Elle s'extirpa de cette masse ivre de bonheur qui la rendait malade, en titubant. Elle avançait instinctivement, en cherchant l'air frais, et chaotiquement, en évitant le contact, devenu désormais répugnant, de chaque être humain. Elle ne pensait plus de façon rationnelle.

Elle perdait pied.

Elle devait courir.

*Fuir. *

Quand elle réussit à sortir de la salle et à être hors de vue des rares convives à l'extérieur, elle leva les yeux, distingua une masse d'arbres épaisse et se dirigea vers elle. Elle s'éloignait rapidement. Plus elle s'approchait du bois, plus son allure amplifiait. Sa foulée augmentait.

Elle courait.

Elle devait courir.

*Fuir. *

Elle courait sans réfléchir aux branches qui faisaient des accros dans le tulle vert bouteille de sa longue robe de soirée. Sans réfléchir aux chaussures qu'elles ne sentaient plus enserrer ses pieds. Sans réfléchir aux cheveux châtains ébouriffés qui fuyaient sa coiffure élaborée. Sans réfléchir à ce que penseraient Yukari et Amano. Ou les Autres. Sans réfléchir à ses larmes fouettées par le vent. Sans réfléchir à où elle allait.

Sans réfléchir à rien.

Et, ainsi, elle courut longtemps. Très longtemps. De plus en plus vite. Jusqu'à ne plus sentir ses jambes. Jusqu'à ne plus pouvoir respirer. Jusqu'à ne plus tenir debout. Jusqu'au bout.

*Au bout de quoi ?*

Lorsqu'elle s'écroula d'épuisement et qu'elle parvint à distinguer son environnement, Hitomi réalisa grâce à l'épaisse végétation qui l'entourait, qu'elle s'était profondément enfoncée dans la forêt aperçue en quittant la réception.

*En fuyant. *

Elle s'était effondrée près d'un majestueux érable. Elle rampa jusqu'à lui afin de s'adosser à son tronc large et accueillant. Dans un ultime effort, elle se redressa et s'assit contre lui. Ses jambes, étendues sur le tapis d'herbe grasse et douce qui offrait un coussin moelleux à ses pieds nus abimés par sa course improvisée, cessèrent doucement de se contracter. Elle laissa retomber ses bras, et expira longuement et bruyamment. Puis, elle inspira. Et expira. Elle respira ainsi, calmement, un long moment, le parfum boisé des lieux. Les yeux fermés, elle profita du silence et de l'accalmie momentanée de son esprit. Enfin, elle se sentait apaisée. Seule la course rendait cela possible.

*La fuite. *

Quand Hitomi se perdait dans le tumulte de son esprit, il n'y avait qu'en courant qu'elle parvenait à s'en sortir. Elle avait bien dû trouver un moyen de faire face. Car, depuis toujours, ses pensées étaient habitées par toutes sortes de visions, de rêves, parfois prémonitoires, parfois incompréhensibles.

*La lune. *

*Et cet œil. *

Pourquoi avait-elle cette clairvoyance ?

*En est-ce réellement ? *

Pourquoi avait-elle été appelée sur Gaïa ?

*Où est-ce vraiment ?*

Pourquoi Escaflowne ?

Et Van ?

Pourquoi elle seule avait pu aider l'héritier du clan des Dragons à contrôler son armure ?

*L'Elue, la Déesse Ailée de la Lune des Illusions.*

Mais, elle ne pouvait plus rien désormais.

Elle n'était plus rien.

*Rien.*

Après son retour de Gaïa, sa famille avait expliqué son absence par un séjour à l'hôpital. Les spéculations sur le type de structure censé l'avoir accueillie étaient allées bon-train. De long mois, embarrassants et gênants pour son entourage passèrent. Seule Yukari agissait normalement avec elle. Et la soutenait. En l'aidant avec les cours. En l'encourageant à courir. En l'écoutant. Son amie lui avait fait prendre conscience que, quelque part, elle était aimée.

Mais, tout cela n'avait pas duré.

Car, au fur et à mesure que tout le monde trouvait sa place sur Terre, Hitomi n'y parvenait pas. Car sa place, à elle, était ailleurs.

*Sur Gaïa.*

Alors, pourquoi se battre, ici, pour une vie qui n'est pas la bonne ?

Cela faisait cinq ans qu'elle suffoquait. Et même si elle avait appris, dès son plus jeune âge, à s'accommoder de ses incertitudes constantes et à vivre dans un tourment quasi-permanent, ces derniers temps, le trouble s'était fait écrasant.

Cinq ans qu'elle se débattait avec le doute le plus violent qu'elle ait eu à combattre de sa vie.

Avait-elle vécu ce rêve ou…

*Avait-elle rêvé cette vie ?*

Cinq années à se demander si ce voyage et ces rencontres étaient dus à ses dons où s'ils étaient le symptôme d'autre chose ?

*D'un délire. *

Soudainement, elle eut mal à la joue. La gifle de Mirana lui revient en mémoire.

La douleur était réelle…

La peur de Folken était réelle.

La guerre à Fanélia était réelle.

Le rire de Merl était réel, la voix d'Allen, la tristesse de Sora, les yeux de Van. Tout. Tout était réel. Tout était criant de réalité.

