Chapitre 5 : Le Monde des Vivants
Albus Dumbledore faisait les cent pas dans son bureau, plongé dans ses pensées. Minerva McGonagall, assise, le regardait faire, impuissante face à l'inquiétude de son supérieur et ami. Sur le bureau, juste devant elle, trônait une lettre d'admission pour l'école de sorcellerie Poudlard, adressée à Harry Potter. Harry Potter. Le Survivant. Celui qui avait vaincu Voldemort du haut de ses un an et demi. L'enfant chéri du monde sorcier. Le garçon volatilisé depuis bientôt neuf ans.
- Êtes-vous certain que le garçon est en vie ? demanda McGonagall pour la énième fois.
Le directeur soupira avant de poser une main sur son épaule.
- J'en suis certain, Minerva, déclara-t-il d'une voix lasse. Outre cette sensation dans mon cœur, je sais qu'il est vivant. Lorsqu'un élève pré-inscrit perd la vie, son nom disparaît des registres de Poudlard et donc aucune lettre n'est prévue pour lui. Son nom est toujours inscrit, alors il se trouve forcément là quelque part.
Il s'assit à son tour, les traits tirés par la fatigue et l'inquiétude. McGonagall resta silencieuse. Elle n'avait rien à dire. Elle avait perdu espoir il y a bien longtemps, lorsque les aurors avaient cessé d'enquêter en déclarant que l'enfant avait probablement été tué par les sbires en cavale du mage noir.
- C'est le jour de son anniversaire aujourd'hui, reprit le vieil homme. Tout est ma faute. Je n'aurais jamais dû le laisser chez les Dursley.
- Cela fait dix ans, Albus. Cessez de vous sentir responsable de sa disparition.
Malgré ses mots, elle-même en voulait toujours au vieil homme. Elle l'avait prévenue que le laisser chez des moldus, en particulier une famille telle que les Dursley, était une très mauvaise idée, mais il n'avait pas voulu l'écouter, arguant qu'il serait protégé par les liens du sang qu'il partageait avec sa tante. Mais cette colère cachée n'avait plus lieu d'être à présent et elle s'efforçait de l'ignorer.
- En le perdant, nous avons perdu tout espoir de vaincre Voldemort, le jour où il réapparaîtra.
- S'il réapparaît un jour, tenta-t-elle en forçant un sourire.
Le directeur secoua tristement la tête.
- Vous savez que cela arrivera.
Un long silence s'installa entre eux. Ils savaient tous deux que c'était vrai.
Soudain, une alarme retentit dans le bureau, faisant sursauter ses deux occupants.
- Qu'est-ce que c'est ? s'exclama McGonagall en sautant sur ses pieds, baguette en main.
Dumbledore resta un instant figé avant qu'un large sourire ne fleurisse sur son visage. Ses yeux de nouveau brillants, il lui saisit les mains et les pressa avec emphase.
- C'est lui, Minerva ! C'est Harry !
Elle papillonna des yeux, légèrement perdue. Lui la lâcha et se précipita vers une plaque triangulaire, accroché au mur aux dessous des portraits des anciens directeurs de l'école magique.
- Albus, expliquez-vous, par Merlin ! ordonna la sorcière alors que l'espoir renaissait sournoisement dans son cœur.
Il ne lui répondit pas immédiatement, toute son attention tournée vers l'étrange objet. Agité malgré son immobilisme, il ne cessait de psalmodier une formule qui lui était inconnue en effectuant une série de signes complexes de sa baguette.
- Godric's Hollow ! Nous devons y aller immédiatement.
Et, sans laisser le temps à son amie de prononcer le moindre mot, il lui prit le bras et transplana.
Ils réapparurent tous deux dans une sombre ruelle, à l'abri des regards. D'un coup de baguette, il changea leurs robes sorcières en vêtements moldus. La petite bourgade n'était qu'à demi sorcière, aussi devaient-ils rester prudents.
- Mes alarmes ont détecté la présence du garçon dans ce village, déclara-t-il alors que la sorcière se tournait vers lui, mécontente d'être ainsi traitée.
La vieille femme savait que le directeur, grâce à la magie dégagée cette fameuse nuit par le jeune bambin, avait pu créer des alarmes magiques, mais elle ignorait que celles-ci fonctionnaient toujours. Spécialement faites pour repérer l'essence magique du disparu, elles étaient restées désespérément silencieuses jusqu'ici. Elle savait que le directeur avait tenté de poser de telles alarmes à l'époque, alors qu'il cherchait Voldemort, mais elles n'avaient jamais fonctionné. Elle en avait conclu que les actuelles ne marchaient pas plus que les précédentes.
- Dépêchons-nous, la hâta Dumbledore, déjà en mouvement.
Elle lui emboîta le pas sans attendre.
