Chapitre 24 : Sine qua non
Sept jours plus tard exactement, en fin de soirée, alors qu'Harry venait de sortir de la Forêt Interdite après un long et épuisant entraînement, il fut intercepté par Hagrid.
- L'éclosion aura bientôt lieu. Une demi-heure, une heure tout au plus !
Harry sourit de toutes ses dents. Malgré tous les problèmes que présageait la venue de la créature, il avait hâte de voir un véritable dragon, animal mythique ayant rythmé son enfance au gré des histoires de son tuteur.
- Je vais prévenir Susan et Hermione et nous arrivons.
- Je les ai déjà prévenues par hibou, comme je savais que tu étais dans la Forêt. Elles devraient arriver… Les voilà, rectifia-t-il en tournant la tête.
En effet, deux silhouettes venaient d'apparaître, à environ deux cent mètres d'eux.
L'œuf trônait au milieu de la table, fumant encore. Hagrid venait sans doute tout juste de le sortir du feu. Les élèves prirent place tandis que le géant leur servait une immense tasse de thé. L'œuf remua légèrement, faisant s'exclamer les petits sorciers.
C'est dans un silence lourd d'impatience que les minutes se mirent à défiler. L'œuf continua à s'agiter un moment avant que des fissures n'apparaissent sur le dessus de la coquille. Puis, ce fut très rapide et un petit bout se détacha. Une petite patte griffue en sortit.
- Par Merlin, je suis si ému ! s'extasia Hagrid.
La patte remua, cherchant à casser le reste de l'œuf pour laisser le petit dragon en sortir. Bientôt, ils virent une aile brunâtre, fine et squelettique. La créature, au corps si frêle que les ailes semblaient disproportionnées, pointa sa tête à l'extérieure. Elle avait un long museau avec de grandes narines, des cornes naissantes et de gros yeux ronds et orangés.
- Il est… magnifique… souffla Hagrid, une larme de joie roulant sur sa barbe.
Harry hocha la tête sans répondre, ses yeux braqués dans celui du dragon. Il sentait les flammes brûler à l'intérieur du bébé. Celui-ci gigota et ouvrit sa gueule pour cracher quelques étincelles dans sa direction.
- Bonjour, Norbert, murmura le demi-géant avec émotion en approchant sa main pour le caresser.
Le dragonneau tourna sa tête vers lui et se mit à claquer des dents, battant l'air de sa queue avec nervosité.
- Norbert ? répéta Susan. Vous appelez un dragon « Norbert » ?
- Bah oui, ça lui va bien, non ? demanda Hagrid en tentant une nouvelle fois d'approcher sa main du dragon.
Celui-ci cracha de nouveau des étincelles avant de se mettre maladroitement à traverser la table, ses ailes battant autour de lui alors qu'il essayait de s'envoyer.
- Heu… Hagrid, vous savez que c'est une femelle, n'est-ce pas ? demanda Hermione.
- Quoi ?
Hagrid se pencha vers le petit animal.
- Regardez, là, déclara la gryffondor, profitant d'un nouveau battement d'ailes découvrant le petit corps. Vous voyez, c'est une femelle.
- Oh…
- Il faut lui trouver un autre nom, décréta Harry, amusé par sa mine déconfite en regardant la petite dragonne fixer avec envie le sol, plusieurs dizaines de centimètres plus bas.
C'était trop haut pour elle.
- Que diriez-vous de « Freyja » ? proposa Hermione. C'est le nom d'une déesse moldue, ajouta-t-elle devant les regards interrogateurs de ses amis. Je trouve que ça convient bien à une petite dragonne.
La créature poussa un petit grondement de dépit avant de répartir de l'autre côté, à la recherche d'un autre passage.
- Je crois que ça lui plaît, approuva Hagrid.
- Tu ne pourras pas passer par là non plus, ma belle, murmura le sorcier avec un sourire alors que la petite créature rebroussait de nouveau chemin.
La nouvellement nommée Freyja tourna la tête dans sa direction, la penchant sur le côté, avant de cracher une nouvelle gerbe d'étincelles. Harry devait bien le reconnaître : elle était magnifique.
Une petite demie-heure plus tard, les trois amis quittèrent la cabane, laissant Hagrid aux anges avec sa dragonne.
- Il faut vraiment que nous fassions quelque chose, attaqua Susan une fois qu'ils furent assez éloignés de la cabane. Son toit est en bois, Freyja va y mettre le feu en moins de temps qu'il ne faut pour le dire.
- Une chance que les dragonneaux ne sachent pas cracher de feu dès leur éclosion, approuva Hermione.
