La Serre en Émeraude, salon de thé réputé et l'un des plus fréquentés par l'aristocratie orchidienne. Les clients pouvaient s'installer à table pour commander les boissons et pâtisseries de leur choix dans une majestueuse atmosphère à la décoration d'une grande élégance. Du vrai boulot d'artiste. Une des serveuses apportait la commande de clients qui s'étaient installés en terrasse, quand soudain, une bouche d'égout se trouvant au milieu des tables s'ouvrît. Un homme au style vestimentaire peu flatteur en sortit et prit une grande inspiration, soulagé d'être enfin revenu à l'air libre. Galen ne semblait point se soucier des clients présents sur place qui furent surpris de le voir surgir d'une telle façon et des regards dégoûtés qu'ils lui lançaient. Les clients de la terrasse le reconnurent aussitôt et s'enfuirent en hurlant. Galen observa le quartier dans lequel il se trouvait. Un quartier de bourgeois à première vue, situé sur un bien beau boulevard. Remarquant alors qu'il se tenait devant un salon de thé, Galen prit une tasse laissé par un client qui s'était enfui avant d'avoir pu consommer et le but en entier pour se soulager la gorge.

– Ahhh… Ça arrose.

Ceci étant fait, Galen prit ses jambes à son coup et partit en direction du palais royal. Il n'y a que là-bas que Ténébris pourrait se trouver. Le palais n'était pas difficile à repérer, étant le plus grand édifice de la cité, il suffisait simplement de lever les yeux. Mais vu ce qui s'est passé tout à l'heure avec les clients du salon de thé, comment faire pour se déplacer en toute discrétion dans l'immense cité d'Orchidia quand on est un criminel recherché ? La solution vint d'elle-même : par terre, une cape rouge qu'un client avait laissé tomber en déguerpissant. Galen l'enfila sur ses épaules et s'encapuchonna. Cela devrait faire l'affaire. Maintenant qu'il avait de quoi passer incognito, notre fugitif ne perdit pas plus de temps dans ce quartier. En chemin, Galen aperçut quelque chose d'intéressant : une grande affiche placardée annonçant que la famille royale viendrait inaugurer dès aujourd'hui un monument en la mémoire des soldats orchidiens tombés au combat contre les armées de Darkhell. Au moins comme ça, Galen savait à présent à quel endroit serait Ténébris aujourd'hui. Par contre, il ignorait où se trouvait ce fameux monuments aux morts. Se renseigner auprès d'un passant serait bien trop risqué. Heureusement, Galen savait déjà que le cortège devant accompagner la famille royale d'Orchidia passerait sans aucun doute par la plus grande avenue de la cité. Ne tenant pas à manquer ça, Galen s'y rendit de suite.

Sans surprise, beaucoup de monde était présent sur la grande avenue reliant le palais à la grande place principale de la cité. Des barrières ont été placées sur le bord des trottoirs afin de ne pas laisser les citoyens s'approcher de trop près ; question de sécurité. Galen se faufila à travers la foule et s'arrêta à côté d'un réverbère. Même si personne ne l'avait encore reconnu ici, sa présence lui valut néanmoins les regards dégoûtés de la part des citoyens, notamment les bourgeois, à cause de son accoutrement un peu malpropre. Le cortège ne devrait pas tarder à passer. Impatient comme il était, Galen grimpa sur le réverbère afin d'obtenir une meilleure vue sur l'ensemble de la grande avenue. Les gens qui le voyaient faire le prirent pour un dingue ou un imprudent. Mais tant que Galen n'était pas reconnu, tout allait bien. Puis il le vît apparaître au loin. Le carrosse de la famille royale d'Orchidia escorté par une grande troupe de soldats. Galen redescendît aussitôt en se laissant glisser sur le réverbère et fonça vers le premier rang sans se soucier de l'indignation des gens qu'il bousculait accidentellement. Pour rien au monde il ne souhaitait manquer le passage du cortège, et donc de sa fille.

De son côté, assise à côté de sa sœur dans le carrosse, Ténébris se tenait appuyée contre la fenêtre, son regard se perdait sur la foule de curieux venus assister à l'évènement. Bien qu'ayant beaucoup appris sur le code de conduite de princesse, Ténébris ne se sentait point à l'aise lorsqu'un évènement comme celui-ci se présentait. Voir autant de monde l'effrayait. Les citoyens ne rataient jamais une occasion de voir la famille royale réunie. Mais à chaque fois qu'on la voyait elle, c'étaient toujours les mêmes soupçons à son égard qui revenaient. C'est aussi la raison pour laquelle la fille de Darkhell n'aimait pas les sorties en public. Devant elle, ses parents se tenaient parfaitement droits, tout comme Jadina. N'approuvant pas la manière dont se tenait sa fille aînée, Adeyrid la réprimanda :

– Ténébris, ne mets pas ton coude ainsi je te prie. Nous sommes en public et nous nous devons d'avoir une allure présentable.

