Nous voici enfin au bout de cette trilogie de chapitres !
Écrit par Cennis
Le chapitre 29 est en trois parties.
Tous les événements se passent en même temps.
Chapitre Vingt-Neuf
Partie Trois : Ciel
- Il y aura une période dans les jardins prévue pour le weekend, dit Agni de manière hésitante, regardant droit devant lui alors qu'il ramenait Ciel de la salle de visite. La météo va se gâter, alors personne ne s'attendait à utiliser ce moment-là, mais… enfin, je suis de garde ce jour-là. Ce ne sera pas parfait, mais nous pourrions faire un petit quelque chose. Une cérémonie, en quelque sorte. Pour lui.
Ciel arrivait à comprendre pourquoi Soma appréciait tant Agni. Cette sorte de tendresse inutile imitait celle de Soma. Une cérémonie pour Alois dans un jardin recouvert de givre, des funérailles sans corps et sans aucune fleur ni chanson. Un adieu prétendu, le sorte que l'on attendrait exactement de St. Victoria.
- Mm. Ce serait bien, répondit platement Ciel, observant la porte de la section se rapprocher de plus en plus.
Cela n'avait aucune importance. Il sera déjà loin le week-end.
Laisser Sebastian derrière et retourner aux quartiers était plus dur que ce que Ciel aurait pensé. Il n'arrivait pas à s'empêcher de se dire qu'ils avaient commis une erreur en mettant des mots sur leur plan. Laisser Sebastian derrière, ne plus l'avoir dans son champ de vision, et cette impression s'intensifiait. La paranoïa était normale étant donné ce qu'ils comptaient faire, mais il ne s'était pas attendu à ce qu'elle soit immédiate.
Personne n'avait pu entendre. Ils avaient été seuls dans cette pièce, ne parlant qu'à un souffle l'un de l'autre, et il n'y avait aucune caméra dans l'institut. Leur secret était bien gardé. Pourtant Ciel sentait un mal être le parcourir, un ignoble frisson.
- Tu ne rentres pas ? demanda Ciel alors qu'Agni lui ouvrait la porte, ne faisant aucun mouvement pour le suivre à l'intérieur.
- Non.
Agni jeta un œil au seul groupe de patients. De là où ils se trouvaient, la pièce semblait plongée dans un gris oppressant. Toutes les couleurs avaient été emportées par la découverte de cette matinée. Même Soma, toujours gai, s'estompait dans la monotonie.
- Je… pense que vous avez tous besoin de temps pour vous-même aujourd'hui.
Lançant un un au revoir bref, Ciel entra dans la section, la porte se refermant derrière lui. Sentant la bourrasque de vent filer entre ses chevilles, entendant les lents cliquetis des verrous glissant, il pensa au fait que ce pourrait bien être la dernière fois qu'il aurait à entrer dans la section ainsi.
Ce ne serait pas quelque chose qui lui manquerait.
De quoi aurais-je besoin ? Adressant à Soma un bref hochement de tête alors qu'il traversa la pièce, Ciel estima ses quelques biens. Son inventaire mental était dépourvu de choses pratiques. Des livres, des jouets, des babioles inutiles. Tout cela ne servirait à rien pour s'échapper de St. Victoria. À moins que la chaîne de la montre de poche de Sebastian puisse d'une manière ou d'une autre crocheter un verrou, il semblerait qu'il n'emporterait que les vêtements.
Ciel s'arrêta devant la porte de sa chambre.
Bon, et encore une chose. Aussi inutile que le reste, mais il regretterait de la laisser derrière lui et que les autres tombent dessus. Les choses que Alois avait écrites dans son journal, aussi indéchiffrables qu'elles l'étaient, méritaient de ne pas être vues par d'autres regards indiscrets. Il n'y avait peut-être pas de corps qui reposerait en paix, mais une fois qu'ils auraient quitté St. Victoria en toute sécurité, Ciel pourrait au moins donner aux pensées troublées d'Alois les funérailles qu'elles méritaient.
Idiot. Mettre un tas de gribouillis dans le sol, qu'est-ce que ça change ?
Clairement cela changeait tout, s'il y repensait. Il ne pouvait même pas prétendre qu'il y avait un but. Ce n'était que sentiments, purs et durs.
À quel moment s'était-il tant attendri ?
Même en songeant à cela, il se prit en train de s'éloigner de sa chambre. Le groupe sur les canapés était silencieux, souffrant en silence pour les apparences. C'était curieusement désagréable de les voir aussi… abattus. Quelque soit la discussion en cours elle était forcée. En faveur de qui, Ciel n'en était pas sûr, étant donné qu'il n'y avait que eux dans la section. Ils auraient dû garder le peu d'énergie qu'ils avaient jusqu'à avoir un public. À moins que ce spectacle ne soit pas pour le personnel, mais pour les patients eux-mêmes.
Ciel pouvait le comprendre. Cela ne lui plaisait pas, mais il pouvait le comprendre.
Il prit place entre Soma et Snake. Drocell n'était pas là, et il en était reconnaissant. Les accusations de Drocell étaient déjà assez lassantes auparavant, mais désormais elles se rapprochaient un peu trop de la vérité. C'était une pensée ridicule, mais Ciel se demandait si Drocell arriverait à deviner. Juste en regardant Ciel, verrait-il ses doutes se confirmer ?
Ciel ignora cette pensée, commençant à être agacé vis-à-vis de lui-même. D'où venait cette paranoïa non fondée ? Cela ne lui ressemblait pas. S'il n'était pas prudent, cela pourrait mener à des erreurs, tout ruiner. Il devait se calmer. Il devait maintenir les apparences.
- Où est Joker ? s'adressa Ciel à Jumbo, le plus à même de savoir.
- Dans sa chambre. Il se sent pas très bien, répondit Jumbo. Je me disais – j'en ai déjà parlé à Joker et il avait l'air de penser que c'était une bonne idée – peut-être qu'on devrait dormir par paires à partir de maintenant. Ça veut peut-être dire que certains dormiront par terre mais je pense que c'est pour le mieux pour l'instant.
Il eut du mal à réprimer le froncement de sourcil de son visage. L'idée de devoir partager sa chambre aurait déjà été désagréable, mais avec le plan de cette nuit, cela devenait pénible d'une toute autre manière.
Les apparences. Mais Ciel aurait piqué une crise d'ordinaire quoi qu'il en soit. Pas plus d'attention. La dernière chose dont il avait besoin était d'attirer plus d'attention que nécessaire. Vas-y en premier. Il ne pouvait pas nier la logique de Jumbo sans lancer un débat, mais il pouvait choisir le plus simple.
- Mm, ça me semble judicieux. Tu es avec moi ? se tourna Ciel vers Soma, une parfaite nonchalance.
Soma dormait comme un loir et il ne tenterait pas de prendre son lit. Gagnant, gagnant.
Il y eut une pause visible avant que Soma accepte avec un grand sourire rayonnant. D'ordinaire Soma aurait été euphorique face à la moindre démonstration d'amitié de la part de Ciel. Il était toujours pâle à cause de la matinée, les yeux cernés, distants. Trouver Alois avait été un véritable choc pour lui, alors Ciel ne prit pas cette pause personnellement, se tournant pour s'adresser à Snake.
Bien qu'il soit content que Drocell soit absent, il était également mal à l'aise. S'ils avaient été tous les deux absents, ce n'aurait pas été un problème, mais que Snake se soit aventuré tout seul dans le foyer, quelque chose n'allait pas.
Ciel avait à peine ouvert la bouche avant que Soma heurte son épaule.
- Alors qui était ce visiteur ? demanda-t-il, à voix basse.
Ciel retint un soupir. Ne se tournant pas pour faire entièrement face à Soma, il donna la réponse qu'il avait préparée avant de revenir dans la section.
- Ma tante. Ils essayaient de la faire partir – elle n'a pas appelé en avance, comme d'habitude – mais Agni a réussi à me faire avoir une demie-heure avec elle. Dis-lui merci de ma part, d'ailleurs.
Assez de détails pour donner vie au mensonge, avec la subtile distraction à la fin. Maintenant Soma se mettrait à radoter à propos d'Agni, grondant Ciel de ne pas l'avoir remercié lui-même, et-
- Oh ? - Soma inclina la tête – Quelles sont les nouvelles ? Elle est enceinte, n'est-ce pas ?
Ciel faillit froncer les sourcils face à Soma qui ne suivait pas son scénario mental. Il ne demandait pas de détails normalement lorsqu'il s'agissait des visites de Ciel, sachant qu'il valait mieux ne pas demander. Quels détails Ciel lui avait-il donné par le passé ? Il devait être prudent et ne pas répéter la même chose. Bien que les gens pensaient que Soma était stupide, et Soma aimait les mener dans cette erreur jusqu'à un certain point, il était en réalité très perspicace lorsqu'il s'agissait de ce genre de choses.
Arrête. Ciel mit fin à ce courant de pensée. Il n'essaye pas de te démasquer.
- Oui, et ça se voit. Je pense qu'elle en est à… six mois ? Je n'ai pas arrêté d'en entendre parler, mais elle était davantage préoccupée par le mariage.
Ciel fouilla dans ses souvenirs la dernière visite d'Ann et sortit sa réponse de là, même si la rencontre avec Sebastian était plus vives dans ses souvenirs.
- Mariage ?
Peut-être que la paranoïa de Ciel voilait sa perspicacité ce jour-là, mais il sentit que quelque chose n'allait pas dans la manière que Soma avait de le regarder. Il n'aimait pas ce manque d'expression. Venant des autres, il s'y attendait, mais pas de Soma.
- Je pensais qu'elle s'était déjà mariée plus tôt cette année.
Il sait que je mens.
Une idée stupide. Il était impossible qu'il sache.
Mais si c'est le cas. Et s'il sait, qui d'autre ?
- Pas son mariage. Celui de ma cousine. C'est vers ce mois-ci, répondit brièvement Ciel, une fin brusque à la conversation.
Au moins, cela lui ressemblait beaucoup. Il avait senti qu'il perdait pied dans cette discussion, alors s'en écarter était la meilleure chose à faire. Néanmoins, peut-être cela l'avait-il rendu encore plus étrange aux yeux de Soma ?
C'était ridicule. Il était impossible que Soma sache qu'il avait rejoint Sebastian, et encore moins qu'il sache ce dont ils avaient parlé. Pourtant il avait vu une véritable méfiance dans les yeux de Soma. Ou pas ? Voyait-il seulement ce qu'il s'attendait à voir ? Rien de ce que Soma avait dit n'avait été étrange. Juste des banalités. Projetait-il sa propre panique sur Soma, ou plutôt, sa culpabilité ?
Si tout se déroulait selon le plan, Ciel s'échapperait de St. Victoria cette nuit. Le reste des patients se réveillerait, toujours en captivité, toujours vulnérables à la menace qui empirait et qui planait au-dessus d'eux. Ciel pouvait avoir l'intention de leur envoyer de l'aide autant qu'il le voulait, cela ne changeait rien à ses actions.
