Dehors, les derniers rayons orangés du soleil descendaient lentement vers l'horizon pour laisser place au crépuscule. Les premières étoiles commencèrent à briller. Dedans, Galen et Rhùndal passèrent à table en compagnie de leurs hôtes. Le dîner du soir avait l'air très appétissant, d'autant qu'il devait être 100% naturel.

– Tenez, goûtez-moi ça. Spécialité tout droit sortie du jardin. C'est ce qu'il y a de plus sain pour le corps, dit Terra en servant les assiettes de nos deux compagnons de cavale.

Terra servît ensuite le reste de la famille. Galen et Rhùndal avaient fait la rencontre des enfants de Qwato et Terra peu de temps après leur arrivée. Leur fille Loula et leur fils Bidou, tous deux âgés de neuf ans.

– Moi j'aime pas les poivrons rouges. C'est pas bon, dit Loula.

– Et ben moi j'aime bien, sauf que c'est le brocoli que j'aime pas, ajouta Bidou.

Une fois que tout le monde fut servi, la dégustation pouvait commencer. Le dîner se passa dans une bonne ambiance. Galen et Rhùndal se régalèrent. C'était l'un des meilleurs plats végétariens qu'ils avaient jamais mangé. Pour des taulards qui ont passé des années entières à ne manger rien d'autre que du ragoût et du porridge de piètre qualité, c'était compréhensible.

– Bon sang ce que c'est bon, déclara Rhùndal.

– Merci, Terra. Votre cuisine est délicieuse, complimenta Galen.

– Remerciez aussi Qwato, dit-elle. Nous préparons le repas ensemble.

– Oui, répondit ce dernier. Ici ce n'est pas le mari qui part au travaille et la femme qui reste à la maison pour cuisiner. Le complexe de supériorité, non merci. Hommes et femmes restent égaux.

Qui a dit que les ermites n'y connaissaient rien en matière d'éducation civique ou d'égalité ? À défaut de pouvoir entendre l'histoire de leurs invités, Qwato et Terra racontèrent la leur. Ils parlèrent de leur jeunesse jusqu'à leur rencontre. La famille de Qwato est ermite depuis quatre générations. Très jeune, il a dû apprendre à se débrouiller tout seul pour assurer sa survie, comme construire un abri, fabriquer des outils, trouver à manger, s'adapter au climat des saisons, le tout en cueillant uniquement ce que la forêt peut offrir comme ressources naturelles. Terra quant à elle est issue d'une famille plus modeste mais très conservatrice qui se vantait parfois de ses valeurs et de ses vertus proches de la petite bourgeoisie. Mais Terra était du genre forte-tête face à ceux qui voulait contrôler son destin.

– Comme j'étais une adolescente rebelle, mes parents ont maintes fois essayé de me tenir en laisse, si je puis dire, expliqua Terra. Arrivés à bout, ils ont décidé de se débarrasser de moi à l'aide d'un mariage précoce. Vous vous en doutez, je me suis enfuie avant même le jour de noce. J'ai voyagé pendant des jours sans trop savoir où aller. Et c'est en allant voler des poires dans le verger que j'ai rencontré Qwato.

– Je me souviens encore de ce jour comme si c'était hier, ajouta ce dernier. La première fois que j'ai vue Terra, je suis directement allé vers elle, non pas dans l'intention de la chasser du verger, mais pour lui venir en aide. J'ai été horrifié lorsqu'elle m'a raconté cette histoire de mariage précoce. Dès lors je me suis rendu compte qu'elle était dans la même situation que moi. Nous étions seuls et livrés à nous-mêmes. Du coup, comme je disposais d'une maison bien trop grande pour moi, j'ai invité Terra à rester vivre ici. Très vite, on a appris à faire plus ample connaissance.

– Le fait que nous n'avions ni famille ni personne pour nous aider quelque part nous a beaucoup rapprochés. Durant tout ce temps nous avions travaillé ensemble et partagé les tâches essentielles à la garantie de notre survie. Je me suis fait à ma nouvelle vie d'ermite. Et aujourd'hui je sais que j'y suis parvenue tant que j'avais Qwato avec moi. Nous ne nous sommes jamais mariés. Loula et Bidou sont des enfants illégitimes, mais cela importe peu. Ce qui compte c'est que nous soyons heureux ici, ensemble, conclu Terra en posant sa main sur celle de son mari.

Durant une grande partie de la soirée, la famille et leurs invités partagèrent des sujets de conversations, exprimèrent leurs opinions, leurs ressentis, leurs rires, et la joie de pouvoir parler ensemble. Galen appréciait ce moment. Jamais il n'avait eu ce genre de conversation agréable ou l'on rit de temps à autre. À un moment donné, Loula descendit de sa chaise pour venir voir Rhùndal. La fillette semblait en totale confiance face à l'imposant monslave.

– Porte-moi avec ton gros bras, demanda-telle en lui adressant un sourire.

En réponse, Rhùndal fit une grimace signifiant qu'il n'en avait pas envie. Galen lui lança un rictus taquin.

– Allez, Rhùndal, sois sympa. Tu sais à quel point les enfants sont fascinés par les adultes.

Comprenant qu'il ne pourrait pas vraiment refuser, l'ancien monslave se résigna, tout en essayant de dissimuler son sourire. Contractant son bras gauche, il laissa Loula s'accrocher dessus comme un ouistiti.

– Attends ! Moi aussi je veux essayer ! dit Bidou.

Le petit garçon se précipita auprès de sa sœur et s'accrocha à son tour au bras de Rhùndal. Ils étaient parés à être porter. Rhùndal déclara :

– Attention, les p'tits loups. On s'accroche, et… on décolle ! Zou !

