Aujourd'hui était censé être une journée symbolique. Une journée de retrouvailles. Celle d'une famille recomposée. Hélas, les meilleurs moments ont une fin. Et celle-ci arrive parfois bien trop tôt. Galen en avait terminé avec son périple. Il avait atteint son objectif. Lui et Ténébris étaient à nouveaux réunis. Mais peu de temps après, les choses n'ont fait que s'aggraver. Il a fallu que tous les espoirs de Galen soient réduits à néant par une maladie grave qui lui rongeait le foie et les poumons. Son conflit avec la mère de Ténébris n'était rien comparé à ça. D'ailleurs, comment réagirait Ténébris lorsqu'on lui apprendrait que son père allait probablement mourir ? Galen a survécu à bien des obstacles qui ont failli lui coûter la vie… pour finalement se faire tuer par un cancer.
Malgré leurs différends, la Reine Adeyrid accepta néanmoins qu'on envoie Galen à l'infirmerie pour être soigné. Selon la justice, c'était le strict minimum auquel il avait droit ; peut-être aussi parce qu'il était le père d'une des princesses du royaume. Le Pr. Vangelis et son collègue le Pr. Léton le prirent en charge.
Après un long temps d'attente, plus le temps de changer de robe pour remplacer celle qui avait été tachée de sang, Adeyrid se rendit personnellement à l'infirmerie pour prendre des nouvelles de Galen ; plus par simple curiosité que par pression de Ténébris qui se demandait où était passé son père. Lorsqu'elle arriva enfin devant la porte de l'infirmerie, le cœur d'Adeyrid se serra. Elle-même se demandait ce qui pouvait bien l'inquiéter. C'est le Pr. Vangelis qui vint lui ouvrir, tenant une fiche en main, probablement les résultats de l'auscultation. Son regard triste n'augurait rien de bon. Il ne dit rien et s'écarta pour la laisser entrer. Un silence d'affliction circulait dans l'infirmerie. Galen était là, assit sur un lit d'hôpital, face à la fenêtre, le regard froncé mais vide à la fois, perdu dans ses pensées. Il savait que la souveraine d'Orchidia venait d'entrer, mais il ne lui adressa aucun regard. Il se sentait comme une coquille vide. Depuis qu'on lui avait révélé de quoi il était atteint, la lumière intérieure qui avait illuminé son être venait d'être recouverte d'un mauvais nuage sombre et froid, comme annonçant sa mort prochaine.
Le Pr. Vangelis montra les résultats à la reine. Comprenant qu'il s'agissait d'un cancer, Adeyrid porta sa main à sa bouche pour couvrir un halètement. S'ensuivît une longue minute de silence où personne ne dit rien. Galen pouvait sentir le regard des deux amants secrets braqués sur lui. La Reine Adeyrid le dévisageait d'un air affligé. Devant elle, elle ne voyait plus qu'un homme dévasté, et non le monstre qu'elle méprisait encore il y a moins d'une heure. D'une voix rauque et peu audible, Galen rompit le silence :
– Tous mes espoirs sont tombés à l'eau… Tout ce chemin parcouru… Et toutes ces années à tenter de retrouver le droit chemin… Tout ça pour que Ténébris puisse voir son père mourir. Est-ce que tu te rends compte de ça ?
Adeyrid ne répondit point. Elle avait du mal à l'admettre, mais il avait raison. Depuis qu'il était réapparu, Ténébris n'avait jamais été si heureuse depuis longtemps. Revoir son père avait fait renaître en elle une joie que sa mère avait toujours voulu raviver. Mais le voir disparaître encore risquerait de lui faire le plus grand mal, et elle replongerait dans une mélancolie encore plus inconsolable. C'était pour cela que la reine était inquiète : à cause des conséquences que la mort de Galen aurait sur sa fille aînée.
– Mais pourquoi est-ce que je te parle ? renchérit-il. Tu l'as dit toi-même : t'en as rien à cirer. Voilà comment on fait payer ses crimes à Darkhell.
Instinctivement, Adeyrid fit quelques pas vers lui. Se tenant à ses côtés, elle le dévisagea avec l'espoir de capter son attention pour qu'il puisse y voir toute la sincérité sur son visage.
– Ce n'est pas ce que j'ai voulu, jura-t-elle en secouant la tête, pas même pour toi.
Mais Galen resta de marbre. Bien que la reine fût honnête dans ses paroles, il ne savait quoi en penser. La vérité était qu'il ne savait carrément plus quoi penser. Le Pr. Vangelis rajusta ses lunettes et prit la parole.
– Votre cancer est dû à l'antimag récemment mis au point, précisa-t-il.
– La faute à qui ? demanda Galen.
Il y eût d'abord un échange de regard coupable entre le médecin et la souveraine. Galen voulait connaître le nom de la personne responsable de l'élaboration de la dernière formule d'antimag qui lui avait filé son cancer. Mais face au silence des deux amants secrets, Galen lâcha un soupir de résignation et changea de sujet.
– Combien de temps est-ce qu'il me reste exactement ?
C'était là une question extrêmement sensible, risquant d'atteindre sévèrement son moral. Notre fugitif le savait, mais il ne s'en souciait guère.
– Galen, je ne veux pas vous obligez à savoir. À moins que vous ne vous sentiez en mesure de l'entendre ? Le choix vous appartient.
