Se retournant une énième fois sur le tapis de cheval qui lui faisait office de matelas, Oscar réprima un mouvement de colère. Foutre de foutre mais par où était passé Girodelle ? Elle lui avait donné la mission de scrupuleusement suivre l'itinéraire prévu et ils auraient déjà dû les rattraper !
La mission était claire : ils étaient mandatés par le couple royal afin d'aller quérir le fondeur d'Arras qui avait l'insigne honneur d'avoir été choisi pour créer la nouvelle cloche de la Chapelle Royale à l'occasion des fêtes de Pâques.
Etant le Seigneur de ce comté, le Général de Jarjayes s'était empressé de suggérer que la compagnie d'Oscar pourrait effectuer le déplacement et assister l'artisan pour déplacer tout son atelier en toute sécurité. La fonte d'une cloche royale était toujours un spectacle, surtout pour Pâques, il fallait absolument s'assurer que le transfert de l'atelier serait effectué en temps et en heure, sans pertes.
Oscar et André se trouvaient en retrait par rapport au convois car le noble colonel de la Garde Royale avait souhaité effectuer un tour du domaine d'Arras pour vérifier que toutes les personnes en dépendant étaient en bonne santé et ne manquaient de rien. Elle avait gardé un bien trop mauvais souvenir de son dernier passage. Elle pensait rapidement retrouver sa compagnie étant donné qu'ils transportaient le lourd matériel de fonderie avec eux, il lui semblait évident que deux cavaliers iraient plus vite.
Quelle ne fut pas sa déconvenue lorsqu'elle se rendit compte qu'il n'en était rien. A force de se dire qu'ils avaient peut-être pris trop de retard et de pousser leurs montures afin de récupérer le convoi en chemin, Oscar et André se retrouvèrent finalement contraints de passer la nuit à la belle étoile. Oh ce n'était ni la première ni la dernière fois que cela leur arrivait, mais cela contraria fortement Oscar : cela n'était pas prévu, et elle n'aimait pas l'imprévu.
Tandis qu'André s'occupait à dresser le camp, ce qui consistait sommairement à mettre un feu en route et à leur installer le minimum vital pour dormir le plus confortablement possible, Oscar sortit l'itinéraire des poches de la sacoche qui était attachée à son cheval. Morbleu mais par où Girodelle était-il donc passé ? Il allait l'entendre quand ils les rejoindraient, il aurait tout intérêt à fournir une explication valable.
Soupirant, elle se retourna à nouveau, ressassant la journée et exprimant le plus doucement possible son agacement afin de ne pas réveiller André, allongé à ses côtés près du feu. En plus il commençait à sérieusement faire froid malgré le feu nourrit qu'André avait démarré et consciencieusement entretenu avant de s'endormir. Elle n'allait certainement pas se plaindre, c'était indigne, mais morbleu, il faisait froid ! Foutu Girodelle ! Finalement, fourbue par une journée passée à cheval, elle s'endormit enfin.
C'est une impression d'humidité qui la fit doucement émerger du sommeil réparateur qui avait enfin eu pitié d'elle quelques heures plus tôt. Encore dans un demi-sommeil, elle fut surprise de constater qu'il y avait bien longtemps qu'elle n'avait pas aussi bien dormi. Trop bien dormi d'ailleurs car elle était tout de même au pied d'un arbre, recouverte de la rosée du matin et qui plus est, sur un tapis qui empestait le cheval et la violette.
La violette ?
Une goutte d'eau s'écrasant sur son nez la réveilla tout à fait, la sortant d'un tel berceau de chaleur et de douceur qu'elle ne s'était pas vraiment rendue compte qu'elle était dans le contentement le plus total. Elle avait l'impression que son corps était intégralement relaxé, elle dormait pratiquement à même le sol, et elle aurait dû avoir des douleurs, des muscles endoloris, mais non, au contraire, elle éprouvait un bien-être total.
Ecarquillant les yeux, elle réalisa à sa surprise tout autant qu'à sa grande gêne qu'elle s'était outrageusement collée dans les bras d'un André profondément endormi. Elle retint un geste de surprise qui l'aurait certainement réveillé et fit doucement en sorte de s'extraire de ses bras, il ne fallait surtout pas qu'il se réveille et qu'il réalise ce qu'il s'était passé, son orgueil ne s'en remettrait pas. Se relevant finalement, elle l'examina quelques secondes, cherchant à comprendre comment elle en était arrivée là …
Une nouvelle goutte d'eau s'abattit sur elle, lui faisant réaliser qu'il avait plu durant la nuit et qu'ils avaient relativement été épargnés grâce à l'arbre centenaire qui leur avait servi de refuge malgré l'absence de feuillage. Le feu n'était plus qu'un vague souvenir. Se penchant vers son ami d'enfance, elle le secoua gentiment, lui signifiant qu'il était temps de se réveiller. « André ! » Devant son manque de réaction, elle s'agaça et le remua avec moins de délicatesse, « André ! Debout bon sang ! ». Cela eut pour effet de le faire sursauter et d'ouvrir les yeux bien grands, se demandant ce qu'il se passait. Sa furie blonde était déjà debout et elle avait l'air décidée à partir sur le champ.
« Tu ne veux pas qu'on prenne une collation ? » s'enquit-il profitant d'un étirement de ses bras pour aviser la sacoche qui contenait leurs vivres et remuant mollement le feu afin d'estimer s'il restait quelques braises et un espoir de rapidement le remettre en route pour faire chauffer un peu d'eau et se laver.
« Une coll… » manqua-t-elle de s'étrangler, « mais tu plaisantes ? On monte à cheval et on part immédiatement ! Tu peux manger une pomme tout en guidant ton cheval non ? Allez, hop ! » râla-t-elle tandis qu'elle secouait le tapis de son cheval, anéantissant tout espoir de raviver le feu car elle venait de faire voler toute la poussière qui se trouvait autour. Soupirant, il se dit que visiblement la toilette n'était pas plus à l'ordre du jour que la collation du matin. Supposait-elle qu'il allait se laver sur son cheval aussi ?
« Tu te laveras en arrivant sur le camp de Girodelle ! » lui dit-elle sèchement devinant ses pensées et le plongeant encore plus dans la bouderie. Il passa devant elle, presque d'autorité, afin de récupérer la selle qu'elle était sur le point de mettre sur son cheval. Après tout c'était sa tâche non ? Pinçant les lèvres devant ce mouvement d'humeur, Oscar préféra ne pas relever. Elle savait à quel point la collation du matin était importante pour son ami et au fond d'elle, elle se savait injuste. Elle ne comprenait pas vraiment sa réaction mais cette introspection devrait attendre, elle avait un convoi militaire à rattraper ! Et d'ailleurs, avait-elle seulement envie d'y repenser tant elle avait été gênée ?
Enfourchant sa monture et suivie par celle qui supportait André, elle dirigea son cheval vers le chemin forestier duquel ils avaient bifurqué la veille au soir, talonnée de près par André qui croquait à pleines dents dans une pomme d'un rouge profond, ravalant les plaintes qui le démangeaient tant son réveil avait été abrupt. Au bout d'une demi-journée de chevauchée, Oscar serrait les dents, clairement en colère. Ils auraient déjà dû les rattraper hier, et plusieurs heures de chevauchée à deux auraient largement dû suffire à les retrouver aujourd'hui.
Elle et André connaissaient ces bois par cœur tant ils les avaient déjà parcourus à chacun de leurs séjours en terre du Nord. Le vert tendre du printemps commençait à étinceler sous les milliers de gouttelettes d'eau que l'averse nocturne avait déposées sur les bourgeons en pleine éclosion et il y avait bien longtemps maintenant qu'ils ne voyaient plus la moindre trace des ornières du charriot qui contenait le matériel de fonderie sur le chemin. La pluie avait certainement contribué à cette disparition, sans compter que d'autres charriots avaient très bien pu suivre le même itinéraire, finalement ce n'était peut-être pas si étonnant de ne plus rien voir de concret. Encore une fois, Oscar étouffa un juron, foutu Girodelle qui n'avait pas été fichu de suivre l'itinéraire initialement prévu !