- Mais comment voulez-vous la faire sortir de Poudlard ? demanda Harry. Et pour l'amener où ? On ne peut pas la laisser à proximité d'habitations, elle pourrait faire des dégâts. D'ailleurs, ça vit dans quel genre d'environnement ?
- Euh… ça dépend de l'espèce.
Il y eut un silence dépité durant lequel chacun cherchait une solution à ce problème épineux. Ils appréciaient Hagrid et ne voulaient pas qu'il ait des problèmes, mais ils ne voyaient pas quoi faire à leur niveau.
Le lendemain, après le déjeuner, Hermione alpagua ses amis.
- Je... connais peut-être quelqu'un qui pourrait nous aider, hésita la gryffondor.
Les deux autres l'encouragèrent à poursuivre.
- Je crois que l'un des frères de Ron étudie les dragons en Roumanie. Peut-être que nous pourrions lui demander de s'occuper de Freyja ?
- Ce n'est pas une mauvaise idée, approuva Susan. Mais si nous demandons à Weasley de joindre son frère, il voudra savoir pourquoi. Ça pourrait attirer des ennuis à Hagrid si la présence d'un dragon dans l'école ne s'ébruite trop.
- Et Weasley n'était pas du genre discret... grimaça Harry.
- Nous pourrions demander à Fred et à George ? proposa Hermione. Avec un peu de chance, eux ne poseront pas de questions.
- Qui ne pose pas de questions ?
Les trois premières années sursautèrent et firent brusquement face aux jumeaux farceurs qui venaient d'apparaître près d'eux.
- Vous nous avez fait peur ! leur reprocha Susan.
Les deux jeunes gens rirent de bon cœur, bras dessus, bras dessous.
- Alors ?
- On devrait peut-être aller parler de ça ailleurs, murmura Harry. Il ne faudrait pas que d'autres que vous fassent une entrée fracassante dans notre conversation privée.
Tous d'accord, ils rejoignirent une salle de classe encore vide.
- On va jouer cartes sur table, reprit le sorcier une fois la porte refermée. On a un problème. Un problème de dragon.
Les yeux des jumeaux s'écarquillèrent un instant avant qu'une lueur malicieuse ne viennent les illuminés.
- On voudrait lui faire quitter l'enceinte du château sans que personne ne soit au courant, reprit Harry avant qu'ils ne concoctent il ne savait quelle idée fumeuse.
- L'un de vos frères aînés travaille bien avec eux en Roumanie ? ajouta Hermione.
- Ouais, Charlie.
- Il les adore ces bestioles, ça c'est sûr !
- Nous aimerions lui parler de notre problème. Pourriez-vous nous donner un moyen de le joindre ?
Les deux se consultèrent du regard, discutant sans même avoir besoin d'ouvrir la bouche.
- À une condition, déclara finalement l'un des rouquins. Vous devez faire quelque chose pour nous.
- Quoi ? demanda Harry qui s'attendait à ce genre de demande.
- Nous allons vous donner plusieurs fioles. Vous devrez les verser dans le verre de chacun des professeurs.
- Mais comment voulez-vous que nous fassions ? s'exclama Susan, horrifiée. C'est impossible !
- C'est hors de question ! renchérit Hermione, les poings sur les hanches. On ne va pas vous aider dans vos petites magouilles ! S'en prendre aux élèves ce n'est déjà pas très beau, alors aux professeurs ?!
- Quel genre de potions est-ce ? demanda Harry, plus calme que les autres.
- Harry ! protestèrent les filles.
Il leur fit signe de se taire, ses yeux toujours braqués dans ses deux jumeaux. Rien ne s'obtient sans rendre quelque chose en retour, il le savait. Restait à savoir si le jeu en valait la chandelle.
- Rien de dangereux, répondirent ceux-ci d'une même voix.
- Ce n'est pas ce que je demande.
Les deux rouquins pincèrent les lèvres.
- Nous nous passerons donc de votre aide, décréta Harry en se dirigeant vers la porte.
- C'est une potion de rajeunissement temporaire, déclara Fred alors qu'il s'apprêtait à abaisser la poignée. Ça dure vingt-quatre heures.
- Si nous faisons cela, j'ai une condition, décréta Harry après une seconde de réflexion. Vous devez distraire Rusard.
- En effet, il semble te porter une attention bien particulière… commença Georges avec un sourire conspirateur.
- Tout le monde aimerait bien savoir pourquoi, continua Fred.
- J'ai un tuteur protecteur, répondit Harry sans ciller.
- L'avantage d'être dans ce château, c'est que justement nos parents ne sont pas là pour nous chaperonner en permanence.
- C'est pour ma sécurité, et pour la vôtre.
Il reçut quelques regards scrutateurs mais fit comme si de rien était.
- Donc ?