Les deux sorciers se mirent à arpenter le village, dévisageant chaque enfant ou adolescent qu'ils croisaient dans l'espoir de reconnaître la cicatrice en forme d'éclair sur le front de l'un d'eux. Ils cherchaient depuis dix longues minutes quand ils repérèrent, près du cimetière, deux enfants qui attirèrent leur attention. Le premier, aux cheveux noir corbeau, était légèrement plus grand que le second, qui arborait une coupe de cheveux tout aussi en bataille mais d'une étonnante couleur blanche. De dos, les deux adultes ne pouvaient les identifier, mais ils surent immédiatement que ces deux jeunes gens étaient spéciaux. Ils les observèrent quelques instants de loin. Les deux garçons bavardaient gaîment. Enfin, le brun babillait et le blanc écoutait. Soudain, le premier s'élança en courant et pénétra dans une rue adjacente.
- Harry ! s'exclama le garçon à la chevelure nacrée avant de s'élancer à sa poursuite. Attends-moi !
À l'entente de ce nom, Dumbledore et McGonagall sentirent leur estomac se serrer. Harry. Harry Potter. Il était enfin de retour, bien vivant et apparemment bien portant.
- Je n'ose y croire, murmura la vieille femme en posant la main sur le bras de son ami.
- Nous devons lui parler. Être sûrs, renchérit Dumbledore, lui aussi fébrile.
Accélérant le pas, ils bifurquèrent eux aussi et retrouvèrent finalement les deux enfants devant l'ancienne maison des Potter, qui n'était plus qu'une ruine, gardée en souvenir des sombres événements de la Première Guerre et du sacrifice des Potter.
- J'ai dû mal à imaginer que c'était chez moi ici, lança le brun en examinant la pancarte qui interdisait l'entrée.
Son compagnon hocha la tête avant de poser une main sur son épaule.
- Je suis désolé, Harry.
Ils échangèrent un regard lourd de sens avant que le jeune homme ne secoue la tête.
- J'y ai gagné au change. Je ne regrette rien.
Il posa sa propre main sur celle de l'enfant et fit un léger mouvement de tête qui laissa entrapercevoir sa cicatrice, jusqu'ici cachée derrière une des mèches folles.
- Il n'y a plus aucun doute à présent, murmura Dumbledore avant de s'avancer.
Les deux enfants remarquèrent alors leur présence. Les deux adultes se sentirent comme scrutés par leurs yeux, émeraudes pour l'un, turquoises pour l'autre, ce qui les mirent mal à l'aise.
- Bonjour, jeunes gens, commença le directeur avec un sourire affable.
- Nous nous connaissons ? demanda le garçon aux cheveux blancs en haussant un sourcil à sa venue.
Dumbledore le darda du regard, remarquant l'imperceptible tension qui l'habitait, mais il ne le reconnut pas. Sans doute n'était-ce qu'un enfant sorcier qui l'avait reconnu.
- Je suis le professeur Dumbledore et voici ma collègue, le professeur McGonagall.
Il y eut un court silence durant lequel le vieil homme espéra des présentations, mais rien ne vint. Il se tourna alors vers Harry, qui le fixait avec curiosité.
- Je vous ai connu lorsque vous n'étiez qu'un enfant, Harry.
- Je ne vous permets pas de m'appeler par mon prénom, rétorqua le garçon avec calme.
Légèrement surpris, l'homme se contenta de sourire. Si l'enfant était le portrait craché de son père, James, il semblait avoir le tempérament de sa mère, Lily. Flamboyant et sûr de lui.
- Je suis désolé. Vous ressemblez tant à vos parents.
- Si vous le dîtes, répondit-il en coulant un regard vers son compagnon qui reprit le fil de la conversation.
- Que voulez-vous, Mr Dumbledore ?
Le directeur ne releva pas le ton légèrement insolent et l'oubli de son titre. Maintenant qu'il avait retrouvé le Survivant, il devait le convaincre qu'il était de son côté. Cela voulait dire ne pas froisser son ami.
- Je suis à votre recherche depuis que vous avez été enlevé, il y a neuf ans de cela.
Il ne put s'empêcher d'être étonné par l'absence de réaction qui suivit cette déclaration. D'ordinaire les enfants enlevés, qui n'étaient pas tués, mais simplement adoptés par leurs ravisseurs, ignoraient tout de leurs origines tragiques.
- Je suis heureux de vous retrouver enfin, continua-t-il. Puis-je vous offrir un verre, à vous et votre ami ? Nous avons beaucoup à nous dire.
Les deux se concertèrent du regard. Le compagnon d'Harry haussa finalement les épaules.
- C'est toi qui choisis, Harry. Il nous reste quelques heures avant de devoir rentrer.