Pour accentuer cette humeur bien morose, le vent se leva et ils furent tous deux arrosés par l'eau qui commençait à doucement tomber des cieux, sensation amplifiée par ce qui était déjà présent dans les branches des arbres et qui leur tombait dessus sans la moindre pitié. Et histoire de bien leur prouver qui était le maître en ces bois, la pluie se décida pour un second acte bien printanier et les arrosa copieusement. L'eau dégoulina bientôt de ses longs cheveux qui se mirent à tellement friser qu'elle aurait pu faire de l'ombre aux anglaises parfaites de son lieutenant, Oscar dut se résigner à stopper net leur progression. Voyons, où se trouvaient-ils exactement ? N'y avait-il pas une cabane dans les environs ?
« Par-là, » lui indiqua André, allant par devant ses interrogations. Lui faisant une confiance aveugle, Oscar le suivit. La fine pluie de printemps était décidément bien maligne, c'était ce genre de pluie qui n'inquiétait pas de prime abord, une pluie tellement fine que l'on avait l'impression que ses gouttelettes tombaient au ralenti et qu'un rideau étincelant nous recouvrait. Mais c'était surtout une pluie collante tant son pouvoir d'humidification était puissant. C'était également une pluie qui exaltait les odeurs tenaces de la forêt, et elle adorait ça. En temps normal elle en aurait profité, et aurait peut-être même offert son visage en victime expiatoire à la pluie comme elle aimait tant le faire d'ordinaire.
Mais elle était en mission, et cette mission allait tourner au fiasco total si elle ne menait pas le fondeur à Versailles en temps et en heure afin qu'il fasse son office et fonde la nouvelle cloche de la Chapelle Royale qui devait être inaugurée par le Roi lui-même lors de la veillée pascale. Et puis … il lui faudrait repasser une nuit seule auprès d'André. Elle admettait maintenant cette légère gêne de s'être réveillée au creux de ses bras. Ah la peste que ces pensées imbéciles ! Elle avait dû avoir froid et s'était rapprochée du feu voilà tout. Il se trouvait juste sur sa trajectoire. Après tout, qu'y pouvait-elle si son inconscient n'avait pas su éviter un obstacle tout en dormant ?
Au bout d'une heure à mariner dans des tenues alourdies par la pluie qui leur collaient au corps, ils arrivèrent enfin en vue de la cabane de bûcherons qui se trouvait près d'une clairière où elle se souvenait être venue il y a plusieurs années avec André à l'occasion d'une chasse au chevreuil. Oscar soupira de soulagement, elle était en bien meilleur état que dans ses souvenirs, elle avait craint de retrouver un amas de planches en putréfaction. Avec un peu de chance il y aurait même du bois un peu près sec entreposé à l'intérieur !
Descendant prestement de sa monture, elle en laissa la longe dans les mains expertes d'André tandis qu'elle se dirigeait vers l'intérieur de la cabane. L'intérieur était sombre et sentait l'humidité mais ils devraient s'en contenter, quand bien même des champignons pousseraient au mur, c'était bien mieux que de devoir se retrouver sur un sol humide et arrosés par la pluie de toute façon. Et de toute façon elle était militaire tudieu ! Elle n'avait pas besoin d'autre chose que ce que cette cabane aurait à leur offrir.
Elle fut rapidement rejointe par André qui entrait les bras chargé de leurs sacoches, dégoulinantes d'eau et marquant son trajet sur le sol. Elles étaient bien pleines, la gouvernante du domaine d'Arras les avait chargées au maximum, au moins ils ne mourraient pas de faim c'était déjà ça. Comble du luxe étant donné la situation, peut-être même pourraient-ils avoir un repas chaud.
« Alors ? » demanda André en déposant les sacoches dans un coin de la cabane.
« Il y a une cheminée et un tas de bois mais bien maigre. » lui annonça Oscar.
« Il y a un autre tas de bois sous un petit appentis où j'ai laissé nos chevaux, » lui expliqua André remettant la veste qu'il venait de déposer sur une chaise. Il revint quelques instants plus tard avec des bûches qu'il déposa près de l'âtre. Ils avaient de la chance, les utilisateurs de cette cabane avaient tout laissé à disposition, ils pouvaient compter sur un briquet à silex et quelques buchettes destinées à enflammer le tas de bois qui était déjà disposé dans l'âtre. André se promit de tout replacer lorsqu'ils partiraient le lendemain matin en signe de remerciement anonyme.
« Oscar tu devrais ôter ta veste, tu grelottes, » fit-il finalement, se disant qu'il devrait en faire de même.
« Attendons que le feu commence à chauffer la pièce, » répondit Oscar, pleine de bon sens. Ôter leurs vestes tandis qu'il n'y avait pas encore de chaleur dans la pièce n'était pas si intéressant finalement.
André se dirigea alors vers leurs sacoches afin d'en extraire des tenues non seulement propres, mais avec l'avantage certain d'être sèches. Le feu commençant à doucement éclairer la pièce, il remarqua une bassine et se dit qu'ils pourraient peut-être même se laver, il ressortit à nouveau afin d'installer la bassine à l'angle du toit d'où dégringolait l'eau de pluie.
Deux heures plus tard, ils étaient au sec, la chaleur montait enfin, rendant l'humidité de la cabane moins oppressante. Oscar avait le nez plongé dans la carte sur laquelle elle avait étudié l'itinéraire, cherchant à comprendre ce qu'elle avait pu louper. André quant à lui s'improvisait cuisinier et leur préparait un souper. Cette entêtée avait refusé de prendre une collation le matin tant elle était pressée de retrouver sa compagnie. Elle avait à peine daigné croquer dans une pomme et un morceau de pain le midi suite à son insistance.
Il arrangea ensuite un coin de la pièce où ils pourraient dormir, au plus près du feu afin de rester au chaud. Leurs vêtements du jour séchaient sur des chaises qui avaient été rapprochées et ils auraient la satisfaction de disposer de vêtements secs de rechange au cas où ils subiraient une nouvelle averse de printemps le lendemain. Grâce à l'eau de pluie qu'il avait pu récupérer dehors et fait tiédir près du feu, ils avaient même pu faire une toilette sommaire dans toute la confiance et le respect qui les caractérisaient.
« Oscar une longue journée nous attend demain tu devrais venir dormir, » lui conseilla André, déjà assis sur ce qui leur servirait de matelas. Hochant la tête, Oscar s'installa et s'endormit très rapidement, la fatigue de la journée et la chaleur dégagée par la cheminée faisant leur office. Surveillant le feu quelques instants afin de s'assurer qu'il soit suffisamment nourri pour durer une bonne partie de la nuit. Oscar semblait dormir d'un sommeil de plomb et c'était tant mieux, finalement cette averse avait été salutaire car elle l'avait obligée à ralentir le rythme et à stopper bien plus tôt que prévu.
Déposant une large bûche dans l'âtre, il se décida enfin à dormir lui aussi, après tout il supposait que le réveil serait probablement rude d'ici quelques heures. Soupirant d'aise, il s'allongea enfin lui aussi, rompu tout comme elle à la dureté du sol, au moins ici, ils seraient au sec contrairement à la nuit précédente. Il était sur le point de céder à Morphée lorsqu'il eut un sursaut. Il se tourna rapidement vers Oscar, celle-ci venait de se retourner afin d'être allongée sur son ventre. Ce faisant, elle s'était rapprochée de lui, à tel point que sa main venait de se poser sur son torse.
