Chapitre 4 : Quitte ou double
Hitsugaya observait avec gravité le petit Harry, assis bien sagement en face de lui. Il le dévisageait en silence, son sourire enfantin oublié, comme s'il pressentait qu'il se tramait quelque chose de grave.
- Shiro ? articula-t-il alors que son tuteur ne se décidait pas à bouger.
Le shinigami soupira et passa sa main dans les cheveux sombres du garçon. Ce geste était devenu un automatisme si rapidement que s'en était effrayant.
- Écoute, Harry, commença-t-il sombrement. Après manger, tu vas aller voir Unohana. Elle va te faire mal, mais tout sera très vite fini. Il faudra que tu restes bien sage et que tu sois courageux. Est-ce que tu comprends ?
Harry sembla méditer ses paroles avant de faire oui de la tête. Bien sûr, il était loin de savoir ce qu'il allait lui arriver et les conséquences que cela entraînerait, mais la lueur dans ses yeux indiquait qu'il avait compris ce qu'on attendait de lui. Il prit une mine déterminée qui fit sourire le capitaine.
Lui-même n'était pas serein, bien que seuls ses proches puissent le voir sous son masque froid. Cela faisait deux mois qu'Harry était entré dans sa vie et il devait avouer qu'il s'y était beaucoup attaché. Sans même qu'il s'en rende compte, chaque instant passé s'était inscrit parmi ses meilleurs souvenirs, au même titre que son enfance avec Hinamori. Conjuguant sans grand mal sa fonction de capitaine du Gotei Treize et son statut de tuteur, en grande partie grâce à ses hommes et collègues qui adoraient eux aussi ce petit être plein de vie, il ne s'imaginait plus vivre sans lui. Cependant, cela faisait également deux mois qu'Unohana et Kurosutchi cherchaient un moyen non létal de séparer l'âme du petit garçon de celle de Voldemort. Et cette intervention allait enfin avoir lieu.
Il ne savait pas alors s'il devait souhaiter qu'elle réussisse ou non. Si les résultats étaient positifs, Harry se retrouverait définitivement libre de Voldemort et redeviendrait un enfant tout à fait normal, quoiqu'avec une pression spirituelle très élevée. En revanche, cela voudrait dire qu'il devrait retourner dans le monde des vivants pour y poursuivre sa vie comme n'importe quel enfant de son âge et Hitsugaya ne savait pas s'il était prêt à le laisser sortir ainsi de sa vie. Il n'aurait cependant pas le choix. La décision émanait du Central Quarante-Six, la haute institution dirigeante, et était par là même irrévocable, même avec l'intervention d'un ou plusieurs capitaines. D'un autre côté, si les deux capitaines ne parvenaient pas à éliminer l'âme parasite, l'enfant était considéré comme potentiellement dangereux, de par son statut d'âme incertain, et ne serait alors pas autorisé à quitter la Soul Society avant que ses pouvoirs spirituels ne se développent totalement et se révèlent sans danger pour l'équilibre des mondes. Dans ce cas-là, Hitsugaya pouvait espérer le garder près de lui, au sein du Seireitei. Après tout, qui de mieux qu'un capitaine était capable de surveiller et maîtriser au besoin un danger potentiel ? Le Central Quarante-Six avait un instant envisagé de mettre à mort l'enfant, au nom du principe de précaution, mais ils avaient finalement renoncé à cette extrémité. Cela avait légèrement surpris Hitsugaya, lui qui connaissait le côté froid et impitoyable des conseillers, mais il ne pouvait que s'en réjouir.
Le capitaine tenta de chasser les sombres pensées qui l'habitaient et prit l'enfant dans ses bras. Il jeta un coup d'œil à Matsumoto, affreusement silencieuse, qui observait la scène, inquiète bien qu'elle tentât de le cacher.
- Quoi qu'il arrive, tu pourras compter sur nous, reprit Hitsugaya.
Jamais une après-midi n'avait semblé durer aussi longtemps. Si quelqu'un était venu, il aurait été surpris de trouver tous les shinigamis studieusement assis derrière leur bureau, totalement concentrés sur leurs tâches. Hormis une ou deux personnes, tous étaient entre les murs de la division. Pourtant, en y regardant de plus près, le travail ne diminuait pas. Ce n'était qu'une façade, même pour le plus sérieux d'entre eux, leur capitaine. Ils attendaient tous une seule et même chose : Harry.