Pour son propre bien, Ciel les abandonnait tous.
Il était beaucoup plus tard que ce à quoi Ciel s'était attendu lorsqu'il entendit enfin la porte de sa chambre se déverrouiller. Attendant dans le noir, écoutant le ronflement de Soma au sol, son anxiété avait largement assez de temps pour surpasser tout le reste. Cette paranoïa qu'il avait nourrie toute la journée était une troisième personne dans la pièce. La lune se découvrait davantage dans le ciel alors qu'aucun son ne résonnait dans la section, Ça lui parla. Toutes les pensées qui le harcelaient, tous les trous dans leur plan, Ça les susurra vicieusement dans son oreille.
Il ne vient pas.
Il a été attrapé.
Il est parti sans toi.
Ils savent.
Et Ça ne faisait pas que faire écho à ses inquiétudes. C'était une chose rancunière, sachant exactement quelle blessure saler.
Ciel était impitoyable, même quand il s'agissait de lui-même.
Ils seront morts avant que l'aide arrive, ou pire.
Alois était un coup de chance. La mort ne faisait simplement pas partie du répertoire du personnel. De plus, Ciel n'était clairement pas un bouclier derrière lequel tout le monde pouvait se cacher. S'ils étaient blessés ou tués, cela se produirait qu'il soit là ou non.
Tu pourrais les emmener avec toi, si tu le souhaitais réellement.
Parce qu'un groupe de onze personnes, dont dix habillées de la même manière, rôdant dans la campagne au beau milieu de la nuit n'était pas alarmant. On n'y verrait que du feu.
Ils s'inquiéteront pour toi. Il se pourrait qu'ils fassent quelque chose de stupide pour toi.
C'était leur problème, un point c'est tout. Entre l'avis fort peu favorable que Drocell avait de lui et l'envie de Joker de n'en faire qu'à sa tête, Ciel n'arrivait pas à les imaginer s'organiser pour autre chose qu'une bagarre. Qui plus est, Joker avait sans doute appris sa leçon après avoir perdu la majorité de son bras pour Peter.
Tu ne te le pardonneras jamais.
Il n'y arrivait déjà pas.
L'échappatoire qu'était le bruit de sa porte se déverrouillant était le bienvenu pour fuir de Ça, et de lui-même.
À travers l'obscurité de la chambre, Ciel se faufila. Le peu de lumière répandue par la fenêtre en hauteur éclairait à peine le chemin, sa vision réduit de moitié n'étant d'aucune aide. De toutes les choses sur lesquelles il aurait pu trébucher, ce fut celle qu'il évitait le plus qui l'envoya presque voler dans les airs.
- Mer- !
Ciel se tut, se rattrapant sur le coin de son bureau.
Le silence. L'espoir que Soma ait continué à dormir avec le coup contre son épaule.
- Aïeeeee, geint longuement Soma, la couette se froissant alors qu'il se tourna sur le côté.
Peu importe à quel point il plissait de l'œil Ciel n'arrivait pas à savoir, mais il semblait que Soma n'ait même pas ouvert les yeux, se remettant à dormir.
Ciel laissa une minute passer.
Pas de mouvement.
Alors il continua vers la porte. La question lui brûlant déjà le bout de la langue, qu'est-ce qui a bien pu te prendre aussi longtemps, une sorte de colère incontrôlable pesant sur sa poitrine que seul Sebastian pourrait supporter. Cette colère écouta l'agitation incessante de Soma derrière lui, souhaitant qu'il se rendorme, espérant qu'il se réveille, sachant que les deux circonstances étaient aussi mauvaises l'une que l'autre.
Ciel ouvrit lentement sa porte, prêt à cracher sa question, découvrant qu'il n'y avait personne pour l'entendre.
La section était plongée dans le noir. Même sans essayer de voir, Ciel pouvait sentir que personne n'était là. Les chaises étaient vides, toutes les autres portes de chambre verrouillées, et même la porte des quartiers était fermée.
Les paumes de Ciel devinrent moites autour de la poignée de la porte.
Il s'avança dans la section, ne croyant pas son instinct. Quelqu'un devait être là pour avoir ouvert sa porte. Elle n'avait pas pu s'ouvrir toute seule.
Une fois que le couvre-feu commençait, les portes ne pouvaient être déverrouillées qu'avec le passe-partout. Seuls Ash et Angela l'avaient. Mais la section avait été silencieuse toute la nuit, pas un bruit de pas ou un chuchotement pouvant être entendus. Alors si Ash n'avait pas été dans la section comme d'ordinaire, Sebastian n'avait pas pu prendre sa clé et laisser sortir Ciel.
Ciel sentit son sang se glacer.
Sebastian n'avait pas ouvert sa porte.
- Ciiiiiel, tu fais quoi ? Si tu n'utilises pas le lit, alors-
- Shh !
À peine eut-il prononcé cela que les trois bip résonnèrent à travers la section. Ne dépendant d'aucune force, la porte des quartiers s'ouvrit à la volée. L'obscurité se dissipa alors qu'une faible lumière apparut au fond du couloir vide. Personne ne se tenait à côté du tableau électrique badge en main. Aucun dos ne disparut à travers la porte et vers l'escalier. Aucun bruit de pas audible. Bien que la porte venait de s'ouvrir, il n'y avait personne qui aurait pu l'ouvrir, pourtant il n'y avait pas eu de temps pour partir.
- Ciel.
Le ton de Soma était dur, aucune trace de sommeil restant.
- Reviens à l'intérieur.
Ciel ne s'était pas rendu compte à quel point il s'était éloigné de la porte de sa chambre. Il devait retourner dans sa chambre. Les chambres étaient sécurisées. Les chambres étaient épargnées. Mais pourtant il s'avança davantage dans la section, cherchant quelqu'un, n'importe qui. Quiconque faisait cela devait être là. Ce devait être le cas.
- Ciel, répéta Soma, plus insistant. Sa voix était plus forte à présent.
- Soma, tout va bien.
Ciel se retourna. Soma était presque de l'autre côté de la porte, tendant le bras vers lui en tremblant. Même dans le noir, Ciel pouvait voir à quel point il avait peur. Il bougea la main, lui faisant signe de retourner à l'intérieur.
- Reste là.
Soma n'eut pas à faire de choix quoi qu'il en soit. Avec un grincement difficile, la porte de la chambre se mit à se refermer toute seule.
Le cœur de Ciel s'arrêta.
Pas dehors.
Il se rua vers la porte.
Ne me laissez pas dehors.
Soma s'était jeté sur la poignée, luttant contre le mécanisme, en vain. Même alors qu'il mettait tout son poids pour la pousser de l'autre côté, la porte se ferma, le verrou se mettant en place au moment où Ciel l'atteignit.
Il oublia comment respirer.
Soma frappait contre la porte, les lourdes réverbérations grondant contre les doigts de Ciel. Il hurlait et s'étranglait en disant le nom de Ciel, écrasant ses poings contre le bois. Mais tout ce qui en sortit furent les répliques tremblantes. Il n'avait aucune chance d'ouvrir la porte, et Ciel n'avait aucune chance de retrouver la sécurité de la chambre.
- Je-Je vais bien, se força à dire Ciel, sa voix semblant étrange même pour lui. Ne panique pas.
Incapable de supporter davantage la sensation contre ses doigts, Ciel s'éloigna de la porte.
Son ombre perdit davantage de terrain contre le mur et il se retourna pour regarder par-dessus son épaule, au-delà de la porte de la section. La lumière n'était plus aussi faible. Une autre rangée de néons s'était réveillée, plongeant la section dans une obscurité plus profonde.
Ciel reconnaissait une invitation lorsqu'il en voyait une.
- Reste là, promets-le !
Ciel ignora l'imploration, s'éloignant de plus en plus de sa chambre. Si le choix était de rester dans la section et d'attendre que Dieu sait quoi arrive, ou de suivre le chemin éclairé et trouver sa source, ce n'en était manifestement pas un.
- Non, non, ne va pas voir, reste juste ici !
Parce que la personne de l'autre côté de ces lumières avait plus de pouvoir sur la liberté des patients que le passe-partout lui-même, et pour une raison ou pour une autre, elle s'en servait pour appeler Ciel.
La peur qu'il avait ressentie lorsque sa porte s'était abruptement refermée mourut lentement. À la place, une sensation familière apparut.
Un mystère à résoudre. La curiosité ranimée.
Ciel se mit à sourire jusqu'aux oreilles, un vieil avertissement lui revenant à l'esprit.
« Tu es en danger », il répéta les paroles de Finny dans son esprit, « Tout le monde, mais surtout toi. »
Alors que Ciel mit un pied dans le couloir, les lumières au-dessus de sa tête s'éteignirent, et une autre rangée d'ampoules près de l'escalier s'alluma. Il suivit le chemin qui lui était créé, aucunement effrayé même lorsque la porte de la section se referma derrière lui.
« Le Troisième Directeur ».
Les lumières le guidaient. Dès que Ciel posait un pied dans la zone qu'elles éclairaient, les ampoules s'éteignaient, le prochain assortiment prenant leur place.
Pendant les quelques secondes où il se retrouvait dans le noir, une dizaine de scénarios différents se jouaient dans sa tête. Des mains qui se ruaient vers lui, la racine des ongles tordus et ensanglantés. D'autres portes s'ouvrant pour lui, des pièces remplies de miroirs avec pour seul reflet le sien. Des silhouettes apparaissant alors que les lumières revenaient, une main squelettique le pointant du doigt en guise de condamnation.
Mais alors les lumières revenaient, rien d'autre qu'un couloir vide devant lui. La terreur s'évanouissait et Ciel continuait à suivre le chemin du Directeur.
Errant dans l'institut la nuit, ses pensées revinrent à la seule fois où il l'avait fait autrefois. La recherche de Finny avait été tout autre chose. Ensemble avec Sebastian et Agni, la panique et la méfiance avaient été monnaie courante. Ignorant où ils étaient censés aller, Ash toujours juste de l'autre côté du mur pour les poursuivre jusqu'à ce qu'ils se cachent, la discorde entre eux alors qu'ils se séparaient sans cesse. Cela avait été un bordel du début à la fin, incroyable qu'ils aient fini par trouver Finny.
Cette fois était différente sous tous les angles. Le chemin était montré à Ciel, bien qu'il ne sache pas trop ce qu'il trouverait au bout. Quoique son imagination tournait sans cesse, au moins il était débarrassé d'une compagnie en qu'il ne pouvait pas placer sa confiance, pas de peur d'être poignardé dans le dos s'il baissait sa garde. Même s'il détestait être guidé plutôt que de choisir son propre chemin, il suivit les lumières sans hésitation.
Ciel savait, avec une certitude qu'il aurait d'ordinaire remise en question, que des réponses se trouvaient de l'autre côté de ces lumières.
Le couloir du sixième étage plongea dans le noir alors qu'une porte à droite de Ciel bippa. Alors qu'elle s'ouvrit, les lumières à l'intérieur de la pièce s'allumèrent.