Il lutta pour retrouver le contrôle sur sa respiration qui marquait tant la surprise que le délice. Il refusait de faire le moindre geste pour la réveiller et encore moins pour déplacer sa main. Dans ses rêves les plus fous, c'était là sa juste place, au plus près de lui, contre lui, même. Un large sourire vint naître sur ses lèvres, oui le réveil serait vraiment brutal demain car il ne concevait pas de passer la nuit à simplement se contenter de ce contact physique inédit. Il voulait le déguster, s'en enivrer jusqu'à la lie, et cela impliquait fatalement de ne pas fermer l'œil.
Oserait il caresser cette main qui s'enhardissait ainsi sur son corps ? Tremblant devant la félicité qu'il devinait suite à ce frôlement qu'il voulait tenter, il leva précautionneusement sa propre main vers la sienne, retenant sa respiration et tançant son cœur de battre si fort qu'il pourrait la faire sortir du sommeil et s'en serait terminé de ce rêve éveillé. Sa main était douce et chaude comme il s'en était toujours douté. Il mourait d'envie de pousser l'audace à lier ses doigts aux siens, longs et effilés, mais c'eut été aller trop loin. Il fallait être raisonnable et se contenter de ces petits fragments de bonheur. Comblé quant à ces émotions qu'il n'avait fait qu'imaginer jusqu'à présent, et malgré ses efforts, il s'endormit, le plus doux des sourires aux lèvres.
C'est un rai de lumière mettant en évidence des milliers de particules de poussière qui vint lui chatouiller le visage, mais têtue, elle refusa la confrontation et tourna la tête de l'autre côté afin d'éviter l'astre solaire et de plutôt lui offrir sa chevelure d'or en offrande. Dormir dans une cabane c'était tout de même bien plus confortable que la mousse d'une forêt, aussi moelleuse soit-elle. D'ailleurs, il était particulièrement moelleux ce tapis de selle à la violette. L'information montant finalement au cerveau, elle ouvrit alors franchement les yeux.
Foutredieu c'était encore arrivé ! Cette fois, elle avait carrément posé la tête dans le creux de son épaule, sa main sur son torse, presque territoriale. Le feu s'était éteint dans la nuit, elle avait dû avoir à nouveau froid. Il n'y avait aucune autre explication possible. Elle bénit finalement le ciel qui avait envoyé ce rai de lumière la réveiller et lui faire réaliser l'incongruité de la situation avant que le loir qui lui servait d'ami d'enfance ne se réveille à son tour.
Prenant mille précautions, elle s'éloigna de lui, ayant totalement raté le très léger tremblement de ses lèvres qui tentaient d'empêcher un sourire en coin de poindre. Encore moins ce cœur qui battait la chamade de découvrir qu'elle s'était encore plus rapprochée de lui durant la nuit. Mais la connaissant, il fallait jouer la partie finement, car, confrontée à la réalité de cette situation, elle ruerait dans les brancards et serait capable de les faire chevaucher toute la nuit pour éviter un nouveau rapprochement. Il était plus sage de jouer à un endormi au bois dormant que n'aurait pas renié Monsieur Perrault.
Comme la veille, elle opta un réveil plus doux à sa première tentative, mais visiblement elle n'avait pas lu le conte ou s'était empressée de l'oublier le taxant sans nul doute de vétille. Il consentit néanmoins à ouvrir l'œil rapidement, lui faisant grâce de toute allusion à cette émouvante rencontre nocturne. Consentant à ce qu'il bénéficie aujourd'hui de sa chère collation du matin, Oscar jeta un nouveau coup d'œil à la carte de la veille avant de la replier soigneusement et de la mettre en sécurité dans sa sacoche. Face à elle, André poussa une tartine de pain recouverte de la précieuse confiture de fraises de l'année précédente faite par Grand-Mère. La confiture pour laquelle ils avaient pris des coups de louche mémorables durant leur enfance. Il savait qu'elle ne saurait jamais y résister, c'était une arme imparable contre les colonels de la garde têtus. Satisfait, il la vit mordre dedans à pleine dents, elle n'avait même pas tenté de se faire prier.
Conformément à ce qu'il s'était promis la veille, André replaça du bois prêt à démarrer un feu dans l'âtre et d'un rapide coup d'œil circulaire dans la cabane, s'assura qu'ils n'avaient rien oublié ou dérangé. Il eut un sentiment ému à se dire que c'était le lieu de la première nuit de sa vie d'adulte passée de façon si rapprochée avec celle qu'il aimait. L'objet de toutes ses attentions, complètement insensible à son émotion du moment, râla au loin « viendras-tu un jour ou dois-je venir te chercher ? ». Amusée par sa furie blonde dont la patience ne faisait pas partie de ses qualités premières, il ferma la porte de la cabane et se dirigea vers son cheval, qui comme celui d'Oscar, avait pu bénéficier de l'herbe tendre du printemps.
« Allez ! » dit-elle, signalant le départ.
Malheureusement pour eux, et comme la veille, ils poussèrent leurs montures au maximum, mais jamais ne croisèrent le moindre convoi militaire, pas un seul sabot de cheval de la compagnie, pas la moindre bouclette de lieutenant de la garde, rien, le néant, le vide. Oscar savait tout comme André qu'ils approchaient de l'orée de cette forêt et qu'il n'était absolument pas normal de ne pas encore les avoir rattrapés.
« Dis voir Oscar, et si nous les avions dépassés finalement ? » proposa un André plein de bon sens. Après tout, il n'y avait pas trente-six solutions possibles … Le regardant sans un mot, elle se retourna vers leurs arrières. Son hypothèse tenait parfaitement la route. Si jamais Girodelle avait dévié de l'itinéraire pour une raison ou un autre, ils avaient effectivement pu les dépasser sans s'en rendre compte. Que faire ? Repartir vers l'arrière et éventuellement s'abriter à nouveau dans cette cabane ? Ou les attendre ici ?
« La cabane est tentante, » osa André qui devinait parfaitement qu'Oscar était en train d'analyser toutes les possibilités. « Au moins nous serions à l'abri, » … oui et hypothétiquement cela pourrait provoquer une nouvelle nuit pleine de cœur qui bat très fort et de main douce et chaude contre la sienne …
« Il n'y a pas beaucoup d'autres sorties possibles pour cette forêt avec le charriot, » argumenta Oscar, signifiant que la bulle onirique d'André venait d'éclater. Bien sûr, comme souvent avec elle, le devoir passerait avant le confort. Observant les alentours, il chercha où ils pourraient monter un camp, certes sommaire, mais sûr.
« Nous avons passé un ruisseau tout à l'heure », lui fit remarquer Oscar.
« Retournons-y alors, » obtempéra-t-il immédiatement en tirant les rênes afin de faire faire demi-tour à son cheval… adieu le confort de la cabane.
Tandis qu'André s'occupait des chevaux, Oscar commença à chercher des pierres afin de délimiter le cercle de leur feu de camp, et le bois le plus sec possible mais avec l'averse qu'ils avaient essuyée la veille, c'était une tâche compliquée : la nuit s'annonçait fraîche pour eux. Se sentant rougir à l'idée des conséquences des deux dernières nuits, elle s'activa d'autant plus pour se sortir ce genre d'idée de la tête.
Elle s'agaçait avec le briquet de silex depuis plusieurs minutes, luttant contre l'envie de l'envoyer valser contre un arbre lorsqu'André s'approcha et le lui prit des mains. Soupirant, elle s'avoua vaincue, le laissant s'en occuper. Il avait déjà rapporté les sacoches et les tapis de selle des chevaux. Il ne les avait pas encore installés au sol car il craignait qu'une averse ne tombe, le ciel s'étant subitement chargé. Il ne manquerait plus qu'ils se fassent tremper cette nuit tiens !