Lorsque le soleil commença à décliner, Tayuya pénétra en trombe dans le bureau de son supérieur. Deux paires d'yeux se posèrent sur elle alors qu'ils retenaient leur souffle. Hitsugaya avait bondit sur ses pieds, mais il n'avait pas osé faire un pas.
- Ils sont là, annonça-t-elle d'une voix tremblante d'émotions.
Elle se décala sur la gauche, laissant apparaître Unohana, les traits tirés de fatigue, qui tenait un petit garçon pâle par la main. Derrière eux, se tenaient tous les shinigamis de la division. Hitsugaya eut à peine le temps de faire quelque pas qu'Harry lui sautait déjà dans les bras en sanglotant.
- Tout va bien, bonhomme, murmura Hitsugaya en le pressant de toutes ses forces contre lui.
Il n'avait pas été séparé longtemps, mais il avait l'impression qu'il ne l'avait pas vu depuis des années. Il se mit à lui caresser les cheveux pour l'apaiser. Puis, au bout de quelques instants, il leva les yeux vers sa collègue, qui observait la scène avec un sourire bienveillant.
- Alors ? fut le seul mot qu'il arriva à prononcer.
Un sourire fleurit sur ses lèvres de la shinigami.
- Vous allez pouvoir garder votre petit protégé, capitaine Hitsugaya.
Des hurlements de joie explosèrent tout autour d'eux, mais le capitaine ne les entendit pas. À cet instant, rien d'autre n'existait que le petit être collé contre lui. Il allait pouvoir le garder... Il allait pouvoir le garder. Il allait pouvoir le garder ! Submergé par l'émotion, il plongea son visage dans les cheveux bruns du garçon pour masquer les larmes qui menaçaient de lui échapper.
- Shiro ? l'appela l'enfant en tentant de s'éloigner pour le voir.
Pour toute réponse, Hitsugaya posa sur lui un regard doux.
- Tu vas rester avec nous, bonhomme.
- Rester maison ? répéta Harry alors qu'une étincelle de bonheur illuminait ses grands yeux innocents.
- Oui.
- J'ai pu retirer une partie du fragment d'âme, mais pas totalement, reprit Unohana. Plus le temps passe, plus elles fusionnent l'une avec l'autre via une multitude d'infimes fils d'énergie spirituelle. Seule sa mort pourra les séparer, lui annonça Unohana. En revanche, j'ai pu analyser le morceau d'âme que j'ai retiré. Elle appartient à un sorcier du nom de Tom Jedusor.
- Voldemort, gronda Hitsugaya, qui se doutait déjà de ce fait.
- Oui. Cette âme ne présente pas un danger imminent pour Harry, du moins tant que les deux ne sont pas en présence l'un de l'autre.
Hitsugaya sentit le soulagement l'envahir à cette nouvelle.
- Je souhaiterais tout de même pouvoir examiner régulièrement cet enfant afin de voir comment évolue son cas.
- Bien entendu. Merci pour tout ce que vous avez fait.
- Ça m'a fait plaisir de pouvoir aider, lui assura la femme en caressant l'épaule de l'enfant. Je vais vous laisser à présent. N'hésitez pas à faire appel à moi si vous avez besoin de quoi que ce soit.
Et elle s'éclipsa.
- Je propose une grande fête pour célébrer ça ! lança Matsumoto, aussitôt acclamée par tous.
Hitsugaya laissa ses subordonnés faire la fête durant une bonne heure avant de les renvoyer au travail. Ils s'exécutèrent docilement, conscients qu'il ne fallait pas abuser de la gentillesse de leur capitaine. Seule Matsumoto rechigna, ayant une fois de plus un peu trop bu.
Lui-même ramena l'enfant dans son bureau et l'installa sur le sofa, l'endroit qu'il préférait après son lit pour sa sieste. L'enfant tomba immédiatement dans un sommeil bien mérité. Hitsugaya l'observa quelques instants avec tendresse avant de se diriger vers son bureau. Il tira immédiatement un dossier dans une chemise verte et l'ouvrit.
Il contenait quelques documents sur James et Lily Potter, les parents d'Harry. Il les avait retrouvés quelque temps après l'arrivée d'Harry dans sa vie. Ils ne se souvenaient plus de leur vie passée, comme il s'y attendait, mais cela ne les avait pas empêchés de se retrouver dans le Rukongai, se reconnaissant sans savoir pourquoi. Cela arrivait de temps à autre, et cela faisait plaisir, même si toute la relation était à reconstruire.
