La frontière d'Orchidia n'était plus qu'à une dizaine de kilomètres. Ce serait là la prochaine étape à franchir. Galen et Rhùndal n'avaient pas l'intention d'abandonner, même si le moral n'était pas toujours au top. Tandis qu'ils avançaient sur une route de campagne, Galen s'entraînait pour vérifier si ses pouvoirs étaient revenus. Les effets de l'antimag ne s'étaient pas beaucoup estompés depuis la dernière injection, qui remontait à loin. Pour l'instant, il n'arrivait qu'à produire des étincelles qui, à peine apparues, se désintégraient aussitôt.
– Bah au moins, on peut dire que je fais des étincelles, ironisa-t-il.
Mais Rhùndal, lui, n'y prêtait guère attention, l'esprit totalement ailleurs et l'air dépressif.
– Ohh… Qu'est-ce que je ne donnerai pas pour avoir un plateau de girawa farci, accompagné d'une purée de légumes mélangée à de la sauce de viande, comme les rymariens savent le cuisiner à la perfection, envia l'ancien monslave en se léchant les babines.
– Bravo. À force de ne manger rien d'autre que des fruits sauvages, tu perds la boule.
Soudain, des formes se dessinèrent à l'horizon, accompagnées d'un son de gros tremblements lointains. Galen et Rhùndal les aperçurent de suite. C'était une troupe de cavaliers. Au fur et à mesure de leur approche, Galen reconnut la couleur de leurs armures et l'emblème qu'ils arboraient. Pris d'inquiétude, il poussa son compagnon de cavale dans le champ parsemé de hautes herbes à leur droite pour s'y cacher. Tapis dans la brousse, nos deux fuyards attendirent le passage des cavaliers, espérant qu'ils ne les aient pas repérer.
…
Non, tout va bien, ils continuèrent leur route sans s'arrêter. Galen et Rhùndal attendirent encore un peu, le temps que la troupe de cavaliers soit suffisamment loin pour sortir de leur cachette.
– D'où ils sortent ceux-là ? demanda Rhùndal, perplexe.
Les mains sur les hanches, Galen fixait la direction prise par les cavaliers, l'esprit songeur. Pour lui, aucun doute possible : ces gars-là étaient à ses trousses. D'autant qu'il les connaissait bien.
– Des Faucons d'Argent, répondit-il. La garde du royaume de Larbos. Si tu veux mon avis, c'est nous qu'ils cherchent. Enfin, surtout moi.
– Attends, si ça se trouve, il doit y en avoir partout dans la région, jusqu'à la frontière, devina Rhùndal.
Il touchait juste. Les Faucons d'Argent n'étaient pas seulement réputés pour leur bravoure et leurs exploits, mais aussi pour être très bien organisés. Pour sûr, depuis l'annonce de l'évasion de Galen, les Faucons d'Argent ont eu largement le temps de déployer leurs troupes partout dans la région afin de l'intercepter. Sans compter les chances pour qu'ils aient en plus former des postes pour surveiller la frontière.
– Dans ce cas, mon vieux, tâchons de rester sur nos gardes, répondit Galen. On a évité cette troupe de justesse, mais effectivement, il doit y en avoir pleins d'autres dans les parages.
Ils poursuivirent leur chemin sur deux ou trois kilomètres sans recroiser une seule troupe de Faucons d'Argent. Mais notre duo n'en restait pas moins méfiant pour autant. On ne sait jamais. À un moment donné, Rhùndal aperçut quelque chose à son tour :
– Galen, regarde.
L'ancien monslave indiquait une grosse forme immobile posée au bord de la route. Une charrette. Ainsi qu'un couple de paysans qui semblait bien mal en point. Ils devaient avoir un problème avec leur moyen de locomotion.
– Allons leur filer un coup de main, suggéra Galen.
Nos deux taulards vinrent à leur rencontre. Rhùndal ne le sentait pas trop ce coup-là. Mais honnêtement, qu'est-ce qu'un banal couple de paysans en détresse pouvait leur faire courir comme risque ? Les outils éparpillés à leurs pieds confirmaient l'intuition de Galen : ces gens cherchaient à réparer leur charrette.
– Excusez-nous, messieurs dames. Vous avez besoin d'aide ? proposa Galen.
Le couple fit volte-face vers les deux évadés. La femme et l'homme devaient être âgés d'une trentaine d'années. Ils s'essuyèrent le front en sueur, se sentant soulagés de voir arriver des gens sympathiques, pensaient-ils, et ayant visiblement la force nécessaire pour les aider.
