3 – Identité flexible
9 h 55
Cette fois-ci, il faisait jour. Lavande et Parvati se trouvaient toujours au rez-de-chaussée, près de la porte, côté cour. Loin de l'agitation du grand hall.
- Bon, on se pose une minute, on fait quoi nous maintenant ? Et nos autres « nous », elles sont où ? demanda Parvati en retirant la chaîne du Retourneur de Temps.
Le ton de sa voix trahissait sa panique désespérée.
- Nous... « Nous » de maintenant : nous sommes au rez-de-chaussée et nous devons nous rendre au 4e étage pour retrouver ta sœur.
Lavande tentait de rassurer son amie et adoptait une voix douce qui ne trahissait absolument pas sa propre panique.
- Dans le placard du 4e étage ? releva Parvati en portant ses mains autour de son visage. Mais les « nous » d'avant... pas les 1e nous. Mais les 2e « nous », on y a été !
Lavande prit sur elle, pour rassembler ses esprits alors que son amie pédalait dans la semoule.
- Nous avons été dans le placard avant 8 h. Là, il est presque 10 h. Les 2e « nous » se trouvent dans la bibliothèque pendant encore une demi-heure. Et les 1e « nous » se situent dans la salle commune, elles vont descendre les escaliers dans quelques minutes pour attendre Eddie.
- Alors, on bouge maintenant, décréta Parvati brusquement d'aplomb. On rejoint le placard.
Lavande fut ravie de voir son amie d'attaque. Elles se pressèrent dans le hall, slalomèrent entre les élèves et gagnèrent les marches en marbre.
- Salut Neville, lança Lavande.
Un sourire surpris se dessina sur les lèvres du garçon. Il montra de son index les étages au-dessus.
- Mais... bah... dit-il.
Il paraissait un peu déboussolé. Les filles le dépassèrent sans s'arrêter, elles ne pouvaient pas lui consacrer la moindre seconde : leur 1e version allait descendre les escaliers.
- Tu penses qu'il a vu notre 1e version ce matin ? interrogea Lavande.
- Non, on ne l'a pas vu nous, rappela Parvati. Je l'ai aperçu tout à l'heure, mais c'est dans une heure.
Par chance, elles croisèrent Padma et l'entraînèrent dans le placard à balai du 4e étage entre la bibliothèque et la salle commune des Serdaigle. La jeune femme se laissa guider, habituée d'être ainsi harpée par sa sœur et son amie. Dans le cagibi, elles retrouvèrent tout le confort qu'elles avaient installé quelques heures auparavant.
- Il faut qu'on fasse l'échange, dit Parvati à sa sœur.
- Encore ! mais c'est jour de match.
- Je serais remontée avant le début du match.
- J'ai faim, protesta Padma.
- Je te rapporte des toasts, promit Parvati en entendant son propre estomac ronronner.
Parvati réalisa soudain qu'elle rejoindrait le petit-déjeuner. La perspective de mener à bien leur projet devenait crucialement vorace.
- Moi aussi je veux bien, ça fait des heures qu'on n'a pas mangé, constata Lavande.
- C'est le principe, quand on dort, on ne mange pas, rappela Padma.
- On s'est levé super tôt, dit Parvati sans plus de détail.
- Votre Eddie, ce n'est pas un mec si génial que ça, expliqua Padma. C'est vrai que c'est un très bon élève. Mais il est un peu fourbe.
- Ce sont des jaloux qui disent ça, rétorqua Lavande.
- Ton écusson, ton écharpe, pressa Parvati.
Lavande observa son amie enfiler les affaires de Padma
- Bon, toi tu vas auprès de l'équipe de Serdaigle et moi je te rejoins au rez-de-chaussée. On se retrouve quand les joueurs se masseront vers le stade.
- Ça me va, dit Parvati en enfilant l'écharpe.
- Non, ça va pas ! protesta Padma. Jamais je n'irais auprès de l'équipe de Serdaigle. Vous m'avez prise pour une sportive ou pire, une groupie ?
- Moi aussi je t'aime, dit Parvati en sortant de la pièce.
- Ne traîne pas, prévint Lavande. Notre 1e version descend les escaliers d'un instant à l'autre, il est 10 h 10.
Parvati sortit immédiatement du placard et longea le couloir du 4e étage avant de rejoindre les escaliers. À hauteur du 2e étage, elle fut presque bousculée par deux filles qui courraient dans les escaliers, leurs capuches sur la tête, une main sur l'écusson. Visiblement, ces jeunes femmes venaient de commettre une infraction.