Il ne les avait pas approchés personnellement et personne ne leur avait révélé l'existence de leur enfant. Si les morts perdaient leurs souvenirs, ce n'était pas pour rien. Ceux qui cherchaient d'où ils venaient se retrouvaient vite exclus, enfermés dans leur quête d'informations qui ne pouvait se révéler que vaine. La plupart finissait par abandonner cette idée et par se reconstruire une nouvelle vie. Les autres perdaient tout simplement la tête.
Il avait donc renoncé à l'idée de les faire entrer de nouveau dans la vie de son protégé. Néanmoins, rien ne l'empêchait de suivre leur évolution. Quand Harry serait plus âgé, qu'il comprendrait mieux sa situation, il voudrait forcément les rencontrer, même sans leur révéler son identité.
Pourrait-il remplacer ses parents et donner à cet enfant l'éducation donc il avait besoin ? Il n'en était pas certain, même s'il savait qu'il ne serait pas seul face à cette tâche encore inconnue pour lui. Il avait certes assumé ce rôle durant quelques semaines, mais se projeter sur plusieurs dizaines d'années, c'était autre chose. Il ferait de son mieux, en espérant que cela suffise.
Soupirant, il tira une pile de dossiers attendant son approbation et se plongea dedans, non sans avoir jeté un dernier coup d'œil protecteur au petit garçon.
L'enfant ne se réveilla pas, malgré le passage de plusieurs gradés venus prendre de ses nouvelles. Toutes ses émotions l'avaient épuisé et, même comme ça, Hitsugaya doutait qu'il ait des problèmes de sommeil le soir venu. Cet enfant était une vraie marmotte de toute façon.
Harry se réveilla vers vingt-deux heures, tiraillé par la faim, et eut ensuite tout juste le temps de prendre un bain avant de se rendormir dans les bras d'Hitsugaya. Celui-ci le garda un moment contre lui avant d'aller le recoucher dans le petit lit qu'il lui avait acheté. Lui-même alla immédiatement dormir et plongea sans attendre dans les bras de Morphée.
Au beau milieu de la nuit, des cris le réveillèrent en sursaut. Quelle ne fut pas sa surprise quand il découvrit l'ensemble du mobilier flotter autour de lui. Une demi-seconde suffit pour qu'il comprenne ce qu'il se passait. Il bondit sur ses pieds et se précipita vers Harry, qui hurlait à pleins poumons, irradiant la magie et l'énergie spirituelle.
- Je suis là, bonhomme, murmura-t-il en le prenant dans ses bras pour le bercer. Tout va bien. Tu es en sécurité.
L'enfant avait du faire un cauchemar et avait perdu le contrôle de sa magie. Il avait entendu dire que cela arrivait souvent aux enfants sorciers lorsqu'ils avaient peur ou qu'ils étaient en colère. Il le berça de son mieux tout en surveillant les objets flottant autour de lui.
Les pleurs d'Harry se tarirent peu à peu, à force de caresses et de mots doux, pour finalement s'éteindre totalement. La danse inanimée cessa au même instant, laissant derrière elle un bazar monstrueux.
- Il va falloir qu'on surveille tout ça. Il ne faudrait pas que tu saccages la maison à chaque petite émotion forte, déclara Hitsugaya en essuyant du pouce les joues humides de l'enfant. On va aller se recoucher ensemble, d'accord ? Je rangerai tout ça demain.
Le petit cacha son visage dans son cou en murmurant son prénom. Hitsugaya embrassa sa tempe et se dirigea avec son précieux fardeau vers son lit.
Hitsugaya ne se rendormit pas avant de longues heures, méditant sur ce qui venait de se produire. Il connaissait les ravages que pouvait causer une puissance intérieure non contrôlée. Plus jeune, lui même avait failli tuer sa grand-mère alors qu'il rêvait de Hyorinmaru. Alors que pouvait-il faire ?
Conditionné par l'habitude, le capitaine se réveilla avec les premiers rayons du soleil. Il ajusta les couvertures sur les épaules du petit toujours profondément endormi, et quitta la chambre. Il fut un instant découragé par l'étendue des dégâts qu'avait subi ses appartements et décida qu'il allait besoin d'une bonne dose de théine avant de commencer quoi que ce soit.
'Tu es bien agité' lui fit remarquer l'esprit de son zanpakutô.
'Je ne sais pas comment aider Harry' répondit le capitaine en commençant à ranger. 'Harry est bien trop jeune pour apprendre à se maîtriser et sceller ses pouvoirs, même temporairement, ne ferait qu'empirer les choses. Sa puissance n'en serait que plus sauvage lorsqu'elle serait de nouveau libérée.'
