Ses forces l'abandonnaient un peu plus chaque instant, en même temps que son moral. Perdu au beau milieu d'une rase campagne sans l'ombre d'une habitation et où ne subsistaient que quelques buissons asséchés çà et là, Galen déambulait péniblement dans une direction dont il n'était lui-même pas sûr. Impossible de trouver un point de repère dans cette étendue désertique. Aucun nuage dans le ciel, pas même un oiseau. Galen avait la gorge sèche, transpirait, manquait d'air frais, avançait à la traîne, luttait pour garder connaissance et ne pas sombrer dans la folie. Le soleil le frappait de ses rayons sans merci. La chaleur était comme le poids d'un fardeau qui s'alourdissait de plus en plus, l'empêchant d'avancer. Notre fugitif avait couru longtemps jusqu'à ce qu'il ne lui reste plus assez d'énergie pour continuer une telle traversée. La seule chose qui l'aidait à tenir bon était le souhait de revoir sa fille. Ténébris, son petit ange. Quelque part, de l'autre côté de l'horizon, elle l'attendait.

Galen sentait que son esprit devenait un peu plus flou chaque instant. Dès qu'il essayait de penser à quelque chose, aucune pensée n'arrivait à se manifester. Elles disparaissaient aussitôt, comme une peinture s'effaçant toute seule, commençant par les contrastes, puis les couleurs perdant leur netteté, jusqu'à ne redevenir qu'une toile vierge. Galen tentait de ne pas oublier le visage de son enfant. Pendant de longues années, il s'était imaginé combien Ténébris serait heureuse de revoir son père. La joie sur son visage. C'était la plus importante image d'elle qu'il se devait de garder en mémoire, envers et contre tout. L'histoire ne pouvait pas se terminer ainsi. Il ne pouvait pas mourir ici. Pas avant d'avoir revu Ténébris. Après un moment, Galen s'arrêta de marcher. Il avait l'impression que ses efforts ne menaient à rien. Il était perdu dans ce no man's land qui était bien parti pour devenir son tombeau. Un tombeau risible à ciel ouvert pour ceux qui méritent de disparaître, et non une vraie sépulture où le nom du défunt resterait gravé éternellement sur le marbre. Ne pouvant supporter d'avantage cette situation éprouvante, Galen finit par succomber d'épuisement et perdit connaissance. Il ne restait plus qu'une silhouette inconsciente effondrée par terre.


La première chose que Galen sentit lorsqu'il rouvrît les yeux fût de l'eau autour de sa tête. Notre fugitif se trouvait allongé sur un lit de camp, la tête posée dans une bassine d'eau. Dès qu'il retrouva suffisamment de force pour lever la tête, il observa attentivement l'endroit où il venait de se réveiller. Ou du moins ce qu'il voyait en face de lui. À la vue de toutes les babioles accrochées par-ci par-là et autres bric-à-brac, Galen constatait qu'il devait être dans la charrette d'un marchand ou quelque chose comme ça.

– Tu te réveilles enfin, mon garçon, déclara alors une voix caverneuse appartenant à un vieil homme.

Galen tourna la tête vers l'individu qui conduisait la charrette. Depuis sa position, il ne le voyait que de dos, assis en contre-jour, mais reconnut au moins la silhouette d'un vieillard portant un manteau noir épais. Le genre d'accoutrement symbolisant le deuil.

– Vous êtes qui au juste ? demanda Galen d'une voix rauque, encore affaiblie.

Malgré la forte lumière du soleil qui l'obligeait à plisser les yeux, Galen parvint tout de même à distinguer d'autres détails chez le type qui l'avait recueilli. C'était un jaguarian au pelage gris clair et à la crinière courte de couleur noire ; aussi noire que les ténèbres.