C'est ainsi que les quatre personnes se retrouvèrent dans la petite brasserie sorcière de la ville. Dumbledore commanda des boissons fraîches pour tout le monde, espérant que cela détendrait les enfants. Les deux concernés regardèrent le breuvage avec scepticisme avant de tout bonnement les repousser et faire face à leurs interlocuteurs.
- Pouvez-vous nous dire où vous vous trouviez toutes ces années ? demanda le vieil homme avec douceur. Nous vous avons cherchés partout, mais vous étiez introuvables. Nous avons craint le pire.
- Je ne sais quoi vous dire, répondit simplement Harry. J'ai été élevé dans un autre pays. Peut-être est-ce pour cela que vous ne m'avez pas trouvé.
Dumbledore fit mine d'accepter son explication, mais ses alarmes ne scannaient pas simplement l'Angleterre. Même au milieu de l'océan, il aurait été averti de sa présence.
- Avez-vous été bien traité ?
- Je vais parfaitement bien et j'aime ma famille.
À ses mots, il prit la main de son compagnon et la serra. Celui-ci se contenta de lui adresser un discret signe de tête, sans que la moindre trace d'émotion autre qu'un profond ennui n'apparaisse sur ses traits enfantins. Cela devait être son frère d'adoption.
- Il faut que je les remercie pour avoir pris soin de vous. Puis-je avoir votre adresse ?
- Nous n'avons pas le droit de révéler cette information à des inconnus, répondit le garçon encore sans nom avec un sourire en coin.
Son ton était froid, cassant. Son rictus agaçant. Harry était bien plus ouvert et expressif. Il était plus simple de deviner ce qu'il pensait.
- Bien sûr, c'est tout à fait normal, répondit McGonagall en voyant son ami fixer l'enfant avec méfiance.
- Vous savez que vous avez été enlevé, n'est-ce pas ? reprit Dumbledore en détaillant Harry. C'est très grave. Vos ravisseurs doivent être punis pour leurs crimes.
Les yeux du garçon se mirent à lancer des éclairs. L'air s'alourdit autour d'eux.
- Vous ne toucherez pas à ma famille, ragea-t-il.
- Harry, gronda son ami d'un ton ferme.
Le jeune homme pinça les lèvres, tentant visiblement de contenir la colère qu'il ressentait.
- Beaucoup de gens ici attendent votre retour, Mr Potter. Ils n'ont pas cessé de s'inquiéter pour vous !
- Mon nom est Hitsugaya, et non Potter. Les gens dont vous parlez ne sont pas ma famille. Potter est orphelin, je vous rappelle. Vous n'avez qu'à dire à ces personnes que tout va parfaitement bien pour moi et me laisser tranquille.
Il se tourna ensuite vers son compagnon.
- Je veux rentrer à la maison.
- Bien sûr, répondit l'autre en se levant expressément.
- S'il vous plaît, restez ! s'exclama McGonagall. Nous n'allons pas vous enlever à votre famille si vous ne le désirez pas. Nous voulons simplement être sûrs que vous êtes heureux.
Elle ignora le regard dur de son supérieur et réaffirma ses propos. Avec méfiance, les deux jeunes gens se réinstallèrent.
- Nous devons vous faire part d'une autre nouvelle très importante vous concernant, Mr Hitsugaya.
- Je vous écoute.
Il semblait mieux disposé à converser avec elle qu'avec le directeur, à moins que ce ne soit à cause de l'emploi de ce qu'il considérait comme son véritable nom.
- Je ne sais pas si vous le saviez, reprit-elle en cherchant ses mots, mais James et Lily Potter n'étaient pas des personnes ordinaires.
Elle se demanda un instant si elle devait en parler devant l'ami du jeune garçon, qui pouvait très bien être moldu, avant de se décider.
- C'étaient des sorciers.
- Oui, je sais, répondit Harry en hochant la tête. J'en suis un également.
Il connaissait l'existence du monde magique. Cela faciliterait les choses.
- A votre naissance, vos parents…
Il tiqua, aussi rectifia-t-elle rapidement.
- ...biologiques vous ont inscrits à l'école de sorcellerie Poudlard. Le professeur Dumbledore en est le directeur et moi-même j'y enseigne la métamorphose. Vous avez l'âge d'y entrer en première année si vous le désirez. Avant que vous décliniez, sachez qu'il est très important que vous appreniez à contrôler vos pouvoirs. Sans cela, vous pourriez blesser quelqu'un par inadvertance dans un accès de colère.
Elle tira sa baguette, faisant se tendre les deux enfants. Elle leur offrit un sourire rassurant avant de transformer une serviette en la réplique de la lettre d'admission restée à Poudlard, qu'elle donna à Harry.
- Vous trouverez dans cette lettre le matériel nécessaire aux études ainsi que l'emplacement du Chemin de Traverse où vous pourrez les acheter. Prenez le temps d'y réfléchir avant de nous faire parvenir votre réponse. Discutez-en avec vos parents.