'Son énergie spirituelle est brûlante.'
Hitsugaya hocha la tête. Il l'avait remarqué depuis un moment, car elle entrait souvent en résonance avec la sienne, glacée.
'Vous êtes complémentaires. Le feu et la glace' reprit Hyorinmaru. 'Tu es en mesure de pouvoir la contenir et l'apaiser.'
'Ne verra-t-il pas ça comme une agression plus qu'autre chose ?'
'Avec toi, je ne pense pas. Tu es devenu sa famille.'
'Et sa magie ? Parce que c'est surtout ça le problème...'
'La magie et la pression spirituelle sont liées. Elles sont toutes deux liées à la force et aux émotions de leur porteur. Agir sur l'une devrait agir sur l'autre.'
'Nous pouvons toujours essayer.'
Hitsugaya coupa leur discussion mentale et se remit à l'ouvrage.
Heureusement pour la Soul Society et pour la demeure d'Hitsugaya, Harry était d'un naturel plutôt calme. Sa magie et sa pression spirituelle vacillaient à longueur de temps, mais restaient généralement à un niveau plus que raisonnable et inoffensif.
Hitsugaya décida cependant de tester la théorie de son zanpakutô avant que son protégé ne provoque la pagaille dans la Soul Society. Il choisit un matin où Matsumoto s'occupait d'un Harry grognon. Il avait bien remarqué que l'enfant semblait fatigué et l'énergie de sa vice-capitaine, qui tentait en vain de trouver une activité pour l'occuper, semblait irriter peu à peu l'enfant. Ses énergies enflaient lentement mais sûrement. Même s'il aurait préféré intervenir avant que les choses ne dégénèrent, il s'y refusa et se contenta de les surveiller.
Au bout d'une demi-heure, Harry repoussa le jouet que lui présenta Matsumoto avec un petit cri de frustration. Presque simultanément, le jouet en question entra en combustion, faisant sursauter la jeune femme.
- Qu'est-ce que… ? s'exclama-t-elle avant de saisir prestement un coussin pour étouffer les flammes naissance. Capitaine, vous avez vu ça ?!
Hitugaya ne lui répondit pas, concentré sur le petit. Celui-ci tapait des poings contre le sol en babillant, tentant visiblement de leur dire quelque chose qu'ils n'arrivaient pas à comprendre. Cette fois, ce fut les crayons que Matsumoto avait voulu lui donner qui s'envolèrent dans les airs. Les feuilles suivirent le même chemin avant de s'enflammer. Alors que sa subordonnée paniquait, Hitsugaya projeta sa pression spirituelle vers le bambin et l'en entoura avec précaution, prenant bien garde de ne pas le blesser. Presque aussitôt, il sentit l'énergie d'Harry répliquer contre la sienne avec agressivité. Il modula doucement le flux qu'il lui transmettait, essayant de faire comprendre au garçon, ou plutôt à ses pouvoirs, qu'il n'avait aucune volonté de domination.
- Harry, calme-toi immédiatement, ordonna-t-il d'un ton ferme.
Il n'allait pas non plus user de douceur alors que le petit était simplement de mauvaise humeur, sinon il n'aurait plus jamais d'autorité sur lui. Harry se mit à le fixer et, si l'expression contrariée ne disparut pas de son visage juvénile, sa puissance intérieure finit par plier et se rétracta d'elle-même à l'intérieur d'Harry.
'Ça fonctionne' se réjouit intérieurement Hitsugaya, la satisfaction de Hyorinmaru faisant écho à la sienne.
- Capitaine… souffla Matsumoto en faisant la navette entre son supérieur et l'enfant.
Elle n'avait pas vraiment compris ce qui venait de se passer.
- Harry est un sorcier, lui rappela Hitsugaya. Cette magie accidentelle est courante chez les vivants.
- Avec une telle intensité ?
- Non, concéda-t-il, c'est lié à la deuxième âme qui l'habite. Unohana m'avait prévenu que la tentative de séparation pouvait influencer sa magie.
- Donc ça va recommencer ?
- Oui.
- Souvent ?
- Sans doute.
Matsumoto considéra l'enfant.
- Je sens que ce petit prince va devenir très puissant. Une fois qu'il saura se maîtriser.
Hitsugaya esquissa un sourire en coin à peine visible.
- C'est certain.