– On m'a donné bien des noms comme l'étranger ou le vagabond quand on ignore que je m'appelle Jonik-Ash, répondit-il. Il y a de cela des années, tu as arraché une enfant unique à sa mère afin de nourrir ta cruelle avidité. Et voilà qu'aujourd'hui c'est la culpabilité qui se nourrit de toi. Tu voudrais retrouver une vie normale, en tant qu'homme ordinaire, parce que tu t'es inconsciemment offert à toi-même la chance de recréer une famille. Jadis, les ténèbres t'ont consumé. Maintenant, tu t'en es libéré. C'est un grand pas en avant dans ta quête de rédemption. Une étape que moi-même je n'ai pas tout à fait réussi à atteindre, même après 70 ans passés à être rongé par la douleur du remord et la puanteur de l'injustice. Mais qu'est-ce que l'injustice au juste, mon garçon ? C'est l'orgueil et la lâcheté qui se manifestent chez les représentants de la loi. Orgueilleux, parce qu'ils sont persuadés que nous, les criminels, sommes incapables de changer ou de regretter nos actes et méritons de souffrir. Lâches, parce qu'ils préfèrent prendre la défense des plus forts et rejeter la punition sur les innocents. L'injustice se permet de commettre des atrocités qu'elle ne paye que trop rarement. Te neutraliser à l'aide d'un fléau en est une.

Galen écoutait d'une oreille attentive sans le quitter des yeux. Alors qu'il saisissait chacune de ses paroles, il comprit que ce type avait lui aussi enduré des épreuves difficiles qui lui avaient laissé de profondes cicatrices. Des cicatrices qui peuvent mettre toute une vie à se refermer. Jonik-Ash continua :

– Nous sommes pareils toi et moi : deux pauvres âmes ténébreuses méprisées de tous, cherchant désespérément le chemin vers la lumière avec nos actes passés qui nous collent inlassablement à la peau. Nous faisons cela pour prouver au monde notre valeur afin de nous laisser une seconde chance. Tu souhaites prendre un nouveau départ. Seulement, tu te focalises sur un objectif sans jamais prendre le temps d'y réfléchir. D'où ma question…

Marquant une pause, le vieux jaguarian le regarda par-dessus son épaule, révélant un visage de profil ridé que ni le temps ni le chagrin n'ont épargné. Son regard était celui d'une personne profondément marquée par le calvaire.

– …que recherches-tu vraiment, Galen ? poursuivît le vieil homme-félin.

Pour le concerné, la réponse était évidente.

– M… Ma fille… Je veux revoir ma fille. Elle est la seule famille qu'il me reste. Ce que je veux c'est retrouver ma famille… Oui… C'est ça que je cherche, répondit-il alors qu'une larme coula sur sa joue.

En prononçant ses mots, Galen revit soudainement des images défiler dans son esprit. Il repensa à sa mère, à son petit frère Hellon, et aux Fantasticos. Ses deux familles qu'il n'a pas pu sauver, et dont la mort fût le moment précis où il avait commencé à s'abandonner aux forces obscures. Jonik-Ash se détourna lentement de lui en poussant un long soupir, comme si la réponse de Galen l'avait déçu.

– C'est bien plus que tu ne l'imagines, mon garçon…

Ce fût la dernière chose qu'entendît Galen avant de refermer les yeux.


Galen reprît connaissance au milieu d'une plaine où régnait une végétation luxuriante (le même paysage qu'on voit à la fin du tome 14). Inexplicablement, il se sentait en meilleure forme. Impossible de dire combien de temps s'était écoulé depuis. Plus aucune trace du mystérieux jaguarian ni de son passage. Galen se demandait comment ce type pouvait en savoir autant sur lui. Qui était-il ? Était-ce un spectre ? Un vieux sage errant ? Un simple marchant de passage ? Ou n'était-ce qu'une hallucination ? On ne le saura probablement jamais. Galen balaya son regard sur l'environnement qui l'entourait. Puis tout à coup, une immense vague d'espoir l'envahit au moment où il aperçut l'Arbre de Gaméra à l'horizon. Là-bas se trouvait sa destination : la Cité d'Orchidia. Il était presque arrivé. Il allait bientôt revoir sa fille.

À suivre…


Le personnage de Jonik-Ash s'inspire du célèbre chanteur country Johnny Cash. Un homme qui, selon moi, a toute sa place dans ce chapitre. Un homme qui est resté durement frappé par le calvaire qu'il a enduré : ses années de prison, la dépression, et la haine qui a pesé sur lui. Un homme qui a payé ses fautes plus cher qu'il ne devait. Une douleur que je connais personnellement.