Chapitre 29 : Remembrance

Valla, salle du trône du château de Gyges…

Chrom laissa retomber sa main, renonçant à tirer Falchion, sur un geste de Daraen.

La jeune femme regarda Saizo sans ciller, malgré la lame plaquée sur sa gorge. Elle esquissait un sourire en coin presque nonchalant.

_ Si vous parlez, je vous tuerais.

_ Pourquoi ? Parce que je vous ai vu embrasser Kaze, votre frère ? Jumeau de surcroit ? Qu'est-ce que ça peut bien me faire ? Vous auriez put être en train de vous envoyer en l'air avec un cheval que je n'aurais pas mon mot à dire.

_ Pardon ?!

Daraen posa sa main sur la lame et l'abaissa doucement, fixant le ninja borgne avec sérieux.

_ Saizo, je me fiche que vous aimiez votre frère. Je n'aurais aucun intérêt à aller le crier sur tous les toits ! Si j'aime pousser les individus à s'avouer leurs sentiments, je ne briserais jamais leur vie en les dévoilant au grand jour.

Kaze regarda Daraen et s'approcha de son frère.

_ Daraen… Nous sommes frères. Contrairement à Corrin et Léo, nous sommes liés par le sang. Nous n'avons pas le droit de…

_ Qui en a décidé ainsi ? Les rois ? La plupart sont bien plus malsains que vous. Les dieux ? Excusez-moi, mais je n'ai pas de leçons de morale à recevoir de la part de mégalos avide de sang et de pouvoir qui poussent les hommes à s'entretuer. La morale n'est qu'une invention humaine pour exclure les minorités. Vous n'avez rien fait de mal.

Les deux frères échangèrent un regard perplexe.

Chrom sourit. C'était ça aussi qu'il aimait chez Daraen. Elle était difficile à cerner, caractérielle, franche, capricieuse, directe… Et profondément compréhensive. Elle ne jugeait jamais, ne faisait jamais de leçons de morales et encourageait toujours ceux qu'elle prenait en affection.

Daraen repoussa complètement la lame de Saizo et glissa sa main sous le bras de Chrom.

_ Une histoire d'amour, la mienne en l'occurrence, à sauvé mon monde et ma famille. C'est l'amour qui fait tourner le monde, qui triomphe de la guerre… Retenez bien ça. Je ne dirais rien, soyez rassurés ; et si un jour ce monde ne veut plus de vous à cause de votre amour dont vous n'êtes, soit dit en passant, aucunement responsable, Ylisse vous accueillera sans chercher à savoir quoi que ce soit d'autre que : Etes-vous de grands assassins fous dangereux et génocidaires aux désirs de conquêtes du monde ?

Elle sourit et entraina Chrom avec elle, laissant seuls les jumeaux ninjas. Ils se regardèrent avec la même expression ébahie. Kaze finit par sourire légèrement d'un air contrit. Il sentit la main de Saizo se poser au creux de ses reins et l'attirer contre lui. Leur amour pouvait bien être considéré comme le pire des tabous, ce n'était plus leur problème.

Ils se dirigèrent vers la tente de Kaze, bien décidés à n'avoir aucun regret, comme l'avait si bien expliqué Daraen peu de temps avant…

_oOo_

Kamui regarda Niles nettoyer soigneusement son arc en prévision de la bataille à venir. Il s'était attendue à ce que l'archer lui saute dessus sitôt qu'ils seraient seuls, mais le vassal de Léo semblait considérer l'entretient de son arc comme prioritaire. Le jeune prince se mordilla la lèvre inférieure d'un tic nerveux. Deux choses s'entrechoquaient en boucle dans sa tête : le souvenir de ses rêves particulièrement indécents concernant Niles ; et ce que lui avait dit Daraen. Ce fut ce dernier point qui le poussa à agir.

Kamui se leva et enroula ses bras autour des solides épaules de Niles, le faisait sursauter. Son arc tomba au sol avec un bruit sec.

_ Kamui !? Qu'est-ce qui vous prends !?

Le jeune prince se hissa sur les genoux de son archer et l'embrassa.

Niles écarquilla les yeux de surprise devant la fougue de ce baiser. Il l'attira malgré tout contre lui sans se faire prier. Et dire qu'il avait essayé de se retenir d'aller trop loin pour ne pas choquer cet ange d'innocence ! Pourtant ce n'était pas dans sa nature de ménager quelqu'un mais là… Kamui, c'était différent.

Niles glissa son visage dans le cou du jeune prince et l'embrassa sans dissimuler son avidité…

_oOo_

Corrin repassa dans sa tête ce que lui avait dit Daraen et retint un soupir triste. Léo tourna la tête vers elle avec un regard intrigué. Pourquoi Corrin avait-elle un air aussi triste ?

