Bien avant l'assombrissement de Valinor, et bien avant même la naissance de ses fils, Fëanor vouait une haine terrible à sa belle-mère et ses demi frères et sœurs, qu'il tenaient pour principaux responsables de ses malheurs. Le nom de frère lui était insupportable, et malgré les efforts de Finwë, le fils de Miriel et les enfants de Indis n'avaient jamais pu s'entendre.

Malgré tout l'amour que Fëanor portait à son père, il n'avait jamais compris pourquoi son affection n'avait pas été suffisante. Pourquoi sa mère n'avait jamais voulu revenir des Halls de Mandos.

Les années qu'il avait passé à la supplier, agenouillé auprès de son corps inerte dans les jardins d'Irmo n'avaient servi à rien. Tout cela jusqu'à ce que les Valar l'empêchent de la visiter plus longtemps, si bien que lui-même ne soit tenté par la mort face à l'avenir qui lui était promis.

Indis... simplement penser à ce nom le répugnait.

Elle avait été la remplaçante de sa mère.

« Un Elda ne peut avoir deux femmes dans ce monde. »

C'était le cruel verdict des Valar.

D'innombrables fois, Fëanor s'était demandé ce qu'il se passerait si sa mère avait souhaité revenir.

Fingolfin, Findis, Finarfin, Irimë... pour lui, ils n'étaient que des nuisances nés d'une sorcière qui portait l'enfer dans son cœur. Des parasites entravant à son bonheur. Il refusait de les considérer comme des frères et sœurs.

Quand il ne passait pas son temps isolé, Fëanor se vengeait, leur faisait subir toutes sortes de coups bas. Jamais une occasion ne manquait pour humilier, rabaisser et diffamer ses demi frères et sœurs, ce qui les amenait souvent à riposter, ne faisant que creuser plus profond le fossé qui s'étendait déjà entre eux.

De sa mère, Fëanor avait hérité de grands dons. Non seulement exceptionnellement habile de ses mains, ses talents de linguistes étaient incomparables, tant bien qu'il perfectionna le travail de Rumil alors qu'il n'était que jeune Ellon. Tout ce qu'il imaginait surpassait de loin les œuvres que nul autre n'avait jamais réalisées. Noyant son désarroi, et désireux de prouver à son père qu'il était le meilleur et le seul à être digne de ses enfants, son esprit était rarement au repos.

C'est à peu près à cette époque que Fëanor s'engagea finalement auprès de Mathan, un forgeron de renom qui avait remarqué ses talents innés pour le travail du métal et de la pierre. Une opportunité pour le fils de Þerindë de s'éloigner de sa « famille ». Il passait ses journées et ses nuits à suivre les enseignements de son maître, et rentrait de moins en moins à la maison.

Mathan avait une fille, son nom était Nerdanel.

Nerdanel avait un grand don dans l'art de sculpter, si bien que nombreux de ceux qui posaient les yeux sur ses œuvres les prenaient pour réelles.

Un jour, alors que Fëanor s'était éloigné de Tirion à la recherche de quelques pierres précieuses dont recelaient les terres bénies, il aperçu Nerdanel, se promenant seule dans une verte prairie.

Comme lui, Nerdanel était forte d'esprit, elle avait un tempérament volontaire, et partageait sa soif de savoir insatiable, et ils se plurent. Ils commencèrent à se fréquenter, s'abandonnant à des promenades toujours plus nombreuses où ils abordaient de longues discussions. Fëanor se prit d'une profonde affection pour l'elleth, mais elle avait un caractère plus tempéré, et elle seule, semblait parvenir à calmer pour un temps, le feu qui brûlait en lui. Cette affection était réciproque, et il demanda sa main auprès de Mahtan. Le mariage fut approuvé, et Fëanor fini par se retirer complément de sa famille, ne gardant que pour seul contact, son père Finwë. Avec Nerdanel, ils s'établirent à l'Est de Tirion, et elle le combla d'une famille nombreuse.

Finwë se désolait d'être témoin de telles rivalités entre ses enfants, et souffrait de voir le fils de sa première épouse se tenir autant à distance. Quand tous furent adultes, il commença alors à organiser de grandes fêtes dans sa tour, en l'espoir de réunir les membres de sa famille.

Si au départ, Fëanor se montrait réticent à y prendre part, Nerdanel était finalement parvenue à le convaincre, et c'est à contrecœur qu'il s'y rendait avec ses fils.

Malheureusement, ces ceremonies se soldaient souvent par de véritables fiasco. Fëanor s'installait toujours sur une table bien à l'écart, qu'il n'acceptait de partager que avec ses fils et son Père, Finwë, qui souvent cédait à ses exigences, ne s'étant jamais complètement acquitté de la culpabilité qu'il éprouvait à l'égard de son aîné pour s'être remarié. Pendant ce temps, les maisons de Fingolfin et de Finarfin, qui, elles, avaient toujours été très proches, se mélangeaient joyeusement autour du repas.