« Nous allons festoyer ce soir, il nous reste une miche de pain et la terrine de Grand-Mère, » lui indiqua André qui venait de réussir à démarrer un feu dont l'épaisse fumée laissait deviner à quel point le bois était humide.
« Que nous reste-t-il d'autre ? » demanda Oscar qui se rendit compte à cet instant qu'à part ce qu'André avait insisté qu'elle mange, elle n'avait rien dans l'estomac depuis la veille.
« Quelques pommes, du fromage et de la viande séchée. Ah, et une surprise, » s'amusa-t-il, soudain mystérieux. Amusée à son tour et reconnaissant l'effort qu'il faisait pour la dérider, Oscar décida d'abandonner le colonel quelques instants et de s'accorder une soirée pleine d'amitié à ses côtés, le jour viendrait bien assez tôt et la recherche du convoi reprendrait le lendemain.
S'installant auprès du feu, ils mangèrent de bon cœur, s'amusant à se rappeler des souvenirs d'enfance qui n'appartenaient qu'à eux. Il y avait bien longtemps qu'ils n'avaient pas passé une soirée aussi simple et aussi belle. André lui offrit d'ailleurs sa fameuse surprise : un morceau de chocolat noir qu'elle s'empressa de casser en deux et de partager avec lui, tout sourire. La fatigue le rattrapant, André ne sut éviter un bâillement qui fut repris en chœur par Oscar.
« Je crois qu'il est temps d'aller dormir sans quoi c'est le convoi qui risque de nous retrouver endormis demain matin au lieu du contraire, » s'amusa la blonde jeune femme. André n'attendait que cela et il avait fermement l'intention de ne pas s'endormir le premier afin de guetter si elle se rapprocherait de lui à nouveau. Il en était presque à espérer qu'il fasse vraiment froid cette nuit.
Ils installèrent alors un tas de feuilles de fougères de la saison dernière afin d'isoler un minimum leurs tapis du sol puis André proposa la couverture à Oscar qui haussa les épaules en lui disant qu'elle était largement assez grande pour deux. André faillit rater le coin de couverture qu'elle venait de lui jeter tant il fut surpris. Oh il n'aurait pas dû l'être, il savait quelle était sa grandeur d'âme. Mais en l'état actuel des choses, cela prenait une toute autre signification. Elle lui semblait d'ailleurs bien calme à ce sujet, il est vrai qu'elle semblait persuadée qu'il n'avait rien remarqué de son petit jeu. Très bien, il ferait donc comme elle, il prétendrait que tout était parfaitement normal et profiterait néanmoins au maximum du moment.
Elle se tourna du côté opposé au sien et remonta la couverture le plus haut possible, ne laissant qu'un charmant petit bout de nez dépasser, c'était adorable mais il se garda bien de le lui dire, elle aurait été capable de lui en coller une ! Faisant le tour du feu, il s'installa de l'autre côté, choisissant de s'allonger sur le dos, ainsi il lui serait plus facile de l'attendre, si toutefois elle réitérait ses actes. Il sentait qu'elle avait du mal à s'endormir, elle tentait d'étouffer des soupirs d'agacement et tentait de se couvrir au mieux sans pour autant priver André de la précieuse et unique couverture.
« Veux-tu toute la couverture ? » lui proposa-t-il galamment ? C'était risqué car elle pouvait parfaitement très mal le prendre.
« Tu dois avoir aussi froid que moi, je ne vois pas pourquoi j'y aurais plus droit que toi, » maugréa-t-elle. Cela le fit sourire, sa chère Oscar et son sens inné de la justice. « C'est juste que je n'arrive pas à bien me recouvrir et j'ai l'impression que l'air s'infiltre dedans. Il réprima un sourire radieux elle lui ouvrait un boulevard sans même s'en rendre compte.
« Oscar, tu me fais confiance n'est-ce pas ? » commença-t-il cherchant les mots les plus appropriés pour continuer. Intriguée, elle se retourna, le dévisageant dans la pénombre que le feu n'arrivait guère à percer. « Peut-être que si nous nous rapprochions un peu, l'air n'aurait plus de place pour passer sous la couverture. » proposa-t-il finalement avec un air de professeur de sciences aucunement intéressé par la perspective de la sentir à nouveau blottie contre lui, pas du tout, du tout, du tout.
Elle considéra sa proposition quelques instants et une petite bise plus fougueuse qu'une autre lui provoqua des frissons, scellant de fait sa décision. Elle se recula un peu, jusqu'à le frôler, n'osant pas aller plus loin. André, prit d'audace, replaça la couverture et s'allongea à nouveau, si près d'elle qu'il commençait effectivement à sentir sa chaleur se propager. Il espérait qu'il en était de même pour elle. « Bonne nuit Oscar, » dit-il enfin. « Bonne nuit André, » répondit-elle avec une voix plus douce que d'ordinaire, presque troublée.
André fut récompensé quelques minutes plus tard lorsqu'elle se retourna vers lui. N'osant pas ouvrir les yeux de peur de se faire découvrir si sa blonde amie ne dormait toujours pas, il resta immobile, jouant au bel endormi à nouveau. « André ? » chuchota-t-elle enfin, incertaine. Etonné, il ne réagit pas et attendit qu'elle continue. « Tu dors ? » demanda-t-elle. « Non Oscar, » répondit-il finalement avec franchise. « J'ai toujours froid, toi aussi ? » demanda-t-elle enfin.
Il ne s'attendait pas à cela, tout au plus espérait-il qu'elle viendrait inconsciemment se blottir contre lui, mais cela, c'était inédit, et diablement intéressant à explorer ! « Oui, moi aussi j'ai froid, » admit-il, sincère. Il sentit qu'elle voulait continuer mais qu'elle n'osait pas. Du coin de l'œil, il la vit ouvrir la bouche, puis la refermer, incertaine de la façon avec laquelle formuler sa demande il lui sembla. Un nouveau frisson la décida. « Est-ce que tu penses qu'il est acceptable que je me rapproche encore un peu de toi ? Comme quand on était enfants, on aurait certainement plus chaud ainsi, non ? » Tiens, elle aussi se donnait des airs de professeur es sciences à ses heures perdues. « Bien sûr Oscar, » dit-il, attendrit malgré lui, « viens là » offrit-il en ouvrant ses bras.
Bon sang il voulait graver ces précieux instants à jamais dans sa mémoire. Son air gêné et ses joues roses inclus. « Merci » souffla-t-elle enfin, en posant sa tête contre son torse tandis que le bras d'André s'enroulait autour de sa taille. « Mais je t'en prie, » dit-il enfin. La nuit allait décidément être merveilleuse. Par contre ils devraient impérativement se réveiller aux aurores. Au bout de longues minutes de bonheur absolu, il crut mourir d'enchantement lorsqu'il l'entendit murmurer son prénom avant de se blottir encore plus contre lui, glissant l'une de ses jambes entre les siennes. Oh que la mort arrive, il partirait le plus heureux des hommes. Bien malgré lui, cet état de béatitude contribua à le détendre totalement et il s'endormit profondément, sa belle amie entre ses bras comme il en avait si souvent rêvé.
Le lendemain matin, elle fut la première éveillée et s'écarta vivement de lui, comme si elle avait été brûlée. Elle n'avait pas besoin de prendre mille précautions cette fois sachant que c'était elle qui avait clairement initié les choses. C'était extrêmement gênant, et pourtant, elle avait apprécié ces moments. Cela faisait trois nuits qu'André lui servait au choix de matelas ou de chauffage, voire des deux. C'était dérangeant, assurément, mais c'était aussi … étonnement exaltant.
