjeux sont trop élevés.

Joker regarda autour de lui, voyant que les paroles de Drocell se reflétaient sur les visages de ses amis.

Il se sentait vide, mais il savait ce qu'il devait faire.

Il ne pouvait pas supporter d'avoir plus de sang sur ses mains.

- Tanaka.

Joker se tourna dans les bras de l'homme, s'équilibrant alors qu'il lui fit face.

- Je suis désolé.

Tanaka ne répliqua pas, n'implora pas, ne les combattit même pas. Il ne fit que baisser la tête. De toutes les choses que Joker s'était attendu à voir dans ses yeux, la compréhension était bien la dernière chose qu'il voulait.

- Non, dit Tanaka alors que Joker mit sa main valide sur le dessus de sa tête. Je suis désolé.

Avant qu'il puisse changer d'avis, Joker se mit rapidement sur le côté, frappant la tête de Tanaka contre le mur. Le vieil homme devint livide, sa respiration stable. Bien que du sang se mit à s'écouler le long de son visage, une telle chose ne le tuerait pas, mais cela leur donnerait assez de temps pour sortir du bâtiment.

Jumbo prit Tanaka dans ses bras, le couchant sur le canapé.

- Satisfait ?

Joker ne pouvait pas regarder Drocell. Il ne pouvait regarder personne actuellement, la honte un fort goût amer dans sa bouche.

La sirène continua ses hurlements.

N'ayant plus personne pour les arrêter, les patients avancèrent, s'échappant de la section qui avait été leur foyer et leur prison pendant beaucoup trop d'années.