- On a un allié de poids qui pourra t'aider pour ça, acquiescèrent les jumeaux. Peeves.
- On s'entend bien, ajouta Georges.
- Marché conclu ? demandèrent-ils dans un même souffle.
- Harry… murmura Hermione avec désapprobation.
- Je sais, 'Mione. Ça ne me plaît pas plus que ça d'humilier nos professeurs, mais tu veux aider Hagrid, pas vrai ?
La jeune fille baissa les yeux, grimaçant légèrement, mais se contenta de hocher la tête.
- Conclu, décréta Harry.
Ils convinrent de passer à l'action dès le lendemain matin, à l'heure à laquelle la plupart des professeurs déjeunaient. Harry avait convaincu les filles de le laisser se charger de l'administration des potions, ce qu'elles lui laissèrent volontiers mais non sans une certaine angoisse. Les jumeaux avaient prévenu Peeves qui se faisait une joie de persécuter un peu plus Rusard. Restait simplement à attendre son signal.
- C'est impossible, s'alarma Susan pour la troisième fois en regardant la foule autour d'elle. Harry, comment veux-tu faire ça avec tout ce monde ?
- Ne t'inquiète pas. Vous ne me verrez même pas, répondit le jeune garçon.
Un grand bruit retentit à l'extérieur de la pièce et, alors que tout le monde se demandait ce qu'il se passait, Peeve traversa le mur à toute vitesse et fit le tour de la Grande Salle en criant des obscénités. Poursuivi par un Rusard éructant de colère, il ressortit de la pièce aussi vite qu'il était entré.
- C'est parti, souffla Harry.
Il quitta son corps et, après avoir ordonné au modsoul de se tenir tranquille et de surtout ne rien dire à ses amis, s'avança d'un pas décidé vers la table des professeurs, ses yeux balayant les élèves attablés afin de vérifier que personne ne faisait attention à lui.
En quelques secondes, tout en prenant soin de ne pas s'arrêter devant Dumbledore, il commença à verser les différentes potions dans chaque verre. Néanmoins, lorsqu'il arriva devant Rogue, il eut la désagréable surprise de voir ses yeux sombres braqués sur lui. Pourtant, il ne montrait aucun signe prouvant qu'il avait vu ce qu'il avait fait. C'était… comme s'il avait déjà vu des shinigamis auparavant.
- Ce n'est pas dangereux, mais ne buvez pas, lui indiqua Harry, pris de remords.
Il était bien le seul professeur pour lequel il éprouvait réellement de l'empathie. Il reçut un froncement de sourcils en réponse. Puis, il s'empressa de réintégrer son corps, le regard de Rogue toujours braqué sur sa nuque.
Après quelque temps, l'agitation retomba et tous reprirent leurs repas.
- Harry, tu…
- Tout se passe comme prévu, sourit Harry en coupant gentiment sa condisciple. Il ne reste plus qu'à attendre.
- Tu as déjà… ? demanda Susan, les yeux écarquillés. Comment… ?
- Il suffit de savoir être rapide et de profiter de la distraction de tous.
De loin, il adressa un signe de tête à Hermione, qui les fixait. Celle-ci lui lança un regard aussi incertain que celui de Susan avant de reporter son attention sur la table professorale.
Quelques instants plus tard, le professeur McGonagall fut la première à porter un verre à ses lèvres. L'effet ne fut pas immédiat, mais, au bout de cinq ou six minutes, des changements apparurent. Ses cheveux gagnaient en éclat, sa peau se faisait plus jeune, sa silhouette s'affinait…
- Minerva ! s'exclama le professeur Chourave, assise à ses côtés. Mais qu'est-ce qui vous arrive ? Votre visage… !
- Qu'est-ce que … ? commença la concernée avant de se figer, le regard braqué sur ses mains.
D'un coup de baguette, elle transforma sa fourchette en miroir pour s'y regarder. Le processus s'accélérait et, à présent, elle rajeunissait à vue d'œil. Quelques instants plus tard, alors que tous cherchaient à comprendre ce qu'il se passait, il ne restait plus qu'une enfant de 12 ans flottant dans une robe de sorcière trop grande.
- Minerva… souffla Chourave, épouvantée.
L'enfant tourna son regard vers les jumeaux Weasley, premiers responsables lors de ce genre d'événements. Mais un deuxième cri de surprise l'empêcha de répondre à sa collègue. Babbling, professeur d'étude des moldus, commençait elle aussi à rajeunir. Puis, ce fut le tour de Flitwick et de Bibine.