C'était interdit et braver l'interdit de temps en temps, cela avait un goût épicé, et elle aimait ça. C'était aussi réconfortant, cela lui rappelait leur enfance et ces nuits d'orage durant lesquelles elle inventait mille excuses pour le rejoindre. C'était agréable, elle devait l'admettre, il était resté parfaitement correct avec elle, elle n'en avait d'ailleurs jamais douté, et ce bras qui s'était enroulé autour de son corps lui avait provoqué un léger frisson qui n'avait strictement rien à voir avec le vent. Cet homme était la douceur incarnée et pourtant, quelle force il dégageait lorsqu'elle le voyait manier la hache afin de couper le bois à Jarjayes. Et il fallait reconnaître que ce parfum de violette était enivrant.
Elle secoua la tête voulant chasser ces pensées jusque-là inédites depuis quand avait-elle ce genre de pensées pour André ? Une petite voix dans un coin de sa tête voulu lui donner son avis, mais un puissant « ah ! » tel un claquement de doigt, tel un ordre auquel on ne saurait désobéir la fit taire immédiatement. Au moment où ils finissaient de ranger leur campement, des cavaliers de la garde, aux avant-postes du convoi arrivèrent enfin. André avait eu raison, ils les avaient bel et bien dépassés.
Une fois la jonction faite, Girodelle lui fit son rapport, et s'excusant platement, celui-ci lui expliqua qu'au premier jour du voyage, une roue du charriot s'était cassée et qu'ils avaient dû faire un détour afin de la faire réparer. Il était ravi de retrouver son supérieur et ils purent enfin tous reprendre la route vers Versailles.
Tout s'était arrangé et elle se retrouvait enfin à Jarjayes, sa mission initiale accomplie. Elle était dans sa chambre et elle peinait à trouver le sommeil. Son lit était pourtant d'un confort extrême en comparaison avec le tapis de selle de son cheval. Le matelas était composé de la plus résistante des laines et adouci par de nombreuses plumes d'oies. L'édredon était fait d'une soie précieuse, largement gonflé de plumes d'oies lui aussi et soyeux à souhait, rebrodé des fils les plus riches. Grand-Mère avait, comme tous les soirs, pris soin de faire chauffer deux bassins de cuivre dans sa cheminée afin de les déposer entre le matelas et l'édredon une heure avant qu'elle ne monte dans sa chambre pour que son lit soit déjà chaud lorsqu'elle déciderait d'aller se coucher. Foutredieu pourquoi donc n'arrivait-elle donc pas à s'endormir dans un tel confort ?
La petite voix pernicieuse eut alors le champ libre et lui souffla à l'oreille « peut-être te manque-t-il une paire de bras musclés sentant la violette autour de toi ? » Bon sang elle aurait pu l'étrangler cette petite voix. « Et un corps tout aussi musclé et confortable qui serait rattaché à cette paire de bras ? » Elle grogna en se retournant. « Et tant qu'à faire, la gueule d'ange qui commande tout ça ? » Ah s'en était trop ! Elle colla une bonne droite à son oreiller qui, elle l'avait décidé, matérialisait cette petite voix qui ne venait en aucune façon de sa conscience. C'était bien trop féminin pour ça ! Fi donc !
Elle se retourna à nouveau, collant sa tête dans le creux de l'oreiller que le poing vengeur avait marqué de sa trace. « Ça ne vaut pas le creux de ses bras » chantonna la petite voix dans sa tête. Allait-elle devoir se frapper elle-même pour faire taire cette insolente ? « Allez, file le retrouver, tu en crèves d'envie ! Imagine la chaleur de son corps et la froideur qu'auront tes pieds lorsque tu auras traversé le couloir et descendu les escaliers pour le retrouver ? » continua la voix, sans la moindre pitié.
FOUTRE DE FOUTRE ! Elle envoya balader l'édredon tout aussi soyeux qu'il soit à l'autre bout du lit, et se leva pour allumer une innocente chandelle qui avait le malheur d'être sur son chemin et de rageusement la piquer au chandelier qu'elle prit sans la moindre douceur afin d'amorcer son périple vers l'étage du bas. Elle avait vraiment froid maintenant et commençait à avoir sommeil. Arrivé devant la chambre de son ami, elle avait tellement froid qu'elle n'hésita pas une seconde et en força la porte, avec l'assurance que des années de pratique confèrent.
Il y avait bien longtemps qu'elle n'avait pas clandestinement franchi cette porte en pleine nuit et elle constata, grâce à la lumière fournie par sa chandelle soudainement complice, qu'elle n'en avait pas oublié le moindre détail. Là cette latte du plancher, il ne fallait surtout pas marcher dessus sans quoi le grincement pourrait réveiller la moitié de la domesticité. Celle-ci, il ne fallait pas s'y risquer car elle récolterait probablement une écharde dans le pied. Dans sa tête, la petite voix entamait une dance de la joie.
Doucement, elle abandonna la chandelle aux premières loges, sur le chevet de son ami et le regarda dormir, absolument inconscient de ce qui se tramait dans sa chambre. Il fallait avouer que cette petite voix avait raison sur un point, il avait assurément une gueule d'ange. Et maintenant, la gueule d'ange allait la réchauffer et l'aider à s'endormir. Elle délivra la chandelle de la complicité quelque peu forcée, et avec délice, elle se glissa silencieusement et le plus doucement possible sous l'édredon puis se rapprocha de lui. D'expérience, elle savait désormais qu'il lui suffisait de s'endormir à ses côtés pour qu'à un moment elle se retrouve elle ne savait trop comment dans la chaleur de ses bras. Souriant du bonheur anticipé, elle eut un soupir heureux avant de s'endormir tranquillement.
Se retournant à la faveur d'un micro éveil, André emporta avec lui tout l'édredon et fut déstabilisé de sentir une présence dans son lit qui se manifesta en récupérant vivement ce qu'elle considérait comme son dû. Mais enfin ? Tout à fait réveillé désormais, il réalisa qu'ils étaient bien de retour à Jarjayes et plus du tout dans la forêt. Et s'il avait pu avoir le moindre doute quant à l'identité de ce corps, le subtil mais entêtant parfum de chèvrefeuille n'en laissait plus un seul. Alors ça c'était culotté !
« Bon sang Oscar mais qu'est-ce qu'il te prend ? » siffla André entre ses dents afin d'exprimer son mécontentement face à cette audace. Ouh, la chandelle aurait donné cher pour qu'on la rallume et qu'elle puisse assister à cette discussion. La petite voix quant à elle était au premier rang et se délectait du spectacle.
Réveillée à son tour, Oscar rougit jusqu'aux racines de ses cheveux. Il n'était pas du tout prévu qu'il s'en rende compte au milieu de la nuit, elle aurait pu se réveiller au petit matin et tranquillement regagner sa chambre, oui, c'était ça le plan initial. Ah il était beau tiens le fier colonel de la garde. Vite une excuse !
« C'est une habitude que je dois prendre maintenant de te retrouver dans ma couche ou même dans mon lit et en prime de me faire voler mon édredon ? » gronda-t-il au comble de l'outrage. Ce n'était pas du tout dans ces conditions qu'il la voulait dans son lit ! Il se pencha vers sa table de chevet afin d'allumer la chandelle qu'elle y avait déposé. Ah les affaires reprenaient pour la chandelle !
Oscar refusait de perdre la face, c'était hors de question, quitte à faire preuve de la pire des mauvaises fois. Et c'était bien trop souvent une activité dans laquelle elle excellait. « Mais enfin où est le problème ? J'avais froid et … voilà… foutre on l'a fait des dizaines de fois déjà, où est le problème ?» brava-t-elle armée de la pire des fausses naïvetés.
