L'eau d'une rivière prend toujours sa source dans les montagnes. Puis elle descend pour commencer son cycle d'amont en aval qui la conduira jusqu'à l'océan. Le décor change en fonction du chemin où passe la rivière. Celle que Galen et Rhùndal ont longé passait par un canyon entouré de verdure (ressemblant au Gorges du Verdon). C'est sur un petit rivage situé à la sortie du canyon, là où l'eau devint calme, que nos deux fuyards marquèrent la fin de leur course à l'eau pour regagner la terre ferme. Galen et Rhùndal avaient lâché le tronc d'arbre sur lequel ils s'étaient accrochés pour ne pas se noyer puis avaient nagé avec le peu de force qu'il leur restait pour rejoindre le rivage, rampant sur la terre sableuse parsemée de petits galets sur laquelle ils tombèrent d'épuisement. Ils étaient à bout de souffle. Après une heure passée dans l'eau froide, quel soulagement de pouvoir en sortir. Heureusement qu'il y avait peu de nuages dans le ciel ; Galen et Rhùndal avaient plus que besoin d'un bain de soleil pour se réchauffer. Bien que ce soit fini, la descente de la rivière avait laissé des traces assez douloureuses. Chaque centimètre de leur corps les faisait souffrir. Descendre une rivière comme celle-là comporte des risques. Ils auraient pu se casser des membres en se cognant sur les rochers, voire se noyer. Et maintenant, où la rivière les avait-elle emmenés ? Ils se trouvaient dans un milieu sauvage. Avaient-ils franchi la frontière ? Difficile à dire pour l'instant. Après cinq minutes de pause seulement, Galen se releva, non sans éprouver une certaine difficulté. Il examina les alentours puis se tourna vers Rhùndal, toujours accablé par terre.
– Debout, ordonna-t-il, mais il n'eut aucune réponse. Ne m'oblige pas à te gifler, Rhùndal !
– J'ai plus de force, murmura ce dernier. Laisse-moi mourir ici, veux-tu ?
– Ne fais pas l'idiot. Moi aussi je suis fatigué, mais on ne doit plus être très loin d'Orchidia. Je ne peux pas abandonner si près du but.
La détermination pouvait s'entendre dans sa voix, contrairement à Rhùndal qui montrait bien son absence d'énergie. Un léger rictus esquissa la bouche de l'ancien monslave.
– Hin… ça me revient : je t'avais dit que je te lâcherai une fois sortis du désert. Alors fiche le camp, Sorcier Noir. Va donc vivre ta vie.
Jusqu'à présent, Galen avait toujours vu Rhùndal motivé par l'envie de liberté. Mais maintenant, il semblait avoir perdu son sens de l'aventure. Peut-être même son goût à la vie. C'était la première fois qu'il le voyait comme ça.
– Et toi alors, qu'est-ce que tu vas devenir ? lui demanda Galen.
– Qu'est-ce que ça peut te foutre ? J'ai pas de vie, pas de famille, rien. En vrai, je ne suis personne. Juste un fantôme errant sans but, si tu vois ce que je veux dire.
Sur ces mots, Galen comprit que son compagnon de cavale faisait référence à ce qu'il lui avait dit plus tôt, sur le fait que personne ne le connaissait. Ainsi leur chemin allait se séparer ici, et ce à cause d'un vulgaire moment de découragement ? De toute façon, cela devait arriver. Tant mieux d'ailleurs. Il ne l'avait jamais vraiment apprécié.
« S'il tient vraiment à se lamenter sur son sort en se laissant griller au soleil, c'est son problème. Bon vent, le monstre. » pensa Galen.
– Ben ça par exemple, dit une voix surgissant de nulle part. Qu'est-ce qui vous est arrivé à tous les deux ?
Galen fit volte-face vers l'individu qui les regardait debout sur un sentier. Un homme d'âge mûr se tenait là. Son accoutrement laissait à désirer. Son chapeau de paille, son sac, son équipement de pêche, ses habits, tout ce que portait cet homme semblait purement artisanal. Probablement un ermite. Jetant un regard impressionné aux deux évadés complètement trempés, il ne leur laissa pas le temps de répondre qu'il leur posa aussitôt une autre question :
– Auriez-vous descendu la rivière ?!
– Hum… Oui, en effet, répondit confusément Galen, mains sur les hanches.
– Oh ben ça alors, s'exclama l'ermite. Vous y avez survécu ! Et sans l'aide de rien ! Ça c'est une première !
– Ah ? Eh bien c'est… magnifique.
Galen ne partageait pas le même enthousiasme car pour lui l'heure n'était pas à la fête. L'expression de l'ermite changea aussitôt lorsque son regard se posa plus attentivement sur le corps affalé par terre.
– Dîtes, votre ami ne va pas bien ? demanda l'ermite en désignant Rhùndal.