Ciel resta à l'extérieur, bien que cela n'ait rien à voir avec une quelconque peur. Observant le tableau électrique, les petits chiffres clignotants pour le compte à rebours de trente secondes durant lesquelles une porte resterait ouverte avant de se refermer automatiquement, mais même une fois que ces chiffres atteignirent zéro, la porte resta grande ouverte pour lui.
À l'intérieur de la pièce, il n'y avait pas grand-chose d'intéressant. Quelques vieux canapés, une vieille table basse bancale, un tableau blanc taché le long de l'un des murs. Une salle de réunion comme une autre. Personne n'attendait à l'intérieur, mais alors qu'il s'attardait hors de la pièce, il y eut un autre faible bip et le bruit d'une porte.
Au bout de la pièce, une autre porte s'était ouverte pour lui, comme pour lui montrer qu'il ne serait pas coincé à l'intérieur.
Ciel s'avança, sa carte mentale de l'institut tombant en morceaux.
Après toutes ces années, même après avoir cherché Finny, il avait imaginé que la structure de St. Victoria était plutôt droite. Six étages, dix portes à chaque étage, chaque pièce étant une impasse. Il avait été dans maintes et maintes pièces, dans énormément d'étages, et n'avait jamais rien vu qui prouvait le contraire. Jusqu'à maintenant.
Au-delà de la porte arrière et dans une plus petite pièce beaucoup plus désordonnée. Des matériaux de construction prenaient la poussière. Des boîtes à outils débordantes et des morceaux démontés d'échafaudages posés contre le mur. Les restes d'une rénovation abandonnée ?
Ciel resta dans la pièce un moment, passant un doigt sur les tuyaux vides en métal de l'échafaudage. La poussière qu'il amassa était assez épaisse pour tacher ses doigts de gris. Il en pesa quelques uns dans sa main, jaugeant leur poids. Alors qu'il faisait cela, la porte qui s'était ouverte pour lui bippa à nouveau.
Ciel paniqua presque, se retournant vivement pour vérifier qu'elle soit toujours ouverte.
Le chronomètre sur le tableau avait recommencé, descendant vers le zéro.
Impatient.
La lèvre de Ciel se courba. Ne souhaitant pas risquer de rester coincé dans cette pièce abandonné, il attrapa le tuyau le plus lourd qu'il puisse porter et se précipita hors de la porte, au moment où le chronomètre se terminait.
Le bruit de ses pas était différent à présent.
Ses orteils se resserrèrent contre le parquet, un changement notable par rapport au linoléum froid qui tapissait généralement le sol de l'institut. Il ne s'agissait pas de bois professionnellement laqué, cependant. Sous ses pieds nus, il pouvait sentir la rainure inégale du bois, une rugosité qui garantissait une écharde. Depuis cette pièce jusqu'au couloir, le sol avait changé, comme si les quelques rénovations qui avaient été faites s'étaient arrêtées ici.
Une avancée tortueuse, le bâtiment était ancien.
De la peinture craquelée. Des planchers craquant. Des couches de poussières transparentes pendant du plafond. Des escaliers en bois branlants. Très faiblement, le grésillement d'une musique, le fredonnement d'un air familier s'échappant d'au-dessus.
La main de Ciel se resserra autour du tuyau, la poussière granuleuse s'écrasant contre sa paume.
Il n'y avait plus de portes électroniques à part pour celle par laquelle il était passé. Même cette dernière semblait ressortir, un anachronisme parmi le bois et la poussière. Et les lumières au-dessus de sa tête n'étaient que de simple ampoules pendouillant comme des araignées. Elles ne s'éteignaient pas lorsqu'il sortait de leur lueur, n'ayant plus besoin de montrer le chemin à Ciel.
Sans aucune autre porte et la musique provenant d'en haut, il n'y avait qu'un seul chemin qu'il pouvait suivre.
Cette chanson… Je connais cette chanson.
Tuyau fermement tenu, les phalanges blanchies, Ciel emprunta les escaliers.
La musique venait d'un tourne-disque. Un vieil objet, même comparé à ce qui l'entourait. Le son était un bruit sec. Le bras cassant glissait sur le disque, interrompant régulièrement la petite mélodie, comme s'il était sur le point de tout simplement s'arrêter. Mais il continuait, faisant tourner la chanson sans parole alors que le rythme se formait mais revenant au départ juste avant d'arriver au bout.
Ciel connaissait cet air, attendait la fin qu'il reconnaissait, mais il revenait toujours en arrière avant d'y arriver. De toutes les choses qui l'agacèrent dans la pièce en y entrant, ce fut la chanson sans fin qui lui fit d'abord grincer des dents.
En haut des escaliers, il n'y avait plus eu de lumières. Un petit couloir menait à une entrée sans porte, bien qu'une autre couche de poussière cachait la pièce de sa vue. Il y avait de la lumière à l'intérieur, faillant sans cesse, et le faible murmure de voix avec la musique.
Ciel ne savait pas de quoi il s'agissait à ce moment-là. Le manque de lumière fixe, les multiples voix, cette chanson insupportable. Quelque chose, peu importe quoi, l'irritait. Il n'appellerait pas cela de la peur. Sans parler de fierté, ce mot ne décrivait pas le pressentiment qu'il ressentait en se tenant en haut de ses escaliers. Il ne savait pas exactement pourquoi, surtout après son envie de suivre le chemin qu'on lui montrait, mais son instinct et son corps ne faisaient qu'un pour lui crier; ne va pas là-dedans.
Et cette voix était la sienne, mais pas celle qu'il connaissait. Elle était plus aiguë, plus douce, sage.
La bouche de Ciel était soudainement sèche, sa paume moite autour du tuyau.
La porte en bas est fermée, raisonna-t-il, essayant de faire disparaître le nœud dans son estomac, Je peux enfin obtenir les réponses que j'ai toujours recherchées.
Mais même ainsi, forcer ses pieds à bouger avait été si difficile. Lorsqu'ils y arrivèrent, ils étaient ridiculement instables. Il mit cela sur le compte du froid dans l'air, n'admettrait jamais d'être en train de trembler.
Au-delà de la couche de poussière, les lumières étaient plus vives. Une lueur blanche et terne se faufilait dans chaque coin de la petite pièce, les ombres s'étendant de part le peu de mobiliers. Un lit qui n'était pas fait, le tourne-disque cassé, une seule chaise en bois.
C'était ce qu'il y avait en face de cette chaise qui raidit Ciel. Le tuyau tomba de sa main dans un bruit sourd. Inconsciemment, il alla vers eux, la bouche n'étant plus sèche. Il arriva à peine à plaquer sa main sur ses lèvres avant de rendre.
Entre ses propres nausées et la musique, Ciel n'entendit pas les légers pas derrière lui. Il remarqua son compagnon lorsqu'il fut frappé à l'arrière du crâne avec le tuyau en métal.
Il s'évanouit avant même de toucher le sol.
« Tom, he was a piper's son,
He learnt to play when he was young,
And all the tune that he could play
Was 'over the hills and far away';
Over the hills and a great way off,
The wind shall blow my top-knot off. »
La voix d'une femme, rauque sur les bords mais tout de même douce à ses oreilles. Les paroles et les doigts passant tendrement dans ses cheveux semblaient en harmonie, chaque lente caresse accompagnant le rythme de sa voix. Si ses ongles commençaient à désagréablement griffer son crâne lorsque la musique se terminait et que les voix bruyantes n'étaient plus étouffées, il ne le montrait pas, gardant les yeux fermés et se lovant plus près d'elle.
- Vous devez y aller ! Vous êtes le seul en qui nous pouvons avoir confiance !
La voix de l'homme semblait désespérée, comme elle le semblait souvent dernièrement. Il n'y a encore pas si longtemps elle avait toujours eu l'air heureuse.
- Je – Je, - la voix de l'autre homme était plus faible, tremblante -, Vous ne savez pas ce que vous demandez. Vous allez seulement les énerver davantage. Ils vont le blesser si vous le faites-
- Ils l'ont déjà blessé !
Elle se remit à chanter, sans la musique. L'air semblait infiniment plus triste qu'auparavant.
- Je suis désolé, je ne peux pas.
- Alors vous allez juste laisser les choses se passer ?
Plus de désespoir, il n'y avait que de la rage à présent. Il grimaça en entendant cette voix être aussi énervée, se faisant aussi petit que possible en boule. Elle se mit à chanter plus fort, tentant de surpasser les cris, mais ce n'était que l'échec d'une berceuse.
- Nous vous faisions confiance !
Un fracas. Le bruit caractéristique de peau contre peau. Un faible cri de douleur.
Sa chanson se termina en un soupir tremblant.
Sa main quitta ses cheveux.
- Je reviens, mon cœur. Essaye de dormir.
Il garda les yeux bien fermés, glacé par son absence. Le sommeil n'aurait pas pu être plus inatteignable que maintenant, peu importe à quel point il essayait. La promesse du lendemain résonnait de manière creuse dans ses oreilles et rester éveillé était le seul moyen pour lui de s'assurer que demain ne viendrait jamais. S'il restait éveillé, la journée ne pourrait pas changer, et il serait en sécurité, chez lui, avec eux.
Les voix s'évanouirent et quelqu'un revint, mais pas la personne qu'il voulait.
Des doigts passèrent doucement dans ses cheveux, un toucher hésitant tellement qu'il était à peine présent.
- Tout va bien.
Cette voix n'était ni en colère ni chantante. Elle semblait encore apeurée.
- Je ne les laisserai pas te faire de mal.
Les doigts descendirent vers son visage, légers comme une plume.
- Je… ne les laisserai pas t'emmener.
Ciel se réveilla lentement, ayant l'impression d'être sous l'eau, son propre poids le faisant couler au moment où ses doigts percèrent la surface.
Alors qu'il revenait à lui, la douleur pulsante à l'arrière de son crâne fut la première chose qu'il sentit. Se réveiller avec une migraine ne lui était pas étranger. Se réveiller avec les cheveux collés contre l'oreiller, le crâne ouvert et recouvert d'une croûte séchée, ça c'était nouveau.
Des lumières blanches vacillant. La faible musique sautant. Un homme murmurant à lui-même.
Ce n'était pas la chambre de Ciel.
Cette réalisation le frappa et il se força à rester immobile. Heureusement, l'homme n'avait pas remarqué ses mouvements, trop occupé par ce qu'il faisait, peu importe de quoi il s'agissait.
Respire, lentement.
La tête qui tournait, le corps mou, la panique grimpant. Il devait se rappeler de respirer.
Tout lui revint petit à petit. Sebastian n'était pas venu pour lui comme convenu, mais cette homme l'avait guidé dans la gueule du loup. La musique qu'il avait reconnue, qu'on lui avait chanté il y a une éternité. Cette pièce, un repaire caché dans l'institut, un mensonge de plus pour St. Victoria. L'origine de la lumière blanche vacillante. Ce mensonge, impardonnable.