*Ta réalité.*

Elle ferma les yeux et se remémora les plaines verdoyantes, s'étalant à perte de vue, parsemés de collines et de bosquets touffus. Elle se souvenait de la rivière serpentant au milieu de la végétation et du sentier qui la longeait. Elle se rappelait des Abaharahi, l'armée de résistance d'Allen et de Mirana ainsi que de leur machine improbable, mi bateau-mi tank. Elle visualisait les rues de Torcina et ce bar où elle entendit la chanson du peuple du Dragon. Elle songea à la citadelle de Folken, froide et massive. Et, bien sur, à Escaflowne. Elle ne pourrait jamais oublier Escaflowne. L'armure du Guerrier Dragon. Cette machine blanche gigantesque, son épée monumentale et son terrifiant cœur rouge. Mais elle n'oublierait jamais non plus ce clair de Terre, mystique et envoutant.

*Et cet œil de Lune, spectral et inquisiteur*

Elle était si épanouie là-bas. Elle regrettait tellement de s'être laisser emportée par l'appel de son monde d'origine au soir de la victoire. Elle n'avait pas réfléchi sur le moment, elle n'avait rien anticipé. Elle n'avait pas résisté et elle s'en voulait de ne pas avoir essayé de lutter. Elle regrettait tant d'avoir quitté Gaïa et tous ses êtres qui lui étaient devenus chers. Elle ne savait même pas ce qu'il était advenu d'eux. Etaient-ils tous sains et saufs ? Allen et Mirana se battaient-ils toujours côte à côte ? Merl était-elle repartie vivre chez elle ou était-elle toujours aux côtés de Van ? Etait-il monté sur le trône ?

Pensait-il seulement encore à elle ? Ou l'avait-il oublié ? Comme on oublie son amour d'adolescent…Elle-même avait fini par céder à la pression de la société et avait affiché des relations avec d'autres garçons. Avait-il fait de même ? Peut-être avait-il déjà trouvé quelqu'un de sérieux pour partager sa vie ? Après tout, c'était sûrement un roi, désormais…

*Dans tous les cas, c'est un homme.*

Cinq ans qu'elle accumulait des questions sans réponse.

Cinq ans qu'elle simulait un intérêt pour quoi que ce soit.

Cinq ans qu'elle dissimulait consciencieusement cela.

Elle était épuisée par ce double jeu. Le pion qu'elle était ne trouvait plus sa place, ici.

*Mais pas sur Gaïa.*

Mais pas sur Gaïa.

C'est alors que de longues plumes immaculées virevoltèrent lentement et se posèrent délicatement près de son corps.

*Des plumes blanches.*

Une réponse ?

*Une réponse.*

Van ?

Van.

Elle frissonna.

Elle sut.

De nouveau, elle l'entendait. Elle le ressentait.

L'appel de Gaïa.

Elle ne voyait plus les arbres de cette forêt, n'en n'inhalait plus l'odeur, n'en percevait plus les sons.

Elle ne ressentait que Gaïa.

Elle frissonna de nouveau.

Mais pourquoi Gaïa l'appelait maintenant ? Ce monde devait faire face à un réel danger s'il appelait la Déesse Ailée. Gaïa devait avoir besoin d'elle pour piloter Escaflowne. Le pays avait-il replongé dans la guerre ?

Elle frissonna une fois de plus.

Comment Gaïa s'y prenait-elle pour l'appeler ? Elle avait essayé tant de fois de contacter Van. Méditation, hypnose, médicaments…Elle avait tout essayé. Mais rien n'avait eu d'effet. Et les médaillons avaient été détruits…

Elle frissonna encore.

Si Gaïa l'appelait, comment rentrerait-elle sans les médaillons ? Aurait-elle seulement cette possibilité ? En aurait-elle envie? Ou choisirait-elle de rester ? Le pourrait-elle ? Serait-ce un voyage sans retour ou une hospitalisation de plus ?

Elle frissonna.

Elle devait se décider.

Que voulait-elle ?

Gaïa.

Elle voulait Gaïa.

*Et Van.*

Toute son âme réclamait cela. Alors pour la première fois de sa vie, elle lâcha prise.

Elle s'abandonna.

Et Gaïa s'empara d'elle.

Toute entière.

Elle ne frémissait plus.

Elle ressentait quelque chose d'inexplicable. C'était palpable et intangible à la fois. Elle avait l'impression de flotter, soutenue par une masse agréable et réconfortante, et, en même temps, de voler tant son corps semblait s'élevait légèrement dans les airs.

Elle s'en délectait à la manière d'un sentiment qu'elle savait, par avance, unique. Ces moments où elle avait atteint une sorte de transcendance : sa meilleure course, sa première fois, son premier voyage vers Gaïa. Elle éprouvait cette même sensation, mais de manière décuplée. Elle éprouvait du plaisir à une hauteur jamais atteinte. C'était un soulèvement de bonheur pur. Une vague de félicité.

Ce courant l'emporta telle une marée imparable. Elle se laissa happer sans résistance. Ses pieds s'élevèrent du sol. Le flot, doux, l'emporta en l'enveloppant délicatement. L'onde bienveillante lui procurait un bien-être absolu en la berçant doucement.

Elle était apaisée.

Elle se sentait tellement bien.

*Vivante.*

Vivante.