_ Corrin ? Tout va bien, ma sœur ?

_ Ha ! Léo ! Oui, oui ! Tout va très bien !

_ Tu sais, tu n'as jamais été très douée pour me mentir.

La jeune femme secoua la tête et se lova dans les bras du jeune homme blond, respirant profondément son odeur qui avait toujours eut le don de l'apaiser.

_ Je sais… Léo… C'est juste que je suis triste. Nous avons perdu tant d'amis en si peu de temps ! Et… Et je suis terrifiée que, lorsque nous affronterons Anankos, il n'arrive quelque chose à notre famille…

_ Oui, je comprends. C'est vrai que nous avons eut beaucoup de pertes à déplorer… ça me rassure que Daraen est envoyé Odin à l'abri. Mais je te promets que nous sortirons tous vivant de la prochaine bataille, ma très chère Corrin.

La princesse leva la tête et observa son frère dans les yeux. Elle déposa un baiser sur ses lèvres avant de se blottir un peu plus contre lui en fermant les yeux.

_ Tu sais Léo… Si les choses devaient mal tourner… Je n'aurais aucun regret… Même si j'ai fait le mauvais choix en partant en Hoshido, maintenant, nous sommes ensemble et c'est tout ce qui compte… Je t'aime, Léo.

Le prince Nohrien sourit doucement et caressa les courts cheveux ivoire de Corrin. Il espérait qu'ils ne mettraient pas trop de temps à repousser !

_ Moi aussi tu sais, je n'aurais aucun regret…

Il l'embrassa doucement sur le front et la laissa s'endormir tout contre lui.

Léo commença alors à installer autour de sa précieuse sœur tous les sorts de défense et de protection qu'il connaissait. Elle serait mieux protégée que quiconque.

_oOo_

''L'obscurité semblait vouloir l'engloutir tout entier. Pourtant une lueur semblait chercher à percer les ténèbres.

Une main aux ongles parfaitement vernis s'approcha de son visage et tout devint rouge sang.

_ …les…

Il avait l'impression que quelque chose provenait de la lointaine lueur.

_ Niles !''

_oOo_

Niles se redressa brutalement, le corps secoué de tremblement. Quelqu'un le secouait pour le forcer à se réveiller.

_ Niles !

Il finit par rassembler ses esprits et regarda les yeux rubis emplit d'angoisse qui le fixaient.

_ Kamui…

_ Vous aviez l'air d'avoir si mal… Je n'ai pas compris…

_ Ce n'est rien, juste un cauchemar. J'en fait souvent, je suis désolé.

Kamui se mordit la lèvre et posa sa main sur le bras de l'archer. De fines mais nombreuses cicatrices parcouraient sa peau hâlée.

_ Vos cauchemars ont l'air terrible…

_ Ce sont juste des fragments de mes souvenirs. C'est vrai qu'ils sont loin d'être heureux.

Le jeune prince resta silencieux, continuant de fixer Niles. Ce dernier posa son front contre l'épaule de son amant et ferma son œil.

_ Je n'étais qu'un enfant quand ma mère m'a abandonné. Mon père s'était déjà tiré depuis longtemps. Elle avait besoin d'argent pour se procurer de la drogue, et j'étais la dernière chose qui pouvait lui rapporter quelques écus. Elle m'a vendu à une femme cruelle et dénuée de la moindre compassion. Une matrone dirigeant une bande de bandits… Un jour où j'ai eu l'audace de lui désobéir… C'est ce jour-là que j'ai perdu mon œil.

L'archer effleura son cache-œil du bout des doigts en grimaçant, revivant la douleur insoutenable. Il pouvait presque sentir les doigts glacés et les ongles effilés s'enfoncer dans son orbite et en extraire son globe oculaire sans aucune considération pour ses hurlements de douleur.

_ J'ai survécu à cette blessure sans savoir comment… Et je me suis enfui. J'ai finalement rejoins une bande voleurs des rues qui ont achevés de faire de moi ce que je suis aujourd'hui : un voleur, un dépravé, un assassin, sadique, cruel, sans cœur…

_ C'est faux !

Niles posa son regard sur Kamui et sourit doucement. Il posa sa main sur la joue du jeune homme et essuya une larme qui y roulait.

_ Un jour, ils ont décidés de s'introduire dans un palais de la haute noblesse, mais les choses ont mal tournées. Ils se sont servis de moi pour pouvoir prendre la fuite, m'abandonnant eux aussi. C'est Messire Léo qui m'a trouvé… Je n'avais plus rien et je l'ai supplié de me tuer. Mais il ne l'a pas fait et a préféré me prendre à son service. C'est ainsi que je me suis retrouvé à le servir et que de fil en aiguille, mon chemin à croisé le votre.