Si la chandelle et la petite voix avaient pu communiquer, elles auraient commencé à compter les points. André manqua de s'étrangler d'indignation. « Où est le problème ? OU EST LE PROBLEME ? Bon sang on ne t'a pas enseigné la bienséance élémentaire pour une femme ou quoi ? Une femme ne rejoint pas le lit d'un homme qui n'est pas son époux ! » martela-t-il du rythme de sa voix.
« M'enfin … tu n'es pas mon mari, tu es mon ami d'enfance, et tu n'avais pas l'air si gêné la dernière fois » répliqua-t-elle voulant à tout prix avoir le dernier mot. La petite voix pouffa de rire dans sa tête, mais quelle bécasse celle-là alors, croyait-elle s'en tirer ainsi ? Mais il fallait lui sauter au cou, l'étourdir de baisers, le renverser de caresses, il n'aurait pas joué l'homme outragé bien longtemps !
André la regarda, désabusé. Etait-elle d'une effroyable candeur ou d'une scandaleuse mauvaise foi ? La connaissant, il était probable qu'il s'agisse des deux à la fois.
« On avait dix ans bon sang Oscar ! Et c'était déjà bien trop tard à cette époque d'ailleurs ! Et la dernière fois, nous étions dans une forêt avec une seule couverture et un feu risquant de s'éteindre à chaque coup de vent ! » Bon sang malgré tout cela elle était toujours dans son lit, sous le luxueux édredon de plumes dont aucun autre domestique que lui ou Grand-Mère ne disposaient à Jarjayes. La chandelle commençait à regretter de ne pas avoir été prise dans le paquetage de voyage, il s'en passait des choses en dehors de Jarjayes !
C'était une tentation incroyable, surtout après les deux dernières nuits où elle s'était déjà blottie dans ses bras. Il regrettait amèrement de n'avoir aucun souvenir de la troisième nuit, la première en fait, mais l'odeur tenace de chèvrefeuille sur la veste qu'il portait ce jour-là ne laissait pas de place au doute. Elle s'était retrouvée il ne savait comment dans ses bras et visiblement cela lui avait tellement plu qu'elle recommençait à outrance. La petite voix aurait donné cher pour entrer dans sa tête à lui et savoir ce qu'il pouvait bien penser.
Avait-elle seulement idée de l'effet que cela pouvait avoir sur lui ? C'était dévastateur, une vague de sentiments plus puissants les uns que les autres. La surprise tout d'abord, qu'il avait dû mater afin qu'elle ne se réveille pas et ne soit pas gênée de se voir découverte. La tendresse de la réaliser totalement à sa merci, dans toute la formidable confiance qu'elle lui accordait. La douceur qui était la sienne lorsqu'elle ne jouait pas le rôle de sa vie, les traits apaisés, la froideur et la rigueur habituellement de mise sur son visage, disparues. L'envie, l'irrépressible attraction que la peau de son visage ou de ses mains si proches des siennes avait sur lui. Il mourait d'envie de la caresser. Oh et ses lèvres, si roses, si pleines : comme il avait envie de les soumettre à la douce torture des siennes. Et ses cheveux d'or, sentant le miel et la camomille il rêvait d'y plonger ses mains tant il les devinait soyeux à souhait. Leur longueurs venaient d'ailleurs chatouiller son visage, arrogants et narquois quant à l'impuissance qui était sienne.
Et finalement, l'incomparable amour qu'il avait pour elle, cet amour qui n'était que sacrifice et silence pesant. Cet amour qui jamais ne serait autre part que dans le secret de son cœur qui étouffait tant il n'était plus assez grand désormais pour le contenir. Cet amour qui puisait ses forces dans le moindre de ses regards lorsqu'ils étaient seuls et que le colonel baissait sa garde, cet amour qui s'enracinait dans son âme à la moindre parole qu'il jugeait potentiellement ambigüe.
Bon sang elle qui pensait si bien le connaître comment osait-elle lui imposer une telle torture ?
« Mais bon sang André tu es mon ami et j'ai confiance en toi. » répéta-t-elle, avec la mine boudeuse de l'Oscar frondeuse de leur enfance. Bon Dieu comment lui faire comprendre ?
« Girodelle est ton ami aussi non ? »
Elle haussa les épaules, nonchalante et ne voyant pas où il souhaitait en venir.
« Te glisserais-tu dans son lit pour te réchauffer ? »
Elle en frissonna, Foutredieu jamais de la vie ! Elle n'eut même pas besoin de lui donner réponse tant l'aversion se lisait sur son visage. Ah, commencerait-elle à comprendre ?
« Tu vois ? » insista-t-il, souhaitant marquer son avantage. Un point pour la gueule d'ange, s'amusa la petite voix dans la tête d'Oscar qui agacée s'empressa de répliquer. « Au risque de me répéter, avec toi j'ai l'habitude et j'ai toute confiance. »
André leva les yeux au ciel, foutue bonne femme, quand elle avait une idée en tête, elle ne l'avait pas ailleurs.
« Dois-je vraiment te faire un dessin sur ce qu'il se passe quand un homme et une femme adulte partagent un lit ? » la provoqua-t-il, la défiant d'un regard de lui répondre par l'affirmative. Oh ça la démangea, il le vit très bien dans ses yeux et dans cette bouche chérie entre toutes qui s'ouvrit et se referma tout aussi vite, évitant aux paroles malheureuses d'être prononcées : elle avait compris qu'elle devait cesser là toute provocation car elle l'avait poussé à bout. La petite voix avait pourtant eu une foultitude de répliques à lui fournir.
« Enfin André, tu sais parfaitement qu'avec moi … enfin … » elle se stoppa, et elle le regarda : fermant les yeux et prenant une profonde inspiration il se passa doucement le bout de sa langue sur ses lèvres sans même s'en rendre compte. Geste qui, elle le savait, marquait sa volonté de tenter de se calmer avant d'exploser à sa prochaine provocation. Il faisait souvent ça avant qu'ils ne se lancent dans l'une des bagarres dont ils avaient le secret, adolescents. Il ouvrit les yeux et la défia du regard tant il sentait qu'elle allait à nouveau lui opposer un argument abracadabrantesque.
Mais elle avait compris qu'elle ne pouvait plus vraiment jouer sur le registre de la naïveté. Bien sûr qu'elle savait que c'était, disons … une attitude quelque peu … dévergondée ? Oh tout de même pas … si quand même … elle devait être parfaitement honnête avec elle-même et cette foutue petite voix qui la harcelait … elle savait surtout que lui, ne tenterait jamais rien avec elle. Il connaissait son secret, et il n'avait jamais tenté la moindre séduction à son égard. Elle avait donc entièrement confiance en lui. Et foutredieu, au-delà de la confiance, oui, elle admettait que les bras musclés à la violette, elle en redemandait, voilà, contente ?
La flamme de la chandelle vacilla, lui faisait relever la tête, elle réalisa qu'il attendait qu'elle parle. Elle soupira, elle lui devait au moins une partie de la vérité … « enfin … c'est moi … que veux-tu qu'il arrive, » finit-elle d'un ton dérisoire en haussant les épaule, ce qui lui broya le cœur. Comment pouvait-elle ainsi se dénigrer ? Et auprès d'un domestique, tout ami d'enfance qu'il soit, alors qu'elle était noble ?
Elle releva à nouveau la tête, piquée par ce qu'elle supposait être la pitié qui avait peut-être furtivement traversé son regard sur elle sans qu'il en prenne conscience.
« J'ai entière confiance en toi André, et oui, je le répète, je suis parfaitement consciente de ne provoquer aucune … disons attirance … Si je ne suis pas un véritable homme, j'ai également parfaitement conscience que je ne pourrai jamais être une véritable femme.» se sanctionna-t-elle toute seule.