Du sol au plafond, un mur d'écran. Sur chaque écran, une pièce différente, une différente scène. Une carte interactive de l'institut. Du foyer à la salle des visites, jusqu'à l'infirmerie et les bureaux des psychiatres, même un lot de salle de réunions vides. Tout était sur ce mur, enregistré en noir et blanc. Quoique cela ait coupé le souffle de Ciel, ce n'était pas ce qui l'avait rendu malade.
La rangée d'écrans du milieu diffusait une scène familière. Passant d'une chambre à l'autre environ chaque minute, les chambres des patients étaient montrées pour le plaisir visuel de quelqu'un. Il avait vu Soma agenouillé à la porte de sa chambre, la tête contre le bois. Il avait vu Freckles paniquer, la bouche se mouvant, les mots perdus à l'écran. Il avait vu Joker et Jumbo, faisant de grands mouvements de bras. Les autres dormaient, ignorant l'existence de leur spectateur, du viol de leur intimité.
Et voir ces écrans, voir son espace autrefois personnel montré à quiconque voulait le voir, Ciel avait pensé à tous les moments honteux qu'il avait connu dans sa chambre, réconforté par l'idée qu'il était seul et que personne ne saurait.
Des moments de faiblesse; serrant la bague de son père, se réveillant la main tendue que personne ne tiendrait, se cachant sous sa couette comme si cela éloignerait les monstres.
Des moments de perte de contrôle; des objets brisés, des mains ensanglantées, une gorge abîmée par les cris.
Des moments de honte; des rêves en pleurs, la bouche de Sebastian sur la sienne, Sebastian recouvert du sang d'un patient sur son lit.
Savoir que quelqu'un l'avait vu dans ses pires états, l'avait observé comme une sorte de rat de laboratoire, retourna l'estomac de Ciel au point où il en oublia où il se trouvait, oublia que quelqu'un l'avait appelé ici, oublia qu'il était plus en danger qu'il ne l'avait jamais été jusqu'à maintenant.
Un crâne fracturé un juste châtiment pour cette perte de contrôle, décida Ciel, se forçant à réprimer le besoin d'être à nouveau malade.
L'œil fermé, il écouta son attaquant radoter. Comprendre ce qu'il disait était compliqué, avec un murmure aussi faible que le sien, mais après quelques minutes, Ciel réussit à intercepter quelques fragments de phrases.
« L'état de cet endroit. »
« Qu'en pense-t-il. »
« Le faire venir dans une pareille porcherie. »
« Comment as-tu pu arriver à une telle saleté. »
Avec chaque mot que Ciel comprenait, ses poils se hérissaient un peu plus. Cette voix… elle avait quelque chose de familier, mais il n'arrivait pas vraiment à savoir quoi. Le ton le déroutait. S'il avait entendu cette voix autrefois, il ne l'avait jamais entendue être aussi éparpillée.
L'envie pressante d'ouvrir l'œil et de regarder le visage de l'homme se fit sentir.
L'homme devint silencieux, son pas maladroit s'approchant. Ciel se calma du mieux qu'il le pouvait, gardant une respiration lente et régulière. Cependant, aussi bon acteur qu'il pensait être, même lui ne pouvait pas s'empêcher de tressaillir lorsque des doigts rugueux s'approchèrent de sa blessure crânienne.
Incapable de s'arrêter, Ciel grimaça, son corps se raidissant de la tête aux pieds.
L'homme fit un joyeux petit bruit.
- Tu es réveillé ! s'exclama-t-il avec insouciance. Oh, je suis vraiment navré, je – je, j'ai juste paniqué quand je t'ai vu. Tu t'emportais. Tu étais même malade ! Alors j'ai juste, enfin, quoi qu'il en soit, tu vas bien maintenant, alors c'est tout ce qui compte.
Les doigts arrêtèrent d'examiner sa blessure, caressant maladroitement ses cheveux emmêlés. Même lorsqu'il se coinçait dans des nœuds, il continuait, arrachant quelques cheveux de Ciel de son crâne. Il ne semblait pas remarquer avoir fait cela, caressant Ciel comme un chien.
Ciel grimaça avec dégoût en s'éloignant de la main de l'étranger, l'œil toujours bien fermé.
- D'gez.
Il mangeait ses mots, sa langue fonctionnant lentement, lourde dans sa bouche. Il déglutit, essayant d'humidifier sa bouche beaucoup trop sec. Il réessaya, donnant aveuglément des tapes pour écarter la main de l'homme.
- D'gagez.
- P-Pardon.
La main disparut, l'homme semblant faire un pas en arrière.
- Euh. Ah ! Tu dois être assoiffé ! Je suis tellement malpoli, je suis navré ! Je reviens tout de suite !
Ses pas s'éloignèrent, la couche de poussière se manifestant de manière audible alors que l'homme quittait la salle de surveillance.
Ciel expira profondément par le nez.
Dès qu'il eut bougé, sa tête lui donna l'impression d'être transpercée de part en part. Chaque pulsations de douleur, se synchronisant avec les battements de son cœur, affaiblissaient son corps. Il savait qu'il devait s'asseoir, ouvrir l'œil, partir loin de cet homme. Mais il n'arrivait pas à se faire bouger, bien installé sur le lit. Il le sut en bougeant, l'agonie serait insupportable.
Fallait pas le laisser se faufiler derrière toi alors, Ciel serra la mâchoire, se crispant, avec une arme que tu as amenée, en plus.
Ciel se hissa sur ses coudes, un gémissement grave s'échappant de ses dents serrées. Le noir derrière son œil tanguait alors que sa tête pendouillait, le menton tombant sur son torse. Il pouvait voir son pouls dans sa paupière, l'entendre tambouriner dans ses oreilles. Des morceaux de sang durcis tiraient sur ses cheveux, coincés sur le coton de la taie d'oreiller, empirant la douleur. Mais quoique ses bras tremblaient en le supportant, ils étaient stables, et il réussit à se mettre en position assise.
De la bile inonda sa bouche et il la ravala, refusant d'être à nouveau malade devant cet homme. Ce dernier l'avait vu être vulnérable beaucoup trop de fois. Les écrans en étaient une assez bonne preuve.
Tu dois regarder.
Ouvrir son œil était la dernière chose qu'il avait envie de faire, sachant que la lumière ne ferait qu'accentuer sa nausée. Au-delà de cela, il ne désirait pas à nouveau voir les écrans, être d'une quelconque manière complice de cette caméra cachée perverse dont les autres patients et lui faisaient partie sans le savoir.
Écœurant.
Mais il le devait, ne serait-ce que pour voir qui était cette personne à la voix familière.
Ciel ouvrit l'œil et sut qu'il n'était pas en bonnes conditions. Le monde était flou, tout ce qui s'y trouvait en double. Peu importe à quel point il clignait de l'œil, sa vision ne s'améliorait pas. Plus il essayait de voir clairement, plus la douleur grondant dans son crâne s'intensifiait.
Merde. Il m'a frappé si fort ?
S'en suivit une dizaine de questions dans son esprit. Combien de temps était-il resté inconscient. À quel point avait-il saigné. Serait-il en mesure de ne serait-ce que se lever, sans parler de se défendre ou de fuir si besoin il y avait. Cette attaque avait-elle été intentionnellement affaiblissante ou une erreur par panique comme l'affirmait l'homme. S'il avait été frappé au point de ne pas voir correctement, sans doute des heures plus tard, les dégâts étaient-ils alors dangereux.
La couche de poussière se manifesta à nouveau, l'homme revenant. Ciel plissa les yeux vers lui, essayant de distinguer son visage, ses vêtements, quoi que ce soit d'identifiable, mais il ne pouvait voir qu'une silhouette floue.
- Voilà pour toi. Je suis désolé que ce ne soit que de l'eau du robinet. Je peux te faire du thé, si tu veux ?
L'homme ne semblait pas aussi nerveux que tout à l'heure, bredouillant moins sur ses mots. Il prenait manifestement confiance, étant donné qu'il poussa le bord du verre contre la bouche de Ciel sans prévenir. Il percuta violemment les dents de Ciel, l'eau se renversant le long de son menton alors qu'il postillonna, se reculant vivement.
- Non ? Tu veux du thé, alors ?
Le verre fut posé à terre. L'homme essuya sa manche sur la bouche de Ciel, nettoyant l'eau renversée.
- Toujours à en mettre partout, ricana-t-il affectueusement.
Ciel se recula davantage, dégageant le bras de l'homme. Il n'aimait pas ce ton. Il n'aimait pas cette familiarité. Toujours ? Il n'arrivait pas à reconnaître cette voix, mais il savait qu'il l'avait entendue autrefois, et ce que l'homme venait de dire le confirmait.
Ciel eut du mal à réfléchir avec la douleur qui embrouillait ses pensées. Depuis son premier jour à St. Victoria, il essayait de garder à l'esprit les noms et les visages de tous les membres du personnel, ceux qui étaient venus et allés quelle qu'en soit la raison, ceux qui avaient disparu durant la nuit comme les patients inutiles. Il y en avait eu quelques uns, bien que beaucoup moins que les patients. De ceux qui avaient été, en un mot, amicaux, Ciel ne pouvait penser qu'à Chambers. Et ce n'était certainement pas Chambers. Il ne voyait pas grand-chose de l'homme, mais il pouvait voir sa silhouette, et Chambers avait été grand et élégant. Cet homme était petit, rondelet, empoté. La voix n'allait pas non plus.
Avait-il été un patient alors ? Mais des patients que Ciel avait su avoir disparus, aucun n'étaient aussi âgé que cet homme semblait l'être. St. Victoria était un institut pour les enfants, après tout, même s'ils étaient retenus bien après leur adolescence.
Cet homme, le troisième Directeur, n'avait jamais été un patient ou un membre du personnel. Pourtant Ciel connaissait cette voix, et l'homme semblait clairement penser connaître Ciel.
L'homme se mit à fredonner gaiement, restant en rythme avec le vinyle sauteur. Il devait y avoir une petite bouilloire dans le coin étant donné qu'il flâna là-bas, mettant ce qu'il restait du verre d'eau dedans.
Alors que les minutes passaient, Ciel remarqua que le monde commençait à se corriger. Lentement, les doubles ne firent plus qu'un, retrouvant leur identité solitaire. Le tourne-disque devint distinguable alors qu'il le fixait, les courbes de la platine et les détails sur le pavillon en cuivre. Il cligna de l'œil encore quelques fois, implorant à sa vision de se dépêcher.
- Tiens.
L'homme tendait un tasse sale, de la vapeur s'en élevant.
- Ce n'est qu'un sachet bon marché. Si je savais que nous allions nous voir, j'aurais pris quelque chose de mieux. Ah ! Tu voudrais aussi du sucre, non ? Beaucoup de sucre. Comme tu l'aimes. Je crois que j'ai quelques sachets dans le placard. Attends.