Il se leva d'un coup avec les enfants suspendus à son bras qui poussèrent un grand Ouiiiiiii ! Bidou et Loula s'amusaient comme des petits fous. Galen ne pût s'empêcher d'avoir un sourire ému en voyant ces enfants si heureux de jouer les ouistitis. Une joie qu'il partagea avec les parents. Des souvenirs refirent aussitôt surface : ceux des fois où Galen jouait avec Ténébris. Il revoyait combien sa fille était heureuse lorsqu'elle s'amusait avec son père, et la joie sur son visage, une image qu'il n'oublierait jamais. Des instants de pur bonheur qui rendait Galen nostalgique.

– Moi quand je serai grand, je voudrais être aussi fort que toi ! s'exclama Bidou après être redescendu au sol.

– Hé hé, dans ce cas il te faudra travailler dur, mon petit gars. Très dur, répondit Rhùndal.

– Et bien manger surtout, dit Qwato. La nourriture est essentielle quant on veut avoir de la force et de l'énergie.

– Ça veut dire quoi essentielle ? demanda le garçonnet.

– Ça veut dire que c'est très important et qu'il faut le faire, répondit Terra.

– Tes parents ont raison, ajouta Galen. Dans la vie, vois-tu, il ne suffit pas de se transformer en montagne de muscles pour venir à bout de ce qu'on souhaite. La force physique n'est qu'une étape parmi tant d'autres. Tu dois aussi y mettre de la volonté et du courage.

– Moi je suis hyper courageuse ! déclara Loula. J'ai pas peur du noir ! Et dans la forêt je me perds pas !

– C'est que tu es une grande aventurière, ma petite prune d'amour, dit Qwato en ébouriffant les cheveux de sa petite Loula.

Et ce bel instant de famille continua jusqu'à ce que tout le monde ait un coup de fatigue. Il commençait à se faire tard. Les enfants partirent se coucher bien avant les adultes.

– Ma maman et mon papa ils disent que c'est important de se coucher tôt, comme ça on dort bien et on est moins fatigué le lendemain, dit Loula.

Qwato conduisît Galen et Rhùndal à l'étage où se trouvaient des chambres de libres qui n'étaient jamais occupées par personne. Qwato leur donna une couverture à chacun. Rhùndal prit la sienne puis partit se coucher. Avant que Galen ne puisse rejoindre la sienne, il reçut un petit présent de la part de son hôte.

– Tenez. J'ai pensé que ce machin vous irait mieux qu'à moi, dit-il.

L'ermite lui offrit un bandeau violet. Galen le remercia d'un sourire avant de le mettre sous sa frange. Ce truc lui allait comme un gant. Sur ce, les deux hommes se quittèrent après s'être souhaité une bonne nuit. Une fois seul, Galen s'assit sur son lit et décompressa, profitant du calme de la pièce. On entendait à peine le son des insectes nocturnes venant de l'extérieur. Jetant un coup d'œil sur sa droite, il aperçut un miroir accroché au mur. Galen s'approcha pour s'observer. En se regardant bien, il constatait combien il avait changé physiquement. Sa barbe de 10 jours et ses cheveux mi-longs mal coiffés le divergeait du sorcier démoniaque au visage fin et à la très longue chevelure lisse qu'il était jadis. Le résultat du vagabondage, se disait-il. Puis Galen retourna vers son lit. Il s'allongea dessus mais ne s'endormit pas tout de suite. Galen méditait sur ce qu'il venait de vivre lors de cette soirée. Soudain il se rendit compte d'une chose : c'était la première fois depuis très longtemps qu'il dormait à nouveau dans une vraie chambre, dans une vraie maison, habitée par une famille ordinaire, des gens qui s'aiment. La dernière fois qu'il avait vécu ça, Galen n'était encore qu'un enfant comme les autres. Il avait du mal à imaginer que sa vie avait ressemblé à ça avant de devenir Darkhell. C'est ce qu'on pouvait appeler une vraie vie. Ce qui lui arrivait ce soir-là, Galen le voyait comme une bénédiction accordée par un dieu qui veillait sur lui. Serait-ce pour le récompenser d'avoir fait des progrès en matière de relation humaine au dîner ? Cette idée plaisait à Galen.

– Misery, merci d'avoir eu pitié de moi ce soir, murmura-t-il.

Ce fût la première fois que Galen exprimait un signe de gratitude envers les dieux. Ses yeux restèrent fixés sur la bougie éclairant sa chambre jusqu'à ce que la flamme s'éteigne. Puis il s'endormit paisiblement. Ce soir on lui accorda un doux sommeil comme il n'en avait pas connu depuis longtemps.


À Orchidia

La Reine Adeyrid trouva Jadina et Ténébris somnolant par terre au milieu de leurs dessins et crayons de couleurs. Un petit désordre comme les enfants ont l'habitude de faire, pensa la souveraine d'Orchidia avec amusement. Ses filles avaient l'air si douces quand elles avaient les yeux fermés. Délicatement, Adeyrid prit Jadina pour la mettre au lit puis revint prendre Ténébris. En jetant un œil aux dessins qu'elles avaient fait, Adeyrid découvrît avec stupeur un dessin de Ténébris la représentant en compagnie de sa mère et son père. Son vrai père. Dans ce dessin, on voyait Adeyrid et Darkhell tenant leur fille par la main, heureux d'être tous les trois, en famille. Adeyrid ne sût quoi penser de ce dessin, si ce n'est qu'elle savait déjà que c'était le vœu le plus cher de Ténébris : être réunie avec ses vrais parents.

À suivre…


Les plus cinéphiles d'entre vous auront reconnu cette séquence que l'on voit dans certains road movies : vient un moment où les héros se voient offrir asile chez des gens innocents. Ils dînent avec eux et passent un joyeux moment « en famille »… jusqu'à ce que ça tourne mal.