Une heure s'était écoulée depuis le « kidnapping » de Ténébris. Le reste de la famille royale avait été rapatriée de suite dans leurs appartements au palais. Actuellement réunis dans le salon, tous plongés dans l'angoisse (surtout Adeyrid), ils ne pouvaient hélas rien faire pour le moment, à part attendre qu'on leur apporte des nouvelles sur l'avancement des recherches menées en masse dans toute la cité. La Reine Adeyrid n'avait cessé de sangloter depuis la disparition de sa fille aînée. Rien ne semblait pouvoir atténuer son inquiétude. Comment arriver à garder son calme lorsqu'un de nos enfants demeure introuvable et, qui plus est, en compagnie d'un dangereux individu ? Elle craignait qu'il n'arrive malheur à Ténébris. La reine ne pouvait s'empêcher de serrer sa fille cadette contre elle, comme si elle craignait de la perdre à tout moment, elle aussi. Après tout, Adeyrid se serait autant inquiétée si Jadina se faisait kidnapper. Le Roi Kinder et Jadina essayaient tant bien que mal de lui apporter du réconfort. La jeune princesse, n'avait jamais vu sa mère aussi désemparée. Elle la comprenait après tout car elle aussi était inquiète pour Ténébris. Jadina frissonnait à l'idée que Darkhell pourrait découper sa sœur en morceaux ; voire la changer en horrible crapaud visqueux, comme dans les contes de fées. Soudain, la famille royale entendit des agitations provenant de derrière la porte. Les gardes postés dans les couloirs semblaient être attaqués. Et puis après, plus aucun bruit pendant une très courte durée jusqu'à ce que la porte s'ouvrît. Ténébris était là, heureuse comme tout, en compagnie de son père.

– Coucou tout le monde ! dit-elle.

Ténébris ! cria sa famille, surprise et à la fois rassurée de la revoir vivante.

Adeyrid bondit du canapé et se précipita vers Ténébris, l'enlaçant très fort dans ses bras. De nouvelles larmes de formèrent dans ses yeux, marquant l'énorme stress enduré pendant une heure qui fût aussitôt balayé de l'esprit de la reine d'Orchidia.

– Les dieux soient loués, dit-elle entre deux sanglots puis prit le visage de son enfant entre ses mains. Tu n'as rien ?

La jeune princesse fût étonnée de voir que sa mère s'était autant inquiétée. Quoi de plus normal pour une mère, me direz-vous. Mais que ressent-on à travers les yeux d'un enfant qui a plutôt l'habitude de voir ses parents plus grands et plus sûrs mentalement ? On découvre un aspect de nos parents que, enfants, nous ne pouvions même pas imaginer.

– Non, maman, répondit simplement Ténébris. Avec papa on est allé se promener au parc. On a fait de la balançoire et après il m'a offert une glace.

– T'as trop de chance ! J'ai cru qu'il t'avait changé en crapaud, s'exclama Jadina.

– Beurk !

Galen poussa un petit rire étouffé lorsqu'il entendît ça. Certes, changer quelqu'un en crapaud était un cliché très courant chez les sorciers, mais l'entendre de la bouche d'une enfant lui faisait toujours esquisser un petit sourire très bref. Alors qu'elle continuait de serrer Ténébris contre elle, Adeyrid lança un regard hostile à Galen qui était resté debout devant la porte.

– Bah quoi ? demanda ce dernier en levant les bras. Pourquoi me regardes-tu comme ça ? Je te l'ais ramené en un seul morceau ta fille.

Le roi soutint le regard noir de son épouse tandis que cette dernière se releva et cacha ses filles derrières elles afin de les protéger.

– Vous…, commença-t-elle d'un ton très sec, de tous les malheurs qui puissent arriver en ce monde, il a fallut que vous vous échappiez du seul endroit d'où vous n'auriez jamais dû sortir.

– Vous osez débarquer à Orchidia pour enlever une de nos filles ; vous agressez une vingtaine de soldats ; sans compter l'évènement important que vous avez sournoisement gâcher ! accusa Kinder.

– Hey, se défendît Galen ! Primo : je n'ai pas tué qui que ce soit depuis que je suis arrivé ici, ni depuis sept ans, d'accord ?! Si mes intentions étaient mauvaises, je vous aurais déjà tous tués ! …Bon, c'est vrai que j'y suis peut-être allé un peu fort avec votre garde rapprochée, mais je n'ai fait que les repousser ! Deuxio : si mon but était de vous reprendre Ténébris, alors pourquoi me serai-je pointé dans votre salon pour vous la ramener, hein ?

Mais en dépit de son honnêteté, Galen voyait bien que les souverains d'Orchidia ne croyaient pas un traître mot de ce qu'il disait. La reine demanda ensuite :

– Est-ce une autre de vos tromperies, Darkhell ? Un autre de vos plans machiavéliques pour nous duper ?!

– Vous nous avez déjà trompés il y a sept années de cela. Il n'est pas question que nous tombions encore une fois dans le panneau ! renchérit le roi.

Galen lâcha un gros soupir. Décidément, ils lui en voulaient beaucoup.