Quelques instants plus tard, la moitié des professeurs avaient rajeuni. Tous n'avaient pas atteint le même âge. Flitwick, par exemple, s'était arrêté aux alentours de la vingtaine, tandis que Babbling avait à présent six ou sept ans en apparence. Dumbledore, lui aussi touché, semblait ravi d'avoir retrouvé l'apparence de ses trente ans. Ils étaient totalement méconnaissables.
- Allons-nous-en, marmonna Harry alors que les premiers rires fusaient parmi les élèves. Je n'ai aucune envie de voir ça.
Les deux amis retournèrent dans leur salle commune. Ils s'assirent au coin du feu et demeurèrent silencieux, réfléchissant à ce qu'il avait fait. Une vingtaine de minutes plus tard, d'autres poufsouffles arrivèrent, un grand sourire aux lèvres.
- Les cours sont annulés pour la journée, les informa Cédric. Rogue et Pomfresh cherchent une solution.
- D'accord.
Harry se leva et monta dans son dortoir, se sentant coupable. Il avait beau savoir pourquoi il le faisait, il n'appréciait pas les conséquences de son geste. Humilier des figures d'autorité ne faisait pas partie de son éducation, bien au contraire.
Il resta allongé dans son lit deux longues heures avant de décider à se lever. Il se dirigea immédiatement vers les cachots, à la recherche de Rogue. L'homme savait déjà ce qu'il s'était passé, et qu'il ne soit pas déjà dans le bureau de Dumbledore le poussait à aller se dénoncer auprès de ce professeur ténébreux. Par chance, il le trouva alors qu'il ressortait de sa réserve d'ingrédients.
- Hitsugaya ?
- Bonjour, professeur. Auriez-vous une minute à m'accorder ?
- Que voulez-vous ?
- Je pense avoir mérité quelques points en moins, et peut-être même une retenue.
L'homme le considéra longuement.
- J'ai enfreint le règlement et perturbé sciemment le fonctionnement de l'école pour une journée.
- Ce n'est pas votre genre de faire de telles stupidités.
- Pourtant, c'est le cas, répliqua Harry avec calme, croisant les bras dans son dos à la manière des soldats.
Il sentait que le potionniste voyait clair dans son jeu. Celui-ci savait qu'il n'était pas à l'origine de cette blague.
- Je retire cinquante points à Poufsouffle.
Harry hocha la tête, soulagé.
- Maintenant, retournez dans votre salle commune et ne causez pas d'autres ennuis.
- Oui, professeur.
Harry tourna les talons. Il aurait aimé lui demander s'il savait pour lui, pour les shinigamis et la Soul Society, mais ne le fit pas. Il avait un mince espoir et ne voulait pas le briser en connaissant la vérité. Cela aurait voulu dire le signaler à Rusard afin que le professeur ait la mémoire effacée. Rogue ne souhaitant visiblement pas aborder le sujet, il laisserait les choses ainsi.
L'après-midi même, dans leur salle de classe fétiche, les trois sorciers rédigèrent une missive à l'attention de Charlie Weasley, lui expliquant toute l'histoire.
- J'espère qu'il pourra nous aider, murmura Susan alors qu'Hermione la relisait une ultime fois.
- On verra bien ce qu'il nous répond. Ce qu'il fera vite j'espère, étant donné que la Roumanie n'est pas la porte à côté, répondit Harry. Dans quelques jours, Freyja ne sera plus en mesure de pouvoir se cacher.
- Ça ira comme ça, décréta la gryffondor en roulant le parchemin. Je vais l'envoyer immédiatement.
- Je propose que nous rentrions, Harry, ajouta Susan. Les cinquième années ont profité de notre temps libre impromptu pour organiser un concours d'énigmes dans la salle commune. Ça commence dans vingt minutes.
- Ça marche.
Ils se séparèrent de bonne humeur, Hermione prenant la direction de la volière, Harry et Susan de leur salle commune.
- J'ai vu qu'il manquait cinquante points à Poufsouffle tout à l'heure, en passant devant les sabliers, déclara innocemment Susan. Tu t'es dénoncé, n'est-ce pas ?
Harry lui adressa un regard tout ce qu'il y a de plus sérieux.
- Tu as bien fait, approuva-t-elle avec un sourire, mais nous aurions dû t'accompagner. Nous sommes tous aussi coupables.
- Ce n'est pas la peine. Rogue savait parfaitement que je n'ai pas fait seul et, en cherchant bien, ce n'était pas dur de trouver qui était impliqué. Pourtant, il n'a rien dit. Au moins, un coupable a été identifié et a payé.
Susan hocha la tête, la mine légèrement coupable. Pour lui remonter le moral, Harry crocheta son bras et accéléra un peu le pas.
- En route pour de nouvelles aventures !
Susan laissa échapper un rire cristallin.
- J'aurais plutôt dit : suite au prochain chapitre !