La petite voix se tapa la tête aux parois de son crâne, mais était-il possible d'être aussi bête ? Elle avait osé lui dire ça en le regardant droit dans les yeux. A lui. Lui qui se mourait d'amour pour elle à petit feu. Lui qui luttait quotidiennement contre l'attirance physique qu'elle exerçait sur lui. Lui qui était devenu maître en l'art de totalement succomber à son charme sans rien en montrer ?
« Ceci étant dit, j'ai sommeil, et j'ai froid, bonne nuit, » osa-t-elle le tancer tout en soufflant à nouveau la chandelle qu'il avait rallumée sur sa table de nuit. Eh ! Mais la petite chandelle n'avait rien demandé, elle !
Enfin !? Quel culot ! Ne le prenait-elle finalement pas que pour un vulgaire bassin de cuivre pour chauffer son lit ? C'était le camouflet de trop ! Ce n'était pas du tout le ton, qu'il avait de tout cœur estimé énamouré , que lui avait soufflé son inconscient lors de leur dernière nuit dans la forêt, oh que non ! L'indignation le sortit du lit et il s'empressa de d'allumer à nouveau la chandelle dont la cire n'avait même pas eu le temps de se solidifier à nouveau. Ah ! Tout de même, un minimum de considération dans cette maison !
« Mais enfin que fais-tu ? » demanda-t-elle agacée.
« Je vais dormir dans ta chambre puisque tu juges bon de faire le siège de mon lit. » répliqua-t-il au comble de l'irritation. Elle allait répliquer lorsqu'il leva un doigt lui interdisant toute parole supplémentaire. « Tu veux que je te dise Oscar ? Je ne te pensais pas si lâche : pose-toi les bonnes questions, et quand tu auras les réponses, tu pourras retenter ta chance ! ».
Il quitta ensuite sa propre chambre pour s'octroyer comme une victoire le droit de lui laisser son lit de domestique et de prendre le sien de noble. Aïe, il fut puni dans son empressement en se faisant piquer le pied d'une écharde, fallait-il qu'elle l'ait profondément agacé pour qu'il se fasse avoir dans sa propre chambre ?
Interloquée, Oscar resta de longues minutes assise dans le lit qui devenait de plus en plus froid. A tel point que la chandelle finit par entièrement se consumer, déçue de ne jamais pouvoir connaître la fin de cette histoire. Elle se retrouva dans le noir le plus complet, et cette foutue petite voix s'était tue elle aussi. Que voulait-il dire par retenter sa chance ? Cela se méritait-il donc de se faire réchauffer dans un lit ? Brrr voilà qu'elle avait froid à nouveau. Soupirant elle se dit qu'elle se trouvait dans une pièce du château, sous un édredon garni de plumes d'oie et que malgré tout cela, elle avait eu bien plus chaud à ses côtés dans la forêt humide.
Comment cela pouvait-il se faire ? Soupirant, elle se dit que cette nuit était gâchée et qu'elle n'arriverait jamais à s'endormir désormais. Elle n'était même plus dans sa chambre, comment s'occuper ?
Rallumant une énième fois une chandelle bien curieuse, Oscar tourna la tête à la recherche d'une quelconque occupation, elle remarqua quelques livres dans une petite étagère. Avec émotion, elle en reconnu quelques-uns qu'elle lui avait offerts au fil de leur amitié, d'autres encore qui lui venait de son père, le Général avait toujours été généreux avec André. Tournant légèrement la tête afin d'en lire les titres, elle opta pour Pline l'Ancien, le latin, quoi de mieux pour l'endormir ?
Prenant le livre d'une main et la chandelle de l'autre, elle sortit doucement de la chambre d'André, il ne manquerait plus qu'un domestique la surprenne ! « Ah ! » triompha la petite voix qui se rappelait à son bon souvenir. « Il avait raison gueule d'ange ! Ce n'est pas joli joli ce petit jeu ! ». Oh la ferme ! pensa Oscar. Un petit détour par le garde-manger et elle se prépara une assiette de fromage et de pain et prit avec elle un verre et une bouteille qui avait été ouverte au souper et qui n'avait pas été terminée. Portant le plateau contenant son repas de pleine nuit, le livre et le chandelier, elle retourna dans le salon.
S'installant confortablement dans un fauteuil situé près de la cheminée, elle piocha distraitement dans l'assiette qu'elle avait disposée sur le guéridon tout proche. L'Histoire Naturelle de Pline l'Ancien … quel programme elle s'était choisi là ! Assurément, elle ne manquerait pas de s'endormir bien vite. Si ce n'est qu'un taquin petit frisson qui vint lui rappeler à quel point elle avait froid ici aussi. Vexée, elle s'employa à mettre un feu en route dans la cheminée, après tout cela aiderait d'autant plus à l'aider à lire, la lueur de la chandelle n'était guère suffisante.
Surveillant l'heure sur la somptueuse horloge qui trônait sur le manteau de marbre de la cheminée, elle réalisa que l'aurore était proche. Peut-être que monsieur Grandier consentirait enfin à lui rendre sa chambre pour la paire d'heures qu'il lui resterait pour se reposer et se préparer à la cérémonie du jour pour laquelle elle était chargée de la sécurité ? Ah ça allait être beau vu l'état de fatigue qui était le sien.
Sur le point de fermer le livre, elle fut attirée par une phrase pleine de sagesse. Elle eut l'impression qu'un mécanisme de ceux dont Monsieur de Vinci ou même Monsieur de Vaucanson avaient le secret venait de s'activer en elle. Mais qu'elle avait été bête ! C'était l'évidence même ! « Ding dong illumination ! » chanta la petite voix triomphante. La chandelle voyait les émotions se succéder sur le visage de la belle colonelle mais n'avait aucune idée de ce qu'il se passait vraiment. La vie de chandelle était bien ingrate.
Elle eut vite fait de manger les derniers morceaux éparpillés dans son assiette et de boire son verre cul sec. Vite vite, elle déposa le tout dans la cuisine de Grand-Mère, déposant la vaisselle sale au creux de l'évier de granite et retournant le plus discrètement possible dans la chambre d'André.
Elle y laissa bien en évidence le livre sur son lit, prenant soin de tout y remettre en place au préalable, édredon et oreiller inclus. Allait-il seulement comprendre ? Si la phrase avait eu un effet déclencheur chez elle, en serait-il de même chez lui ? Cherchant une feuille, elle se servit sur son bureau et s'empara d'un petit morceau de plombagine qu'il utilisait généralement pour faire des esquisses de dessins dans ce journal qu'il aimait tant tenir. Rapidement, elle recopia la phrase si importante et la glissa dans le livre, marquant ainsi le passage qu'elle espérait le voir lire.
Satisfaite, elle réalisa qu'il était l'heure pour lui de démarrer sa journée, et pour elle de se préparer à commencer la sienne. Lui ayant probablement gâché une partie de la nuit, elle opta pour discrètement remonter dans sa propre chambre et se préparer le plus silencieusement possible afin de le laisser dormir plus longtemps. Une fois prête, elle se décida à le réveiller, avec délicatesse car c'est ce qu'il méritait ce matin.
« André ? » appela-t-elle doucement en posant sa main sur son bras et en y apposant une légère pression. Celui-ci se réveilla immédiatement, désorienté quelques instants puis se souvenant de la raison de sa présence dans ce lit. S'il s'était vite calmé la veille se trouvant pris d'assaut par le délicieux parfum qui l'entourait dans son lit, la colère prit le dessus à nouveau. Il se leva, la remercia sèchement et prit le chemin de sa chambre pour se préparer à son tour.