L'archer chassa les nouvelles larmes qui coulaient sur le visage de son amant.

_ Kamui… Ne pleurez pas pour moi… Mes souvenirs sont ce qu'ils sont et personne ne pourra rien y changer. Si je n'avais pas traversé tout ça, je ne vous aurez jamais rencontré. Je suis donc heureux de la vie que j'ai eut. Même si j'ai fait de la souffrance ma compagne de voyage, même si j'ai eut le cœur brisé… Même si je suis quelqu'un que les autres évitent, vous, vous m'avez ouvert votre cœur sans concession. Vous avez ramassé les morceaux épars du mien et vous l'avez réparé… Kamui, je ne vous remercierais jamais assez pour tout ça.

Le jeune prince jeta ses bras autour du cou de Niles et se blotti contre lui un long moment.

Il finit par s'écarter.

_ Niles… Je… Est-ce que vous accepteriez de…

Il effleura du bout des doigts le cache-œil de l'archer en se mordant la lèvre, n'osant pas finir sa question. Niles hocha imperceptiblement la tête.

_ Ce n'est pas beau à voir, Kamui.

Le jeune homme fit simplement glisser le cache-œil et observa l'orbite vide et les cicatrices légèrement boursoufflées qui l'entourait. Il replaça avec douceur le cache-œil et se lova de nouveau dans les bras de Niles.

_ J'aurais tant voulut être là, à cette époque… J'aurais put essayer de vous aider…

_ Vous êtes là aujourd'hui, et c'est tout ce qui compte. Kamui… Mes souvenirs reviennent fréquemment sous formes de rêves… c'est douloureux. Mais… Même s'ils me réveillent chaque nuit, si je vous vois à mes côtés, tout ira bien. Je… S'il-vous-plait, restez à mes côtés. Et quand je dors… tenez ma main et ne la lâchez jamais… Kamui, ne me laissez jamais seul, je vous en prie.

Kamui le regarda et, devant son expression suppliante, ce que lui avait dit Daraen resurgit dans son esprit. Le jeune prince enlaça Niles de toutes ses forces. Il ne savait pas mentir, mais ne voulais pas briser le cœur de Niles alors qu'il s'était enfin ouvert à lui. Il finit par trouver la seule réponse qui ne serait ni un mensonge, ni un nouveau coup pour Niles.

_ Oh Niles… Je vous jure qu'aussi longtemps qu'il me restera un souffle de vie, je vous aimerais de tout mon cœur et resterais à vos côtés.

Ils restèrent étroitement enlacés pendant un long moment.

_ Niles ?

_ Oui ?

_ Vous vous rappelez, sur le bateau nous ramenant au Port de Dia, je vous avez demandé de me parler de votre passé. Et vous avez répondu que… Que le prix pour connaitre cette histoire serait à payer en nature.

_ Je m'en souviens… Seriez-vous en train de me faire comprendre que vous voulez… vous acquitter de votre dette ?

Kamui hocha la tête, rouge jusqu'à la point des oreilles. Niles lui adressa son sourire le plus sensuel et l'embrassa. Kamui avait beau avoir un visage d'ange, il se révélait être un véritable petit démon…

_oOo_

Corrin ouvrit ses yeux rubis et regarda Léo. Le jeune homme la regardait avec douceur, appuyé sur son coude et caressant distraitement ses cheveux ivoires.

_ Léo…

_ Quand la guerre sera finit, je t'offrirais une nouvelle rose pour mettre dans tes cheveux. Celle-ci est presque fanée.

Corrin se redressa et l'embrassa soudainement. Elle ne voulait pas parler de ''après la guerre''. Pas avec les mots de Daraen tournant en boucle dans sa tête. Et se contenta de transmettre par ses gestes tout son amour pour Léo.

_oOo_

Xander patrouillait entre les tentes. Tout était terriblement calme et silencieux alors qu'il savait très bien que le nombre de personnes endormies dans le camp devait avoisiner le zéro absolu. Les sorts d'isolation et d'inviolabilité de Daraen et Léo étaient terriblement efficaces. Lorsque ces deux mages s'alliaient, ils étaient véritablement invincibles.

Le prince héritier s'arrêta devant les restes du trône de pierre et l'observa longuement.

Des pas feutrés dans son dos le firent se retourner.

Mozu le regardait en passant d'un pied à l'autre d'un air mal-à-l'aise. Il sourit légèrement devant cette fragile jeune fille qui n'avait rien à faire sur un champ de bataille.

_ Messire Xander… Je… J'ai quelque chose pour vous…

Le prince s'assit sur un pilier renversé et fit signe à Mozu de prendre place à ses côtés. La jeune paysanne serrait quelque chose entre ses mains.

_ Qu'y-a-t-il, Mozu ?