Ayant grandit au centre de ces querelles, c'est sans surprises que les fils de Fëanor ont appris à haïr les enfants de leur oncles à leur tour. Pourtant, l'un d'entre eux faisait exception.

Selon les sources de Ælfwine, il a été décrit que Curufin était le plus semblable à son père. Ce nom ne lui a pas été injustement attribué. De Fëanor, Curufin avait hérité les talents, son cœur brûlait de la même flamme, et ils étaient pareils d'esprits.

Mais cette histoire remonte à plusieurs millénaires, et les récits anciens omettent souvent une part de vérité. Car de corps, c'était en réalité Maglor qui lui ressemblait le plus. Ses cheveux et ses yeux, de même forme, possédaient la même noirceur, et il avait hérité du même nez, fin et aquilin, si bien que certains avaient pour jeu de le nommer Fëanáro. Injustement.

Car malgré qu'il partageait les mêmes traits, son visage était plus doux, et son regard calme, empreint d'une mélancolie qui ne cessa de s'accroître au fil des âges. D'esprit, Maglor était le plus différent, et nul d'entre ses frères, pas même Fëanor, ne comprenait vraiment ce que recèle ses pensées, sauf Maedhros.

Maglor ne se laissait pas influencer aisément. Il se forgeait son propre avis plutôt que d'écouter ce que disent les autres. S'il n'avait jamais éprouvé la moindre haine à l'égard de ses cousins et cousines, il souffrait de cette distance qui séparait sa famille. En fait, il était surtout curieux, et désireux d'apprendre à les connaître.

Alors que lui n'avait que ses frères, de nombreuses fois, il avait entendu ses cousins se remémorer entre-eux les merveilleux instants qu'ils partageaient régulièrement ensembles, quand ils s'invitaient les uns chez les autres, ou bien quand des événements étaient organisés entre leur deux maisons.

Cette complicité le rendait envieux. Bien qu'il connaissait les raisons de son père, il ne comprenait pas pourquoi sa famille devait être autant tenue en retrait. Bien sûr, Fëanor ne supportait guère plus de savoir ses fils en compagnie des enfants de ses rivaux.

Parfois, il arrivait que Fëanor soit trop occupé à discuter avec leur grand-Père Finwë pour prêter réellement attention à ce que faisaient ses fils. Maglor avait alors sauté sur l'occasion pour s'éclipser en douce. De ses cousins, il n'avait jamais souhaité plus cher que d'offrir son amitié, mais ce sentiment n'était pas partagé. De nombreuses fois, il avait tenté de les rejoindre, seulement pour se faire douloureusement rejeter. Les enfants de Fingolfin et de Finarfin n'aimaient guère plus les fils de Fëanor, orgueilleux et méprisants, et ils avaient appris à les éviter.

Finalement, réalisant que ses efforts étaient vains, Maglor avait fini par abandonner, et peut-être que cela contribua à renforcer son caractère si introverti.

Pourtant, un seul de leur cousin échappait à cette règle. Fingon. Le premier des fils de Fingolfin.

De tous ses frères, Maglor était le plus proche avec Maedhros, son aîné, et ils avaient l'habitude de faire de longues promenades, rien que tous les deux. Un jour de printemps, à l'heure où les rayons dorés et argentés de Laurelin et Telperion s'entre-mêlaient, leur marche avait été interrompue par la douce musique d'une harpe solitaire. À la frontière Nord de Túna, de là où la vue se perdait sur les vastes collines et forêts éternelles du royaume bienheureux, un elfe jouait assis sur un muret. De chaque côtés de son visage, tombaient de longues tresses noirs nouées de fils d'or qui s'accommodaient aux broderies délicates de sa robe bleue marine. Les deux frère furent surpris quand ils l'eurent reconnus, car ils l'avaient souvent aperçus lors des repas familiaux.

Pourtant, contre toute attente, Findekáno les avait accueilli avec le sourire.

Maglor avait lui aussi un don pour la musique, et à partir de ce jour, il leur arrivait de se réunir tous les trois, sans que Fëanor ne soit tenu au courant. Ainsi, ils échangeaient de nombreuses heures autour de leur passion, se partageant les airs qu'ils composaient, pour les faire vibrer harmonieusement sur les cordes de leur harpes. Toutefois, plus que de Maglor, c'était de Maedhros que Fingon devint le plus proche.

Pourtant, la destinée qui les séparait devait frapper à nouveau, et cette fois, de manière plus violente et plus cruelle qu'elle ne l'avait jamais été.