– Qu'est-ce qu'il faut que je fasse pour vous convaincre que j'ai changé ? demanda-t-il.

– Papa, Maman, de quoi vous parlez ? Il s'est passé quoi il y a sept ans ? demanda Ténébris, comprenant que cela correspondait à son âge.

– Rien de grave, ma chérie, lui répondit son père avec un sourire plus ou moins forcé. On te racontera quand tu seras plus grande.

– Mais je suis déjà grande ! Tu l'as dit toi-même !

– Dis maman, déclara alors Jadina, ce monsieur malpropre est-ce que c'est vraiment le méchant sorcier qui s'appelle Darkhell ?

– Non, Jadina. Le méchant sorcier Darkhell, comme tu le dis très justement, est mort dévoré par un mygaloup.

Notre fugitif sentît un cran colère monter en lui. Il fixa à son tour Adeyrid d'un regard sombre. Tant pis pour essayer de prouver ses bonnes intentions auprès des deux souverains. Discuter avec eux semblait perdu d'avance. Inutile de s'attarder sur ce sujet, il était temps de passer aux choses sérieuses avec sa femme.

– Ténébris, prévint-il sans quitter la reine des yeux, ta mère et moi devons avoir une petite discussion. Va jouer avec ta sœur, veux-tu ?

– Mais papa…

– Ne discute pas !

C'était la première fois depuis leurs retrouvailles que Galen réprimandait sa fille. Sur ordre de la reine, Anétha prit la charge de raccompagner les deux princesses dans leur chambre. Les adultes attendirent que la porte soit complètement fermée pour entamer la conversation.

– Maintenant à nous deux, commença très sérieusement Galen. Et je ne vais pas y aller par quatre chemins. Faut que tu saches que pendant que toi et les enfants vous vous la couliez douce dans votre immense nid douillet bien trop grand pour vous, moi j'ai passé des nuits entières à me lamenter sur mes crimes et à méditer dans l'ombre, au sens propre du terme. Et tu veux savoir quoi ? J'ai réussi ce qu'aucun taulard avec un casier gros comme le mien n'aurait été capable de faire : trouver la rédemption qui mène au droit chemin. Et le droit chemin, lui, il m'a dit que le seul moyen pour vivre en paix est de reconstruire ma famille. Et il se trouve justement que la dernière famille que j'ai en ce monde vit avec toi. Alors mettons les choses au clair : pour moi, fini les plans machiavéliques de conquêtes du monde. Ce que je veux aujourd'hui c'est prouver au monde entier que je peux être un père exemplaire, pour Ténébris.

– Parce que tu crois qu'il suffit de t'inviter tranquillement ici pour demander la garde de Ténébris ? Elle n'ira nulle part avec toi. Ici elle a tout ce qui lui faut : des parents dignes de ce nom et une sœur qui l'aime.

– Tiens, parlons-en de la petite Jadina : comment t'as fait pour avoir un autre enfant ? Ne me dis pas que t'as réussi à te débarrasser de ton problème de fertilité ?!

– Oh ça, parce que monsieur, à l'époque, était si préoccupé à l'idée de me voler mon bébé qu'il est parti en laissant toutes ses notes sur place.

Soudain, tout devint logique dans l'esprit de Galen. Effectivement, il avait complètement oublié ce détail.

– Mes notes… mais quel con, se murmura-t-il à lui-même en se donnant une tape. Sur ce coup-là, tu marques un point. Mais bon, j'te signale que tes deux filles n'existeraient pas sans moi. Et étant donné que je suis le père de la première, j'ai parfaitement le droit de venir passer du temps avec elle.

– Avant toute chose, dois-je te rappeler que tu es un criminel en fuite ?! fit-elle remarquer. Dois-je également te rappeler les crimes irréparables que tu as commis ?! Tu ne devrais absolument pas te trouver ici d'ailleurs !

– Écoute, j'ai fait un long voyage périlleux pour revoir ma fille. J'ai traversé un désert dans lequel j'ai été à deux doigts de mourir de faim et de soif. J'ai failli me casser un bras et pas mal d'autres membres. Je suis tombé dans une rivière à basse température. Je me suis fait trahir à plusieurs reprises par ce que je croyais être des honnêtes gens. Le tout en étant obligé de me trimbaler un baltringue sans qui je serai toujours en taule à l'heure qu'il est ! J'ai failli y passer mais je m'en suis sorti, avec de la chance et surtout grâce à ma volonté de revoir ma fille !

– Cela m'est complètement égal ! Il est hors de question que je te laisse l'approcher ! Pas après ce que tu as fait le jour de sa naissance.

– Parce que tu crois que je n'ai pas regretté la façon dont je m'y suis pris ce jour-là ? dit-il en devenant plus compatissant. Adeyrid, je t'en prie, laisse-moi une chance de me racheter. Je suis prêt à faire n'importe quoi pour prouver ma valeur et rester auprès de Ténébris. Que tu le veuilles ou non, ta fille c'est aussi la mienne. Darkhell le Sorcier Noir n'existe plus ; l'homme que tu as en face de toi n'est que Galen, un type ordinaire de 1m80. Toi qui représentes la justice en tant que reine, tu t'y connais mieux que moi en la matière. Alors dis-moi je t'en supplie, qu'est-ce qu'il faut que je fasse pour vous convaincre que je ne suis plus le même qu'autrefois ?