_ Et bien… Voilà… C'est pour vous…

Elle ouvrit les mains et révéla ce qu'elle cachait. Un simple carré de tissu brodé avec maladresse.

_ Voilà… Dans mon village, on offrait ce genre de chose pour porter chance à quelqu'un… Et moi, j'espère qu'il vous protègera contre Anankos… Je ne veux pas qu'il vous arrive malheur.

Xander prit doucement le carré de tissu et l'examina avec attention.

Mozu le regarda. Son visage dur, ses sourcils toujours froncés… Il lui avait fait si peur la première fois qu'elle l'avait vu. Maintenant, il en allait tout autrement. Elle ne pouvait concevoir de ne plus le voir.

_ Messire Xander… Est-il possible pour un prince de… Et bien… d'aimer… une simple paysanne ?

Xander s'arracha à la contemplation du morceau de tissu et la regarda d'un air interrogateur, comme s'il n'avait tout simplement pas entendu ce qu'elle lui avait dit.

_ Ah ! Rien, rien ! Je me parlais à moi-même !

Elle rougit jusqu'aux oreilles en agitant les mains. Xander esquissa un imperceptible sourire.

_ Mozu, je voudrais que tu gardes ceci avec toi.

Il remit entre les petites mains de la jeune fille son morceau de tissu.

_ Je suis désolée… J'aurais dût savoir qu'un simple morceau de tente ne convenait pas à…

_ Tu ne comprends pas. Je veux que tu le gardes pour qu'il te protège toi. Je ne veux pas qu'il t'arrive quoi que ce soit.

La jeune fille leva vers lui un regard étonné. Xander serra sa main dans les siennes.

_ Oui.

_ Euh… Quoi donc ?

La paysanne avait de nouveau rougit et semblait pleine d'espoir.

_ Ce simple morceau de tente, comme tu le dit, convient très bien à un prince, et je serais honoré si un jour tu m'en offrais un autre.

_ Oh… Oui, bien sûr.

Xander l'empêcha de détourner le visage en soulevant délicatement son menton.

_ Mozu, je sais que tu as peur de te retrouver seule. Mais je te fais la promesse que ça n'arrivera pas. Si tu veux de moi, je ne te laisserais jamais seule.

_ Qu… Seigneur Xander ! Vous… Ce que vous venez de dire…

_ Je t'aime, Mozu. J'ai toujours voulut te transmettre ses mots depuis l'instant où je t'ai vue, sur le bord de cette route.

_ Mais je ne suis qu'une simple paysanne ! En Hoshidienne en plus… Je…

_ Qu'est-ce que cela change ? S'il y a une chose que Daraen m'a apprise, c'est que noble ou roturier, nous sommes tous égaux. Et moi je t'aime, Mozu ! Je t'aime telle que tu es.

La jeune fille rougit. Ses rêves étaient comblés.

_ Seigneur Xander… Je n'aurais jamais cru cela réellement possible… Vous m'aimez vraiment ? Moi ? Vous me voulez vraiment à vos côtés ? Même si je vous ai fait tomber de votre cheval quand nous nous sommes rencontrés ?

_ Plus que tout, Mozu.

Un immense sourire fleurit sur le visage de la jeune paysanne.

_ Je vous aime aussi, Seigneur Xander… Tellement… J'ai toujours sut que les dieux m'enverrais un jour quelqu'un pour que je ne sois plus jamais seule… C'est vous qu'ils m'ont donnés ! Je suis si heureuse ! Je vous promets que je ne vous laisserais plus jamais seul, Seigneur Xander !

Le prince sourit et caressa doucement la joue de la jeune fille.

_ Je crois que tu peux arrêter de m'appeler ''Seigneur''.

Mozu sourit un peu plus et sentit son cœur défaillir de bonheur quand Xander la serra dans ses bras.

_oOo_

A l'ombre d'une tente, Daraen sourit étrangement et riva son regard à la porte de la salle du trône. Anankos était passé juste de l'autre côté, cherchant frénétiquement ses ennemis.

Elle baissa les yeux sur un parchemin qu'elle tenait à la main et recula pour appuyer son dos contre Chrom.

_ Tu crois que nous réussiront à vaincre Anankos ?

_ Oui.

_ Tu es bien sûre de toi, ma reine ! Ça me rassure. Quand tu es comme ça, même un dieu ne peut te résister !

La jeune femme sourit et posa sa joue contre son mari.

_ Daraen… Ce que tu as dit aux jumeaux…

_ C'était vrai, Chrom. Yato est la seule arme qui peut vaincre Anankos. Tout comme Falchion peut vaincre Grima. Ils devront unir leurs forces pour que les deux moitiés de Yato frappent comme une seule arme.

_ Oui… Et… Concernant le prix à payer…

Daraen sourit tristement et hocha la tête.