- D'accord, déclara-t-il en rangeant le papier. Pouvons-nous y aller à présent ?
- Bien sûr, reprit Dumbledore avec un ultime sourire. Nous espérons vous revoir très bientôt. N'hésitez pas à nous contacter si vous avez besoin.
Les deux garçons s'éclipsèrent, laissant les deux adultes seuls.
- Vous devriez faire plus attention à vos paroles. Harry n'est qu'un enfant, reprocha McGonagall en buvant une gorgée de sa boisson.
Elle avait rarement vu son supérieur faire aussi peu preuve de discernement avec un élève. Il était normal que le petit soit attaché à ceux qui l'avaient élevé, ravisseurs ou non. Ce n'était même pas certain que c'était bien cette famille, ces Hitsugaya, et pas un tiers qui l'ait enlevé. Comme il semblait bien portant, il fallait gagner sa confiance pour lui faire comprendre la situation dans laquelle il se trouvait.
- Harry Potter n'est pas n'importe qui.
- Si, il l'est, trancha-t-elle avant de se lever à son tour et d'aller payer leurs consommations.
De retour à la Soul Society, Harry était tout de suite rentré chez lui et s'était enfermé dans sa chambre. Lorsque quelque chose le tracassait, il avait toujours besoin de solitude pour faire le tri dans ses pensées avant de s'en ouvrir à quelqu'un. Lui qui avait attendu avec tant d'impatience sa première visite dans le monde des vivants était à présent plus qu'heureux d'avoir avorté son séjour là-bas. Il avait juste voulu savoir où il était né et voir la tombe de ses parents biologiques. Il n'avait pas pensé qu'il croiserait des personnes l'ayant connu. Il n'avait pas été préparé. Sans Hitsugaya à ses côtés, il aurait fui sans demander son reste.
Allongé sur son lit, il prit le temps de fixer la lettre pour Poudlard avant de se décider, le cœur légèrement battant, à l'ouvrir. Il la lut une fois, puis une deuxième, avant de s'en détourner.
Il avait déjà connaissance de ses origines sorcières et il avait même fait de nombreuses – très nombreuses – fois de la magie accidentelle, mais il n'avait jamais pensé faire de la magie une part intégrale de sa vie. La magie, c'était pour les vivants, le kidô et les zanpakutôs, c'étaient pour les shinigamis. Mais lui n'était ni l'un ni l'autre. Il se trouvait au milieu. Que devait-il faire ? Accepter d'aller dans cette école et abandonner la Soul Society ? Ou rester ici et risquer, comme l'avait dit McGonagall, de blesser un jour ou l'autre ceux qu'il aimait ? Rester dans le monde des vivants pendant tout une année lui paraissait inconcevable, mais, d'un autre côté, apprendre à se battre avec la magie pouvait lui apporter un avantage considérable sur les autres shinigamis. C'était une opportunité unique…
Harry se retourna et enfouit son nez dans son oreiller. Sans s'en rendre compte, il s'endormit, l'esprit tourmenté. Il n'émergea que deux heures plus tard et décida qu'il était temps d'en parler avec son tuteur. Il trouva celui-ci plongé dans un livre, mais son esprit était clairement ailleurs. À son entrée, il délaissa définitivement son activité.
- Comment vas-tu ? demanda-t-il alors que son protégé prenait place près de lui.
- Je suis perdu. Qu'est-ce que je dois faire… ?
Il laissa glisser sa tête contre l'épaule du capitaine et ferma les yeux.
- Je suis passé voir le Capitaine-Commandant et il te laisse le choix d'accepter ou non la proposition qui t'a été faite, répondit celui-ci. Il y a peu de shinigamis qui connaissent réellement le monde des vivants et plus encore le monde sorcier. Il y voit donc une bonne opportunité pour la Soul Society bien que ton statut parmi nous soit assez inhabituel. Il pense également que cela nous permettra d'obtenir des informations quant à l'âme qui parasite la tienne et de régler cette question une bonne fois pour toutes sans que Kurosutchi ne te découpe en morceaux.
- Mais toi, tu en penses quoi ? répliqua le garçon.
Il se fichait bien de ce que pouvait penser le vieux shinigami, bien que son autorisation soit nécessaire. Il avait besoin de l'avis de son tuteur et non pas du capitaine qu'il était. Hitsugaya passa ses doigts dans sa chevelure ébène.
- Je t'ai enlevé à ton monde et, même si ta place est désormais ici, tu gagnerais à connaître la vie que tu aurais dû mener. C'est une opportunité que tu ne devrais pas négliger.
Harry soupira.
- Je peux avoir un câlin ?
Le shinigami émit un petit rire avant de le prendre tout contre lui.
- Peu importe ce que tu décides, je te soutiendrais.