– Dîtes toujours, répondit-il simplement.
Oh oui, qu'il le dise sur le champ, histoire d'en finir, se disait-il. De toute manière, Galen n'appréciait point qu'on sache des choses à son sujet mais que lui ignorait. Vangelis inspira. Le médecin royal avait besoin de rassembler un certain courage pour prononcer à haute voix cette dramatique révélation. La Reine Adeyrid attendait non sans appréhension d'entendre ce que son amant secret avait à dire.
– Vous n'en avez pas pour plus de six mois.
La lèvre inférieure de Galen se mît à trembler alors qu'il baissait lentement la tête avec une mine tétanisée. Ainsi était-ce la punition que la justice avait choisie de lui infliger pour tous ses crimes : le tuer lentement en lui administrant un poison dans ses veines. Même avec tous les remords qui pesaient sur lui, et sa détermination irrévocable à chercher la rédemption, la justice avait refusé de lui laisser la moindre chance. Il aurait donc fait tout chemin juste pour que sa fille puisse voir son père mourir. Quel funeste destin. Ce serait non seulement lui faire du mal à lui, mais aussi à Ténébris, alors qu'elle n'était pas responsable de tous les crimes qu'il avait commis. La justice l'obligerait à suivre la lente agonie de son père. Quelle immonde cruauté. Et lui qui croyait que le but de la justice n'était pas de rendre les coups… Non. Ce n'était pas la justice qui lui avait infligé ce châtiment, mais son exact opposé.
« L'injustice se permet de commettre des atrocités qu'elle ne paye que trop rarement. Te neutraliser à l'aide d'un fléau en est une. »
Cette phrase que Galen avait entendue quelques heures auparavant de la bouche d'un vieux jaguarian lui revenait tout à coup à l'esprit. Le fléau en question était son cancer. Mais pourquoi un tel châtiment ?
« Parce qu'ils sont persuadés que nous, les criminels, sommes incapables de changer ou de regretter nos actes et méritons de souffrir. »
Ainsi l'injustice le tuait de l'intérieur, autant physiquement que moralement. Elle voulait le faire souffrir par tous les moyens qui soient, allant jusqu'à faire souffrir ses proches. Si on l'avait emprisonné à Orchidia, lui aurait-on également réservé un tel sort ? Tous les territoires et royaumes n'ont pas la même vision de la justice. Mais qu'importe. À partir de maintenant, la priorité absolue de Galen était de trouver un moyen de se guérir. Il se battrait jusqu'au bout pour qu'on lui accorde le droit de prendre soin de sa fille. Ne serait-ce que pour passer ses derniers mois auprès d'elle. Et ce uniquement si la reine pouvait différencier le père du monstre.
– Laissez-nous seuls, déclara-t-il à l'attention du médecin. J'aimerais parler en tête à tête avec elle, si ça ne vous dérange pas.
Du regard, Adeyrid incita son amant à sortir. Le Pr. Vangelis obtempéra sans protester, mais pas sans envoyer un bref regard méfiant à Galen, comme s'il craignait qu'il ne fasse du mal à sa fiancée. À présent que la souveraine d'Orchidia et le sorcier fugitif se retrouvaient seuls, l'ambiance dans l'infirmerie resta exactement la même, avec juste une personne en moins.
– Écoute, Adeyrid. On aime Ténébris l'un autant que l'autre. Elle ne demande qu'une chose, c'est de voir sa mère et son père réunis, qu'on forme une famille, tous les trois ensembles. Alors ne serait-ce qu'une fois, si on pouvait mettre nos différends de côté et lui offrir cette chance. Je comprends tout à fait que tu ne n'aimes pas, mais faisons-le au moins pour elle, parce que c'est notre fille.
Adeyrid avait connu cette voix comme celle d'un sorcier démoniaque. Mais en cet instant, c'était la voix d'un père qu'elle entendait. Pour la première fois depuis que la reine était entrée dans l'infirmerie, Galen se tourna vers elle jusqu'à ce que leurs yeux se rencontrent.
– Je peux comprendre également que tu m'interdises de la voir, comme moi je t'en ai privé à sa naissance. Seulement voilà, mes jours sont comptés. Eh puis, tu sais combien elle tient à nous. Toi, tu as toute la vie devant toi. Moi je suis foutu. Ténébris a besoin de moi comme elle a besoin de toi. Alors je t'en prie, si je n'ai pas le droit d'être guéri, laisse-moi au moins passer les derniers mois de ma vie auprès de ma fille.
Adeyrid ne répondit rien. Elle ne voyait que du supplice dans ces yeux, tandis que Galen, lui, y voyait de l'hésitation dans les siens. La reine réfléchissait à ce qu'une telle demande pourrait engendrer. D'un côté, Ténébris serait heureuse. Mais d'un autre, des complications judiciaires et une peur au sein du royaume seraient à prévoir. La reine se retourna finalement pour quitter l'infirmerie.
– Comme tu voudras ! Mais va expliquer ça à Ténébris dans les six prochains mois ! lui hurla sèchement Galen.
La porte venait de se refermer. Galen le prit pour un affront personnel, un refus ; mais en vérité, il était loin du compte.
Ouf. L'hiver est décidément la saison où même mon inspiration hiberne. Veuillez m'excuser pour le retard.