– Oui, maman.

Pendant que le cortège continuait d'avancer sur la grande avenue, le regard de Ténébris continuait de se perdre parmi les nombreux visages inconnus qui défilaient devant eux. Quand soudain, elle aperçut au coin de l'œil une silhouette se précipitant au premier rang. Dès que l'individu arriva au niveau des barrières, leurs regards se croisèrent instantanément. Son aspect frappa les yeux de la jeune princesse qui s'écarquillèrent tant il lui était familier. Malgré le fait que l'individu était encapuchonné, Ténébris parvenait tout de même à distinguer son visage. Son cœur manqua un battement lorsqu'elle crut reconnaître de qui il s'agissait. Une peau aussi pâle que la sienne, des yeux rouges, des cheveux très bruns, son gilet noir, sa cape rouge, et le bandeau violet qu'il portait au front, trois couleurs qui le caractérisaient bien. La jeune princesse se rapprocha hâtivement de la vitre pour mieux observer.

– Papa ?

– Qui a-t-il ma fille ? demanda le Roi Kinder, pensant qu'elle s'adressait à lui.

À cet instant précis où Galen lui fit signe de la main, une immense joie emplit le cœur de Ténébris. Elle n'avait plus aucun doute à présent : c'était bien lui ! Son père était revenu ! Ni une ni deux, elle ouvrît la portière et sauta en dehors du carrosse.

– Mais qu'est-ce que… Ténébris ! s'affola sa mère.

– Ténébris ! Reviens !

Mais elle ne prêta nullement attention à leurs appels. Tenant sa robe par les mains, la jeune princesse se faufila en travers du cortège et en sortit rapidement. Elle s'empressa de rejoindre son père à l'endroit où elle l'avait vu. Galen se débarrassa de sa cape avant de sauter par-dessus la barrière, encore une fois à la plus grande surprise des gens autour de lui, puis courut vers sa fille. Elle l'accueillît avec un grand sourire de joie tandis que lui avait un sourire ému.

– Papa !

– Ma chérie !

Ténébris sauta dans les bras de son père et tous les deux s'enlacèrent dans une forte et chaleureuse étreinte. À ce moment-là, il n'y eut plus rien d'autre au monde que l'émotion de joie entre père et fille. Galen caressa l'épaisse chevelure brune de sa fille et y plongea son visage pour y déposer une multitude de bisous avec toute la tendresse qu'un père pourrait avoir pour son enfant. Une larme de joie coula sur sa joue alors qu'il se rendait compte que cette fois ça y était : il avait réussi. Il avait enfin retrouvé sa fille. Ils étaient à nouveau réunis tous les deux. Elle était là, dans ses bras. Après toutes ces années de séparation et tous ces jours de cavales, Galen pouvait enfin respirer. Rien ne pouvait gâcher ces merveilleuses retrouvailles qui resteraient à jamais gravées dans leur mémoire. Pas même le moment de panique au sein de la foule qui avait reconnu Darkhell. Ténébris n'avait jamais été aussi heureuse. Son souhait le plus cher venait de s'exaucer. Elle remercia intérieurement les dieux de lui avoir rendu son papa. Ténébris se sentait rassurée, car dorénavant elle serait entourée de toute sa famille.

– J'étais sûre que tu reviendrais ! J'étais sûre !

– Ohh mon petit ange, tu ne m'as pas oublié, lui répondit son père ému.

La joie dans le cœur de la jeune princesse laissa ensuite une place pour accueillir l'émotion.

– Tu m'as beaucoup manqué, papa.

– Toi aussi tu m'as beaucoup manqué, Ténébris. Mais je suis là maintenant. Ne t'en fais pas.

Ils demeurèrent serrés l'un contre l'autre pendant un bon moment jusqu'à ce que Galen repose sa fille et s'accroupisse pour être à côté d'elle.

– Laisse-moi voir combien tu as grandi depuis le temps qu'on ne s'est pas vu, dit-il en mettant sa main sur sa tête pour la mesurer, puis il afficha une mine joyeusement épatée. Ma parole, mais tu es presque devenue une grande fille dis donc !

– Je suis grande maintenant, t'as vu ? répondit-elle fièrement, les mains derrière le dos.