Ciel tint la tasse, la regardant durement. Le bord ébréché, un doré effacé longeant les bords, le blanc taché de marron. Chaque détail était clair, étant de moins en moins fréquemment flou. Lentement mais sûrement, sa vision se stabilisait. Mais jusqu'à ce qu'elle soit parfaitement rétablie, il savait qu'il devait retarder peu importe ce que l'homme avait en tête, avec une discussion ou quoi que ce soit d'autre.
Ciel prit sur lui-même, gardant son attention sur la tasse.
- Vous ne saviez pas que nous nous verrions ? demanda-t-il, son élocution encore quelque peu bredouille. N'êtes-vous pas celui qui m'a invité ici ?
L'homme refit ce bruit, un petit gazouillement comblé.
- Oui, c'était moi ! Mais je voulais dire en avance. Je suis vraiment navré pour le désordre, d'ailleurs. Je n'avais pas beaucoup de temps pour nettoyer, ou pour ne serait-ce que me procurer des sachets de thé digne de ce nom, ou un quelconque en-cas. Quel terrible hôte je fais, n'est-ce pas ? ria l'homme, un son nerveux. Tout s'est fait à la dernière minute. Quand j'ai entendu que tu allais partir, j'étais très contrarié, vois-tu. Je ne pouvais pas simplement te laisser partir sans te voir en bonne et due forme d'abord.
L'œil de Ciel finit enfin sa mise au point, mais il hésita à le relever, à voir le visage de l'homme. À la place, autre chose attira son attention au sol, non loin de ses pieds.
Une série de blocs en bois, grossièrement sculptés en forme de train. Chaque bloc était d'une différente couleur chatoyante. Jaune, vert, rouge, bleu. Il y avait également de petites roues, le sorte qui tournait avec difficultés lorsque le jouet était traîné sur le sol, risquant de se détacher si l'on tirait trop fort. Devant, un petit conducteur était peint, son sourire de bois effrité.
Ce n'était pas le seul jouet. Alors que Ciel leva la tête, il vit que le sol en était recouvert, comme la salle de jeu en désordre d'un enfant. Des briques de Lego étaient éparpillées depuis leur boîte. Des pièces de puzzle sens dessus dessous. Des figurines aux membres tordus. Un xylophone arc-en-ciel dont il manquait quelques touches.
Ciel ne savait pas quoi penser. Ces jouets n'avaient pas été là lorsqu'il était entré dans la pièce la première fois. Leur présence rajoutait un sentiment de malaise dans la pièce de surveillance déjà déroutante.
- Tu peux jouer avec, si tu veux.
L'homme avait vu son regard. Il attrapa l'une des figurines, approchant Ciel sans prendre de précaution.
- Je les ai achetés pour toi.
La prise de Ciel sur la tasse se resserra.
- Vous avez dit…
Ciel se mouilla les lèvres, sa bouche desséchée malgré la maladroite gorgée d'eau de tout à l'heure.
- Vous avez dit que vous aviez « entendu que je partirai ». Que vouliez-vous dire par là ?
Pour une raison qu'il n'arrivait pas vraiment à comprendre, Ciel voulait éviter le sujet des jouets. Même ainsi, il n'était pas capable de s'empêcher de les regarder, le bourgeon de la réalisation commençant à prendre racine au fond de son esprit. La voix de l'homme et les jouets étaient liés d'une manière ou d'une autre, bien qu'il ne savait pas encore pourquoi.
- Qu'est-ce que j'ai… ? Eh bien, je l'ai entendu, ria l'homme, comme le tintement d'une cloche. Mais ça n'a pas d'importance. Nous avons tellement plus de choses à nous dir-
- Non, parlons d'abord de cela, interrompit froidement Ciel. Vous avez entendu ? Alors ces caméras ont aussi du son ?
- Eh ? Pourquoi est-ce que tu veux…
L'homme semblait quelque peu contrarié, passant d'une manière gênée d'un pied à l'autre dans le champ de vision de Ciel.
- Pas toutes. Celles dans les chambres n'en ont pas, bien sûr. Ce serait trop vulgaire. Mais les autres oui… Ciel, pourquoi- Ah !
L'homme s'était rapproché. Trop rapproché. Sans réfléchir, Ciel avait jeté la tasse sur lui, le thé bouillant se répandant sur lui.
- P- Pourquoi as-tu-
- C'est malpoli d'écouter les conversations, fit remarquer Ciel, levant la tête petit à petit.
L'homme ne portait pas l'uniforme des patients, ni l'uniforme du personnel. Il portait un élégant pantalon noir, bien qu'il soit clairement vieux, abîmé au niveau des genoux. Sans parler du fait qu'il était désormais taché par le thé. La chemise avait pris le plus gros de la brûlure, cependant, le blanc jaunissant ruiné. C'était un homme imposant, comme Ciel l'avait imaginé, mais pas particulièrement grand. Ciel pariait qu'il avait quelques centimètres de plus que lui, mais en terme de force, l'homme aurait l'avantage.
Regarde son visage.
Ciel hésitait encore, s'attardant sur le nœud papillon blanc lâche qu'il portait, attaché à la va-vite. Ses vêtements avaient beau être vieux, il avait manifestement tenté de se mettre sur son trente-et-un. Les quelques fois où Ciel avait vu Tanaka, il avait toujours été parfait, costume et cravate, comme devrait l'être un Directeur. Cet homme prenait certainement exemple sur Tanaka, contrairement à Undertaker.
Mais Ciel repensa à ce que l'homme lui avait dit jusqu'à présent, son enthousiasme palpable quant au fait que Ciel soit là, les jouets qu'il avait apportés dans l'espoir de lui faire plaisir. Il commençait à se demander si l'homme s'était habillé pour lui.
- Je – Je suis vraiment désolé.
L'homme recommençait à bégayer, sa voix nouée par l'émotion. Ciel ne regardait toujours pas son visage, mais il voyait les mains de l'homme trembler, ses doigts s'entremêlant frénétiquement.
- Je peux comprendre que tu sois énervé. Je n'aurais pas dû… M- Mais je m'en suis servi pour t'aider, Ciel. Je t'ai aidé à trouver tes amis !
- Finny.
Ciel humidifia ses lèvres craquelantes, n'étant plus aussi enthousiaste en repensant aux paroles de Finny qu'il y a une heure.
- Finny a parlé de vous. Il avait l'air de penser que j'étais en danger à cause de vous. Que lui avez-vous fait exactement ? À tous les autres ? Et pourquoi ?
- Quoi ? Non ! Non, non, non. Je n'ai rien fait. Ce n'était pas moi ! s'exclama l'homme, bouleversé, tentant de prendre les mains de Ciel.
Lorsque Ciel s'éloigna, il produisit un petit grognement abattu, se remettant à se tordre les mains.
- Je le promets, je ne ferai pas une chose pareille ! J'étais vraiment content de voir que tu t'étais fait un ami. M- Même si ce n'était qu'un jardinier, ajouta-t-il, sombrement.
Ciel faillit relever la tête en entendant le soudain changement de ton.
- « Qu'un jardinier » ?
- E-Eh bien, je veux dire, je suis sûr qu'il était très gentil. Mais un peu vieux pour jouer avec toi. Il y a toujours quelque chose d'étrange quand les enfants plus âgés jouent avec des enfants plus jeunes, tu ne trouves pas ? Et puis, il… il n'arrêtait pas de te toucher avec ses mains sales. Je n'aimais pas. Je n'aimais pas ça du tout.
Ciel ne pouvait plus l'éviter plus longtemps, désespéré à l'idée de voir l'expression qui allait avec ces inquiétants propos.
Hésitant, Ciel leva l'œil, regardant le visage de son hôte.
- Mais vraiment, je ne l'ai pas blessé. Je n'ai jamais voulu, pas vraiment. E – Et tu étais si contrarié quand tu as découvert qu'il avait disparu, et toi et ces hommes êtes partis le chercher. Et j'avais vu où ils l'avaient mis ! Alors j'ai essayé de te montrer le chemin, mais tu n'écoutais pas. Tu n'arrêtais pas d'aller dans la direction opposée de celle que je te montrais. C'était frustrant. J'essayais juste d'aider. Pourquoi tu ne me laissais pas aider ? Et – qu- qu'y a-t-il ?
L'homme s'estompa, inquiet. Le peu de couleur que Ciel avait eu, elle s'était évanoui de son visage. Le bourgeon de la réalisation s'était enfin ouvert alors qu'il voyait son ravisseur, son hôte.
L'homme se mit à rougir.
- Tu me fixes, dit-il timidement, baissant la tête.
Des cheveux bruns se dégarnissant et des yeux assortis, regardant par terre d'un air faussement pudique derrière des lunettes rondes. La pilosité faciale était nouvelle, quelque chose qu'il n'avait pas lorsque Ciel l'avait connu. Elle n'était pas taillée et comme de la paille, une preuve visible que de la négligence de l'homme envers lui-même. Mais tout le reste était pareil. Depuis toutes ces années, il avait à peine changé, comme s'il sortait directement des souvenirs de Ciel.
- Kelvin, souffla Ciel, la poitrine nouée.
Le rougissement de Kelvin ne fit qu'empirer, des fossettes perçant ses joues rondes alors qu'il souriait.
- C'est embarrassant d'être aussi formel avec toi, dit-il. Appelle-moi Noah.
Ciel vomit à ses pieds, incapable de s'arrêter cette fois. Kelvin cria avec stupeur, se précipitant immédiatement à ses côtés, frottant doucement le dos de Ciel.
- Laisse tout sortir, roucoula-t-il, comme un papa poule. C'est une méchante bosse sur la tête. Je suis désolé je n'ai pas de glace à te donner.
Avec chaque lente caresse sur son dos, l'envie pressante de rendre devenait plus forte. Ciel en avait la chair de poule, le dégoût se collant à lui de la tête aux pieds. Maladroitement, il s'éloigna sur le lit, loin du toucher indésirable de Kelvin.
- Vous… Pourquoi êtes-vous ici ?
Il aurait aimé pouvoir être calme. Il aurait aimé pouvoir se contrôler. Il aurait aimé ne pas avoir l'impression d'être à nouveau dix ans plus jeune. Mais tout cela disparut en la présence écœurante de Kelvin. Il devait s'en aller. Hors de la salle de jeu, au-delà des portes verrouillées.
Ce n'était pas la réponse que Ciel avait recherchée. Kelvin n'avait pas sa place ici, maintenant, à St. Victoria. Il venait d'avant. Il existait dans l'avant. Il n'avait pas le droit d'être dans le présent de Ciel, de mélanger les deux ensembles alors que Ciel avait fait de son mieux toutes ces années pour les séparer, les distinguer.
- Pourquoi ?
Kelvin, grands comme ceux d'un hibou, cligna des yeux, tendant la main pour stabiliser Ciel alors qu'il chancelait à cause du tournis.
- Parce que tu es ici. Où devrais-je être si ce n'est ici ?
La porte en bas des escaliers était verrouillée, même si Ciel était assez stable sur ses pieds pour s'y précipiter.
