Les jours se succédèrent. Galen et Rhùndal avaient enfin réussi à sortir du désert pour enchaîner sur des plateaux avant de passer aux montagnes. À force de courage et de persévérance, ils atteignirent la végétation luxuriante de la forêt. Ils accoururent jusqu'au premier ruisseau en vue pour y boire l'eau fraîche et pure qui soulagea leur gorge sèche. Les fruits délicieux qu'offraient les arbres étaient d'un savoureux régal. Ils n'en avaient jamais mangé d'aussi bons. Meilleurs que ceux qu'on peut trouver à Eisleymos. Quand vint le soir, ils rassemblèrent du bois pour allumer un feu de camp. C'était leur première halte dans la forêt. Assis tous les deux près du feu, Rhùndal grignotait un délicieux fruit jaune (un truc à mi-chemin entre la pêche et le fruit de la passion) tandis que Galen semblait un peu perdu dans ses pensées.

– On ne pourra pas dire qu'on ait manqué de quoi que ce soit aujourd'hui. Pas vrai ? s'exclama Rhùndal entre deux bouchées.

Galen lui répondit d'un simple gémissement approbateur, sans lui adresser un seul regard. Les yeux de l'ex-Sorcier Noir était constamment posé sur les flammes dansantes qui produisaient un son de crépitement.

– Au fait, Galen, ajouta l'ancien monslave qui repensait soudain à une chose. Si ce n'est pas trop indiscret, pourquoi souhaites-tu tellement te rendre à Orchidia ?

Il y eut un instant de silence durant lequel Galen hésita à répondre à cette question. La curiosité est un vilain défaut. Mais parfois, les gens ont droit à la vérité. Alors il répondit :

– Parce que ma fille est là-bas.

Rhùndal cessa de mâchouiller sa nourriture à la suite de cette révélation. Durant son long séjour en prison, il avait entendu toutes sortes d'informations et de rumeurs que les prisonniers se chuchotaient à l'oreille, loin des gardes. De tout ce qu'il avait pu apprendre au fil des ans, il y avait justement ce bruit qui courait comme quoi Darkhell aurait une progéniture.

– Ainsi la rumeur disait vraie : tu as une fille ? dit Rhùndal, ce qui lui valut un acquiescement de la part de son compagnon de cavale.

– Elle s'appelle Ténébris, répondit-il. C'est la toute première enfant née sans union génétique.

– Mais… Mais alors, qui est la mère ?

Galen poursuivit comme s'il n'avait rien entendu.

– Il y a des années, les souverains du royaume d'Orchidia ont fait appel à des mages venus des quatre coins d'Alysia pour guérir la reine d'une maladie dont elle était atteinte et qui l'empêchait d'enfanter. De tous ceux à s'être présentés ce jour-là, c'est moi qu'ils ont choisi. J'étais le seul capable de les aider. Le médecin royal et moi avons passé des jours entiers à concocter une potion qui donnerait une descendance à la Reine Adeyrid, sans pour autant vaincre sa maladie. La potion a fonctionné. Sauf que dans mon arrogance et ma cruauté, je prévoyais de leur voler cet enfant miraculeux. Le jour où Adeyrid a eu ses contractions, je suis entré et j'ai arraché Ténébris de son ventre par magie. Et crois-moi, je n'y suis pas allé de main morte. J'ai kidnappé Ténébris le jour de sa naissance…

Galen fît une pause sur son récit. Faire remonter tous ces souvenirs lui faisait mal. Le jour où il avait connu le bonheur d'être père, puis le jour où il avait tout perdu. Une larme coula sur sa joue. À travers cette joie, Galen avait fait beaucoup de mal. Toute la culpabilité qu'il éprouvait venait de là. Il reprit :

– Ténébris… j'avais l'intention d'en faire une guerrière redoutable et sans pitié. Mais au lieu de ça, j'ai appris à l'aimer. Je l'ai élevée avec amour, comme je n'avais jamais cru pouvoir le faire. Hélas, ces beaux moments n'auront duré que six années très courtes avant qu'Adeyrid n'envoie son armée à l'assaut de Casthell. Ils ont perdu beaucoup de soldats ce jour-là, mais ils ont réussi l'exploit d'avoir totalement exterminé mes dragonites jusqu'au dernier. Puis ils m'ont capturé… et à me reprendre ma petite Ténébris. Je ne l'ai plus jamais revue. Elle vit maintenant auprès de sa mère, en tant que princesse d'Orchidia, d'après ce que j'ai cru entendre. Cela me rassure de savoir qu'elle est entre de bonnes mains et qu'elle doit vivre heureuse avec son autre famille. Mais (soupir)… elle me manque terriblement.

Rhùndal écoutait son récit totalement captivé. De tous les faits réels des plus effroyables, celui-ci dépassait tout ce qu'il avait pu entendre jusqu'à maintenant.

– Voilà, continua Galen. Maintenant tu connais l'horrible histoire de comment je suis devenu papa… et comment j'ai perdu ce que j'ai de plus précieux au monde. Je ne suis pas fier de ce que j'ai commis. C'est pourquoi il fallait que je m'évade, pour Ténébris, et pour prouver au monde que je suis le père qu'elle mérite.

Une autre minute de silence s'imposa entre eux, le temps pour Rhùndal de réfléchir sur certains détails qui lui échappaient. Une théorie lui vint soudain en tête.

– Donc, commença-t-il… la reine d'Orchidia… c'est comme qui dirait… ta femme ?

Extrêmement surpris par cette question, Galen lança un regard interloqué à son compagnon de cavale.

– Qu'est-ce que t'as dit ?

– Ben euh… logiquement parlant, si toi tu es le père et Adeyrid la mère, ça fait d'elle ta femme, non ?

Fronçant les sourcils, Galen le dévisagea alors comme si c'était un parfait demeuré.

– Tu délires complètement, mon vieux ! rétorqua-t-il. Et puis d'abord, moi et les femmes ça n'a jamais- *toux*

Tout à coup, Galen poussa un toussotement qui l'empêcha de continuer sa phrase, suivie d'une violente quinte de toux de plus en plus forte. Galen mit sa main devant sa bouche, mais ça ne servît à rien face à la violence de sa toux. Ce n'est qu'après une bonne dizaine de secondes qui ont semblé durer plus longtemps que ça s'arrêta enfin. Galen se décontracta et put reprendre sa respiration.

– Est-ce que ça va ? lui demanda Rhùndal, intrigué.

– Je vais très bien, répondit-il simplement sur un ton rauque avant de s'allonger par terre, tournant le dos contre l'ancien monslave.

– Tu es sûr que…

– J'te conseille de la fermer !

Rhùndal se résigna et lui tourna le dos à son tour, non sans bougonner qu'il en avait marre de se faire remettre en place alors qu'il n'avait pourtant rien dit de méchant. Ce changement d'humeur mit un terme à la conversation. Tous les deux étant énervés à présent, mieux valait ne pas en rajouter. Une fois tranquille, Galen examina discrètement sa main. Son regard s'intensifia lorsqu'il constata qu'il venait de cracher des gouttes de sang.


À suivre…