– Nous en aurions bien besoin, en effet, déclara la femme.
– La roue avant s'est brisée. Il faudrait soulever la charrette afin qu'on puisse placer la roue de rechange, mais c'est que ce truc pèse une tonne, expliqua l'homme.
– Laissez, intervint Rhùndal. Je peux soulever cette bricole sans problème.
Quelque peu surpris, le couple s'écarta pour laisser la place à Rhùndal. Ses muscles ayant raison de sa force colossale, il était l'homme de la situation. Soulever cette charrette fût un jeu d'enfant.
– Venez nous aider à enfoncer la roue, dit l'homme à l'attention de Galen.
Galen s'exécuta pour aider les deux paysans à placer la roue en bois. L'enfoncer n'était pas une mince affaire, sans parler des bruits de grincements stridents au contact du bois. Malgré ça, ils réussirent à la placer comme il se doit en très peu de temps. La charrette était de nouveau prête à repartir.
– C'est bon, Rhùndal. Tu peux lâcher prise, dit Galen.
Son compagnon reposa le véhicule réparé.
– Et voilà le travail, renchérit Galen. Votre moyen de locomotion est comme neuf. Au plaisir de vous avoir aidé, messieurs dames.
Rhùndal leva les yeux au ciel en faisant la moue. Il n'était pas le genre de personne qui appréciait de venir en aide aux autres contre son gré. Même pour pas grand-chose. Galen quant à lui venait de se rendre compte que faire le bien n'était pas si compliquer que ça en avait l'air, et même qu'au fond, ça lui apportait un certain soulagement. Galen et Rhùndal furent simplement remerciés par le couple de paysans qui repartit à la hâte dans la direction opposée. Ils ne s'attendaient pas à recevoir d'énormes remerciements de leur part, mais la précipitation avec laquelle l'homme et la femme ont décampé avait de quoi les laisser suspicieux.
– Dis, tu crois qu'ils nous ont reconnus ? demanda Rhùndal.
– Toi, je ne sais pas vu que personne ne te connaît, répondit Galen, sans quitter la charrette des yeux. Moi, par contre, y a des chances, même si peu de gens m'ont vu d'eux-mêmes. De toute façon, regarde-nous : on a beau être des criminels en cavale, on a surtout l'air de deux cons complètement perdus.
Malgré cette remarque désabusée, Rhùndal ne pût s'empêcher d'y réfléchir un instant avant de rétorquer :
– Maintenant que tu le dis, c'est vrai que je me sens con.
Sur ce, ils reprirent leur marche en direction de la frontière. À peine un quart d'heure plus tard, un autre son de tremblements venant de loin se manifesta, et cette fois ça venait de derrière eux. Lorsqu'ils se retournèrent, nos deux fuyards virent la même troupe de Faucons d'Argent que tout à l'heure cavalant dans leur direction.
– C'est pas vrai ! s'écria Galen. T'avais raison, Rhùndal : ils nous ont reconnus !
– C'est quoi le plan, Amigo ?!
Entrant en état de panique, Galen étudia les alentours à la hâte, se tournant et se retournant à plusieurs reprises avant qu'une idée lui vienne en tête.
– Là ! Dans la forêt ! indiqua-t-il.
Malheur pour eux : la forêt descendait en pente, ce qui leur compliqua les choses. D'abord parce qu'ils risquaient de se casser la figure, et aussi parce que descendre une pareille surface en essayant de garder l'équilibre ne ferait que les ralentir tandis que leurs poursuivants, eux, les rattraperaient progressivement. La descente mena nos deux taulards jusqu'à une rivière à courants très forts.
– Dans la rivière !
– Hein ?
– Saute, Rhùndal ! Saute ! insista Galen.
Sans hésitation, ils plongèrent dans la rivière.
– Wah bon sang, elle est gelée ! T'aurais pas pu choisir plus chaud ?! se plaignît Rhùndal.
– Comptes là-dessus et bois de l'eau !
Quand les Faucons d'Argent atteignirent la rivière, notre duo en fuite avait une nouvelle fois réussi à leur échapper. Les courants étaient très puissants, à tel point qu'il était difficile de nager correctement dans ces eaux-là. Et les rochers sur lesquels ils se cognèrent n'arrangeaient pas les choses. Ils s'accrochèrent à une grosse branche d'arbre qui flottait ici par hasard. Se tenant fermement au tronc, Galen et Rhùndal se laissèrent ainsi emportés par les courants. Bien que la rivière les emmenait dans la bonne direction, une chose était sûre : ils n'allaient pas en ressortir sans quelques bleus.
À suivre…