Non.
Il surmonta la nausée, le dégoût, la chanson qui devenait plus forte dans sa tête.
Des réponses.
Ciel prit une profonde inspiration par le nez, essayant d'ignorer l'odeur fétide autour de lui.
- Comment… avez-vous été engagé ici ? finit-il par demander, lorsqu'il fut sûr et certain que sa voix n'avait plus ce ton hystérique.
Il était dur de forcer une distance entre la situation et lui, une sensation maladive qu'il refusait d'appeler peur voilant d'une ombre son calme. Mais il le devait. Plus il laissait son jeune lui prendre le contrôle, plus il se mettait en danger.
- Avez-vous payé quelqu'un ?
Kelvin avait manifestement perdu pied, confus quant au changement de sujet. Cette candeur qu'il avait toujours possédée était plus présente que jamais, remarqua Ciel, bien que beaucoup plus déroutante maintenant que Ciel était assez âgé pour voir le paradoxe.
- Pourquoi veux-tu parler de ça ? demanda Kelvin, les yeux fuyards. Je suis… Je suis là. Ce n'est pas tout ce qui compte ?
Eviter la question. Recommencer avec les sentiments. Ciel voyait la réticence de l'homme et se jeta dessus comme un prédateur attrapant sa proie.
- Ce qui compte c'est le pourquoi et le comment de votre présence ici.
Ce n'était pas tout à fait intentionnel, mais Ciel prenait une voix plus grave, éloignant davantage Kelvin et lui-même de l'enfant qu'ils connaissaient tous les deux.
- Est-ce que Tanaka vous a engagé ? Ou Undertaker ? Vous êtes-vous frayé un chemin par l'argent ? Parce que vous saviez que j'étais ici.
La dernière partie n'était pas une question. Cela, au moins, Ciel en était certain. La question était comment Kelvin avait-il su. Même la richesse ne pouvait pas apporter de telles informations à quelqu'un. Ciel ne savait pas grand-chose sur le fondateur de St. Victoria, mais il avait assez confiance en son propre jugement pour savoir que Tanaka n'était pas un homme corruptible. Ses vêtements montraient que l'homme n'agissait pas pour l'argent, et avait beaucoup trop de fierté pour être acheté.
Kelvin rougit face à l'interrogatoire.
- J – Je ne comprends pas pourquoi tu veux savoir tout ça, admit l'homme, de manière quelque peu embarrassée. Ne préférerais-tu pas jouer avec ça ?
Kelvin se leva du lit, tendant à Ciel la petite figurine dans sa main, en montrant le reste au sol de l'autre. Lorsque la seule réponse de Ciel fut un regard froid, Kelvin fut encore plus décontenancé, lâchant le jouet sans y faire attention.
- J'ai quelque chose de mieux ! Tu vas aimer !
Il passa à côté de Ciel, marchant sur quelques uns des jouets. Un lien entre deux blocs du train se brisa sous son pied.
- Évidemment que tu ne serais pas intéressé par ceux-là. Ce sont des jouets pour bébé. Non, non, je n'aurais pas dû… Mais ça a dû te manquer. Tu ne dormais jamais sans. C'est ce qu'elle m'a dit. J'étais si heureux.
Kelvin fouilla dans la petite commode dans le coin de la pièce, jetant des vêtements hors de son chemin sans réfléchir. Il trouva bientôt ce qu'il cherchait, se retournant vers Ciel avec un grand sourire rayonnant.
- Tu te souviens de ça ?
Dans ses mains se trouvait une sorte de jouet en peluche. C'était plus ou moins tout ce que Ciel pouvait distinguer, abîmé comme il l'était. Il était noirci, l'une de ses jambes complètement brûlée. Il en émanait une odeur putride. Kelvin n'avait vraisemblablement pas pensé durant toutes ces années que le laver aurait été une bonne idée. Ses mains étaient recouvertes de poussière noir s'effritant alors qu'il le tenait, le tendant à Ciel.
- Elle a dit que c'était ton préféré. Je l'ai fait faire pour tes sept ans. Tu avais toujours adoré ce chien, et tu étais très contrarié quand ils t'ont obligé à t'en débarrasser, alors je me suis procuré ce qu'il y avait de mieux après lui pour toi. Tu te souviens ?
Ciel fixa ce qu'il restait du chien en peluche, ne le reconnaissant absolument pas. Il avait eu beaucoup de jouets en grandissant. Aucun d'entre eux n'occupaient une place spéciale dans ses souvenirs. Toutefois, en voyant l'espoir dans les yeux de Kelvin, Ciel se força à sourire. Il savait reconnaître un fou lorsqu'il en voyait un, aussi repoussante qu'était l'idée de jouer dans la salle de jeux fantaisiste de Kelvin.
- Bien sûr que je m'en souviens.
Même alors que sa peau le démangeait à l'idée de toucher quelque chose d'aussi sale, Ciel accepta les restes en cendres du jouet. Il le porta à son torse en une maladroite embrassade, tentant de limiter au maximum le contact avec sa peau nue.
- J'étais dans tous mes états quand ils ont dit que nous ne pouvions plus garder le chien. Quand Mère m'a donné ça, j'ai vraiment repris du poil de la bête. Je ne me suis jamais rendu compte que cela venait de vous.
Un indéniable mensonge. Sa mère ne lui avait jamais donné quoi que ce soit ressemblant à cette chose. Elle avait toujours était poliment distante avec Kelvin les rares fois où Ciel se rappelait les avoir vu ensemble. Et dire qu'elle avait même intercepté ses tentatives de cadeaux. À quel point avait-elle été vive d'esprit, se demanda rapidement Ciel, jusqu'à quel point s'était-elle rendu compte de l'esprit perturbé de Kelvin ? Quoique ça n'avait pas vraiment eu d'importance à la fin.
Kelvin rayonna de joie, son sourire scindant son visage en deux.
- Je l'ai fait faire sur mesure ! s'exclama-t-il, bouillant d'envie de consolider son implication dans le bonheur passé de Ciel. La même race, tout. Les meilleurs matériaux. J'ai dû aller jusqu'en ville pour trouver quelqu'un qui puisse le faire. Lorsqu'il était dans le feu, j'étais hors de moi… mais j'ai réussi à le récupérer pour toi !
Ciel observa ses gesticulations, regardant attentivement ses mains. La peau de ses paumes était rugueuse et difforme, des cicatrices mal cicatrisées. Des brûlures. Jusqu'où était-il allé pour sauver des flammes le vieux jouet laid que Ciel n'avait jamais touché ?
Pas assez loin s'il est encore là.
Ciel réprima le mécontentement de son visage, tenant le jouet plus près de lui. Son odeur de fumée piquait, son œil larmoyant.
Joue le jeu. Combien de fois Ciel avait-il mis sa véritable nature de côté pour survivre ? Pas tant de fois ces dernières années, mais les premières années, après avoir surmonté sa naïveté mais pas encore retrouvé sa fierté. Afin de survivre, il avait appris à être ce qu'il devait être. Tant que l'identité d'une personne était assez forte, une personnalité était malléable, facilement modulable pour atteindre un objectif.
Les ongles de Ciel s'enfoncèrent dans le tissu abîmé du chien, essayant de se souvenir comment s'oublier.
- Merci, dit-il, faisant monter sa voix d'une octave.
En faisant cela, il observa le visage de Kelvin, attendant une quelconque réaction. Ce fut minime, mais il savait ce qu'il recherchait. Un zeste de rouge sur les joues rondes de Kelvin, une étincelle de satisfaction dans son œil, une pause dans sa respiration.
Ciel baissa le regard pour cacher le dégoût qu'il n'arrivait pas vraiment à contenir. Bien qu'il l'ait suspecté, voir la preuve aussi distinctement était un peu trop à supporter pour ses nerfs à vif actuellement.
Il me voit encore comme un petit garçon. Si désespéré de le voir jouer avec les jouets. La réaction à la voix qui accompagnait mieux les souvenirs de Kelvin. Tout cela faisait partie de la fantaisie que Kelvin avait construit autour de Ciel, qui avait fondé son obsession toutes ces années en arrière. Malgré le fait évident que Ciel était presque un jeune homme à présent, Kelvin se voilait la face, s'agrippant à n'importe quel signe de l'enfant qui avait volé son cœur. Il me regarde toujours comme à l'époque.
Quelle horreur.
Ciel ne releva l'œil qu'une fois qu'il fut certain que son expression était neutre. Les petits poils à l'arrière de sa nuque se hérissaient. Son estomac se serrait dans le néant, le clapotis d'une mer troublée. Ses mains mouraient d'envie de jeter le jouet répugnant. Pourtant son expression était sereine, pas une trace de ce qu'il ressentait réellement.
- J'aimerai tout de même que vous me parliez de vous, commença Ciel, maintenant cette octave anormale dans sa voix.
Il n'arrivait pas à se souvenir de sa manière exacte de parler enfant, abhorrant l'idée d'imiter cette élocution embarrassante, mais il semblait que la voix toute seule était suffisante. Kelvin réagissait toujours de la même manière, faible face à sa propre perversion.
- Après tout ce qui s'est passé à ce moment-là, on m'a mis ici… mais comment m'avez-vous trouvé ?
Avant, Kelvin avait lutté contre les questions. Maintenant, il mangeait dans la main de Ciel.
- La police est venue à Renbon le lendemain de ta disparition, expliqua Kelvin, retournant sur le lit et tapotant l'espace vide à côté de lui.
Ciel feint de ne pas voir l'invitation.
- La fumée était montée si haut, le voisinage aux alentours l'avait signalé. Enfin, il n'y avait plus grand-chose à trouver, mais ceux d'entre nous qui restaient expliquâmes ce que nous pouvions. Ils… ne comprenaient pas.
Son expression s'assombrit, le regard hagard.
- Des gens comme eux ne comprendraient jamais. Prolétaires, tous autant qu'ils sont, à nous juger, incapable de comprendre -
- Noah.
L'utilisation du prénom de Kelvin l'arrêta instantanément, son expression s'éclaircissant sur le champ. Il ricana.
- Pardon, pardon ! Comme je le disais, nous devions faire un rapport à la police. Je leur ai tout dit à propos de toi. Je leur ai dit de te chercher. Ils ont promis qu'ils le feraient, qu'ils ne prendraient pas de repos tant qu'ils ne t'auraient pas trouvé toi et les autres enfants. Même en leur ayant dit de ne pas s'embêter avec les autres enfants, ils ont quand même gâché leur temps.
Kelvin secoua gravement la tête, s'écartant de la route à nouveau. Un rapide raclement de gorge de Ciel et il revenait sur le chemin.