Soupirant, mais ne s'en formalisant pas, Oscar estima qu'elle méritait la mauvaise humeur de son ami et descendit l'escalier afin de se rendre dans la cuisine et prendre de quoi manger en route, elle devait arriver plus tôt ce matin à Versailles et comme c'était veille de jour de fête, André devrait rester à Jarjayes afin d'aider Grand-Mère à tout préparer pour le lendemain.
Elle ne le retrouverait que le soir après que la cloche ait été bénie par le prêtre de la chapelle royale. La journée serait chargée, mais il lui tardait déjà de rentrer à Jarjayes ce soir. Elle préférait de loin passer la veillée pascale auprès des siens. Et de gueule d'ange à la violette ! chantonna la petite voix, générant un roulement des yeux agacé.
La procession de la veillée pascale arrivait enfin au niveau de la Chapelle Royale et la lourde cloche recevait la bénédiction avant sa pénible montée jusqu'au sommet du clocher. Elle était en retrait, observant la scène, à l'affut du moindre danger. Etouffant un bâillement qui aurait été de bien mauvais aloi si quelqu'un la voyait faire, elle se reconcentra sur la scène devant elle qui lui semblait ne pas en finir. Très ironiquement, elle réalisa qu'elle avait froid et qu'il lui tardait de pouvoir rentrer chez elle, ce qui faisait totalement écho avec le message qu'elle avait laissé à André le matin même. La petite voix était proprement bâillonnée mais n'en pensait pas moins.
Lorsqu'enfin, elle put se retirer, organisant la garde de nuit devant les appartements de la Reine, elle monta à cheval et prit le chemin de Jarjayes à bride abattue. Il était malheureusement trop tard pour retrouver André et elle se refusa à le déranger après les nuits qu'ils venaient de passer ces derniers jours. Descendant lourdement de son cheval, accablée de fatigue elle sursauta lorsqu'André, sortant de l'obscurité de l'écurie, lui prit les rênes des mains afin de s'occuper de son cheval, comme si de rien n'était. Elle prit cela pour un bon signe, cela signifiait sûrement qu'il n'était plus fâché.
D'ordinaire, elle serait entrée directement, le laissant vaquer à ses tâches, mais cette fois elle resta à l'entrée de l'écurie, ne sachant pas vraiment pourquoi au final. Etait-il là juste par devoir ? Lui en voulait-il toujours ? Toujours aussi efficace, il effectua rapidement sa tâche et elle se retrouva bien bête d'être toujours là.
« Tu devrais rentrer, tu vas prendre froid, » dit-il finalement en prenant le chemin vers la maison comme si de rien n'était. Etait-ce là une punition ? Ou au contraire le signe qu'elle était pardonnée ?
« Ça semble m'arriver trop souvent ces derniers temps, » marmonna-t-elle pince sans rire en le suivant. Une fois entrée, elle prit directement la direction de ses appartements, elle n'avait envie que d'une chose : un lit bien chaud. A la violetttttte, chantonna la voix, soudainement libérée. Elle eut un mouvement agacé, oui, elle était vraiment fatiguée pour en venir à s'agacer ainsi contre elle-même, car elle avait enfin admit que cette petite voix bien pénible n'était autre que son inconscient, devenu bien trop conscient à son goût d'ailleurs.
« Tu ne manges pas ? » interrogea André qui revenait de l'office et qui la vit, au milieu des escaliers.
Elle le remercia d'un sourire, son cher André, toujours inquiet de son bien-être. Elle secoua la tête. « Je suis bien trop fatiguée, je dois être à Versailles très tôt demain pour la célébration de Pâques, » expliqua-t-elle. Elle finit ensuite son ascension des marches qui menaient à l'étage de ses appartements et s'effondra de fatigue sur la méridienne de son antichambre, déboutonnant la veste qui symbolisait la lourdeur de sa charge quotidienne, souhaitant s'en débarrasser. S'autorisant à bâiller ouvertement et sans retenue, elle pencha la tête vers l'arrière, se disant que malgré le froid, elle était si épuisée qu'elle serait bien capable de s'endormir ici même.
Un léger coup à la porte la fit se relever, c'était André qui lui montait un plateau et son chocolat chaud du soir. « Tu n'aurais pas dû t'embêter André, vraiment » lui reprocha-t-elle doucement. « Tu dois être fatigué aussi, je t'en prie va te reposer tu l'as amplement mérité. » lui dit-elle.
« Tout autant que toi je te signale, » fit-il, soudain énigmatique. Elle sentait au ton qu'il utilisait qu'une subtilité lui échappait. Rho mais quelle gourdasse ! s'emporta la petite voix. Il t'a dit hier qu'il te faudrait mériter de partager à nouveau un lit avec lui ! La Terre à Oscar !
« Oh. » fut tout ce qu'elle osa dire. Elle avait particulièrement dépassé les bornes la veille et ne savait trop comment se comporter ce soir. Surtout après le message qu'elle avait laissé en évidence dans sa chambre. L'avait-il seulement lu ? Car André avait une tolérance particulièrement large la concernant, il pouvait parfaitement ne rien avoir lu et l'avoir tout simplement déjà pardonnée. Et elle en avait trop souvent abusé.
« Fais-moi plaisir et mange un peu, » insista André. Soupirant pour la forme, elle obtempéra, croquant dans le poulet rôti qu'il avait subtilisé à l'office. Uhm, il avait raison, elle avait faim en fait. « As-tu mangé ? » demanda-t-elle, ennuyée de le voir rester debout à ses côtés sans rien faire. « J'ai grignoté rapidement entre deux corvées demandées par Grand-Mère » s'amusa-t-il.
« Viens là » lui dit-elle, tapotant la place restée libre sur la méridienne, « tu en as bien trop apporté, il y en a largement assez pour deux. ». Et comme s'il ne s'était rien passé, ils parlèrent et rirent tout en mangeant, leur complicité retrouvée. Au bout d'un long silence, André réalisa qu'Oscar s'était endormie, la tête reposant près de lui. Amusé, il constata que son inconscient savait décidemment ce qu'il voulait, contrairement à elle.
Il rangea rapidement les restes de leurs victuailles et éloigna le plateau afin d'avoir le champ libre pour la suite des événements. Ensuite, il se dirigea vers sa chambre et prit soin d'ôter les fameux bassins en cuivre qui réchauffaient quotidiennement ses draps. Revenant enfin vers la belle endormie, il prit soin d'ôter ses bottes puis de la prendre délicatement dans ses bras. Si elle passait la nuit dans cette position, elle en serait quitte pour un fameux torticolis. Et une Oscar avec un torticolis, c'était une Oscar exécrable au possible. Et c'était un bien qu'il lui faisait et qu'il se faisait à lui-même en la déposant doucement dans son lit.
Une fois installée et constatant qu'elle était sûrement rendormie ou sur le point de l'être, il se décida à ôter ses propres bottes, et sa veste. Il la rejoignit enfin, ravi de constater que dans son demi-sommeil, elle se blottit à nouveau contre lui.
« C'est décidément une habitude dis-moi, » voulut-il la taquiner en murmurant, après tout, pourquoi s'en priverait-il? « Rho toi alors, » répliqua-t-elle mollement tandis que sa petite voix faisait une danse de la victoire dans son cerveau.
« Tu avais raison Oscar, enfin, Pline l'Ancien avait raison : le foyer est vraiment là où réside le cœur. » lui dit doucement André, déposant un léger baiser sur son front. Elle se força à ouvrir les yeux pour lui montrer qu'elle l'avait bien entendu, un sourire sincère retroussant ses lèvres. Et elle se blottit encore plus près de lui, tout prétexte oublié puisqu'il savait enfin ce qui se tramait dans sa tête.
« J'ai toujours raison de toute façon, » trouva-t-elle la force de lui répondre. Ce qui le fit pouffer de rire doucement tandis qu'elle s'endormait, épuisée, heureuse, et enfin consciemment à sa place.