Dans la grande salle, Parvati réajusta son écharpe bleue. Elle s'efforça de ne pas regarder vers les Gryffondor et s'avança vers l'équipe de quidditch de Serdaigle. Par chance, elle croisa le regard de Cho Chang, l'attrapeuse de l'équipe. Parvati savait que sa sœur et Cho avaient de bonnes relations. Elle s'installa à côté d'elle et remplit immédiatement son assiette avant de boire un grand verre de jus de citrouille.
- Tu as l'air affamée, dit Cho.
- Je le suis, dit Parvati, la bouche pleine.
Roger Davis attira l'attention de son équipe avec de nouvelles recommandations concernant la météo. Parvati n'écouta que d'une oreille, remplissant ses poches de victuailles.
- C'est réglementaire ce balai ? demanda un batteur de l'équipe. Ce n'est pas interdit ? Ce n'est pas la coupe du monde. C'est la coupe de Poudlard. Il va beaucoup plus vite que nous avec ce balai !
- Et Cho va plus vite que n'importe qui, rappela Davis.
Cho resta impassible, mais Parvati devina un sourire au coin de ses lèvres. Plus loin, les amies de Padma lançaient de drôles de regards à Parvati. Elle leur adressa un signe amical en tentant de remettre son écharpe bleue autour de ses épaules. L'une des filles se tourna vers les autres et secoua la tête de gauche à droite. Les autres filles semblaient lassées et amusées en même temps. Les amies de Padma n'étaient plus dupes depuis des mois. Elles savaient que les jumelles échangeaient leurs places de temps à autre.
- Les Gryffondor ont choisi de ne pas être équitables avec ce balai. Et bien, nous, nous le serons. Nous gagnerons avec plus d'honneur encore. Et si nous perdons, ce sera avec dignité.
Toute l'équipe approuva la tête haute. Parvati, sans cesser de mâcher sa brioche, constata que cette équipe de quidditch possédait bien trop d'honneur pour saccager un match.
- Je le trouve un peu rude, confia Cho à voix basse. À la place de Harry, personne n'aurait renoncé à l'Éclair de Feu.
- C'est sûr, accorda Parvati.
- C'est un gentil garçon.
- C'est sûr, répéta Parvati.
Oui, Harry était un gentil garçon, un peu à l'ouest, mais gentil.
Pendant qu'elle engloutissait toute la nourriture dont elle était capable, Parvati remplissait ses poches et observait la table des Gryffondor. Elle se vit bientôt arriver avec Lavande, trottant derrière Eddie. Elle observa les cils de Lavande pousser dangereusement. Pendant ce temps, Pénélope manipulait le balai de Harry. Personne autour d'elle ne semblait accorder de l'importance à cet événement. À vrai dire, tous les Serdaigle évitaient de regarder dans la direction de Harry Potter et de son balai surpuissant. Parvati vit sa première version et celle de Lavande sortir de la grande salle en panique de cils. Et bientôt, le capitaine de l'équipe de quidditch des Serdaigle ordonna aux membres de son équipe de finir de manger.
- On se retrouve dans le vestiaire, annonça Roger Davis. Je dois remercier Pénélope d'avoir intercédé auprès de Madame Pomfresh pour que Cho puisse jouer avec nous.
Parvati attendit quelques secondes pendant lesquelles elle remplit toujours plus son estomac et ses poches. Elle rejoignit le hall en même temps que l'équipe de quidditch. Elle vit alors Lavande et s'apprêta à la rejoindre, avant de réaliser qu'une autre Parvati se trouvait à côté d'elle. C'était la version 2 d'elles-mêmes, celle qui tombait nez à nez avec Pénélope et Roger. Parvati restait paralysée sans savoir quoi faire.
Quelques minutes plus tôt dans le placard à balai du 4e étage.
Lavande avait esquivé les questions de Padma sur cette histoire de version. Padma avait fini par abandonner. Parvati et Lavande étaient les spécialistes des discussions codées. Elles semblaient toujours être en possession d'informations sur l'avenir que les autres n'avaient pas.
Lavande détourna habilement la conversation sur Eddie. Consciente qu'elle devait partir avant que les premières Lavande et Parvati ne descendent les escaliers pour espionner Eddie.