- Ce ne fut que quelques semaines plus tard que je découvris ce qui était arrivé. Personne ne voulait rien me dire. Ils disaient que je n'avais pas le droit de connaître ces informations. Que je n'avais aucun lien de parenté avec toi. Comme si cela comptait. Comme si le lien que nous avons a quelque chose à voir avec ça… Q-Quoi qu'il en soit, j'ai dû me séparer d'une partie de mes fonds avant qu'ils me disent quoi que ce soit. Même comme ça, ils m'ont juste dit que l'on t'avait déjà réclamé. Que tu étais le seul rescapé du feu. J'étais si heureux; tu allais bien ! Tu étais sain et sauf ! Je pensais pouvoir venir te chercher, te ramener à la maison, mais… Ils ne voulaient pas me dire quoi que ce soit sur la personne qui t'avait réclamé, à part le fait qu'il s'agissait d'un docteur. Que tu étais hospitalisé sous sa charge. Même lorsque je leur ai offert plus d'argent, ils ne voulaient rien dire. Alors j'ai commencé à te chercher moi-même.
Ciel sentit ses jambes commencer à le lâcher, le tournis empirant tant qu'il restait debout. Évitant l'invitation sur le lit, il prit la chaise près des écrans, ignorant volontairement ce qu'ils affichaient.
Posé contre la rangée du bas d'écrans se trouvait le tuyau que Ciel avait ramené de l'étage inférieur, le bout recouvert de sang séché.
- Vous avez réussi, clairement, dit Ciel, essayant de faire avancer la conversation. M'avez-vous trouvé par l'intermédiaire de ma Tante ?
- Non, bien sûr que non ! répliqua Kelvin, offensé. Après la manière dont elle traitait tes parents, non, non, je ne lui parlerai pour rien au monde !
Ciel se froissa face à cette insulte nonchalante. Et dire, que cet homme se croyait d'une manière ou d'une autre au-dessus de Ann. Mais il prit sur lui-même, les réponses qu'il désirait encore bien loin de sa portée.
- Alors comment ? demanda Ciel.
- Cela aurait été certainement plus simple de demander à cette femme, ria Kelvin, grattant le côté de sa bouche.
Le rire mourut aussi vite qu'il avait commencé, son humeur changeant brusquement de nouveau.
- Non, je ne devrai pas rire. Si je lui avais simplement demandé, j'aurais pu te trouver tellement plus tôt.
- Noah, l'interrompit doucement Ciel, Quand m'as-tu trouvé ?
- J'ai cherché pendant longtemps. Je n'ai jamais arrêté de chercher, crois-moi. Bien que je… pendant un temps, j'admets avoir été découragé. J'ai commencé à penser que tu avais vraiment disparu, comme eux. Vous perdre tous les trois… Je ne pouvais pas le supporter, - la voix de Kelvin se noua, ses yeux luisant -, Alors quand j'ai reçu sa lettre, je n'arrivais presque pas à y croire. Qu'après toutes ces recherches, après avoir consulté toutes les listes de patients de tous les hôpitaux de Londres et plus encore, qu'on me donne la réponse aussi facilement.
- Quoi ?
Ciel s'oublia un instant, la réponse inattendue le sortant du jeu d'acteur enfantin. La réaction lui fit bien vite réaliser son erreur, les yeux de Kelvin brillant, quelque chose de sinistrement proche de la colère.
- Q-Qui vous a envoyé une lettre ?
Ciel se rattrapa hâtivement, ajoutant un bégaiement pour plus de réalisme. Cela apaisa instantanément Kelvin et cet instant fut oublié, mais pas par Ciel. La fantaisie était profonde, il l'avait su, mais il voyait à présent que s'il refaisait une erreur et ruinait l'illusion, la colère de Kelvin se tapissait dans l'ombre. Malgré le fait que l'homme s'était excusé, il n'avait pas hésité à ouvrir le crâne de Ciel. Que ferait-il si Ciel l'énervait réellement ?
- La personne n'a pas signé de son nom. Elle a dit qu'elle devait rester anonyme, mais elle était si inquiète pour les enfants, elle n'arrivait plus à rester silencieuse. Elle avait besoin de mon aide. Elle n'était pas en mesure d'aider les enfants elle-même, autrement son identité serait révélée, - Kelvin fronça les sourcils -, Je ne le comprends pas moi-même,mais depuis qu'elle m'a dit où tu étais, j'ai fait ce qu'elle demandait. Grâce à elle, j'ai trouvé que tu étais ici. Mais quand j'ai essayé de te rendre visite, je ne pouvais même pas rentrer. Personne ne m'ouvrait le portail, et je n'arrivais pas à trouver un numéro de téléphone à contacter.
Ciel commençait à perdre patience, Kelvin ne donnant pas les bons détails. Ciel voulait savoir comment il avait été engagé, depuis quand observait-il Ciel sur ces écrans, pourquoi s'était-il juste contenté de cela.
En prenant en compte la dépendance passée de Kelvin pour le couple Phantomhive et leur fils, il semblait étrange qu'il ait gardé ses distances. Il n'avait jamais connu le sens de ce mot auparavant, toujours en train d'interférer, de pointer le bout de son nez sans prévenir, entrant chez eux sans demander leur avis. Il avait pris leur gratitude pour une invitation, une invitation sur laquelle ils avaient essayé de revenir beaucoup trop de fois. Alors pourquoi, après avoir cherché Ciel pendant si longtemps, s'était-il contenté d'un écran ?
- Après avoir fouillé un peu, j'ai réussi à trouver le numéro de téléphone de M. Tanaka. Le pauvre homme était en piteux état. Faisant lui-même des allers et retours dans des hôpitaux, vraiment affreux, dit-il en faisant « tss-tss ». Eh bien, nous parlions souvent. Un homme très agréable. Particulièrement intéressé par mon travail philanthrope. Mais alors sa santé a empiré, le pauvre homme, et il m'a demandé si je serai intéressé pour l'aider avec St. Victoria. Tu arrives à y croire ? Si facilement ! J'allais te revoir !
Ciel vit sa chance.
- Alors… pourquoi vous l'avez pas fait ?
Son ton fut plus accusateur qu'il ne l'avait voulu, son impatience grimpant. De nouveau, cette dangereuse lueur revint dans l'œil de Kelvin, le Ciel devant lui déviant du Ciel qu'il avait imaginé. Il en fallut plus pour arranger les choses cette fois, mais Kelvin voulait croire, alors même si Ciel en faisait un peu trop maintenant, il préférait jouer le jeu.
- Je me sentais vraiment seul. J'aurais été content de vous voir.
Kelvin rougit une nouvelle fois, répondant avec exubérance.
- Je le voulais ! Je le voulais tellement ! Mais les règles étaient strictes, Ciel. Il n'y avait aucune raison pour que je rencontre les patients directement, et chaque fois que j'essayais, il trouvait cela étrange. Undertaker. I-Il comprenait mal, tu sais. Je n'aime pas cet homme…
Kelvin serra les dents, un muscle sautant dans sa joue.
- Comme ces policiers. Nous regardant de haut. Enfin, je sais ce qu'il fait. Lorsque je le montrerai à Tanaka, il n'y aura aucune question, il devra partir-
Aussi intriguant qu'était ce qu'Undertaker faisait, Ciel avait plus important en tête.
- Alors, dans ce cas… depuis combien de temps êtes-vous ici, Noah ?
Il commençait à en avoir marre de s'entendre ainsi. Niais. Enfantin. Jouer un tel rôle était écœurant, mais cela fonctionnait. Kelvin était facilement touché.
- Environ quatre ans, répondit Kelvin. Tu avais presque quatorze ans à ce moment-là. Nous avons perdu tellement de temps, n'est-ce pas, Ciel ? Je suis désolé de ne pas avoir pu te trouver plus tôt. Je suis désolé de t'avoir laissé tout seul aussi longtemps. Plus jamais, je le jur-
Ciel sentit son estomac se retourner.
- Quatre ans ?
Ce ne fut à peine qu'un chuchotement, mais un cri n'ayant rien à voir avec la voix qu'il avait prise. Kelvin ne fut pas énervé par le changement cette fois. Il semblerait que tant que Ciel ne faisait pas preuve de caractère, la fantaisie n'était pas perturbée. C'était un miracle qu'il n'ait pas réagi plus dangereusement au thé jeté.
- Vous m'avez regardé pendant quatre ans ?
- Non, non, je suis venu ici il y a quatre ans, - Kelvin secoua la tête -, Mais ce n'était qu'il y a deux ans que tout ça a été construit. Elle ne l'a pas demandé avant.
Deux ans, quatre ans, c'était du pareil au même. Quelle réponse aurait pu être donnée sans que cela le dégoûte, Ciel l'ignorait. Des années, des mois, même des minutes avec cet homme qui l'observait sans qu'il le sache, le voyait ayant totalement baissé sa garde. C'en était trop.
Une fois de plus, l'œil de Ciel dévia vers le tuyau. Ses doigts tiquaient.
- Elle ? souffla-t-il.
- La personne qui a envoyé la lettre, répondit Kelvin, comme si son manque de précision aurait dû être évidente. Maintenant que j'étais ici, elle voulait que je reste en contact. Elle était si inquiète à propos des enfants. Je devais lui envoyer des lettres toutes les semaines. Mais… eh bien, elle a dit que ce n'était pas suffisant. Je ne sais pas pourquoi, je lui ai dit tout ce que je savais. Alors elle a demandé ça. Mais depuis, les lettres ont arrêté.
- Tanaka a dit qu'il n'y avait pas de caméras ici, dit Ciel, la voix basse. Lorsque je suis venu ici, il a promis qu'il n'y avait pas de caméras.
- Il n'y en avait pas à l'époque, dit Kelvin en fronçant les sourcils. Ciel… Qu'y a-t-il ?
La peluche abîmée tomba des mains de Ciel, heurtant le sol dans un fwump sourd. Ses mains étaient noires en son absence, tachées par la suie. Il les essuya sur son t-shirt. Croisant le regard de Kelvin, il n'y avait plus aucun acte.
- Alors quels ont été les temps forts pour vous, Kelvin ? demanda Ciel, l'assurance gorgeant à nouveau sa voix.
Il ne fit pas semblant d'être plus âgé comme tout à l'heure, sachant très bien que la personne qu'il était réellement suffisait à briser la précieuse illusion de Kelvin. Il surplombait l'homme assis en étant debout, prenant plaisir en voyant Kelvin lever la tête pour le regarder à présent.
- Cela vous a-t-il plu de me voir comme ça ?
La jovialité de Kelvin s'évanouit, une véritable confusion prenant sa place.
- C-Ciel ?
- Réfléchissons… quels sont mes temps forts ? - Ciel leva le menton -, Me faire arracher l'œil était un cadeau, mais oh, vous n'étiez pas là à ce moment-là. Dommage. C'était assez divertissant. Ooh, vous avez dû voir celui-là. Faustus me plongeant dans une cuve d'eau parce que je refusais de dire que j'étais un meurtrier. Qu'avez-vous pensé de ça, Kelvin ? Pensiez-vous que j'avais raison de le nier ? Pensez-vous que cela compte comme un meurtre quand ceux qui meurent sont à peine humains ?