Un peu plus loin, la Reine Adeyrid, accompagnée de son époux et de sa fille cadette, sortirent du carrosse et virent alors Ténébris se tenir auprès de Darkhell. À l'instant où elle revît l'homme qui lui avait volé son premier enfant au jour même de sa naissance, Adeyrid fût pétrifiée, son cœur manqua un battement, elle pâlit, et la peur s'empara aussitôt d'elle. Cette même peur qui s'était manifestée à partir du moment où elle avait été informée de l'évasion de Darkhell. Une peur qui était comme une voix lui murmurant que tout allait recommencer comme il y a sept ans, le jour où Darkhell lui avait arraché Ténébris de son ventre. Des flashs de ce terrible jour refaisaient surface dans son esprit. Les soldats arrivèrent en trombe.

– Sorcier Darkhell ! Restez où vous êtes et relâchez la princesse sur le champ ! ordonna un des soldats.

Par reflexe, Galen envoya en l'air tous les soldats orchidiens à l'aide d'un sortilège de défense, ce qui ne manqua pas de l'étonner par la suite. Apparemment sa magie semblait elle aussi être revenue. Ténébris le prit par la main et l'emmena jusqu'à sa famille qui était restée en retrait près du carrosse.

– Maman ! Maman ! Y a papa qui est revenu ! s'exclama joyeusement Ténébris, annonçant cela comme une bonne nouvelle.

Pour Ténébris, c'en était une. Mais pour les autres, beaucoup moins. Pendant qu'il se laissait entraîner par sa fille, le sourire ému de Galen avait complètement disparu à l'instant où son regard avait croisé celui de la souveraine d'Orchidia. Se raclant la gorge, Galen se retrouva très embarrassé à l'idée de revoir cette femme à qui il avait fait beaucoup de mal. Voici l'heure venue de rendre des comptes auprès d'elle. La Reine Adeyrid le foudroyait avec un regard à la fois horrifié et empli d'amertume. Ce fût le Roi Kinder qui prit la parole en premier :

– Darkhell…, déclara-t-il très sèchement, comment osez-vous-

– Hum, oui bon ça va. Je viens ici en paix. Et…

Galen s'interrompit lorsque son regard tomba sur Jadina qui se cachait derrière son père. Il la dévisagea avec une mine extrêmement perplexe.

– Et elle, c'est qui ? demanda-t-il en désignant du doigt la jeune princesse apeurée.

Le ton haussé de sa voix faisait bien comprendre qu'il exigeait des explications sur le champ.

– Elle c'est Jadina, papa. C'est ma sœur, répondit Ténébris.

En apprenant cela, Galen fit volte-face vers sa fille avec une expression encore plus perplexe.

– Quoi ? déclara-t-il avant de s'adresser à Adeyrid. Tu m'as caché que j'avais une belle-fille ?! Eh attends une minute… Comment t'as fait pour retomber en cloque ? Et qui est le père au juste ? exigea-t-il en pointant le doigt vers la reine.

Très bonne question. La Reine Adeyrid n'était pourtant plus capable d'enfanter à cause d'un accident de quadryl. C'était d'ailleurs la raison pour laquelle le couple royal avait fait appel aux services de Darkhell pour leur confectionner de quoi avoir une progéniture. Mais la maladie, elle, était impossible à guérir ; pas par des méthodes que Galen connaissait en tout cas.

– Mon époux le Roi Kinder, évidemment, répondit Adeyrid avec un brin de venin dans sa voix, pour bien montrer qu'elle ne craignait pas le sorcier qui lui faisait face.

Bien sûr que c'était un mensonge. Pour Adeyrid, la seule personne qui se rapprochait le plus d'un père légitime pour Jadina était son amour secret, le professeur Vangelis.

– Lui ? Eh bah purée, c'est qu'il a dû repousser ses limites pour arriver à ses fins, le roi des rouleaux de printemps, s'étonna Galen en se moquant de la coupe de cheveux du roi, ce qui ne manqua pas de consterner ce dernier.

– Maman elle m'a dit que tu t'es fait dévorer par un mygaloup. Mais moi je l'ai jamais cru, dit Ténébris.

Voilà une autre nouvelle qui surprit grandement notre fugitif. Une fois de plus, son regard passa de Ténébris à Adeyrid.

– Qu'est-ce que c'est que cette histoire ?! Je n'ai pas été mangé par un mygaloup ! rétorqua Galen.

– Assez ! s'écria la reine. Je ne vous laisserai pas me reprendre ma fille une seconde fois ! Écartez-vous d'elle immédiatement !