– Oh lui ? Rien. Il fait juste une crise spirituelle. À part ça, nous sommes perdus, mon bon monsieur. Si vous pouviez m'indiquer le chemin d'Orchidia, ce serait aimable.
– Juste derrière l'horizon qui se trouve au-delà de ces collines. Mais pour s'y rendre il faut compter une bonne journée de marche. Et vu l'heure qu'il est, vous risqueriez d'être confrontés à la nuit. Ce serait plus prudent si vous partiez demain matin. Et puis vous m'avez l'air terriblement épuisés, et le ventre vide. Venez donc chez moi. J'ai de quoi nourrir et loger pas mal de monde.
– C'est très gentil à vous, mon bon monsieur. Mais la dernière fois que mon compagnon et moi avons fait confiance à des inconnus, on a failli y passer.
– Ouais, il y a une heure environ, ajouta Rhùndal qui se relevait difficilement sur le côté pour regarder l'ermite.
– Alors merci, mais non, sans façon.
– J'insiste, renchérit l'ermite. Ma famille et moi avons de quoi vous héberger pour la nuit. Ce serait bête que vous refusiez. Et puis, il n'est pas dit que tous les gens du coin n'ont pas le sens de l'hospitalité.
Galen hésita. Ce gars n'avait pas l'air méchant. Après ce qu'ils venaient de traverser, avoir un toit pour la nuit et de quoi se ravitailler ne serait pas de refus. C'était une précieuse opportunité qui s'offrait à eux. Galen revint vers Rhùndal, toujours allongé par terre, et s'accroupit pour lui parler en privé.
– Il n'a pas l'air de savoir qui nous sommes, murmura-t-il. On le suit ?
– Même pas en rêve, grogna l'ancien monslave.
– Alors, vous venez ? demanda l'ermite.
S'échangeant des expressions opposées, Galen réussit finalement à convaincre son compagnon de cavale de faire un dernier effort, aussi bien physique que pour faire confiance à quelqu'un. Sur le chemin, l'ermite se présenta comme Qwato. Bien que menant une vie d'ermite, il se considérait plutôt comme un homme de campagne marié à la verdure. À croire que tous les ermites ne sont pas misanthropes. Qwato vit avec sa femme et ses deux enfants dans une grande maison située aux abords de la forêt. Une maison de campagne à deux étages abandonnée du jour au lendemain par ses propriétaires qui étaient de riches paysans. En arrivant, Galen et Rhùndal comprirent mieux la particularité de la maison en la voyant de leurs propres yeux. Ça n'avait rien d'un manoir de bourgeois, mais c'était suffisamment grand pour accueillir plus d'une famille.
– Terra !
Une femme portant un énorme panier rempli de poires sortit d'un verger et vint les accueillir. C'était Terra, la femme de Qwato. Ces vêtements étaient tout aussi artisanaux que ceux de son mari. On voyait que c'était une femme qui travaillait dur.
– Qwato, d'où sortent ces deux messieurs ? demanda Terra, quelque peu surprise par l'arrivée de nos deux taulards.
– Des vagabonds, des aventuriers, je ne sais pas, répondit Qwato en haussant les épaules. Je viens de les repêcher sur le rivage. Ils ont descendu la rivière figure-toi. Et je pense qu'ils auraient grand besoin d'être hébergés pour la nuit.
– Tu m'étonnes qu'ils soient épuisés. Survivre à une chose pareille c'est un exploit.
– On ne vous dérangera pas, chère madame. On compte reprendre la route dès demain matin, dit Galen.
– Je vous en prie, entrez donc vous installer, leur incita Terra avec un chaleureux sourire.
Sans faire de protestation, Galen et Rhùndal opinèrent et entrèrent se mettre à l'aise tandis que Qwato repartit aider Terra au verger. Arrivés dans le salon, il régnait un silence pesant. Rhùndal s'assoupit sur le canapé. Galen préféra contempler le lieu. Effectivement, cette maison semblait faite initialement pour de riches campagnards. Il n'y avait pas beaucoup de meubles ici. Si les gros meubles ont été achetés chez un marchand spécialisé, tous les objets et outils présents semblaient fabriqués par Qwato et Terra eux-mêmes. Devant une fenêtre était dressé un autel de prière consacré aux dieux d'Alysia. Apparemment, ils étaient chez une famille religieuse, croyant en l'espoir que les dieux reviendraient un jour. Galen se rendit compte qu'il n'avait jamais eu de foi envers les dieux. À son tour il prit place sur un fauteuil et s'assoupit. C'était un coin tranquille ici. Exactement ce dont ils avaient besoin. Son stress redescendit d'un cran. Cette nuit, ils dormiraient en sécurité et dans de meilleures conditions.
À suivre…
Ce chapitre étant beaucoup plus long que prévu, j'ai dû faire une coupure.