Kelvin avait du mal à respirer correctement, serrant du poing les draps. Il n'y avait aucune compréhension dans ses yeux. Entendre les paroles énervées de Ciel, sentir sa condamnation dans chaque syllabes crachées et cette manière qu'il avait de plisser l'œil. Ce n'était pas ainsi que devait se passer leurs retrouvailles. Ce n'était pas ce que Kelvin avait voulu, absolument pas.
- Cela semblait tout à fait juste, reprit Ciel, tranchant comme un couteau. C'est eux qui nous ont dit que le feu purifiait.
- Je-Je, déglutit avec difficulté Kelvin, s'étouffant sur une respiration avortée, Je faisais juste attention à toi, comme ils me l'avaient demandé !
La tirade de Ciel fut mit sur pause, sa grimace devenant plus marquée.
- Ils ont demandé ?
Il secoua la tête, même alors que son crâne le lançait.
- Non, ce n'est pas ce qu'ils ont demandé. Ce n'était pas ce qu'ils voulaient de vous. La seule chose qu'ils voulaient de vous, vous l'avez merdée.
- Je le devais ! Ils allaient t'emmener !
La pause fut sincère cette fois, née de la surprise.
- Quoi ?
Ciel cligna de l'œil, sa main vide se refermant.
- Vous avez dû… quoi ?
Kelvin réalisa trop tard son erreur. Ses yeux brillèrent de culpabilité, étincelèrent. Aucun mots ne s'apprêtaient à sortir, même alors que sa bouche se mouvait sans un son.
Le rêve plana aux devants des pensées de Ciel. Non, pas un rêve. Un souvenir, déterré depuis les profondeurs de son esprit par cette musique mielleuse qui continuait à sauter sur l'ancien tourne-disque. Son père implorant Kelvin, de les aider, de les aider à fuir dans la nuit. Kelvin refusant, apeuré – mais était-ce de la peur ? Étaient-ce les conséquences qu'ils subiraient tous si Ciel était escamoté la nuit précédant ce jour-là qui l'empêchait de les aider ? Ou s'agissait-il d'autre chose, quelque chose d'égoïste, qui avait jeté leur seul espoir aux flammes ?
Ciel sentit la caresse fantôme des doigts de sa mère dans ses cheveux. Sa douce voix essayant d'étouffer les implorations de son père, sa colère sans espoir. Cette voix déformée par la terreur, le poussant à travers la neige, lui disant de ne pas se retourner quoi qu'il entende, lui promettant qu'ils reviendraient le chercher.
- Kelvin.
Ciel n'avait jamais eu l'air si calme.
- Qu'avez-vous fait ?
- Ils allaient t'emmener.
Kelvin fixait, les yeux grands écarquillés. Ses mains tremblaient sur ses cuisses.
- Ils ne comprenaient pas, Ciel. Quel honneur c'était pour toi d'avoir été choisi. Tu allais transcender la crasse dans laquelle nous sommes tous piégés. Parce qu'ils ont vu ce que j'ai vu. Que tu étais pur. Que tu étais innocent. Que tu méritais d'être plus.
Lorsque Ciel resta muet comme une carpe, Kelvin blêmit, se levant maladroitement du lit.
- Ils allaient te prendre cela, Ciel. Leur ignorance allait te voler la chance que l'on t'avait donné. Je-Je ne pouvais pas les laisser faire ! expliqua-t-il désespérément, bougeant les mains dans tous les sens, sans rythme ni raison.
Il semblait incapable de rester immobile, si frénétique était-il pour que Ciel comprenne, pour briser cette plaque de givre et trouver le véritable Ciel, son Ciel. Parce que son Ciel ne l'aurait jamais regardé ainsi. Si froid, si éloigné.
- Ils vous ont demandé votre aide, dit Ciel.
L'accusation était intentionnelle à présent.
- Ils pensaient que vous étiez leur ami.
- Je le suis ! s'exclama Kelvin avec désespoir. Je devais les arrêter, pour leur bien aussi ! Je ne- Je ne pensais pas que ça finirait comme ça… Je ne pensais pas.
- Vous leur avez dit que Mère et Père partaient avec moi cette nuit-là, dit lentement Ciel, articulant chaque syllabe. Alors ils ont assassiné mes parents.
Des larmes ruisselaient le long du visage de Kelvin à présent. Il tomba à genoux, s'agrippant au pantalon de Ciel par les jambes. Même séparé par le tissu, le toucher était nauséabond. En dépit du tournis toujours présent, Ciel chancela en arrière, une position plus forte afin de dégager Kelvin loin de lui.
L'arrière du crâne de Kelvin heurta violemment l'encadrement du lit, un misérable petit gémissement dégoulinant de ses lèvres. Il pleurnichait à présent, tentant de ramper pour retourner aux pieds de Ciel.
- C'est pour ça que je dois m-m'occuper de toi, renifla-t-il, essayant de se relever. C'est ce que Vincent aurait vo-
Le discours de Kelvin se perdit en une gorgée de sang. Il hurla, un cri strident et gargouillé. Le tuyau l'avait frappé sur le côté du crâne avec une telle force que sa bouche avait été fermée de force au beau milieu d'un mot, encastrant ses dents directement dans la chair de sa langue. Du sang et de la salive ainsi qu'un morceau de chair dégoulinèrent alors qu'il chavira, soulevant la moitié de sa propre langue sur le sol souillé.
- Je vous interdis de dire son nom.
Ciel tint fermement le tuyau, regardant de haut la vermine à ses pieds.
- Vulgaire. Laid. Pervers.
Chaque mot était accompagné d'un pas vers Kelvin alors qu'il leva les yeux vers Ciel, agonisant.
- Les hommes comme vous. Vous n'avez pas le droit de dire le nom de mon père. Vous n'avez pas le droit de dire le nom de ma mère. Vous n'avez pas le droit de dire mon nom.
Chaque parole était un couteau minutieusement choisi, perçant Kelvin avec précision. Les insécurités que Ciel n'avait pas reconnues en tant qu'enfant. L'obnubilation qu'il avait placée sur le trio Phantomhive comme une sorte de modèle de beauté, Ciel comme une sorte de quintessence de la pureté et de l'innocence. Sa lutte désespérée pour se frayer un chemin de force dans leur monde, même alors que Rachel l'observait avec une méfiance affûtée, alors que Vincent entrait dans différents cercles sociaux qu'il ne pourrait jamais espérer atteindre. Ciel fit de chaque réalisation une arme, chacune pénétrant l'ordure à ses pieds.
Il garda le meilleur pour la fin, ses pieds nus glissant avec le sang de Kelvin alors qu'il se dressait au-dessus de l'homme qui se recroquevillait.
Ciel secoua lentement la tête, levant le tuyau une fois de plus.
- Les hommes comme vous sont la pire forme de vie humaine, cracha Ciel, le visage déformé par le dégoût. Vous n'aviez aucun droit d'exister dans nos vies.
Et il asséna le tuyau sur le sommet du crâne de Kelvin.
Longtemps après que le sang de Kelvin soit devenu froid entre ses orteils, la poitrine de Ciel se soulevait encore pour avoir de l'air. Ce n'était pas la peur qui l'étouffait, mais quelque chose de pire, quelque chose qu'il avait toujours eu plus de mal à contrôler.
L'instant où Kelvin avait dit le nom de Vincent, Ciel avait vu rouge. Entendre ce nom, prononcé pour la première fois en presque huit ans, huit ans que Ciel avait passé à enfouir de force ce nom et celui qui l'accompagnait dans les profondeurs les plus sombres de sa mémoire. Il l'avait su à cette époque, âgé de dix ans et enfermé dans une section, que peu importe à quel point il hurlait fort ces noms, ils ne reviendraient plus jamais pour lui. Malgré leur promesse. Malgré l'attente dans la neige jusqu'à en oublier la sensation de chaleur.
Ciel aurait pu faire face à la découverte de beaucoup de choses dans la salle de surveillance. Qu'il ne s'agissait que d'une sorte de traquenard élaboré. Qu'il s'agissait d'une prison depuis le début, la sanction pour les crimes qu'il avait commis lorsqu'il avait été blessé, terrifié, et brûlé. Même Sebastian, le troisième directeur secret, les deux dernières années combinées une grande escroquerie. Ce n'aurait pas été impensable en prenant en compte la cruauté de St. Victoria.
Mais passer cette porte et être renvoyé dans le passé, face à face avec l'homme qui avait pris leurs implorations et les avait enfoncés comme des couteaux dans leurs dos, c'était de trop. Peu importe le présent qui pourrait lui être jeté à la figure, Ciel était sûr de pouvoir l'affronter. Mais il avait passé trop de temps, gaspillé trop d'énergie, à nier ses souvenirs et ces deux noms pour soudainement les retrouver en train d'attendre, d'observer, l'ombre derrière le rideau.
La gorge de Ciel brûlait, sa main se contractant autour du tuyau. Le sang séchait sur ses pieds, le piégeant au sol. L'odeur putride de la mort émanant de Kelvin, grouillant autour de lui, s'appuyant sur ses épaules.
Ciel ne reconnut pas le son de son propre cri. Cela faisait si longtemps qu'il ne l'avait pas entendu.
Le tuyau s'écrasa sur les écrans. Le verre explosa, les morceaux brillant dans l'air comme les étincelles d'un feu d'artifice, crépitant sur le sol. Les plus gros morceaux entaillaient sa peau, déchiraient ses pieds, mais Ciel ne semblait pas remarquer. Il continua son assaut sur les écrans, détruisant la preuve de sa faiblesse, de son désespoir, de sa honte. Chaque écran qui aurait pu montrer une image de lui, projetée pour les yeux curieux de Kelvin, était brisé jusqu'à ce qu'il ne reste que du noir.
Son visage, son cou, ses mains et ses pieds. Recouverts de petites entailles, des coupures sanglotantes, du verre encore coincé dans les coupures plus larges. Mais même lorsqu'il n'y eut plus d'écrans, la peau de Ciel le démangeait toujours, suintait, recouverte de chair de poule. Ce n'était pas suffisant. La colère était encore là. La honte. La culpabilité. Alors il se défoula à nouveau, abattant le tuyau sur tout ce qu'il trouvait, détruisant tous les tableaux, toutes les petites lumières allumées, tous ces jouets laids et bon marché.
Petit à petit, le bruit se fraya un chemin à travers le brouillard, résonnant un moment avant que Ciel le remarque. Ce ne fut que lorsque la colère commença à se dissiper, dispersée ici et là dans chaque chose détruite, que Ciel entendit réellement le bruit hurlant autour de lui.
Une sirène.
Calmement, Ciel essuya le tuyau sur les draps, marchant sans faire attention sur les débris. Il ne fit rien pour se nettoyer, baignant dans le sang de Kelvin et le sien, mais le tuyau fut presque impeccable lorsqu'il se remit droit.
Le tuyau pendouillant le long du corps, Ciel s'aventura sur les couches de poussière, se dirigeant vers la porte ouverte en bas des escaliers en bois.