Galen savait très bien que ce ne serait pas une mince affaire. Pour la Reine Adeyrid, comme pour le monde entier, il était toujours Darkhell le Sorcier Noir, un monstre dépourvu du moindre remords. À ce stade, comment parvenir à obtenir le pardon d'une personne qui le détestait tant ?

– Dans ce cas, à moins de trouver un moyen de ressusciter tous les innocents tués par tes dragonites lors de tes conquêtes, tes chances de prouver ta valeur sont malheureusement très loin en dessous de zéro. Déjà que tu n'as pas la moindre valeur. Et je doute fort qu'un simple changement de nom puisse suffire pour commencer, répondit la Reine Adeyrid avec une touche de sarcasme.

– Non tu ne comprends pas, Galen c'est mon vrai nom, celui que j'avais avant, d'accord ? expliqua-t-il.

– Ainsi le nom que l'on te connaît n'a jamais été véritablement le tien ? Pas étonnant pour un type qui s'est fait dévorer par un mygaloup.

– Tiens à propos, qu'est-ce qui t'as pris d'aller lui raconter que je me suis fait dévorer par un mygaloup ?

– Pour la protéger de toi, pardi. J'ai fait en sorte que Ténébris aille de l'avant, qu'elle ne puisse plus penser à toi. C'est mon rôle et mon devoir en tant que mère de protéger mes enfants.

– T'as osé faire croire à notre fille que j'étais mort ? demanda Galen, qui n'en revenait pas de ce que la reine d'Orchidia racontait à leur progéniture.

– Ce n'est pas ta fille ! s'écria Adeyrid.

Galen se figea, il était abasourdi.

– Le sang qui coule dans ses veines n'est en aucun cas le tien ! Tu entends ? poursuivît-elle.

– J'ai fabriqué la potion de fécondation de mes propres mains, avec ma propre magie, se défendit Galen.

– Il n'y a aucun lien génétique entre vous !

– Une part de moi vit en elle ! Tu ne peux pas le nier !

– Elle n'est pas comme toi ! Kinder est le père qu'elle mérite à juste titre ! Ténébris n'a pas besoin d'un monstre qui a commis je ne sais combien de massacres ! Pour rien au monde je ne la laisserai devenir comme toi !

Une minute de silence fît place durant laquelle le sang de Galen se mît à bouillir. Les yeux fixés sur elle, les paroles d'Adeyrid lui étaient parvenues comme une multitude de violentes claques. Galen fût heurté par ce que cette femme avait fait à Ténébris durant toutes ces années, lui faire croire qu'il était mort, et à l'embobiner avec des mensonges. Comment pouvait-elle se prétendre être une mère exemplaire en agissant de la sorte avec ses propres enfants ? Dès lors, une profonde colère se manifesta en Galen, accompagnée d'un gigantesque orgueil, celui d'un père divorcé en pleine dispute avec son ex-épouse. Galen était profondément atterré.

– Ahh ça y est j'ai deviné, se renfrogna-t-il. C'est pas moi le méchant dans l'histoire en fait, mais toi ! Tu t'es servi de ton charme et de ton fichu charisme royal pour m'attirer à toi, il y a sept ans, afin que je puisse te donner une héritière pour ton trône ! Voilà la raison pour laquelle tu refuses de me laisser voir ma fille ! Tout ce qui compte pour toi c'est de garder tes filles pour toi et de contrôler leur destin ! En vérité, t'es incapable d'aimer !

– Ça, ce sont bien les paroles d'un père irresponsable, répondit Adeyrid, totalement indifférente face aux accusations bidons de notre taulard.

Ce dernier ne dit rien pendant quelques secondes, fixant son regard désappointé sur la reine. On se demandait bien lequel des deux étaient vraiment mauvais parents ici.

– Espèce de sirène répondit-il. Envouteuse. Succube. Égoïste. Hypocri- *toux*

C'était arrivé tout d'un coup, sans prévenir. Galen était de nouveau en proie à une hémoptysie. Pire encore, la quantité de sang qu'il venait de cracher était plus grande que lors des fois précédentes. Il recula en se couvrant la bouche. De grosses gouttes de sang s'étaient retrouvées sur la robe d'Adeyrid. Mais au lieu d'entrer dans une colère noire, comme on pourrait s'y attendre, elle et son époux le roi furent surpris en voyant notre fugitif se mettre à tousser violemment et à cracher du sang. Quand ça s'arrêta enfin, Galen se redressa et vît le sang sur sa main ainsi que celui sur la robe de la reine. Après l'hémoptysie, c'est une grande angoisse qui s'empara de lui.

« Mais qu'est-ce qui m'arrive ? » pensait-il en tremblant de peur.

À suivre…


Pour ce chapitre, j'ai essayé de retranscrire les disputes entre parents divorcés.