Lavande se rendit dans les escaliers à 10 h 15. Au rez-de-chaussée, elle se cacha dans le placard à balais. Elle retourna à nouveau un seau pour s'y installer. Son estomac criait famine. Elle essaya de calculer depuis combien de temps elle était debout. Levées à 9 h, elles avaient tourné le temps 2 heures plus tard. Puis de 7 heures à 11 h, donc 4 heures. On était à six, donc 7 heures en comptant cette version. Lavande était debout depuis 7 heures sans manger. Son cerveau fonctionnait au ralenti, elle mit du temps à percuter qu'elle venait de retourner un seau qu'elle avait déjà retourné dans une autre version d'elle-même, mais dans le futur. Lavande se redressa brusquement, remit le seau à l'endroit et ouvrit la porte du placard à balai à la volée. Elle fonça dans le couloir qui menait aux salles de classe. Elle réfléchit à toute vitesse. Elle avait bien été dans ce couloir aujourd'hui, mais dans cette version, celle qu'elle était en ce moment. Aucune interaction possible. Soulagée, elle observa de loin le hall. Elle vit d'abord Pénélope et Roger Davis discuter. Puis elle-même et Parvati qui se ruaient dans le placard à balais. Puis Padma qui regardait sa sœur avec une drôle de tête. Non, ce n'était pas Padma. Lavande lui fit un signe et les deux filles furent enfin réunies. Soulagées, elles s'enlacèrent longuement.
- On doit rapporter son écharpe à ma sœur, on lui a promis.
- Attends, on est où ? s'inquiéta Lavande.
Parvati — et son estomac rempli — était en pleine possession de ses neurones. Elle cacha l'écharpe bleue dans ses poches et reprit celle aux couleurs de Gryffondor.
- Dans le dortoir et dans le placard du hall. Aucun risque d'interaction.
- J'ai faim.
Parvati sortit une poignée de nourriture que Lavande entreprit de déguster tout en marchant. Elles rejoignirent le hall, se frayant un chemin dans la foule qui gagnait le stade.
- Salut Neville, dit Parvati.
Le jeune garçon ne répondit pas, regardant tour à tour les filles devant lui et le placard à balai.
Padma les attendait en lisant un vieil exemplaire de la Gazette du Sorcier. Habituée à être claustrée dans ce cagibi, elle avait fini par prendre ses précautions contre l'ennui. Padma récupéra son écusson, son écharpe et sa part des victuailles de Parvati. Puis elle fila vers le stade.
- J'en ai marre d'être confinée dans un placard à balai, expliqua Lavande.
- On a qu'à aller au 3e étage on pourra parler librement et aviser. Il est toujours vide le week-end.
Elles sortirent et rejoignirent l'escalier pour descendre d'un étage.
- Salut Neville, dit Parvati.
- Salut, répondit le garçon qui remontait les escaliers les yeux grands ouverts.
- On a fait fausse route, dit Parvati à voix basse. Tous les membres de l'équipe ont l'air honnête. Et si Davis discutait avec Pénélope, c'était à cause de Cho et de sa blessure.
Lavande répondit par mouvement de tête, continuant de manger. Au troisième étage, elles marchèrent au hasard.
- Qu'est-ce qu'on fait du coup ? Le mieux, ce ne serait pas d'en parler à Olivier Dubois ? Pénélope et lui sont dans la même année.
Elles cessèrent de parler en pleine réflexion. Lavande continuait de mâcher. Elles arrivèrent dans un couloir réputé pour sa statue. La statue d'une sorcière borgne et bossue. Elles virent alors la silhouette d'un homme rentrer dans une salle de classe vide. Il était vêtu de haillons. Des haillons semblables à la tenue des prisonniers d'Azkaban. Il était brun, ses cheveux étaient sales. L'identité de ce sorcier ne laissait aucune place au doute. Elles cessèrent de marcher. Sans prononcer le moindre mot, elles reculèrent à petits pas alors que l'homme avait refermé la porte. Suffisamment éloignées, elles tournèrent sur elle-même et se mirent à courir jusqu'au hall. Le château était désespérément vide, ne restait qu'un retardataire. Tous étaient au match dont le coup d'envoi venait d'être donné.
- Attends, arrête, stoppa Lavande avant qu'elles ne passent la grande porte.
- Quoi attend ? Sirius Black est dans le château. On doit prévenir quelqu'un ! murmura Parvati.
- Et qu'est-ce qu'on dit ? Comment on justifie notre présence au 3e étage ?
- On doit faire quelque chose ! couina Parvati en sautillant sur place.
- Ce qu'il nous faut c'est plus de temps pour chercher la meilleure chose à faire, conclut Lavande.
- Oui, tu as raison.
D'un même mouvement, elles avancèrent vers le placard à balai. Parvati croisa le regard de Neville dans le hall. Le garçon avait son écharpe autour du cou.
- Salut Neville, dit-elle en refermant le battant.
- 11 h 11. C'est bête, on était la seule version de nous, constata Lavande en sortant le Retourneur de temps.
- Combien de tours à ton avis ?
Parvati prit le Retourneur des mains de son amie.