– Ténébris, viens s'il te plaît, lui dit Kinder.

Comprenant qu'on voulait les séparer, Ténébris s'enfouit contre son père. Galen sentit les bras de sa fille s'accrocher à lui. Pour rien au monde elle ne voulait que son père disparaisse encore. Galen la prit dans ses bras et dévisagea la Reine Adeyrid d'un air ennuyé.

– Il va falloir qu'on ait une petite discussion en tête à tête, chérie. En attendant, j'ai du temps perdu à rattraper, lui dit-il sèchement avant d'invoquer un sort de téléportation qui le fit disparaître avec sa progéniture dans un portail magique.

– TÉNÉBRIS ! s'affola Adeyrid en accourant vers eux.

Trop tard, ils s'étaient volatilisés. Tombant en sanglot, la Reine Adeyrid eut soudain l'impression que le monde qui l'entourait était en train de s'effondrer. On venait de lui enlever sa Ténébris pour la deuxième fois. Et pour la première fois depuis sept ans, la souveraine d'Orchidia éprouva de nouveau toute la peine qu'une mère pourrait avoir en ayant vu un de ses enfants se faire kidnapper par un dangereux criminel. Adeyrid s'effondra dans les bras de son époux. Tandis que ce dernier essayait de la réconforter, une nouvelle troupe de soldats arriva en renfort. Le Roi Kinder leur donna l'ordre suivant :

– Déployez-vous ! Cherchez partout dans la cité ! Qu'on retrouve la princesse Ténébris, vite !

– Papa, il va lui arriver quoi à Ténébris ? s'inquiéta Jadina.

– Sois sans crainte, Jadina. Nous allons faire le maximum pour la retrouver.


Plus loin, dans un parc

Nous retrouvons Galen et Ténébris en train de se reposer tranquillement au pied d'un chêne, tous les deux seuls dans ce grand parc. Vous vous en doutez, quand les citoyens voient surgir un sorcier aussi tristement célèbre que Darkhell dans un lieu public, tout le monde panique et prend la fuite. Blottie contre son père, Ténébris était rassurée par sa présence. Galen tenait sa fille assise sur ses genoux, passant sa main dans ses cheveux noirs pour la caresser. C'était ce dont ils avaient besoin : un moment de calme et de repos entre père et fille. Tout ce qui comptait était la présence de l'autre.

– Dis papa, pourquoi maman elle veut pas que tu reviennes ? demanda Ténébris, brisant soudain le calme entre eux.

– Parce qu'elle n'est pas capable de voir à quel point les gens peuvent changer. En l'occurrence, moi.

– Elle dit aussi que t'es très méchant.

Notre ancien taulard soupira. Ça ne lui faisait plus grand-chose d'entendre ce genre de choses à son sujet, depuis le temps que tout le monde disait du mal de lui. Mais le fait d'entendre une chose pareille de la bouche de sa propre fille était encore moins plaisant. Cela le contrariait que Ténébris se fasse embobiner de la sorte.

– Tu sais, faut pas croire tout ce que ta mère raconte, répondit-il.

– Moi je sais que c'est pas vrai !

Galen sourit et déposa un bisou sur son épaisse chevelure. Bien sûr qu'elle n'oserait pas penser cela de son père. Ténébris poussa un petit rire, puis leva le regard pour croiser celui de son père.

– Tu pourrais habiter au palais avec nous ? Y a plein de place. Tu auras ta propre chambre, et le soir on mangera à table tous ensemble, en famille, continua-t-elle.

Galen lui répondit par un sourire triste. Pourquoi pas, se disait-il. Seulement, il savait très bien que la justice ne l'y autoriserait pas.

– Je voudrais bien, tu sais. Mais ta mère ne sera pas d'accord.

– Moi je veux que toi et maman vous vous aimez.

– C'est pas aussi simple que ça, ma chérie. Les relations entre adultes sont parfois très compliquées. Dans la vie il y a des parents qui n'arrivent pas à s'entendre. C'est comme ça.

Ténébris le dévisagea d'un air triste. Elle enlaça alors son père avec plus de force.

– Reste s'il te plaît. Ne t'en vas pas, lui supplia-t-elle.

– Je n'irai nulle part, Ténébris. Plus rien ne nous séparera à présent. Je te le promets.

Dans sa voix ne s'entendaient que la détermination et la sincérité. Galen était prêt à se battre jusqu'au bout pour ne plus être séparé de sa famille.

À suivre…


Veuillez m'excuser pour cet énorme retard.